« Ça fait mal », confie Lyne Desnoyers, agente régionale pour l’Arterre Estrie, un service de maillage axé sur l’accompagnement et le jumelage entre aspirants-agriculteurs et propriétaires.
« Les prix sont souvent trop élevés, parce que l’endettement qu’on aura pour la relève agricole sera beaucoup trop grand dans certains secteurs pour être capable de rentabiliser l’achat. On est très près des marchés de Montréal, de Québec et des États-Unis et ça nous rattrape. Il y a deux ans, on pouvait encore se comparer au Bas-Saint-Laurent et au Saguenay-Lac-Saint-Jean. »
À travers l’Estrie, les taux varient actuellement entre 1500 et 7500 $ pour chaque acre de terre cultivable (taux moyen de 4388 $/acre), affirme l’analyste principale à l’évaluation pour Financement agricole Canada, Lyne Michaud. Celle-ci mentionne les secteurs de Coaticook et Compton, de Wotton et Saint-Camille, et de Lambton et Saint-Romain parmi les plus prisés des dernières années. En comparaison, des chiffres du MAPAQ de 2010 indiquaient des prix oscillant entre 1000 $ et 4000 $ par acre cultivable.
Selon Mme Michaud, cette hausse est attribuable à un certain rajustement du marché. « Dans certains secteurs, dans les dernières années, le marché des terres agricoles a été très peu actif. Il y a eu très peu de transactions, ce qui a créé une rareté. C’est donc un rajustement normal considérant les circonstances. Le marché a été réactif plutôt à long terme », explique-t-elle.
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Déjà, on calcule un taux moyen de 2,6 % d’augmentation de la valeur des terres à travers la province pour la première moitié de 2020. On prévoit encore que l’Estrie présentera la plus grande hausse, tandis que certaines régions n’auront presque pas bougé.
Si les chiffres de Financement agricole Canada ne peuvent mesurer les effets de la pandémie pour l’instant, Mme Desnoyers, elle, témoigne qu’il est d’autant plus difficile de mettre la main sur une entreprise agricole à prix réaliste pour la relève depuis ce printemps.
« On a eu beaucoup de gens qui sont partis de la ville pour vivre en campagne, parce qu’ils se sont aperçus qu’ils pouvaient faire du télétravail. Ça a augmenté le prix des fermettes qu’on a par exemple dans le Val-Saint-François. J’ai des aspirants qui voudraient bien acheter, mais c’est toujours en dehors de leur budget. »

Recherche impossible
Serge Proulx et Nienke Van Der Wijk, les deux agriculteurs derrière l’entreprise maraîchère Jardin du Quartier, sont passés par la frustration et le désespoir plus d’une fois durant les quatre dernières années. Ceux-ci ont mis de nombreuses énergies pour tenter de louer une terre d’une dizaine d’acres pour les accueillir au terme de leur entente de cinq ans avec l’Incubateur du CIARC (Centre d’initiatives en agriculture de la région de Coaticook), en 2019.
« Si tu n’as pas beaucoup d’argent, c’est presque impossible de trouver quelque chose, déplore Mme Van Der Wijk en anglais. Si tu en as, tu n’as qu’à t’acheter 150 acres, mais nous ne sommes pas dans cette position. Trouver une petite terre, c’est difficile, et habiter dessus, ce l’est encore plus. »
La location s’est donc présentée comme l’unique option pour le couple.
« Nous faisions les marchés et nous abordions littéralement toutes les personnes qui auraient pu être intéressées », indique-t-elle. Mais les mêmes problèmes se présentaient toujours : « soit la terre est en mauvais état, n’a pas de services et n’a pas un bon drainage, soit les gens demandent beaucoup trop d’argent, ou bien ils n’ont aucune idée de ce que ça veut dire. On déménage une entreprise. Ils ne réalisent pas qu’on sera là six jours par semaine et qu’on ne quittera pas à 17 h. Il y aura des camions qui viendront livrer du combustible, il y aura des bâtiments et une serre. Bien sûr, on peut trouver une terre au milieu de nulle part à Bury, mais nos clients sont des restaurants sherbrookois. On les trouverait où, les clients? »
D’autres ne proposaient pas des baux d’assez longue durée. « On ne va pas investir des dizaines de milliers de dollars pour trois ans. Ça s’est vu, des gens qui ont loué et qui, au bout de deux ans, se font demander de quitter parce que le travail de préparation de la terre est fait. »
Ils avaient d’ailleurs déniché un endroit où déménager leurs opérations en février dernier. « Après quelques semaines, alors qu’on se préparait à mettre les plants dans la serre, le propriétaire nous a dit qu’il ne voulait plus de nous chez lui. C’était la deuxième semaine de la pandémie, alors nous étions vraiment dans le pétrin. Finalement, le CIARC nous a laissés rester un an de plus exceptionnellement. »
Aujourd’hui, ils préparent tranquillement une terre trouvée dans les environs d’Ayer’s Cliff. « Rien n’est officiellement signé, mais ça semble vouloir fonctionner. Le propriétaire a une grande terre biologique et veut faire une fiducie foncière avec. »
M. Proulx et Mme Van Der Wijk devront emprunter pour réaliser ce démarrage, mais les choses se compliquent d’autant plus, puisqu’ils ont tous deux plus de 40 ans et qu’ils ne se qualifient plus pour les programmes d’aide financière à la Relève agricole.
« La Financière agricole nous offrait un prêt pour le démarrage si nous trouvions une terre dans les cinq premières années. Mais comme nous n’avons pas trouvé avant 2019, nous n’y aurons pas droit. C’est très frustrant. Et le pire, c’est qu’on ne fait pas vraiment d’argent avec ce genre d’entreprise. Il faut être fou et passionné. »




