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On apprend à vivre, mais apprend-on à mourir?

Frédérique Bonenfant a animé la discussion.

CHRONIQUE / — Tu viens nager?


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— Ça ne me tente pas de manger les fesses mouillées!

Autour de la table, une dame raconte les derniers mots qu’elle a échangés avec son amoureux, dans un tout-inclus à Cuba, avant qu’il ne soit foudroyé par une crise cardiaque. «Ce sont les derniers mots qu’il a entendus de moi… »

Nous étions huit, mardi soir, à avoir répondu à l’invitation du YWCA pour partager un café en conversant sur un sujet bien précis: la mort. Sujet repoussoir s’il en est, mais infiniment nécessaire. L’idée n’est pas nouvelle, ça a commencé en Suisse en 2004 et ça s’est répandu lentement mais sûrement jusque chez nous.

C’est Frédérique Bonenfant qui nous a accueillies pour ce Café de la mort ― parfois appelé Café mortel ― où on détricote le tabou de la mort. «Ce n’est pas un groupe de soutien pour le deuil, c’est un lieu d’échange, pas un espace pour convaincre les autres que notre opinion est la meilleure.»



C’est un peu vertigineux, au début.

La femme à ma gauche brise la glace, et pas à peu près. Elle est atteinte d’un cancer stade 4, se sait condamnée. «Un médecin m’a dit: ne te laisse pas mettre de date de péremption.» Elle l’a écouté, n’a jamais demandé «combien de temps il me reste?» Elle a fait de la chimio, a décidé de cesser tous les traitements. Et aux dernières nouvelles, le cancer faisait du surplace.

Depuis un peu plus de deux ans, elle vit autant qu’elle peut, portée par la foi. «La mort, c’est un passage vers la vie éternelle. C’est un beau parcours. Je ne suis pas forte, mais il y a quelque chose de fort dans ma faiblesse.»

La dame à côté de moi, atteinte d'un cancer.

La femme au bout de la table, elle, voit la vie comme un passage. «La mort, c’est un cycle. Le fait d’être incarné, ça ne dure pas, on revient vivre dans une autre vie et on devient toujours meilleur chaque fois. Ça fait que, face à la mort, t’es moins triste.»

Deux croyances, un même réconfort.

En face de moi, une infirmière à la retraite. La mort, elle l’a vue souvent passer, à l’urgence où elle travaillait. «J’ai vu des gens partir tout doucement, c’est un moment sacré.»

Mais avant tout, «la mort, c’est normal».

Personne n’y échappe.

Il a été question des mots qu’on peine à trouver quand on est avec quelqu’un qui attend dans l’antichambre de la mort, avec quelqu’un qui est resté de l’autre côté. L’infirmière a compris qu’ils ne sont pas essentiels. «Parfois, une caresse suffit, ou même juste tenir la main...»

Le sens était partout, jusque dans la marque de la tisane.

Au travers des cheveux blancs et gris, dont les miens, deux femmes resplendissantes, la jeune vingtaine. À l’âge où la mort apparaît comme une lointaine destination, elles sont venues par curiosité. On comprend que l’une a convaincu l’autre. «Dans les partys, je demande à du monde: “qu’est-ce que tu penses qu’il y a après? Soit les gens disent “rien”, soit les gens jugent ceux qui pensent qu’il y a quelque chose.»

La discussion ne s’arrête pas là. «Souvent, les gens me racontent des expériences personnelles, c’est toujours super intéressant.»

Shooter!

La veuve, elle, n’est pas en paix avec sa propre finitude. L’avant. «C’est l’approche de la mort qui m’effraie, d’être à la merci des autres, d’être un poids. S’il m’arrive quelque chose, ça va être rapide.» On comprend qu’elle fait allusion à l’aide médicale à mourir.

Elle s’arrête. «Ce qu’a dit [la femme atteinte du cancer], ça m’a fait réfléchir.»

C’est exactement le but d’un Café de la mort.

Café ou tisane?

Frédérique écoute, elle n’a pas besoin de relancer souvent la conversation. Elle partage aussi ses propres expériences, sa mère qui a tenu à avoir une «mort naturelle», faite d’une longue agonie, aussi «de plein d’opportunités».

À l’autre bout du spectre, l’aide médicale à mourir. Elle y a assisté, une fois. «C’était fait sous la thématique du voyage. C’était magnifique, d’une beauté incroyable, au point où ça m’a perturbée. D’un côté, il y a les enjeux éthiques, de l’autre, une fichue de belle mort.»

Elle a fait de son constat une question: «C’est quoi, pour vous, une belle mort?» Une femme a répondu du tac au tac, «partir en ayant demandé pardon».

Partir en paix.

On a parlé des enfants, qu’on ne veut pas voir partir avant nous. La femme qui a vu son amoureux mourir devant elle a un fils, à Kiev. Il lui arrive d’aller en zone de guerre, elle doit vivre avec le risque qu’il soit tué, avec la possibilité qu’il ne soit pas à ses côtés quand elle partira. «Depuis 2019, je lui écris une lettre, une lettre posthume.»

On parle beaucoup de savoir vivre, peu de savoir mourir.

«Quand mon père était malade, et qu’on savait qu’il allait mourir, je lui ai demandé de m’écrire une lettre, nous a confié Frédérique. Je voulais qu’il me parle de ce qu’il vivait, qu’il me montre à mourir, mais il n’a pas voulu. Dans ma tête, je me disais que ça faisait partie du rôle d’un parent, de montrer à mourir.»

Après avoir montré à vivre.

Tour à tour, presque toutes ces femmes ont parlé de ceux et celles qui les ont quittées, qui les accompagnent encore, qui les visitent parfois en rêves. Un jumeau mort à 15 ans, une sœur emportée par le cancer à 54 ans, qui «avait un sourire tout juste après son décès». Ou cette tante, «la dernière partie, qui est morte seule, subitement. J’ai trouvé ça tellement triste...»

C’est tout ça la mort, des chemins qui s’arrêtent, des souvenirs qui restent, des leçons de vie, des regrets parfois.

Et c’est Félix qui l’a le mieux compris.

«C’est fou la mort,

plus méchant que le vent

C’est sourd la mort,

comme un mort sur un banc

C’est noir la mort

et ça passe en riant

C’est grand la mort,

c’est plein de vie dedans.»

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Mylène Moisan

Mylène Moisan, Le Soleil

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis 1999, Mylène Moisan signe depuis 2012 une chronique où elle raconte des histoires singulières qui touchent à la fois les gens et la société dans laquelle nous vivons.