Chronique

À force d’amour

CHRONIQUE / «Il y a quelques semaines, ma fille s’est approchée de mon visage, très proche. C’est la première fois qu’elle voyait mes traits. Elle m’a dit : “Maman, tu es belle.” J’ai pleuré. C’est la première fois qu’elle me disait ça…» Sa fille Mylène a 48 ans.

Elle avait trois mois quand les médecins ont annoncé à Yseult Roy-Raby qu’elle n’allait jamais marcher, ni parler, ni entendre, ni voir. Que son cerveau n’allait pas se développer non plus. «Ils lui donnaient entre trois et cinq ans à vivre. Ils m’ont dit qu’il y avait un endroit pour la placer si on voulait en disposer…»

Son mari et elle ont décidé de la garder. «À un an, elle pesait huit livres. Il a fallu que je la gave. Mon mari lui avait fabriqué un banc pour qu’on puisse l’asseoir. Et on avait trouvé une façon de l’installer dans le Jolly Jumper avec une serviette, pour essayer de développer du tonus.»

Elle a fait ses premiers pas à huit ans. «Elle a été propre à cinq ans, elle a commencé à manger normalement à huit ans. On était en camping, elle a mangé une tranche de pain avec du beurre de pinottes.»

Elle aime quand sa mère lui fait du steak.

Quand Mylène est née en mars 1971, Yseult avait un garçon de quatre ans et demi et une fille de deux ans. Elle devait faire la navette entre Québec et Montréal, où sa fille a été hospitalisée pendant des mois. Son mari Jean-Marie veillait à ce que la famille ne manque de rien. «Lorsqu’on a un enfant handicapé, le couple doit être sur la même longueur d’onde. On a été créatifs. On n’a jamais regardé en arrière, toujours en avant. Mylène a eu un père extraordinaire.»

Assise dans son fauteuil, Mylène applaudit.

— Il est où ton papa? lui demande Yseult.

Elle sourit en se tapant sur le cœur. 

Jean-Marie est décédé il y a sept ans, Yseult habite toujours avec sa fille dans la maison où elles ont toujours vécu. Il y a longtemps que les deux grands sont partis, Jean pour Paris où il est à la tête d’une banque, Kathleen pas trop loin, elle est médecin spécialiste à Québec. C’est elle qui m’a écrit pour me parler de sa mère et de sa sœur.

Kathleen ne l’appelle pas Mylène. «Elle l’a toujours appelée Radieuse».

Ça lui va comme un gant.

À force d’amour, Mylène a déjoué tous les pronostics des médecins. Elle a dit «maman» pour la première fois à six ans. «Elle a commencé par dire des mots, puis à faire des petites phrases à 11 ans. Depuis quatre ou cinq ans, elle peut faire des liens dans la conversation. Ça s’améliore toujours.»

Et, avec ses yeux qui devaient rester dans le noir, elle peut maintenant voir le visage de celle qui l’a bercée. 

Yseult veut toujours emmener sa fille plus loin. «Elle arrive à lire les très gros titres du journal, c’est pour elle que je suis encore abonnée au Soleil en papier. Le matin, on regarde le journal, je lui explique le sens de certains mots. […]  Elle me donne plus que je lui donne, elle a fait de moi la personne que je suis aujourd’hui. Chaque fois que Mylène arrive à faire quelque chose, c’est un cadeau. Je n’ai aucune attente, juste des cadeaux.»

Simplement. 

Jeune, Yseult carburait à la performance, elle avait même remporté une médaille du lieutenant-gouverneur. «Moi, il me fallait toujours la perfection. Et il fallait que ça aille vite. Comprends-tu que j’ai dû m’adapter? Avec Mylène, c’est soit lentement ou très lentement… Mais la perfection, c’est elle.»

Mais Yseult a de la chance, c’est elle qui le dit. «J’ai toujours pu avoir un accès assez facile au système de santé.» Son beau-frère était pédiatre, c’est lui qui a soupçonné que quelque chose n’allait pas avec Mylène quand, à trois mois, elle dormait une vingtaine d’heures par jour.

Elle a toujours été bien entourée. «J’ai du soutien de ma famille, de ma belle-famille, de mes amis, de mes voisins. L’été, elle sort dehors, elle a plus d’amis que moi! Il y a peut-être notre attitude qui a rejailli sur les gens, je me suis toujours promenée la tête haute à côté de Mylène». 

Elle est fière de sa fille. «Je l’aime tellement.»

Elle sait que d’autres doivent se battre pour avoir des services. «Il y a les handicapés idéaux comme nous, qui ont des ressources et il y a les autres qui n’ont pas le soutien que j’ai eu. Pour plusieurs, c’est très difficile, comme pour avoir du répit. Moi j’ai le privilège de pouvoir engager quelqu’un pour rester avec elle à la maison quand je pars. Pour prendre soin d’un enfant handicapé, il faut pouvoir prendre soin de soi.»

C’est la base.

Yseult s’est donc toujours fait un devoir de s’accorder du temps juste pour elle. Elle a été longtemps directrice des services à la communauté de Cap-Rouge, a fait du bénévolat pendant des années. Elle vient tout juste d’arrêter. «J’ai toujours gardé une vie sociale, c’est essentiel.» Elle a fait trois voyages avec sa Mylène, d’autres sans elle, dont la Chine l’an dernier.

Elle aimerait aller en Russie l’an prochain.

Jean et Kathleen veillent sur elle. «Ils sont extraordinaires, ils toujours là pour nous. Ils disent que Mylène, c’est ma plus grande réussite. C’est vrai ça, Mylène est ma plus grande réussite.»

Mais à presque 77 ans, Yseult ne peut s’empêcher de penser au jour où elle ne sera plus là. «Je ne voudrais pas qu’elle devienne une charge pour personne. Je voudrais être celle qui lui ferme les yeux…»

Chronique

Qu'a-t-on appris de 2017?

CHRONIQUE / Il y a deux ans, le gouvernement du Québec a reçu plus de 6000 demandes de réclamations de citoyens touchés par la crue des eaux. Plus du quart attendent encore.

On a montré du doigt un programme de réclamation trop compliqué — que la ministre Geneviève Guilbault vient d’ailleurs de simplifier, mais on a oublié une chose importante : quand les rivières débordent, les gens qui traitent les demandes aussi. Au ministère de la Sécurité publique, la Direction du rétablissement a littéralement été inondée de réclamations.

Il a donc fallu embaucher des gens en vitesse pour prendre les appels et traiter les dossiers, dans l’urgence totale.

J’ai parlé il y a quelques mois à quelqu’un qui avait été embauché alors. «On devait être une trentaine dans la première gang et ça a monté à trois grosses équipes. Après un mois et demi, on a déménagé sur un étage, on devait être une centaine de personnes. Il y a peut-être eu 150 personnes, avec le roulement. C’était le chaos.»

Ça roulait, dans tous les sens.

Et les gens faisaient leur gros possible. «On n’a eu à peu près aucune formation. Il fallait monter les dossiers, accompagner les personnes, répondre à leurs questions. Et des fois, on ne savait pas quoi leur répondre. On avait tellement de dossiers à traiter qu’il était évident qu’on n’allait pas pouvoir tous les traiter.»

Devant l’ampleur de la tâche, son boss lui a dit : «Fais de ton mieux».

Goulot d’étranglement oblige, les délais se sont allongés. «Après deux mois, on a vraiment senti monter la colère des sinistrés. Et leur détresse aussi. Il y a une femme qui avait appelé, elle avait paralysé de la moitié du visage. […] Nous, il fallait les rassurer, il fallait leur dire que leur dossier avançait.»

Même s’ils n’avançaient pas. «Juste de trouver les dossiers, ce n’était pas évident. On pouvait les chercher pendant des heures à faire le tour des filières.»

On l’a envoyé sur le terrain, entre autres à Pierrefonds, Saint-André d’Argenteuil et Gatineau et Vaudreuil pour aller voir l’état de certaines résidences, pour recueillir certains documents. «Je rencontrais des sinistrés, j’essayais de les aider. […] Les gens étaient en complet désespoir, je voyais à quel point ils étaient dans la misère, mais je ne pouvais pas leur dire que ça allait prendre du temps…»

Officiellement, tout allait bien. 

Ce n’est qu’en décembre que Martin Coiteux, alors ministre de la Sécurité publique, a reconnu les ratés du processus d’indemnisation. Admettant que le programme était «trop complexe», il a aussi pointé des problèmes d’information. «Il faut que les canaux de communication soient bien mieux arrimés.»

Il aurait aussi fallu plus de gens pour traiter les dossiers.

Mieux formés, mieux informés.

Dans une demande d’accès à l’information faite l’automne dernier, j’ai demandé à prendre connaissance des analyses et des bilans post mortem. Je n’ai pas su grand-chose. «Le MSP [ministère de la Sécurité publique] a tenu le 19 décembre [2017] une journée d’échange avec les différents acteurs concernés afin de faire le bilan des inondations printanières 2017et de porter un regard collectif sur des pistes d’amélioration pour l’avenir. À la suite de ce bilan, un plan d’action prenant en considération les pistes de solutions mises de l’avant lors de cette journée a été rendu public par le ministre.»

On me l’a envoyé. J’ai souri en lisant le sous-titre du document, «vers une société québécoise plus résiliente aux catastrophes».

Dans le sens qu’il va falloir s’y habituer.

Entre les lignes, on comprend que les problèmes à la Direction du rétablissement ont été soulevés. «L’“approche client” sera particulièrement accentuée. […] Le MSP compte faire appel à d’autres ministères […] pour augmenter temporairement, en cas de sinistre, son effectif dans une région donnée.»

On évoque l’idée que des municipalités puissent, si elles le souhaitent, gérer directement de façon totale ou partielle le programme d’aide financière. 

Dans ma demande d’accès, j’ai aussi voulu savoir combien de dossiers avaient été traités et combien n’étaient pas encore complétés. J’ai su que 6164 réclamations avaient été soumises à la suite de la crue soudaine des eaux d’avril 2017 et que, en date du 9 octobre 2018, 214 millions de dollars ont été versés en indemnisations.

Quant au délai moyen de traitement des dossiers traités, on m’a indiqué qu’il était impossible d’obtenir cette information tant qu’ils n’étaient pas tous finalisés. On ne m’a pas dit non plus combien il en restait à compléter.

Dans Le Devoir cette semaine, j’ai lu qu’il en restait encore 1750.

C’est énorme.

La simplification du programme d’aide financière — évoquée dans le plan d’action des libéraux et réalisée par la CAQ — est une bonne nouvelle en soi, mais encore faut-il que les sinistrés ne se fassent plus mener en bateau, qu’ils aient l’heure juste, et leurs indemnisations rapidement.

Qu’on ne leur dise pas, pour gagner du temps, «le chèque est dans la malle» …

Chronique

Comme si c’était hier

CHRONIQUE / Qu’ont en commun le Dalaï-Lama, Yasser Arafat, Pelé, Nana Mouskouri, Jean Béliveau et mère Teresa? Ils ont tous rencontré Richard Ouellet. Qui?

Le type s’est planté devant moi samedi au kiosque des Éditions La Presse où j’étais pour une séance de signatures, droit comme un pic, tiré à quatre épingles. Il m’a souri et tendu une enveloppe brune en me disant de lire ça, j’en ai quand même profité pour lui poser quelques questions.

Pas de scoop, dans l’enveloppe.

Des photocopies de lettres, de découpures de journaux, sur des gens que Richard Ouellet a rencontrés depuis les 60 dernières années, dans des circonstances toujours un peu spéciales. L’homme a été maire de Saint-Simon dans le bas du fleuve, mais il n’hésitait pas à monter à Québec ou à Mont­réal quand il y avait quelqu’un qui passait par là. Pour Yasser Arafat, il s’est rendu à Ottawa.

Il a réussi à croiser une quinzaine de prix Nobel.

Il est devenu ami de Jean Béliveau dans les années 1950, d’abord en lui écrivant des lettres, à partir de 1953, «quand il était dans les As de Québec», juste avant d’être recruté par le Canadien de Montréal. «Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956 à Mont-Joli et je l’ai vu jouer pour la première fois en 1957, au Forum.»

Il était là, le 1er mai 1965. «J’ai vu le Canadien gagner la Coupe Stanley contre les Blackhawks de Chicago, c’était le septième match de la série. C’est Béliveau qui a marqué le premier but sur des passes de [Dick] Duff et [Robert] Rousseau. Et il y avait Camille Henry qui jouait pour Chicago, on n’en a pas parlé beaucoup de lui, il aurait mérité son nom quelque part. Il était sobre, les 10 dernières années…»

Je suis toujours fascinée par les mémoires encyclopédiques. À 88 ans, Richard se souvient des moindres détails.

Richard n’a jamais payé ses billets. «Jean me les a fournis pendant 40 ans, même après sa retraite. Et quand il partait en vacances aux Barbades, il me laissait sa passe.» C’est Richard qui a plaidé auprès du Larousse pour que Béliveau y rejoigne les deux autres joueurs de hockey, Maurice Richard et Wayne Gretzky. «Je leur ai envoyé, rue du Montparnasse à Paris, une lettre de deux pages chaque année pendant 10 ans et la dixième, je m’étais dit que c’était la dernière…»

Le Gros Bill a été inscrit au dictionnaire en 2013.

Richard se souvient aussi du 30 mai 1981. «J’étais chez Eaton à Québec, à Place Sainte-Foy, Nana Mouskouri était là. C’est une des plus belles personnalités que j’ai vues de ma vie, plus que tous les prix Nobel. Elle m’appelle encore monsieur le maire…»

Il conserve précieusement une photo prise avec elle. Tout comme celle de mère Teresa, il s’était faufilé à l’hôtel de ville de Québec le 11 juin 1986 pour la voir, même si on lui avait dit qu’il ne pouvait pas. 

Il a tenté sa chance. «Je connaissais Jean Pelletier!»

Le 27 juin 1982, il a accueilli l’ex-président étatsunien Jimmy Carter à l’aéroport de Mont-Joli au retour d’un voyage de pêche au saumon. En 1999, il a serré la main de Yasser Arafat à Ottawa, le leader palestinien avait reçu cinq ans plus tôt le Nobel avec Shimon Peres et Yitzhak Rabin. 

Et Mandela, dans le sous-sol de l’hôtel de ville de Montréal le 19 juin 1990, avec l’aide du maire Drapeau qui a enfreint un peu le protocole. Richard avait fait le voyage en autobus de Saint-Simon pour ça.

Il est reparti content.

Chaque fois, il prend une photo qu’il encadre et qu’il accroche chez lui. Son tableau de chasse est assez impressionnant, y figurent aussi Gilles Villeneuve, Luciano Pavarotti, Gina Lolobrigida, Jesse Owens, Joe Dimaggio, Lech Walesa et d’autres encore, la liste est étonnamment longue.

Samedi au Salon du livre, Richard était venu voir Sylvie Bernier, il a pris l’autobus le matin de Trois-Pistoles, est revenu le soir. Il connaît l’ex-plongeuse, évidemment. «Je l’ai rencontrée la première fois à Québec en 1984 grâce à Pierre Harvey, quand elle a été choisie athlète de l’année. C’était le même jour où Guy Lafleur avait annoncé sa retraite. J’avais appelé Jean Béliveau à son bureau au forum pour prendre des nouvelles, il devait être 15h. Il m’a dit : “Es-tu capable de garder un secret? Lafleur annonce sa retraite dans une heure…” Je m’en allais chez mon ami Phil Latulippe — je coordonnais ses courses —, je lui ai dit d’ouvrir la radio…»

Il se souvient aussi, comme si c’était hier, de ce jour où Sylvie Bernier a remporté sa médaille d’or aux Olympiques de Los Angeles. «C’était un soir de conseil, un lundi. Ça a bien fini la journée.»

J’ai vérifié, le 6 août 1984 était un lundi.

Richard Ouellet aime replonger dans ses souvenirs, toutes ces rencontres au gré des hasards et de ses amitiés, sans Internet ni réseaux sociaux, immortalisées par de bons vieux appareils photo. 

Et pas de mur Facebook pour les exposer à la face du monde.

Juste ceux de sa maison.

Chronique

Les femmes dans tous leurs États

CHRONIQUE / Godelieve De Koninck revient de New York, elle y a passé une semaine et, à 81 ans, elle m’a dit ceci : «C’est la plus belle semaine de ma vie.» J’ai trouvé ça beau.

Particulièrement parce que Godelieve a une vie déjà bien remplie, qu’elle n’est pas du genre à se tourner les pouces. Je vous ai déjà parlé d’elle, de Liratoutâge, son projet de lecture dans les CHSLD et dans les résidences pour personnes âgées. Elle a commencé toute seule il y a 12 ans, a recruté depuis une quarantaine de bénévoles.

New York, maintenant.

Godelieve a passé une semaine aux Nations Unies, seule Québécoise de la délégation canadienne, qui comptait une vingtaine de femmes. C’était la 63e session de la Commission de la condition de la femme, ou CSW63, à raison d’une par année. Ça fait donc 63 fois que des femmes de partout s’y réunissent.

Elles étaient 9000 cette année.

Et Godelieve n’en est pas totalement revenue. «J’ai choisi des séances données par des femmes d’un peu partout. C’est incroyable de voir tout ce qui se passe, autant les problèmes que les choses qui se font. Je ne serai plus jamais pareille.»

C’est pour ça qu’elle voulait que je vous en parle. «Je ne peux pas avoir reçu tout ça sans pouvoir le partager…»

Elle a entendu des femmes de la Sierra Leone. «Il n’y a pas de toilette dans les maisons. Il y avait juste sept toilettes publiques pour environ un million de personnes. On n’y pense pas, mais ça pose un gros problème avec les menstruations. Il y a un projet d’en construire d’autres, ils sont rendus à 100…»

Elle a entendu une poétesse de 10 ans.

Elle a appris qu’au Bangladesh, un mouvement social s’est organisé pour mettre un terme aux mariages de jeunes filles, parfois dès l’âge de 10 ans. «Dans la vidéo qu’on nous a montrée, on voit un homme qui vient chercher une fille à l’école et les gens autour se sont mis à frapper dans leurs mains. Ils frappent jusqu’à ce que l’homme parte…»

Et il part.

La scène s’est répandue comme une traînée de poudre dans les réseaux sociaux, «98 % des gens sont sur Facebook. On nous a dit qu’avant ça, 6 millions de jeunes filles étaient promises en mariage. Avec ce mouvement, elles sont rendues 2 millions. Ça montre que c’est possible de changer les choses…»

Comme cette femme, au Pérou, qui a endigué un problème d’anémie en cuisinant chaque matin des dizaines de déjeuners. 

Godelieve est allée à New York au nom de l’Association de femmes diplômées des universités de Québec, AFDU de son acronyme, qui fait de l’éducation son cheval de bataille. Et la bataille est loin d’être gagnée, surtout dans les pays où la femme est réduite à un rôle de soutien.

En fait, l’éducation est souvent la première pierre à poser pour sortir les femmes de la pauvreté.

Et de l’exploitation.

«Il y a un pays en Afrique où il y a seulement du transport pour les hommes, les femmes, elles doivent marcher. Elles marchent des kilomètres nu-pieds. […] Et il y a toute la question du trafic humain…»

Et la corruption, qui complique le tout.

Ça ne fera malheureusement pas la une du Time, mais ils ont nommé la Femme de l’année, une jeune Afghane qui s’est tenue debout, littéralement, devant les talibans. À 22 ans, Gharsanay Ibnul Ameen est la plus jeune à recevoir ce titre, on le lui a octroyé pour avoir cofondé un programme pour envoyer les filles à l’école.

L’éducation, toujours.

Elle a même organisé en Afghanistan une Conférence sur le leadership des femmes, elles étaient un millier, et convaincu Ashraf Ghani d’accueillir 5000 jeunes dans son palais présidentiel pour discuter du rôle qu’elles pourraient jouer dans le pays. C’est une brèche, la lumière pourrait entrer.

Et Godelieve a vu ceux qui font ces brèches. «J’ai été impressionnée par la quantité de jeunes qui étaient là, des jeunes allumés, qui prenaient le micro. Ce sont les jeunes qui vont nous sauver. Là, ils s’énervent avec le climat, il va falloir qu’ils s’énervent avec autre chose…»

C’est très bien une Bourse du carbone, mais il nous faudrait peut-être aussi une Bourse de l’humanité.

Chronique

«Êtes-vous amie ou journaliste?»

CHRONIQUE / Quarante minutes : c’est le temps qu’il a fallu l’autre soir pour qu’une préposée réponde à la «sonnette» de Chantal Guay, son sac de stomie — qui recueille ses selles — était plein. «Quand elle est arrivée, il avait éclaté.»

Une minute : c’est le temps qu’il a fallu, un samedi midi, pour qu’une préposée vienne voir à sa chambre qui j’étais, j’avais à peine eu le temps de m’asseoir.

J’avais appelé Chantal quelques jours plus tôt pour prendre de ses nouvelles, et elle m’avait proposé de venir lui rendre visite. Elle aime bien avoir de la visite, n’en a pas tellement souvent. J’avais pris la peine de me diriger directement vers chez elle sans regarder autour, dans aucune autre chambre évidemment, même pas les aires communes. 

Un peu comme je fais quand je rends visite à quelqu’un à l’hôpital, ou dans une résidence.

Je suis discrète.

Toujours est-il que je venais de m’asseoir quand on a frappé à la porte. 

— Vous êtes qui?

— Une amie, je viens voir Chantal.

Elle a refermé la porte sans plus de cérémonie, Chantal et moi on s’est dit qu’ils étaient drôlement rapides. On s’est demandé dans combien de temps on allait revenir nous voir, on aurait dû parier.

Quinze minutes. 

Une infirmière cette fois, avec un grand monsieur derrière elle. Elle n’y va pas par quatre chemins, me demande si je suis une journaliste. Je réponds : «Oui», je suis toujours journaliste, même quand je vais à l’épicerie, même dans un souper en tête-à-tête au resto. Il n’y a pas d’option off.

Et là, la conversation devient un peu surréelle.

— Êtes-vous amie ou journaliste?

— Les deux…

— Mais là, présentement, êtes-vous plus amie ou plus journaliste?

— Plus amie…

— Est-ce que vous êtes en train de faire entrevue?

— Non, on jase. 

— Parce que si vous faites une entrevue, il faut faire une demande officielle aux communications…

— C’est une conversation.

— Allez-vous écrire quelque chose à partir de ce qu’elle vous dit?

— Ça dépend de ce qu’elle me dit. 

— Et présentement, pensez-vous écrire quelque chose?

— Pour l’instant, non. 

À court de questions, l’infirmière a refermé la porte, mais on sentait bien que ça n’en resterait pas là. On se demandait qui nous ferait l’honneur de la prochaine visite. Et dans combien de temps.

Il s’est écoulé une bonne demi-heure.

Cette fois, c’était l’agent de sécurité. Il avait reçu la consigne de m’expulser, même si j’étais chez Chantal et qu’elle a droit de recevoir qui elle veut dans sa chambre. «Je vous demanderais de partir», qu’il m’a gentiment ordonné. J’ai demandé d’où venait la consigne, il ne me l’a pas dit.

Chantal s’est choquée, elle a protesté, je lui ai dit qu’il ne faisait que son travail. J’ai demandé à l’agent de contacter la personne qui avait donné la consigne pour lui expliquer qu’il n’y avait aucune raison pour m’expulser, que j’avais parfaitement le droit de venir rendre visite à Chantal.

Il est parti quelques minutes, le temps de l’appeler. 

«Ça va être correct.»

Je suis restée en tout un peu plus d’une heure avec Chantal, elle m’a parlé de plein de choses, entre autres du fait qu’elle «étouffe» parce qu’on fait le même manège chaque fois qu’elle a de la — rare — visite. «Si c’est quelqu’un qui est de ma parenté, ils vont vouloir savoir c’est quoi le lien…»

Elle se sent surveillée.

Chantal, qui habite depuis presque sept ans au CHSLD Saint-Augustin, est une des rares résidentes à parler aux médias. Ça fait deux ans que je la connais, que je lui parle régulièrement, le plus souvent par téléphone. Elle me dit ce qui ne va pas, et ce qui va aussi. Elle fait la part des choses.

Je le fais aussi, en vérifiant au besoin ce qu’elle me dit.

Samedi dernier, comme d’habitude, elle n’avait que de bons mots pour le personnel. Elle m’a parlé de cet infirmier «super bon», de cette préposée «qui est mon amie». Qui va porter les cannettes vides qu’elle ramasse pour se faire un peu d’argent de poche. «Je suis bien traitée, je n’ai pas un mot à dire.»

Surtout le jour. «L’équipe de jour, ça va vraiment bien. Le soir et la nuit, c’est plus difficile, il manque de monde. Ils font ce qu’ils peuvent, ils courent toujours.»

D’où le délai pour le sac de stomie.

Elle aimerait de meilleurs ratios pour avoir plus de soins, pour que le personnel ait plus de temps à passer avec les résidents. «Il manque de préposés comme partout. Est-ce que le gouvernement Legault va faire quelque chose? On nous dit d’attendre, mais ça commence à être long.»

Rien de ce qu’elle m’a dit n’était nouveau ni scandaleux. Ce qui est plus troublant par contre, c’est cette manie de tout vouloir contrôler. C’est une chose d’interdire aux employés de parler, mais de là à surveiller les résidents, il y a un pas qui ne devrait pas être franchi. Qui l’a été, l’autre samedi.

Et c’est ce qui a réveillé la journaliste…

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Le jour où Uber sera seul...

CHRONIQUE / Guillaume, un ami, est venu souper chez moi le mois dernier, il a commandé une voiture Uber. Il en prend souvent, il trouve ça pratique.

Sauf qu’il remarque que, de plus en plus, les chauffeurs font monter les enchères. Comme le soir où il est venu chez nous. «Quand j’ai fait une première demande, le facteur de multiplication du tarif était à 3, je me suis dit que j’allais attendre un petit peu, au cas où il descendrait.»

C'est le principe de la tarification dynamique.

Quand il est descendu autour de 2, Guillaume a redemandé une voiture. «Mais tout d’un coup, il n’y avait plus personne qui voulait prendre ma demande. Je voyais plein de voitures autour de chez nous, mais personne ne la prenait. C’est resté longtemps sur “Uber recherche chauffeur…”»

Finalement, un chauffeur l’a pris. «Il était à l’Université Laval, à l’autre bout de la ville! Il en avait pour au moins 20 minutes avant de se rendre!» Et à partir du moment où un chauffeur est en route, le client n’a pas le choix d’attendre la voiture. S’il annule la course, il devra payer des frais. 

Guillaume a donc attendu. «J’ai attendu 10 minutes… j’ai vu que le facteur de multiplication était monté à 2,8.»

Et qu’est-ce que son chauffeur a fait? «Il m’a annulé.» Parce que les chauffeurs, eux, peuvent annuler comme bon leur semble, tant pis pour le client qui fait le pied de grue depuis 10 minutes. «J’ai dû refaire une demande et tout à coup, toutes les voitures qui étaient autour étaient prêtes à me prendre…»

Les mêmes qui le boudaient 15 minutes plus tôt.

Une minute plus tard, un gentil chauffeur le cueillait devant chez lui. Ça lui a coûté presque 20 $ pour venir à Limoilou.

Utilisateur régulier d’Uber, Guillaume constate la valse des tarifs. «Les périodes les plus achalandées sont celles où les gens vont souper, entre 18h et 19h, et puis quand ils reviennent de souper. Il y a aussi à la sortie des bars, là, ça coûte cher en sacrament! Les chauffeurs le savent, ils attendent leur prix.»

Dans ces heures de pointe, une course qui coûte habituellement entre 8 $ et 11 $ coûte jusqu’au triple. Pourquoi ne prend-il pas le taxi alors? «Oublie ça sur la Grande Allée à la fermeture des bars, c’est à peu près impossible…»

Uber en profite.

Guillaume s’est même fait jouer un tour il y a quelques semaines, il devait se rendre à l’aéroport très tôt le matin. «J’avais demandé un Uber à l’avance, et j’avais eu la confirmation que c’était correct. Je l’avais demandé pour 4h et, quand j’ai reçu l’avis que le chauffeur était en route, je n’ai pas pensé vérifier le prix…»

Il aurait dû. «C’était à plus que 70 $!»

Probablement à cause de la sortie des bars qui s’étirait. Guillaume a aussitôt signifié son mécontentement en cliquant sur «je ne suis pas d’accord avec le prix de cette course» et il a obtenu une réduction. Il a dû payer un peu plus de 40 $, presque 10 $ de plus que le tarif unique d’un taxi pour y aller.

Guillaume a réalisé que, sans les taxis pour freiner l’appétit d’Uber, le client risque de devenir le dindon de la farce. 

«Ils vont nous clencher solide.»

Je lui ai suggéré l’application de Taxi Coop, que j’utilise régulièrement et qui fonctionne très bien. Délais raisonnables, pas de surprise pour le tarif, et aucuns frais si j’appuie sur «annuler la commande». C’est un peu le même principe qu’Uber, on demande un taxi et on voit qui vient nous chercher, et à partir d’où.

Et il ne nous «annule» pas.

Le problème, à part le fait qu’on ne puisse pas héler de taxi sur le bord de la rue, c’est le téléphone. En théorie, ceux qui n’ont pas de téléphone intelligent peuvent demander un taxi en appelant avec leur bon vieux téléphone. C’est d’ailleurs un des avantages du taxi traditionnel sur Uber.

Je l’ai fait pendant des années jusqu’à ce que je doive me rendre à l’évidence, les taxis prenaient de plus en plus de temps à arriver, quand ils venaient. Sans compter le nombre infini de coups de sonnerie quand j’appelais, assez pour avoir l’impression qu’on ne répondrait jamais.

Un soir, le taxi que j’avais appelé n’arrivant pas, j’ai rappelé. On m’a répondu : «Grosse soirée madame, personne n’a encore pris votre demande», sans pouvoir me dire combien de temps j’allais continuer à poireauter. Après avoir raccroché, j’ai téléchargé l’application de la compagnie, demandé une voiture…

Un chauffeur a tout de suite pris la commande.

J’ai aussitôt rappelé au central pour annuler l’autre pour ne pas qu’un chauffeur se déplace pour rien. «Pas de problème madame, personne n’a encore pris votre demande.» Et pourtant, un chauffeur était en route.

Je suis montée dans sa voiture quelques minutes plus tard.

- Vous aviez vu la demande que j’avais faite en appelant la centrale?

- Oui.

- Vous ne l’avez pas prise?

- Je préfère l’application.

J’ai refait l’exercice quelques fois, presque toujours avec le même résultat. J’ignore si on réduit à dessein l’efficacité du bon vieux téléphone pour que les gens téléchargent l’application, mais le fait est que, si vous appelez au central, vous risquez de végéter pas mal plus longtemps.

Et là, je pense à tous ceux qui n’ont pas de téléphone intelligent, comme ma mère, comme mon voisin.

Dans le tout-à-la-techno pour tenter de freiner Uber sur son terrain, j’ai bien peur qu’on laisse ces gens sur la voie d’accotement. Des gens âgés, surtout, qu’on pénalise parce qu’ils n’ont pas pris le virage, qui en ont bien assez de se dépêtrer avec les boutons de la télécommande.

Chez les plus de 65 ans, plus de 90 % préfèrent encore communiquer avec un «vrai» téléphone. Et pour certains, le taxi représente à peu près le seul moyen de se déplacer, par exemple pour un rendez-vous à l’hôpital.

Ce n’est pas une industrie comme les autres.

Avec le projet de loi 17, la répartition téléphonique est un des rares «avantages» que conserveraient les taxis traditionnels, mais on sait que l’avenir — et l’argent — n’est pas là. On dit aussi qu’ils seront les seuls à pouvoir prendre des clients qui les interpellent du trottoir, ça ne fonctionne déjà pas vraiment à Québec. 

Ils seraient aussi les seuls à devoir se contenter des prix fixés par la Commission des transports du Québec, soit 3,50 $ au départ du véhicule, plus 1,75 $ par kilomètre parcouru. Et les tarifs fixes, comme pour l’aéroport.

Des prix qui servent aujourd’hui de balises.

Il est tout de même étonnant de voir l’enthousiasme délirant du gouvernement à déréglementer une industrie aussi importante, avec le risque que, en fin de compte, ce soit le client qui en fasse les frais. Le ministre François Bonnardel est convaincu que le jeu de la concurrence servira l’usager, encore faudrait-il qu’il y en ait.

Pour le moment, c’est Uber qui en dicte les règles.

Chronique

Donner d’une main, prendre (plus) de l’autre

CHRONIQUE / Claude et Huguette étaient contents de voir, l’an dernier, que le gouvernement avait tenu promesse, qu’il avait augmenté l’allocation de leur fils.

«Il rêvait de pouvoir se payer une passe d’autobus…»

Ils étaient tout aussi contents de voir qu’une autre hausse avait été accordée cette année, toujours tel que promis. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que le gouvernement, de l’autre main, reprenait l’argent.

Et plus encore.

Claude et Huguette ont fait un tableau Excel des cinq dernières années, depuis 2014 donc, pour comparer l’augmentation de sa prestation de solidarité sociale à celle du montant qu’on prélève dans le compte de son fils pour habiter dans une ressource intermédiaire de type familial, «une très bonne ressource».

Ils sont quatre résidents à cohabiter dans la maison d’une dame, qui les encadre, les nourrit, les blanchit.

Leur fils a 50 ans.

Bipolaire et atteint d’une légère déficience intellectuelle, il a résidé dans quelques résidences avant celle-ci. «Il est dans le système depuis longtemps… Ça n’a pas toujours été facile. On s’est battus pour ne pas qu’il aille à Robert-Giffard, c’est toujours la même problématique entre la déficience et la santé mentale. Là, il est bien où il est, on travaille dans la confiance avec une belle équipe.»

Et ça, c’est précieux. «On a une bonne éducatrice, elle va voir régulièrement notre fils. Elle a une bonne approche, par l’humour, elle n’essaye pas de le changer, mais elle l’emmène à cheminer. On est très impliqués avec eux, on est capable de se dire les vraies choses et ça va bien. Il est sur une lancée, mais c’est fragile…»

Le lundi avant-midi, il va dans un atelier, «ils font du bricolage, ça l’occupe». 

Le samedi matin, il va au Subway.

L’été, il va quelques jours dans un camp d’été, pas très longtemps. «Ça coûte cher, c’est 100 $ par jour. Il aimerait y aller une semaine…»

À partir de 2018, le gouvernement libéral avait annoncé — et amorcé — un rattrapage des prestations des bénéficiaires pour qu’ils reçoivent plus d’argent pour payer ce qui n’est pas inclus dans le loyer, entre autres les vêtements, les sorties, et les petites gâteries qui font une grande différence dans leur vie.

L’an dernier, la prestation du fils de Claude et de Huguette est donc passée de 954 $ à 1035 $, un bond de 81 $ par rapport à l’augmentation de 7 $ de l’année précédente. Moins l’augmentation de loyer de 5 $, il restait un gain net de 76 $, soit un total de 288 $ par mois pour les dépenses personnelles.

C’est là qu’ils se sont mis à rêver d’une passe d’autobus, qui coûte 88,50 $ par mois. «Notre fils aime ça prendre l’autobus, il peut aller partout.»

Ils pensaient que ça y était quand ils ont appris que la prestation de 2019 allait être augmentée encore cette année, à 1123 $, un bond de 88 $. C’était la suite logique, se disaient-ils, au rattrapage annoncé. «C’était ce qu’ils disaient, qu’ils voulaient que les personnes hébergées aient plus d’argent.»

Eh bien non. 

Ils ont appris, pas très longtemps après, que la contribution exigée pour l’hébergement allait faire un bond spectaculaire de 131 $, alors qu’il avait été augmenté d’entre 4 $ et 8 $ au cours des cinq années précédentes. 

On donne 88 $, on reprend 131 $, ça fait -43 $.

«À quoi ça sert d’augmenter la prestation d’un côté et de reprendre plus de l’autre?» demande Huguette, qui a du mal à suivre la logique comptable du gouvernement. Surtout que la ressource, elle, ne touche rien des 131 $ de plus prélevés par le Centre intégré universitaire en santé et en service sociaux, le CIUSSS, à même le compte bancaire de son garçon.

Et où vont ces 131 $? Ils sont versés dans un grand tout, dans le budget qui sert à financer l’ensemble des ressources.

Des 66 000 adultes qui sont hébergés au Québec dans différents types de ressources, quelque 12 700 usagers sont dans la même situation que le fils de Claude et Huguette, avec moins d’argent de poche chaque mois. La directive vient du ministère de la Santé et des Services sociaux, et le calcul, lui, a été fait par la RAMQ.

J’ai appelé au ministère pour qu’on m’explique en vertu de quoi on avait décidé de reprendre plus d’argent d’une main qu’on en donnait de l’autre.

«Par équité», qu’on m’a dit.

Voyez-vous, ça faisait des lunes que le montant qui restait dans les poches des usagers n’avait pas vraiment bougé, qu’il tournait autour de 200 $. Il était de 215 $ en 2017. C’est ce qui restait aux usagers pour leurs dépenses, entre autres pour payer le câble et Internet dans les CHSLD.

Ou leur petite liqueur.

Pour 2019, le ministère a décidé de le fixer à 245 $ pour tout le monde, «en ajoutant 10 $ par année jusqu’en 2023». C’est dans cette logique comptable qu’on a révisé à la baisse le montant du fils de Claude. Au ministère, on suggère qu’il devrait se réjouir d’avoir 30 $ de plus qu’en 2017, plutôt que de se comparer à l’an dernier.

Chanceux, va.

Et puis, c’est que l’argent qu’on lui «donne», à lui et à tous les autres, il ne va pas loin. Il va dans l’économie autour, au Village des valeurs, au restaurant du coin ou au livreur de poulet. S’ils achètent un «gratteux» ou un 6/49, ça retourne directement d’où ça vient, dans les coffres de l’État.

Ce sont 20 millions $ investis directement dans le commerce de proximité, et pas dans un compte en Suisse.

Mais surtout, ce sont des dollars qui font plaisir, qui font une réelle différence dans la vie de ces gens qui n’ont souvent pas grand-chose. Quand le fils de Huguette va manger chez Subway le samedi, il est heureux. Quand il prend l’autobus, il est heureux. «Lui aussi aime ça avoir des gâteries…»

Chronique

Le cri du cœur 19-MS-01136

CHRONIQUE / Le matin du jour où Marie-Josée et moi nous sommes parlé, son garçon de presque neuf ans, F., s’était lavé les mains tout seul. Il n’avait pas fermé le robinet.

Il est comme ça, F., il fait tout, mais à moitié. «Il s’habille, mais il ne s’attache pas, il va aux toilettes, mais il ne s’essuie pas. Quand il fait quelque chose, il ne termine pas, il faut toujours qu’il y ait quelqu’un derrière.» Comme pour fermer le robinet l’autre matin. Ou le surveiller constamment, il fait «des fugues compulsives».

F. est autiste, il aura neuf ans dans deux semaines et Marie-Josée, contrairement aux parents d’enfants de cet âge-là, elle ne peut pas le laisser aller jouer dans la ruelle derrière. «Il ne reconnaît pas le danger.»

F. demande donc une attention de tous les instants.

Marie-Josée arrive de peine et de misère à travailler à temps partiel, question de concilier les nombreux rendez-vous pour F., «entre un et quatre par semaine», et courir à la rescousse de l’école quand on l’appelle à la fin de la journée pour lui dire que son gars est en crise, qu’il refuse de monter dans le transport adapté.

«Quand il était plus petit, j’ai dû arrêter de travailler complètement. Il n’y a pas un employeur qui voudrait de quelqu’un qui doit s’absenter à tout bout de champ. Depuis presque sept ans, je travaille à temps partiel, je n’ai pas vraiment le choix. Mais en diminuant mes revenus, je diminue aussi ma retraite.»

Elle et son conjoint se sont endettés de 30 000 $ pour F. au cours des dernières années, pour payer des évaluations et des services au privé.

«Les services au public sont nettement insuffisants.»

Mais ce n’est pas tellement ça qui la dérange — elle commence à avoir l’habitude depuis le temps —, c’est le fait que F. ne «cadre» dans aucun programme de soutien, à part le supplément québécois pour enfant handicapé de 192 $ par mois. «À Montréal, si on veut voir un spécialiste, ça tourne autour de 100 $ pour une heure…»

Marie-Josée a fait la demande pour obtenir le Supplément pour enfant handicapé nécessitant des soins exceptionnels — soit environ 1000 $ par mois —, elle a essuyé trois refus. «C’est un processus qui est opaque, on nous donne une liste d’habitudes de vie qui sont évaluées, mais on ne connaît pas les critères, les barèmes.»

Comme s’il n’y avait pas de nuances. «Soit il marche, soit il ne marche pas. Il n’y a rien entre les deux.»

Dans son évaluation, F. «a des limitations graves pour chacune des habitudes de vie et une limitation totale pour celle qui est définie comme la “responsabilité”, puisqu’il doit être sous supervision 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Mais visiblement, ce n’est pas assez pour se qualifier.»

Sans vraiment savoir pourquoi. «Je n’ai pas de problème à me faire dire que je ne me qualifie pas, mais ce que je déplore, c’est qu’il n’y ait rien entre les deux, c’est le vide total.» C’est toute ou pantoute.

Et eux, c’est pantoute.

Marie-Josée et plein d’autres parents comme elle se souviennent des paroles prononcées par François Legault en campagne électorale, le 6 septembre précisément, quand il a promis une aide pour «100% des familles», en fonction de leurs besoins. «Nous ne laisserons personne derrière. L’aide offerte sera modulée en fonction de la sévérité du handicap de l’enfant.»

Ça a le mérite d’être clair.

Marie-Josée a écrit une lettre le 1er février dernier à la ministre de la Santé, Danielle McCann, pour lui expliquer son ras-le-bol, après avoir reçu un nouveau refus. «Je ne compte plus tous les refus ou même les absences de réponses à mes demandes d’aide et de soutien. J’ai cogné à toutes les portes. Il ne reste que la vôtre.»

Parce qu’il n’y a rien pour des enfants comme F.

Et il n’est pas le seul.

Marie-Josée fait la liste des principaux diagnostics de son fils qui a, en plus d’un trouble du spectre de l’autisme, un trouble sévère de langage, un trouble d’opposition avec provocation et un TDAH sévère avec impulsivité. Ça fait beaucoup de troubles pour un petit garçon.

Et pour ses parents.

Mais, visiblement, pas assez aux yeux du gouvernement. «Il ne peut donc pas s’assoir tranquille sur la chaise des enfants nécessitant des soins réguliers ou quotidiens pourrait-on dire. Mais, il ne peut non plus s’assoir sur celle des enfants ayant des besoins exceptionnels. Il doit donc s’assoir entre deux chaises, dans le trou noir des services et soutiens financiers. Dans le néant.»

Et c’est là qu’ils sont, dans le néant.

Marie-Josée n’ose même pas penser au moment où son fils sera adulte, qui risque d’être le néant dans le néant.

Trois semaines plus tard, elle a eu une réponse de la directrice des programmes de déficience intellectuelle, trouble du spectre de l’autisme et de déficience physique. Son cri du cœur est devenu le «courrier 19-MS-01136». 

Un cri du cœur codé, parmi tant d’autres.

On lui a rappelé, essentiellement, ce qu’elle savait déjà. «Nous comprenons que la situation que votre famille vit est exigeante et demande beaucoup de temps et d’énergie. L’intervenante pivot de votre fils […] a effectué l’évaluation annuelle de vos besoins dans le cadre du programme de soutien aux familles en décembre et demeure disponible pour vous soutenir. De plus, vous pouvez compter sur les professionnels des établissements de réadaptation impliqués auprès de votre fils pour vous accompagner dans la gestion du quotidien de celui-ci.»

Vous entendez ce bruit?

C’est la dernière porte qui se referme.

Chronique

J'engagerais Steve demain matin

CHRONIQUE / Avant, Steve Fortin ne disait pas qu’il était aveugle quand il envoyait un CV, les gens s’en rendaient compte à l’entrevue, ça crève les yeux. Les siens, c’est Manouche, son fidèle Labrador Mira. «Je me demande toujours si c’est mieux de le dire ou pas… Maintenant, je le mets dans la lettre de présentation, les gens le savent tout de suite.» Sauf que depuis qu’il le dit, les entrevues se font rares. Il ne compte plus le nombre de CV qu’il a envoyés, «des centaines et des centaines.»

En un an à peine.

Il pensait avoir mis toutes les chances de son côté en faisant un baccalauréat multidisciplinaire à l’Université Laval, la somme de certificats en relations industrielles, en entrepreneuriat et gestion, en formation des adultes en milieu de travail, plus un certificat en management et un autre en consommation. 

Tout ça et une technique administrative en comptabilité et en gestion. La seule chose qu’il a de la difficulté à faire, c’est compiler des factures disparates.

Il peut faire tout le reste.

Je l’ai vu pitonner à son ordi avec le logiciel qui décrit tout ce que fait sa souris, je n’y comprenais rien tellement ça parle vite. «Je pourrais le mettre encore plus vite…» Pour vous donner une idée, ça sonne comme l’extra-terrestre dans La soupe au chou de Louis de Funès.

Et avec ce logiciel, Steve peut tout faire. Il a la même chose sur son téléphone. Il m’a imprimé son CV, a trouvé le bon fil pour brancher la machine. «Ça doit faire 20 ans que j’ai cette imprimante-là. La prochaine, je vais la prendre en noir et blanc.»

Il va sauver sur les cartouches d’encre.

Avec sa fidèle Manouche, il va où il veut. Il prend l’autobus, très rarement le transport adapté, surtout pour aller s’entraîner au PEPS. Il y va au moins cinq fois par semaine. «C’est ma deuxième maison.»

Il pratique le lancer du poids depuis 2014, vise les paralympiques.

Il ne rate pas une occasion d’aller voir — c’est son expression —, les matchs du Rouge et Or, il connaît presque tous les joueurs. «Je suis sur le bord du terrain avec mon Walkman et j’écoute le match à la radio en direct. Je suis tellement dans le match que j’arrive à anticiper les jeux… L’an passé, le père [du quart-arrière] Hugo Richard était derrière moi, à un moment donné il m’a demandé : “Qu’est-ce qui s’est passé? ”»

Il va aussi voir les Remparts, «à côté du banc des Remparts».

Et il va voir des shows au Festival d’été.

Steve n’a pas toujours été aveugle. Atteints d’une «rétinite pigmentaire de naissance», ses yeux ont tenu bon jusqu’à 25 ans. «En troisième année, je lisais avec de gros caractères et ça allait, mais à 25 ans, j’en ai perdu beaucoup…» Il s’est retrouvé avec 10 % de vision, puis plus rien.

Fondu au noir, depuis 15 ans. «Je vois la lumière, vaguement.»

Mais Steve ne s’est pas laissé abattre par ça, il est déménagé à Québec pour apprendre le braille. «J’étais à Rivière-du-Loup, il n’y avait pas beaucoup de services en région.» Il a eu un premier chien Mira pendant huit ans. Je ne savais pas ça, mais il arrive que les chiens Mira, un moment donné, décident qu’ils en ont assez.

Il l’a donnée à un de ses oncles, il la voit souvent. «Elle est toujours contente de me voir, mais sans le harnais.»

Il a Manouche depuis quatre ans. «Elle est très, très calme, elle est du genre Roger Bontemps. Et elle a un côté gardien aussi. C’est un des chiens qui travaillent le plus, je vais partout avec!»

Steve aussi aimerait, comme elle, travailler. «Les employeurs ne croient pas que je suis capable de tout faire avec mon portable. Je peux lire des courriels, faire de la comptabilité, me servir de la suite Office, aller sur Facebook. Je fais tout ce que le monde peut faire à l’ordinateur!»

J’avais une question après notre entrevue, je la lui ai textée, il m’a répondu dans la minute. Et sans faute.

Il peut faire du service à la clientèle, être commis-réceptionniste, ou n’importe quel emploi qui se fait au téléphone. «Je peux faire plein de choses, je peux être technicien en administration, faire de la gestion de dossier de CSST, je peux gérer la facturation… les gens peuvent même avoir une subvention pour m’embaucher!»

Rien à faire. Les rares fois où le téléphone sonne, ce sont des gens qui ont visiblement lu trop vite sa lettre de présentation. «Quand on m’appelle, c’est pour des jobs de représentant sur la route…»

Manouche n’a pas son permis classe 5.

Il y a un an, il avait été embauché dans une entreprise de recouvrement, mais ça n’a pas duré. «Après la première journée, ils m’ont dit que je devais venir sans mon chien, il y avait une fille allergique.» Il a proposé des solutions, entre autres de laisser Manouche dans une pièce fermée, rien à faire. Il a porté plainte à la Commission des droits, mais ça ne lui redonne pas son emploi.

Ni un salaire.

Il en a assez de vivoter sur l’aide sociale. Il aimerait aller voir des spectacles de rock alternatif, il aimerait pouvoir se payer un billet pour Godsmack le 11 mai, et aller voir des matchs de football aux États-Unis. «Je ne peux même plus me payer des billets pour le Rouge et or. J’y vais grâce à mon ami Mario…»

Au nombre d’employeurs qui s’arrachent les cheveux et qui crient à la pénurie de main-d’œuvre, il est inouï de voir Steve se démener autant pour décrocher un boulot. Rarement ai-je vu quelqu’un aussi déterminé à travailler.

À la fin de l’entrevue, je lui ai posé la question que je pose à tout le monde avant de refermer mon calepin de notes :

- Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aimerais dire?

- Donnez-moi juste une chance…

Chronique

S'intégrer autour de la table

CHRONIQUE / «J’ai trop souffert pour m’intégrer, j’ai voulu faire quelque chose pour que ce soit plus facile pour elles.» Nour Saïm-Al Dahr est arrivée de Syrie à 15 ans, en 1967.

Quand elle est débarquée du Queen Frederica avec sa famille à Halifax, avec leurs 36 valises et trois chandeliers Louis XV, elle était une immigrante comme les autres. Elle a dû recommencer de la case départ. Elle a simplifié son nom pour Nour Sayem, s’est fait une vie à elle, s’est trouvé du boulot.

Elle a jeté l’ancre à Québec il y a 40 ans, c’est sa ville.

Elle y a élevé ses deux enfants.

Elle est retournée une seule fois dans son pays, en 1972, a marié un Québécois l’année suivante. Elle pensait avoir fait la paix avec tout ça. «Je pensais avoir enterré mon pays, mais il est revenu à moi par les réfugiés, en 2016. J’agissais déjà comme mentor pour des immigrants et lorsque les réfugiés sont arrivés, c’est venu chercher mon côté émotif. Je me suis dit : “Il faut que je fasse quelque chose.”»

Elle a voulu bâtir des ponts pour les femmes. «Je savais qu’elles aimaient la cuisine, j’ai fait un projet autour de ça.»

Autour de la table.

Elle a invité les femmes à une première réunion un vendredi soir d’hiver, une seule est venue. «Hanan est partie toute seule de Sainte-Foy jusqu’au centre multiethnique au centre-ville, en autobus. Elle était là parce qu’il fallait être là… et elle a appelé les autres pour leur demander pourquoi elles n’étaient pas là!»

Elles étaient une quinzaine à la rencontre suivante.

Le projet s’appellerait simplement Les Aliments ensemble, ça résume tout. Forte de son doctorat en science des aliments de l’Université Laval et de ses expériences dans le milieu des affaires, Nour a fait des démarches auprès de différents organismes, elle a fondé un premier conseil d’administration.

Elle est allée chercher différents partenaires pour financer la production et verser aux femmes un salaire.

Leur accréditation du MAPAQ en poche, huit femmes se sont mises aux fourneaux, mitonnant des plats — et des desserts — qu’elles avaient l’habitude de cuisiner chez elles. Il en reste cinq aujourd’hui. «Elles sont sûres et fières de ce qu’elles font.»

Je retiens le mot «fières».

Nour ne s’est pas lancée tête baissée dans cette galère. «Nous avons fait une étude de marché, et nous avons été en rupture de stock pendant deux ans! Il y a de la place pour des produits comme ça, surtout avec notre mission d’intégration. La première année, Hanan et Fatima allaient vendre les produits au marché avec un interprète et la deuxième année, elles y allaient toutes seules…»

Elles apprivoisent tranquillement leur nouvelle vie. «Aliments ensemble, c’est l’école de la vie. Il n’y a pas de certificat ni de diplôme, mais je suis convaincue que ça va les faire grandir. Elles iront peut-être vers un autre emploi après et c’est tant mieux. Notre rôle, c’est de les intégrer.»

Nour sait que le chemin peut être long, elle les y accompagne. Un pas à la fois. De très petits pas. Un exemple, pour le premier souper de financement l’année dernière, la moitié des femmes n’y étaient pas, parce qu’on servait du vin. Elles y étaient toutes cette année. «Il y en a même qui ont bu du vin sans alcool…»

De petits pas, je vous dis.

«Ces femmes-là n’étaient pas habituées à travailler, et maintenant elles le font par plaisir. Elles aiment aller au marché, elles aiment le contact avec les gens.»

À part de rares exceptions, c’est réciproque.

«J’admire ces femmes-là, elles sont fortes, ce sont des exemples de résilience. Ce n’est pas tant le biscuit qu’elles cuisinent qui est important, mais l’évolution qu’elles font. […] Parfois, je me suis sentie comme à la Croix-Rouge, il y a tant de blessures cachées. J’ai mis de la lumière dans leur noirceur et elles ont mis de la lumière dans la mienne.»

Nour s’est revue, 50 ans plus tôt.

Après plus de deux ans à prendre ces femmes par la main, le temps est venu pour Nour de céder sa place, de les laisser tranquillement voler de leurs propres ailes. Elle a confié la coordination d’Aliments ensemble à Dalila, qui se retrouve avec le même défi que bien des employeurs, trouver de la main-d’œuvre.

«On voudrait doubler», passer de cinq à dix cuistots. 

Nour calcule qu’avant longtemps, Les Aliments ensemble pourraient être rentables et ne plus dépendre de subventions. Elle aimerait aussi que des gens d’autres origines se joignent à l’aventure avec leurs mets, leurs saveurs.

Plus on sera autour de la table, mieux ce sera.

Nour pense aux hommes aussi, aux maris de ces femmes qui sont encore plus déstabilisés qu’elles. «Ils n’ont plus le rôle de pourvoyeur qu’ils avaient là-bas. On ne leur reconnaît aucune compétence, on ne leur donne aucun rôle. Ces hommes-là ont besoin d’aide, encore plus que les femmes, pour donner un sens à leur vie.»

Ils n’ont que la mosquée. «Ça les aide un peu, mais ce n’est pas assez.»