Chronique

306 fois je t'aime

CHRONIQUE / Quand on passe 60 ans avec la même personne, quand elle s’en va, forcément, elle ne s’en va pas vraiment.

Comme Pauline.

Clément Gravel se rappelle encore la première fois qu’il l’a vue, dans le Vieux-Québec. «Je marchais avec des amis, j’ai remarqué une jeune femme de l’autre côté de la rue, petite jupe grise, veston bleu marin. Avec un beau petit chapeau. J’ai dit à mes chums, “cette fille-là, je vais la marier.”»

Il l’a revue quelques mois plus tard. «J’étais à la patinoire, je regardais les gens patiner, quelqu’un m’a tapé sur l’épaule. C’était elle. Elle était la voisine d’une amie. Elle m’avait vu, elle m’avait remarqué aussi.»

Ils se sont dit «oui», à Chicoutimi, le 2 octobre 1954.

Ils ont eu «cinq beaux enfants», quatre gars et une fille. «J’ai été heureux comme ça ne se peut pas. C’est grâce à elle si je suis comme je suis aujourd’hui. J’ai eu une femme extraordinaire, je ne sais pas comment ils ont fait pour la faire... On s’est aimés, tellement aimés.»

Ils étaient partis pour s’aimer comme ça longtemps encore, mais Pauline est tombée malade. Elle est entrée une dernière fois à l’hôpital en novembre 2015, n’en est pas ressortie. À part une fois, pour fêter Noël chez elle, entourée de toute sa famille. «J’allais tout le temps la voir. J’y allais deux, trois fois par jour. Elle pleurait souvent, je la serrais dans mes bras. Des fois, je me réveillais la nuit et j’allais à l’hôpital, juste pour la voir dormir.»

Un jour de janvier, Pauline a tendu un paquet à Clément, une boite emballée de papier brun, sans chou ni ruban. 

«Je ne l’ai pas déballé tout de suite, je l’ai emmené à la maison et je l’ai déposé sur une table au sous-sol. Je l’ai laissé là. Pendant la nuit, je me suis réveillé et j’ai repensé au paquet, je suis descendu et je l’ai ouvert. Il y avait deux toiles, trois ou quatre petits pinceaux, sept ou huit tubes de peinture.»

Clément est remonté se coucher.

Il est redescendu.

«Je me suis mis à peindre. C’est mystérieux, je n’ai jamais peint de ma vie. J’ouvre ça, je donne des coups de pinceau, je me mets à peindre, à vouloir faire son visage.» 

Il signe Papy.

Le lendemain matin, dans la lumière du jour, Clément retrouve le portrait de sa femme, il décide de lui apporter à l’hôpital. «J’arrive, je lui montre ça et... elle s’est mise à sourire! Je suis tout de suite allé m’acheter le matériel qu’il fallait pour en faire d’autres. La nuit suivante, j’ai fait mon visage, pour compléter.»

Le lendemain, elle a encore souri.

Clément est devenu un peintre de la nuit. «Pauline, elle avait toujours hâte de voir ce que j’avais fait. Elle était heureuse quand je peignais, elle souriait. Elle me disait, “qu’est-ce que tu vas me faire cette nuit?”»

Le matin du 1er mars 2016, elle est partie.

Clément n’est pas allé à l’hôpital ce jour-là, ni au salon funéraire. Il a voulu garder l’image de sa Pauline vivante.

La nuit, il la retrouvait. «J’ai continué à peindre. À travers chaque tableau, j’échange avec elle, je raconte une partie de notre histoire, je replonge dans un souvenir. Il y a de l’âme dans mes tableaux, c’est un pinceau qui écrit. Mes tableaux parlent d’elle, ils parlent à elle. Je peux refaire un tableau plusieurs fois, jusqu’à ce que ce soit ce que je veux lui dire.»

Quand il est satisfait, il monte se coucher.

Chaque tableau a un titre, souvent un seul mot. Ensemble. Colère. Néant. Frisson. Bientôt. Heureux. Repos.

Les premiers étaient sombres, les derniers sont plus lumineux.

Il a, en neuf saisons, peint 306 tableaux pour Pauline, de toutes grandeurs. Il en a fait encadrer des dizaines qu’il a accrochés aux murs de sa maison de Saint-Nicolas. Une maison musée adossée au cap, dont les grandes fenêtres à l’arrière donnent sur des arbres matures, une impression de forêt.

Clément a été forestier.

«Quand on est heureux et bien, le temps passe vite. Je fais mes affaires, je passe ma balayeuse, je prends ma voiture pour aller faire un tour quand j’en ai envie. Je m’assois dans mon fauteuil et je regarde la forêt, je suis toujours en contact. Mon cerveau fonctionne, il est actif, je ne lui donne pas le temps de s’arrêter.»

Clément a 94 ans. «Je mène une vie simple et heureuse.»

Parfois, il compose un poème à Pauline. Il m’en a récité un, le premier qui lui est venu en tête, l’histoire de deux cœurs si liés qu’on ne sait plus lequel est lequel. «Je lui compose en regardant les arbres par la fenêtre, les feuilles qui tombent. Vous savez, c’est inspirant, l’amour.»

Surtout quand il est immortel.

Chronique

Comment trouver un médecin de famille

CHRONIQUE / Une chose d’abord, le problème pour dénicher un médecin de famille n’est pas né de la cuisse de Gaétan Barrette. Ça fait des années que ça dure. Quand ma pédiatre m’a annoncé qu’elle ne suivrait plus mes enfants, j’ai réussi à en trouver un en passant par la réceptionniste d’un CLSC.

Elle a eu un peu pitié, je pense.

Idem pour moi, j’ai pédalé pour avoir une place, il y a plusieurs années, dans un groupe de médecine familiale, un GMF, une belle idée. J’ai eu de la chance, je suis tombée sur une super médecin, une femme humaine, compétente et disponible.

Quand j’ai besoin d’un rendez-vous, c’est une affaire de quelques jours.

Si c’était comme ça pour tout le monde, les urgences ne déborderaient pas, plusieurs problèmes de santé pourraient être détectés en amont avant qu’ils ne prennent des proportions parfois funestes. Avant qu’ils ne coûtent plus cher à régler. Les gens auraient un suivi, ils ne tomberaient pas dans les craques.

D’où l’idée louable du ministre de la Santé de donner un médecin de famille à 85 % des Québécois d’ici la fin de 2017. 

D’où l’idée, pour y arriver, de créer le Guichet d’accès à un médecin de famille, en centralisant les demandes. On avait les Guichets d’accès pour la clientèle orpheline (GACO), on a maintenant le GAMF.

Une patente énorme.

Quand il a lancé le GAMF, le 12 avril 2016, Gaétan Barrette a expliqué, par voie de communiqué, que «ce guichet d’accès simplifie la vie des citoyens qui n’ont pas de médecin de famille et qui souhaitent en avoir un. [...] Cette solution s’inscrit donc en parfaite complémentarité avec nos efforts visant l’amélioration de l’accès aux soins de première ligne et de proximité».

La belle affaire.

J’ai écrit lundi l’histoire de Thérèse et Georges, qui attendent depuis 2015 d’avoir un médecin de famille. Ils ont appris en mars que leur dossier attendait depuis huit mois sur le bureau d’un médecin, avant d’apprendre deux semaines plus tard que le médecin les refusait et qu’ils retournaient sur la liste.

Ils ne sont pas les seuls, presque 30 000 Québécois ont été attribués à des médecins de famille depuis plus de 60 jours, le délai maximal «souhaité» et «partagé aux partenaires» par le ministère de la Santé.

D’autres attendent depuis des années.

J’ai reçu quelques centaines de courriels, beaucoup de gens qui attendent depuis 2014, 2015, 2016. Qui n’ont jamais été appelés. Des malades, des moins malades. Pas beaucoup de jeunes, surtout des moins jeunes. Comme cet homme qui attend depuis trois ans, sa fille a été appelée trois fois par un médecin.

Elle décline, elle en a déjà un.

Des gens aussi, dont le médecin disparaît dans la nature, qui s’absente pour une durée indéterminée en congé de maladie ou qui décède, qui doivent eux-mêmes se «désinscrire» auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec avant de s’inscrire au GAMF. 

Des gens qui ont un médecin et qui n’arrivent pas à avoir un rendez-vous.

Non seulement la cible de 85 % n’a pas été atteinte à la fin de l’année, mais des dizaines de milliers de Québécois attendent toujours que le téléphone sonne. 

Et, de ce que je comprends, étant donné que l’attribution d’un médecin repose sur le code postal de celui qui en cherche un, certaines personnes risquent de poireauter encore longtemps. Dans le secteur de Georges et Thérèse, seulement 20 dossiers ont été demandés en presque un an.

Un lecteur qui m’a écrit a vu augmenter son temps d’attente estimé, passant de 313 à 344 jours.

D’autres, à qui on avait promis un médecin d’ici 350 jours, ce qui est quand même un sacré bail, attendent depuis le double.

Ou plus. «Mon mari est sur la liste d’attente en Outaouais depuis presque sept ans. Quelqu’un l’a appelé l’été dernier pour vérifier s’il cherchait toujours un médecin. Eh oui. À ma question pour savoir s’il serait appelé bientôt, j’ai eu comme réponse qu’ils nettoyaient la liste et qu’ils n’en avaient aucune idée. Depuis silence complet. Mon mari a besoin de médicaments et on ne sait plus où aller.»

Ils ont appelé au 8-1-1 pour le savoir, on leur a suggéré d’aller voir un médecin de l’autre côté de la rivière, en Ontario.

Il y a des gens, donc, qui se tannent.

Une dame a magasiné. «Voilà, j’ai tout simplement visité les cliniques et CLSC de mon quartier lors des cliniques sans rendez-vous. Je rencontrais le médecin et, si je sentais une compatibilité, je lui demandais s’il prenait de nouveaux patients. Je me suis fait dire non à quelques reprises, mais j’ai fini par trouver mon médecin de famille qui m’a fait signer les papiers requis. Parce que maintenant il faut signer un contrat avec notre médecin, d’où l’intérêt d’en choisir un qui nous correspond. Cela m’a pris six mois.»

On le suggère même sur le site du GAMF, dans la section «trouver un médecin de famille soi-même».

Ça en dit long sur l’efficacité du guichet.

Un médecin m’a d’ailleurs écrit pour me parler de cette «drôle de bête, difficile à dompter et à comprendre». Il m’explique que «plusieurs médecins acceptent régulièrement des nouveaux patients sans passer par le guichet, sans en faire trop de publicité. D’autres insistent pour que les patients s’inscrivent au guichet puis les inscrivent aussitôt. D’autres ont accepté une liste de nombreux patients, mais les inscrivent à un rythme lent, selon leur capacité, à travers leurs autres tâches, ce qui crée des délais parfois très longs. 

Les règles du guichet ont évolué et s’améliorent peu à peu. Cela demeure lourd, malheureusement. Par ailleurs, le guichet ne s’assure pas toujours que les membres d’une même famille sont référés à la même clinique ou au même médecin, ce qui est souvent peu commode pour le patient et pour le médecin.»

Ou encore, la moitié de la famille a un médecin, l’autre pas.

D’autres m’ont confié qu’ils ont fait le saut au privé. Parce qu’il ne faut pas se conter d’histoires, il y a un réseau de santé parallèle pour ceux qui ont de l’argent. Pour quelques centaines de dollars par année, vous avez accès à un médecin rapidement, à l’heure. C’est juste si on ne vous offre pas le café.

Un homme qui est inscrit au guichet depuis deux ans, lui, va faire son examen annuel au privé, ça lui coûte 250 $ chaque fois. D’autres y vont pour renouveler une prescription. «Ma femme est dans la liste depuis plus de 400 jours. Elle est très malade, elle prend 12 sortes de médicaments par jour. On a dû payer à une clinique privée 185 $ pour en renouveler un...» 

Ça n’inclut pas le suivi.

Ça me rappelle quand on envoyait les malades du cancer se faire soigner aux États-Unis parce qu’on n’arrivait pas à la faire au Québec. C’est l’État, évidemment, qui payait la facture. Faudrait-il le faire pour tous ceux qui vont au privé faute d’avoir un médecin au public?

Une femme avait mal à une épaule et, n’arrivant pas à obtenir un rendez-vous avec son médecin de famille avant plusieurs semaines, elle a sorti sa carte de crédit. «Une chose est certaine, c’était 215 $ bien investis et ça m’a permis une réponse claire. Fait cocasse... quelques jours avant, je me demandais ce que je ferais en tout premier si je gagnais une somme importante à Loto-Québec (à part voyager, rénover ma maison, gâter mes fils et ma petite fille, etc.) et ma réponse était que j’irais consulter au privé.»

Tiens, ça pourrait faire une belle image sur les «gratteux» de Gagnant à vie, un patient qui se fait ausculter par un médecin. 

Chronique

Dans les limbes du guichet unique

CHRONIQUE / Thérèse* et George* sont allés voir leur médecin de famille, elle leur a annoncé qu’elle prenait sa retraite huit mois plus tard. «Elle nous a dit de nous inscrire tout de suite sur la liste d’attente pour en avoir un autre.»

C’était en 2015.

En février dernier, Thérèse écoutait, à la radio de Radio-Canada, une entrevue avec le ministre Gaétan Barrette. «Il a dit que toutes les personnes inscrites en janvier au guichet unique allaient avoir un médecin en avril. Nous, ça fait plus que deux ans! Je me suis dit qu’il devait y avoir quelque chose qui cloche.»

Elle ne se doutait pas à quel point.

«J’ai appelé au CIUSSS [Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux de la capitale nationale], ils m’ont dit d’appeler au guichet pour savoir où mon dossier était rendu. J’ai appelé au guichet et ils m’ont appris que j’avais été attribuée à un médecin il y a plus de six mois, mais que le médecin n’avait pas encore accepté ou refusé.»

Même chose pour George.

Elle a aussi appris que leurs noms avaient été retirés du guichet depuis, que leurs dossiers poireautaient sur le bureau d’un médecin, dont ils ne savaient ni le nom ni la clinique. Impossible d’en savoir plus, si ce n’est que les médecins peuvent prendre le temps qu’ils veulent pour disposer des dossiers.

Donc, pendant tout ce temps, George et Thérèse flottaient dans les limbes de la liste d’attente, attribués, mais non inscrits. Invisibles. Si elle n’avait pas appelé, elle n’en aurait pas été informée.

Ils ont porté plainte au ministère de la Santé. Le commissaire a confirmé qu’ils étaient inscrits «comme non vulnérables avec une priorité D», qu’ils avaient été retirés du guichet depuis leur attribution, et qu’il ne leur restait qu’à attendre. «Le médecin a pleine autonomie sur l’organisation de sa pratique professionnelle. Les pouvoirs du commissaire n’incluent pas la pratique des médecins en clinique privée. Pour cette raison, je ne peux intervenir davantage.»

Deux semaines plus tard, la réponse du médecin est arrivée.

Refus.

Leurs noms ont été réinscrits sans plus de cérémonie au GAMF (pour Guichet d’accès à un médecin de famille), comme s’ils n’en avaient jamais été retirés. Ils ont peut-être raté l’occasion d’être attribués à un autre médecin, ils ne le sauront jamais. Pareil pour les raisons du refus du médecin. 

George et Thérèse ne sont pas les seuls.

Il y a au Québec, présentement, 47 965 dossiers attribués qui attendent sur le bureau d’un médecin. Des gens qui ne sont plus sur la liste. Le délai moyen est de 44 jours entre la sortie d’un nom du guichet et la réponse du médecin, à savoir s’il accepte le patient ou s’il le retourne sur la liste.

Au Ministère, on confirme que les médecins de famille qui «se font sortir des noms» peuvent, dans les faits, prendre le temps qu’ils veulent. «Il y a un délai maximum souhaité de 60 jours. Il a été partagé aux partenaires [les médecins], mais ce n’est pas une obligation.»

Résultat, presque la moitié des dossiers en attente sont hors délai. Il y a donc plus de 27 000 personnes qui sont dans les limbes du guichet depuis plus de deux mois.

Le Ministère ne peut rien y faire. «On considère que c’est inacceptable. On travaille là-dessus avec la RAMQ [Régie de l’assurance-maladie du Québec] et la FMOQ [Fédération des médecins omnipraticiens du Québec]. C’est un dossier qui est actif.»

On ne pourra pas plus les obliger.

Pour George et Thérèse, rebelote. Les voilà encore une fois à attendre un médecin de famille. «La médecin qu’on avait nous avait donné des renouvellements de nos prescriptions pour deux ans, elles arrivent à échéance... On n’a plus de suivi. Ma médecin m’avait dit de surveiller ma glycémie, je suis allée au sans-rendez-vous, l’infirmière m’a donné un glucomètre...»

Thérèse prend régulièrement sa glycémie, elle est particulièrement élevée ces temps-ci. «J’ai rappelé au guichet pour me faire augmenter de priorité, c’est une agente de bureau qui me posait des questions sur la glycémie. Elle m’a dit : “Je ne vous changerai pas”. J’ai demandé à parler à l’infirmière pour qu’elle m’évalue, l’agente m’a dit : “C’est un poste à temps partiel et il n’est pas comblé depuis des mois...”»

Misère.

Ils se sont tournés vers le Protecteur du citoyen, on leur a dit qu’ils n’étaient pas les seuls dans cette situation. Le Protecteur du citoyen a confirmé que leurs noms avaient bel et bien été retirés du guichet pendant des mois, qu’ils y étaient revenus avec leur date originale d’inscription, en 2015.

J’ai aussi reçu d’autres cas qui ressemblent à celui-là. Luc* attend depuis 2014, il est prioritaire depuis septembre 2017, on lui a diagnostiqué un cancer. Il a appelé au GAMF la semaine dernière et a appris qu’il avait été attribué, qu’il devait attendre que le médecin décide de le prendre ou non.

Il doit, littéralement, prendre son mal en patience.

George et Thérèse ont aussi porté plainte au Collège des médecins, «il faut le faire par la poste!» pour déplorer l’absence d’un délai maximal pour traiter les dossiers attribués. Ils auraient voulu se plaindre du médecin, mais il faut avoir un nom. Le Collège, dans sa réponse, réplique n’avoir décelé «aucun manquement déontologique».

Ils ont même écrit à leur député.

Quand elle et son mari voient Gaétan Barrette aux nouvelles, ils fulminent. «C’est la première fois que je me sens si impuissante. On ne peut rien faire, rien. Ça fait monter une rage en moi, une colère.»

Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est attendre qu’un médecin de leur secteur demande un nouveau lot de patients inscrits au guichet, et qu’il accepte de les prendre. Rien ne dit qu’ils ne vivront pas ce manège une deuxième fois. 

Encore faut-il qu’un médecin réclame un lot dans leur secteur. Au Ministère, on m’a confirmé qu’aucun médecin n’avait fait de demande depuis presque un an. Et le dernier lot demandé, dont ils faisaient probablement partie, n’était que de 20 patients. «La prise en charge des patients sur le guichet dépend de la demande des médecins et est sur une base volontaire.»

Aussi bien allumer un lampion.

*Les noms ont été modifiés.

Chronique

Les employés jetables

CHRONIQUE / Quelle est la différence, chez Walmart, entre un employé et une assiette de carton?

Aucune.

Les deux sont jetables.

On l’a vu la semaine dernière quand ils ont annoncé à des dizaines d’employés de 26 succursales, par un beau matin, que c’était leur dernière journée de travail. Certains sont partis en pleurant, ils portaient encore leur veste de travail que des collègues avaient signée. 

Une veste qu’ils étaient fiers de porter.

On a aussi appris que Walmart embauchait des gens vivant avec une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme depuis 20 ans, ce qui est une très belle chose, et que la compagnie payait seulement 6 $ par jour pour ces employés, ce qui est dérisoire.

J’aurais bien aimé savoir pourquoi la compagnie a mis fin aussi abruptement à son programme, on ne le saura pas. À un journaliste du Nouvelliste, la compagnie s’est contentée d’un amas de mots qui ne veulent pas dire grand-chose. «Ces vérifications tiennent compte des changements à la législation, de nos propres politiques et visent à nous assurer de travailler de façon efficace et pertinente.»

Au pire, on comprend que ces employés n’étaient considérés qu’en termes comptables, en efficacité et en pertinence.

Au mieux, on dira que les affaires sont les affaires.

Ce que cette histoire a aussi montré, c’est que les travailleurs qui vivent avec une déficience ont des conditions de travail moyenâgeuses, ils n’ont aucune protection ni sécurité d’emploi, ce qui permet comme on l’a vu, d’en disposer en claquant des doigts. Sans aucun préavis ni 4 %.

Il est là le vrai problème, que les entreprises qui embauchent ces personnes puissent faire ça.

C’est d’ailleurs arrivé il y a quelques années à un de mes voisins, il s’est présenté au boulot un matin, comme il le faisait depuis 15 ans, est reparti 20 minutes plus tard sans boulot. Son employeur lui a fait le même coup que Walmart, ça n’a pas fait les manchettes, mais ça lui a fait autant de peine.

Il s’est senti comme une vulgaire assiette de carton.

Il n’est pas allé aux normes du travail, parce qu’il ne peut pas, il n’a pas contesté son congédiement, parce qu’il ne pouvait pas non plus. Ne lui restait qu’à se croiser les doigts pour qu’on lui trouve un autre «plateau de travail».

Il a été chanceux.

Si je me fie aux commentaires entendus depuis une semaine, tout le monde s’entend pour dire que les employés qui ont été mis à la porte par Walmart étaient appréciés. Par les collègues, par les clients. On a beaucoup parlé de leur sourire, de leur dévouement, de leur ponctualité.

On a parlé «d’employés modèles».

Pas de plantes vertes.

Parce que peu importe qu’ils soient là en vertu d’un programme gouvernemental ou non, ces gens étaient des employés. Ils travaillaient. La caissière trisomique faisait le même boulot que la «neurotypique». Peut-être un peu moins vite, mais avec des étincelles dans les yeux et un sourire grand comme ça.

C’est bon pour l’expérience client, non?

À 6 $ par jour, je ne comprends pas comment Walmart pouvait perdre au change.

Elle a, en tout cas, perdu la face.

La compagnie a été prise de court par le tollé qu’a soulevé sa décision, ce qui confirme la froideur de l’exercice comptable. Visiblement, personne n’avait vu venir un tel élan de solidarité envers ces travailleurs. 

Envers ces personnes.

Clairement dépassée par les événements, Walmart est depuis en mode contrôle des dommages. «Nous travaillerons avec toutes ces personnes, leurs familles et les organismes de services sociaux locaux pour trouver de nouveaux arrangements qui offriront du soutien aux participants, et cela inclut la possibilité d’embaucher directement ces personnes», a-t-on pu lire dans un communiqué de l’entreprise.

Et, contrairement au tweet de Gaétan Barrette, j’ai le goût d’y croire.

Chronique

L’effet boule de neige

CHRONIQUE / C’est John F. Kennedy qui a dit, dans un de ses discours les plus célèbres, «ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.»

Carole Roth a fait la même chose, mais pour un centre de ski.

Carole est la présidente du club de ski de fond des Sentiers du Moulin depuis deux ans. «L’an dernier, on a appris que l’organisme qui gérait le centre avait des difficultés financières et que la fermeture était envisagée, au moins pour une saison. Je me suis dit qu’il fallait trouver une solution.»

Elle aurait pu se plaindre à la municipalité, plaider l’importance d’investir dans le sport et le plein air.

Elle a décidé de prendre les choses en main.

Elle a monté une petite équipe. «On était cinq, moi et quatre gars. Tous des gens occupés, avec un travail, des enfants. On travaillait là-dessus le soir, on se faisait des réunions jusqu’à 23h, minuit. On a mis nos forces ensemble et on a monté un projet. On a suggéré de reprendre bénévolement le centre.»

L’union fait la force, comme on dit. «Ensemble, ça a donné quelque chose de fort. Ça faisait lever une montagne qui avait l’air à terre.»

Ils ont convaincu la municipalité de leur confier la gestion.

La montagne était levée, restait à la gravir. Presque tout était à faire, il fallait trouver une nouvelle dameuse, mettre le chalet aux normes et, surtout, renégocier des droits de passage sur les terrains privés autour. «Il y a un voisin qui ne voulait rien savoir au début. On a discuté avec lui et puis maintenant, on se fait des accolades! Ça, c’est parce qu’on a travaillé dans le respect, avec la communauté.»

Le centre a une cinquantaine de droits de passage.

Ils ont mis tout le monde à contribution, toujours bénévolement. Les 250 membres du club ont mis la main à la pâte. «Des fois, au lieu de s’entraîner, on organisait des corvées de ramassage de branches. On a déplacé l’accueil, on a refait l’intérieur avec des matériaux recyclés.»

Ils ont trouvé des commanditaires, quelques subventions.

Et une dameuse en formule «clé en main».

Quand les premiers flocons sont tombés, tout était prêt pour accueillir les adeptes de raquette et de ski de fond. «Il y a deux choses qui sont importantes, le traçage et le service à la clientèle. On a mis beaucoup d’efforts là-dessus et ça a marché. C’était toujours plein les fins de semaine!»

L’avenir du centre est maintenant assuré.

Carole n’en est pas peu fière. «On a réussi, c’est une fierté commune! Et j’ai beaucoup appris. J’ai appris à travailler en équipe, ça m’a enrichie, ça m’a rempli le cœur. La richesse, ça ne se calcule pas toujours en argent.»

Mais il en faut pour faire rouler le centre.

Ils ont géré serré, et ils ont donné l’accès gratuit aux jeunes de 12 ans et moins. «On nous disait qu’on allait perdre de l’argent avec ça. Mais ce n’est pas comme ça qu’on regardait ça, on allait leur donner le goût de faire du sport et aussi, et c’est très important, on investit dans leur santé.»

Ils ont décidé de construire un nouveau chalet, qui devrait faciliter la vie des patrouilleurs la saison prochaine. «La saison n’a pas été facile pour eux, leurs conditions n’étaient vraiment pas idéales.»  La construction du chalet devrait commencer au début mai et être prêt pour la prochaine saison.

Avant, le ski et le vélo étaient gérés chacun de leur côté, ils sont aujourd’hui chapeautés par la même organisation. «Ça permet de payer un directeur à l’année.»

Et de mettre les finances en commun.

À la critique stérile, Carole a préféré l’action. «Quand on chiale, il faut qu’on se pose la question : «est-ce qu’on le ferait mieux qu’eux?» Si on pense que oui, on s’implique. C’est facile de chialer... mais tu fais quoi pour changer les choses?»

En somme, la mort annoncée des Sentiers du moulin a donné lieu à sa résurrection et, surtout, à l’affirmation du collectif.

La victoire du «nous».

Chronique

Un dernier scotch

CHRONIQUE / — Gilles, est-ce que tu offres une bière à tes chums?

— Non.

Les chums sont restés l’air bête.

— On va boire du scotch.

C’est Colette qui est restée un peu bête, elle ne se rappelait pas la dernière fois où son Gilles avait bu ça. «Je ne savais pas si je devais lui en servir un, dans son état.»

Gilles était sur ses derniers milles. Le cancer, encore lui.

Les quatre chums étaient venus faire leurs adieux à leur ami, ils ont bu leur scotch en se comptant des histoires de vieux chums. Quand ils étaient au cours classique et qu’ils allaient refaire le monde à la taverne.

Sur la 3e, pas loin du collège Saint-Jean-Eudes, qui était à Limoilou.

C’est dans ce temps-là, d’ailleurs, que Colette a rencontré Gilles Fillion. Au début des années 60. Les gars se sont revus en mai 2013 pour les 50 ans de leur graduation, ils se sont retrouvés comme si c’était hier. 

Le 6 septembre, Gilles était à l’urgence. Il a su un mois plus tard qu’il était condamné, le pancréas. Jusque-là, rien de bien nouveau, sachant qu’une personne sur trois va apprendre à un moment donné dans sa vie qu’elle a un cancer.

Plus de 200 Canadiens en meurent chaque jour.

Sauf que les chums de Gilles, qu’ils ont toujours appelé Fil, ont décidé qu’il ne se morfondrait pas dans son coin à attendre la fin. C’est l’ami Gillis, de son surnom, qui a eu l’idée de se retrouver à la brasserie comme dans le bon vieux temps. 

Ils étaient cinq au premier lunch.

Le mot s’est passé, ils se sont rapidement retrouvés une quinzaine autour de la table, un mercredi sur deux. Ils ont baptisé leur bande de joyeux lurons, les disciples de Vénus, l’idée est venue de Gillis. 

Fil n’a pas manqué un rendez-vous. Même s’il avait de la misère à se traîner, il était là, comme un seul homme, avec la gang. Colette venait le conduire et le chercher trois heures plus tard, elle allait dîner avec une amie pas loin, au cas où il arriverait quelque chose. Fil commandait, ne touchait pas à son assiette.

Il prenait une couple de bières.

Et il a vécu plus, et plus longtemps, que les médecins avaient prévu. «Il a été avec nous pendant 21 mois, s’étonne encore Colette. Pendant qu’il était avec ses chums, il ne pensait pas à la maladie. Je suis certaine que c’est ça qui a fait une différence.»

Au moins autant que la chimio.

Fil a vu une ultime fois ses chums le 21 mai 2015, il a bu son dernier scotch. Il est décédé cinq jours plus tard, peu après minuit, Colette et ses trois enfants à ses côtés. Sa mort aurait pu sonner le glas des disciples de Vénus. Juste avant de partir, il a fait un ultime souhait. «Que votre amitié perdure».

Il a été exaucé.

Chronique

Entretenir le flou

CHRONIQUE / Une chose d’abord, je ne vapote pas.

J’ai fumé.

J’ai commencé ça à 20 ans. Je faisais de la télé, et, niaiseux de même, il y avait juste les fumeurs qui prenaient des pauses. Je me suis mise à fumer des Benson’s 100, plus longues que les autres, pour avoir une pause plus grande.

Je vous l’ai dit, niaiseux de même.

J'ai toujours fumé à temps partiel, j’ai arrêté le jour, j’ai continué à griller des cigarettes quand je prenais un verre, en me disant que je pourrais arrêter n’importe quand. Évidemment, je me contais des histoires, j’étais accro, même avec quelques cigarettes par jour. 

Arrêter de fumer a été une des choses les plus tough de ma vie.

J’ai arrêté seule, mais j’aurais pu faire comme bien des gens et essayer les timbres de nicotine, le Zyban, l’hypnose, la gomme et tous les autres trucs qui peuvent aider à écraser. J’aurais pu vapoter.

Qu’on aime ou pas, inhaler de la nicotine, en réduisant la dose graduellement, peut être une solution. 

C’est tellement vrai que Nicorette a concocté un inhalateur de nicotine, qui est en vente libre en pharmacie. La forme ressemble à une cigarette, c’est voulu, tel qu’il est expliqué sur le site de la compagnie, pour conserver le rituel du geste.

Et ça fonctionne.

La cigarette électronique découle de cette même logique. Cardiologue à l’Institut de cardiologie de Montréal, Martin Juneau est de ceux qui la recommandent. «Globalement, c’est 80 % de mes patients irréductibles qui ont arrêté de fumer avec la cigarette électronique. Ce que je n’ai jamais vu avec les traitements habituels, a-t-il confié à Radio-Canada en 2014. [...] On fume pour la nicotine, mais c’est le tabac qui nous tue.»

Entre deux maux, dit-on, il faut choisir le moindre.

En janvier 2015, en marge d’une commission parlementaire, le ministre Gaétan Barrette avait dit ceci : «La cigarette électronique, pour cesser de fumer, est un moyen qui clairement, est d’une efficacité extraordinaire».

Ça a le mérite d’être clair.

Ceci étant dit, même si un certain consensus scientifique semble se dégager en faveur du vapotage, certaines inquiétudes demeurent, notamment sur le risque que les jeunes passent de la cigarette électronique à la «vraie» cigarette. 

C’est pour cette raison que le gouvernement québécois a décidé, en novembre 2015, d’assujettir les vapoteries à la loi sur le tabac.

Même s’il y a zéro tabac.

Le problème, ce n’est pas d’avoir légiféré. Parce que la nicotine est une drogue, le gouvernement se devait de mettre des balises. Ça aurait pu s’appeler Loi encadrant l’usage et le commerce des produits de la vape.

Pas plus compliqué que ça.

Le gros problème, c’est d’avoir fait du copié-collé, c’est d’appliquer les articles sur le tabac à des produits qui n’en sont pas. Ainsi, quand une vapoterie reçoit une contravention pour avoir placé des embouts de plastique dans un bol, le constat dit qu’on a «exposé du tabac à la vue du public».

Mais un briquet au dépanneur, c’est OK.

Nos enfants peuvent facilement voir un paquet de cigarettes si le client avant nous en achète un, ils peuvent nous accompagner à la SAQ, ils peuvent même voir, dans les vitrines de certaines boutiques de la rue Saint-Joseph et Saint-Jean, bien exposés aux regards, des pipes à eau et des pipes à hasch.

De toutes les couleurs.

Dans une vapoteries, les vitres doivent être givrées.

Je vous ai raconté lundi que certains inspecteurs de la police du tabac ont une interprétation plutôt large de la loi, ils ont le beau jeu. Les chiffres du ministère confirment que les 381 vapoteries font l’objet de deux fois plus d’inspections que les 7500 points de vente du tabac.

Appelée mercredi à commenter le dossier, la ministre Lucie Charlebois a dit qu’elle n’y voyait aucun problème. «On a des inspecteurs qui vont sur le terrain et qui font leur travail. Dans quelle mesure ils font quoi, ils vont où, ce n’est pas du ressort de la ministre. [...] Pourquoi ils vont là plus spécifiquement qu’ailleurs? Je ne peux pas vous répondre. Il faut leur demander à eux.»

Elle pourrait s’en informer, quand même.

Le Québec a-t-il l’intention d’emboîter le pas à la Grande-Bretagne où on prescrit et rembourse depuis un an la cigarette électronique? «Il n’y a pas de recherche concluante en prévention de santé. Je discute régulièrement avec différents chercheurs, il n’y a rien qui nous dit que ce genre de produit là n’est pas du tabac, ou des dérivés du tabac. [...] Il n’y a rien qui ne nous dit pas que ça ne va pas faire en sorte qu’on a des jeunes qui vont commencer à fumer avec ça.»

Le même argument que servent les opposants à la légalisation de la marijuana.

Et alors, pourquoi trouve-t-on en vente libre en pharmacie, les «fausses» cigarettes de Nicorette? «Nicorette, c’est reconnu comme un médicament, réplique la ministre. C’est bien différent, ce n’est pas de la nicotine. On ne parle pas pantoute de la même chose.»

Chronique

«Cette histoire, je l'ai gardée pendant 65 ans»

CHRONIQUE / Septembre 1952, à 29 ans, Geneviève Dufour s’apprête à s’embarquer sur le bateau qui l’emmènera au Québec, un aller simple vers son futur époux.

Stanley, d’Alma, avec qui elle correspond depuis six ans. Qu’elle n’a jamais vu.

Deux jours avant le départ, sa marraine lui donne une valise. «Elle m’a remis ce qu’elle avait de plus cher.» Dans la valise, ce qui reste de son premier amour, René Stetter, mort au combat pendant la Première Grande guerre, à la Bataille de Verdun. Le 17 juin 1916, quatre mois avant ses 20 ans.

Germaine est une de ces veuves blanches, fiancées pour l’éternité.

Geneviève Dufour, 94 ans, m’a invitée chez elle pour me montrer ce que contenait cette précieuse valise. Depuis le 5 décembre, la filleule s’est replongée dans les souvenirs centenaires de sa marraine, les a triés, ordonnés, a placé dans un cartable les documents officiels.

Certificat de naissance, déclaration de mort. 

Un brevet d’enseignant. René Stetter venait de l’obtenir quand il s’est enrôlé dans l’armée pour servir son pays.

Chronique

Julie lit au lit

CHRONIQUE / Julie Collin ne lit pas toujours au lit, elle y passerait ses journées. Elle lit, au bas mot, 2000 pages par semaine.

C’est là qu’elle a commencé à lire.

«Quand j’étais enfant, la lecture n’était pas quelque chose qui était valorisé chez moi. Je lisais le soir dans ma chambre, à la lumière d’un lampadaire.» Elle passait des heures dans son lit à lire.

Encore aujourd’hui, elle a toujours une pile de livres sur sa table de chevet.

Elle était bolée au primaire, ce qui ne l’a pas empêchée de décrocher à 16 ans pour aller voir ailleurs si elle était là. De toute façon, elle était déjà plus souvent ailleurs que sur les bancs d’école. «Il y avait deux catégories de profs, ceux qui voyaient mon potentiel même si je n’étais pas à mon affaire et les autres qui me disaient que je ne ferais jamais rien de ma vie. Carré comme ça.»

Les premiers ont eu raison.

«À 23 ans, j’étais en couple avec un gars qui étudiait à la maîtrise, il m’a inspirée. Je suis allée au Centre Louis-Jolliet pour finir mon secondaire.»

Elle était rendue en «secondaire 2, peut-être 3».

Julie a rapidement fini son secondaire, elle a voulu devenir assistante en pharmacie. «Le DEP [diplôme d’études professionnelles] se donnait à Fierbourg, je me suis inscrite. J’ai fait les tests et les étapes de sélection, mais j’ai été refusée. Dans la lettre de refus, ça disait qu’on pouvait appeler si on avait des questions.»

Elle en avait. «Ça m’a donné un grand choc.» Elle était certaine d’avoir bien réussi les évaluations, en plus de ses bonnes notes à Louis-Jolliet.

«La femme à qui j’ai parlé à Fierbourg m’a dit que j’avais été refusée parce que j’étais trop forte! Elle m’a dit que je voudrais vite faire autre chose, elle m’a dit: “Tu devrais plutôt aller à l’université...”»

Julie l’a prise au mot. «Je me suis inscrite à la TELUQ et ils m’ont acceptée!»

Elle n’en revient pas encore.

À 35 ans, elle est aujourd’hui «consultante sur des projets informatiques», gagne bien sa vie avec les mandats qu’elle obtient.

Et elle lit, toujours. De tout. Tellement qu’elle a eu l’idée de faire un blogue il y a trois ans. «J’avais déjà eu un blogue au début des années 2000, dans le temps que ce n’était pas encore à la mode... Je me cherchais une idée, je me suis dit que la lecture serait une bonne idée. Que ça permettrait des échanges.»

Le nom du blogue était tout trouvé, Julie lit au lit.

L’idée était d’abord de partager ses coups de cœur, de donner le goût de lire. Elle ne parle jamais d’un livre qu’elle n’aime pas, pas plus qu’elle ne s’oblige à le lire jusqu’à la fin. «La vie est trop courte! Quand je n’embarque pas, j’arrête, c’est tout. J’ai trop de respect pour les auteurs pour perdre mon temps à les descendre.»

Avec le temps, les maisons d’édition se sont mises à lui envoyer leurs nouveautés dans l’espoir qu’elle en glisse un mot sur son blogue, suivi par environ 3000 personnes. Elle en a tellement qu’elle n’a pas le temps de tout lire.

Elle a une idée. 

Une autre.

«Je marchais sur la rue Des Capucins l’année passée, je cherchais une idée pour la Saint-Valentin. Une de mes amies avait vécu une grosse épreuve, je cherchais quelque chose pour réinventer cette journée-là. J’ai pensé à tous ces livres que j’avais, qui s’accumulaient chez moi...»

Ça a donné «le 14 février, je donne un livre».

La formule est toute simple, Julie invite tout le monde à donner un livre à quelqu’un à la Saint-Valentin. Vu la quantité de livres qu’elle a, Julie a entrepris d’en laisser traîner un peu partout. Dans chacun, elle écrit un petit mot pour expliquer qu’elle donne le livre. «Et quelques mots sur le livre, quand j’ai le temps.»

L’année passée, elle a donné 80 livres. Le mois dernier, 200. «C’est devenu intense!» La veille et le jour de la Saint-Valentin, elle arpente les rues de la ville. «Je vais dans les commerces que je fréquente, dans les endroits publics, sur la traverse Québec-Lévis. Je suis même allée à l’urgence de Saint-François-d’Assise.»

Les patients ont du temps en masse pour lire.

Parfois, elle observe, en retrait. «J’aime regarder les gens quand ils prennent le livre, ils hésitent, le feuillettent. Quand ils commencent à le lire, je trouve ça beau.»

C’est beau.

Depuis trois ans, Julie ramasse aussi de l’argent pour l’alphabétisation. Elle s’est associée avec Les libraires, l’association des librairies indépendantes, et chaque sou va pour la bonne cause. Elle paye de sa poche la facture pour l’hébergement de son blogue. «J’ai donné plus de 400 $ jusqu’ici.»

C’est sa contribution pour fabriquer de futurs lecteurs. «C’est important pour moi de conscientiser les gens que ce n’est pas tout le monde qui a accès à la lecture. Et si ça peut toucher une personne, l’amener à acheter un livre...»

Sur Internet: julielitaulit.com

Chronique

Les jolies couleurs

CHRONIQUE / Je connaissais le Centre Louis-Jolliet pour l’éducation aux adultes, où on rattrape plein de gens que l’école a échappés.

Où on les aide à rempoter leur vie.

Je ne savais pas qu’on y rempotait aussi des jeunes adultes comme Daryl, Jessy-Anne, Samantha, Jacob, Audrey, et des dizaines d’autres encore, qui ont des chemins à eux, qui ont en commun de vivre avec une différence, des handicaps physiques et mentaux.

Ou les deux.

Ils sont 140 dans cette cohorte qu’on appelle «intégration sociale», le nom le dit, l’idée est de les emmener à trouver leur place, ou la faire, dans une société qui n’a pas été pensée pour eux. On ne leur apprend pas le théorème de Pythagore, mais le b-a-ba de la vie, faire un budget, donner le change, cuisiner.

En fait, on voit avec eux ce qu’ils ont le goût de devenir.

C’est déjà beaucoup.

Même chose pour les quelque 500 aînés inscrits à Soyons alertes, un programme qui est offert dans certaines résidences à raison de quelques heures par semaine. Chaque «étudiant» a ses raisons de participer, ne serait que pour voir du monde, pour s’activer le cerveau.

Ou s’initier à Facebook pour parler à ses petits-enfants.

Hier, c’était un grand jour. Après des mois de préparation, une douzaine d’élèves de l’intégration sociale étaient sur leur 31, maquillés et coiffés, pour un défilé de mode devant un vrai public. La cafétéria était pleine à craquer, une passerelle avait été installée au beau milieu. 

Au-dessus, accrochée au plafond suspendu, une haie de bouteilles d’eau et de contenants de sandwichs en plastique que les étudiants avaient maculés de couleurs.

Joli et écolo.

Pile-poil à l’heure, à 9h, le défilé a commencé. L’enseignant Bryan et l’étudiante Camille, aussi présidente du conseil des élèves, se sont plantés derrière le lutrin pour nous souhaiter la bienvenue.

Derrière le paravent, la tête des premiers mannequins dépassait.

Craquante Camille nous a expliqué le concept du défilé. Pas de grands designers, pas de Dubuc ou de griffes hors de prix. Les vêtements qui allaient être présentés provenaient tous de la friperie au sous-sol de l’école, local 111. «N’hésitez pas à vous y rendre, notre personnel courtois saura vous conseiller afin de faire de vous une réelle référence de style et d’élégance, sans compromettre vos finances.»

On avait déposé sur chaque chaise un petit carton indiquant les heures d’ouverture.

Parce que la friperie Jolies couleurs n’est pas une friperie comme les autres. C’est un prétexte. C’est comme une grosse éprouvette où les étudiants vont expérimenter ce qu’ils apprennent, que ce soit les formules de présentation, le calcul d’une facture, ou le fonctionnement d’une laveuse.

C’est le hall de la vraie vie.

En alternance, Bryan et Camille ont présenté les mannequins qui défilaient devant nous, tirés à quatre épingles, le sourire grand comme ça. 

Ils étaient beaux.