Mylène Moisan

«Trop compliqué» d’embaucher des Françaises

CHRONIQUE / Les besoins en infirmières sont criants, là n’est pas la question. Ainsi, même si le Centre hospitalier universitaire de Québec calcule qu’il aura besoin de 350 à 400 infirmières au cours de l’année, il n’embauche plus à l’étranger.

«C’est trop compliqué», laisse tomber Geneviève Dupuis, porte-parole du CHU de Québec-Université Laval, qui comprend tous les hôpitaux de la ville à l’exception de l’hôpital Laval. «Les règles d’immigration et les règles syndicales sont complexes. Et ça coûte cher, au moins 5000 $ par infirmière.»

On a donc décidé de tirer un trait sur cette option. «Nous ne faisons plus de mission de recrutement à l’étranger depuis quelques années. On a déjà participé, et ça n’a pas toujours été de bonnes expériences.»

Pour embaucher une infirmière de l’étranger, un hôpital doit d’abord lui offrir un stage rémunéré de 75 jours en soins aigus, une exigence de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec. Le stage doit être assorti d’une garantie d’emploi. «Même si ça ne fait pas l’affaire, on est obligés de l’engager.»

On préfère donc fermer la porte à tout le monde. «On aime mieux ne pas faire miroiter d’emplois.»

Pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, la province cherche activement des infirmières par l’entremise de Recrutement Santé Québec, qui se trouvait justement à Paris à la fin novembre pour convaincre des candidates de venir prêter main-forte aux travailleurs de la santé.

Ce qui ne semble pas être clair, c’est qu’on n’embauche pas partout.

Comme au CHU.

Justine Testeart l’a appris à ses dépens. Je vous parlais d’elle mercredi, elle est débarquée à Québec il y a deux mois avec son mari et ses six ans d’expérience comme infirmière, convaincue qu’elle serait embauchée tout de suite. Toutes ses démarches, jusqu’ici, se sont soldées par une fin de non-recevoir.

Elle se tourne maintenant vers Charlevoix, où le CIUSSS de la capitale nationale embauche des infirmières de France. «Oui, on en des besoins, on compte en embaucher cinq pour 2018», précise la porte-parole du CIUSSS, Annie Ouellet. Les candidates retenues auront un stage professionnel de 75 jours, tel que requis.

Elles seront contactées la semaine prochaine.

À l’hôpital Laval, amoureusement rebaptisé Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, on est aussi preneur. À l’exception d’une parenthèse entre 2014 et 2016, où les besoins étaient comblés, l’établissement a embauché une cinquantaine d’infirmières françaises depuis 2006.

Cet été, l’hôpital a demandé à Recrutement Santé Québec de lui trouver huit infirmières françaises, cinq candidates ont été dénichées, plus d’une candidate qui a approché directement l’IUCPQ. Ce seront donc six nouvelles infirmières qui pourront bientôt prêter main-forte aux équipes en place.

Le profil des infirmières doit évidemment correspondre à la mission de l’hôpital, précise Joël Clément aux relations médias. «Comme nous sommes un centre tertiaire ultraspécialisé, nos critères de sélection ainsi que nos exigences de formation sont très élevés.»

Au CHUQ, on s’en tient aux candidates canadiennes et québécoises. «Les stages des étudiantes d’ici ne sont pas rémunérés, alors qu’il faut rémunérer celui des candidates qui viennent de l’étranger. Et il y a aussi toutes les règles de l’immigration. C’est à l’employeur de payer pour le renouvellement du permis de travail quand il vient à échéance. C’est extrêmement complexe.»

On lève donc le nez sur des renforts, qui seraient  bienvenus. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de besoins», insiste Geneviève Dupuis, qui calcule que, pour l’année qui vient, «il pourrait y avoir entre 350 et 400 postes disponibles. Nous faisons beaucoup d’efforts pour recruter, nous sommes attractifs, on a une centaine d’infirmières qui doivent se joindre à nous en janvier.»

Si la filière française est fermée depuis deux ans pour les infirmières, elle reste toutefois ouverte pour d’autres postes à combler. «Ça nous arrive d’embaucher des pathologistes, des ingénieurs.»

Avec les mêmes règles d’immigration. 

Des règles jugées trop complexes quand il s’agit des infirmières. «Les stages, c’est extrêmement complexe, a insisté plusieurs fois Geneviève Dupuis. Ça devient très difficile de recruter comme ça.»

Chronique

Infirmière cherche emploi désespérément

CHRONIQUE / Quand Justine Testaert a visité le Salon de l’emploi de Paris, son regard a été attiré par une publicité du Québec.

On recrutait.

Justine est infirmière en France depuis six ans, on lui a dit qu’il manquait cruellement d’infirmières, qu’elle serait embauchée tout de suite. «Dans un autre événement, il y avait un kiosque du Québec, on m’a dit : “Pas de problème, vous allez avoir du travail!”» Elle allait voir sur Internet, voyait bien qu’on s’arrachait les travailleurs de la santé.

Elle est partie avec cette idée-là, elle en a parlé à son mari qui se disait, lui aussi, qu’il arriverait à dénicher un boulot avec sa maîtrise en développement de réseau commercial, son expérience en gestion et comme directeur des ventes.

Ne lui manquait qu’un permis de travail.

Elle s’est inscrite au programme fédéral de «permis vacances-­travail» qui fonctionne par tirage au sort, son nom est sorti. Elle a aussi fait les démarches à distance auprès de l’Ordre des infirmières, a rempli la paperasse et payé les 800 $ requis. Elle est inscrite en bonne et due forme depuis le 12 octobre. 

Maximilien et elle ont laissé leur emploi, ils ont tout vendu, déterminés à venir faire leur vie de ce côté-ci de l’Atlantique. «De là-bas, la communication que nous recevons est qu’il y a du travail ici, qu’il manque de main-d’œuvre», insiste Maximilien Ménard.

Pourquoi Québec? «J’ai habité ici à l’âge de 12, 13 ans avec mes parents, explique Justine. J’en ai gardé un très bon souvenir.»

Ils sont débarqués en ville le 5 octobre, «il y a deux mois exactement», sûrs de trouver rapidement du travail. «Nous avons galéré, d’abord juste pour arriver à comprendre comment ça marche. Nous sommes encore au point zéro», déplore Maximilien, qui a envoyé 200 CV depuis.

Des employeurs ont levé la main, mais l’ont baissé tout de suite quand ils ont su qu’il n’avait pas de permis de travail. En plus des quelques milliers de dollars à débourser, une entreprise qui veut l’embaucher doit démontrer avoir tenté en vain de trouver un candidat québécois, démarche qui peut prendre jusqu’à six mois.

Il continue à envoyer des CV.

En arrivant, Justine a appris qu’elle devait d’abord effectuer un stage de 75 jours pour obtenir son droit de pratique. Elle a donc contacté le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, on lui a répondu ceci: «Nous vous remercions de l’intérêt manifesté pour faire un stage à notre institution. Actuellement, il nous est impossible de répondre à votre demande. Depuis le 21 février 2015, le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration du Canada exige de nouvelles dispositions de la part des employeurs canadiens qui accueillent des étudiants étrangers. En raison de ces nouvelles dispositions, nous vous informons qu’un moratoire a été imposé à compter du 1er septembre 2015, et ce, pour une période indéterminée. 

Nous sommes sincèrement désolés qu’il en soit ainsi et vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos sentiments distinguées [sic].»

Le moral de Justine en a pris un coup. Elle s’est trouvé un boulot comme vendeuse pour avoir un revenu, en attendant.

La situation a d’ailleurs été dénoncée l’année dernière par l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) dans un mémoire déposé en commission parlementaire. L’Ordre calculait que le Québec se privait de 400 infirmières par année qui, comme Justine, étaient prêtes à travailler.

Et à qui on avait fait miroiter la promesse d’un emploi.

Justine ne baisse pas les bras. «J’ai commencé à faire des démarches pour le Saguenay et pour Charlevoix. On m’a dit que j’aurais peut-être des chances pour un stage dans Charlevoix. Ça fait trois semaines que je les ai contactés, je n’ai toujours pas de nouvelles. Si rien ne se passe, il va falloir se tourner vers Montréal.»

Ils aimeraient mieux ne pas aller à Montréal.

J’ai appelé le CIUSSS pour en savoir plus sur ce mystérieux moratoire et pour savoir pourquoi on levait le nez sur une infirmière formée, motivée, avec six années d’expérience dans différentes unités. 

La responsable des communications, Annie Ouellet, m’a expliqué que le stage de 75 jours doit être effectué en soins aigus et que, à Québec, ce sont les hôpitaux qui ont la responsabilité de ses soins. Le CIUSSS ne s’occupe que d’un hôpital, celui de Charlevoix, et il n’y aurait pas de moratoire. «Au contraire, on est présentement en processus de sélection pour les entrevues. On a des besoins!»

Le téléphone de Justine sonnera peut-être bientôt.

Au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec, il a été impossible d’en savoir davantage.

Le temps presse. Le permis de Justine a une durée limitée, tout comme le visa de touriste de Maximilien. Pour qu’il puisse obtenir son «visa ouvert», elle doit travailler comme infirmière, une affaire de catégorie d’emplois. «Je ne sais même pas si le stage sera compté comme un emploi. On risque d’être hors délais pour Maximilien.»

Fascinante bureaucratie.

Vous en voulez une meilleure? Justine a contacté la semaine dernière l’organisme Recrutement Santé Québec, dont la mission est précisément de recruter des travailleurs de l’étranger pour pallier la pénurie au Québec. «Je les ai appelés pour pouvoir parler à quelqu’un, pour savoir ce que je pouvais faire. On m’a répondu que les recruteurs étaient en mission à Paris pour trouver des candidats...»

Chronique

Du sang sur les mains

CHRONIQUE / Ça fait déjà un bout, je jasais avec un psychiatre qui me faisait remarquer que, dans sa pratique, plus le patient est malade, moins il veut être soigné.

Plus il est déconnecté de la réalité.

Si le médecin juge que le patient peut être dangereux pour lui ou pour les autres, il peut l’hospitaliser quelques jours contre son gré et demander un «P-38» au tribunal pour pouvoir lui prodiguer les soins dont il a besoin. C’est une façon de suspendre son droit de refuser les traitements.

En santé «physique», c’est le contraire.

Plus le patient souffre, plus il est malade, plus il acceptera les traitements proposés par le médecin.

En santé «physique», les refus de soins arrivent généralement en fin de vie, quand la mort est toute proche et que la qualité de vie n’y est plus. On refuse ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique, on laisse la nature faire son œuvre. Et on accepte, rendus là, les soins de confort.

Rien à voir avec Éloïse Dupuis, cette jeune femme de 27 ans, témoin de Jéhovah, qui a refusé une transfusion sanguine à la suite de son accouchement. Le rapport du coroner Luc Malouin déposé la semaine dernière précise qu’elle est morte d’une infection, mais que son décès était «évitable».

Qu’une transfusion, la «seule solution médicale», aurait pu la sauver.

Toujours selon le rapport du coroner, Éloïse aurait refusé la transfusion cinq fois, «en toute connaissance de cause», même en sachant qu’elle y laisserait probablement sa peau. Invoquant ses convictions religieuses, elle a pris le risque de faire un orphelin plutôt que de contrevenir à ses croyances.

Elle ne voulait pas déplaire à Dieu.

Parce que Dieu, nous expliquent les témoins de Jéhovah sur leur site Internet, est très clair là-dessus, il ne faut pas «manger de sang». 

Il en va du boudin comme des transfusions sanguines. 

Voyez. «Après le Déluge, Dieu a permis à Noé et à sa famille d’ajouter la viande à son alimentation. Mais il leur a demandé de ne pas manger le sang. «La chair avec son âme, son sang, vous ne devez pas la manger». Ce commandement s’applique à tous les humains, puisque tous descendent de Noé.»

C’est ainsi que, plus tard, quand l’enfant d’Éloïse posera des questions sur sa mère, on lui dira que Dieu a interdit à Noé de manger du sang.

Et qu’elle a écouté Dieu.

Elle n’est pas la seule. De temps en temps, d’autres cas sont rapportés à travers le monde, d’autres témoins de Jéhovah qui sont morts parce qu’ils ont refusé une transfusion sanguine. Chaque fois, on invoque le «consentement libre et éclairé» à se laisser mourir. Même si ça part de Noé.

Même si le coroner Malouin a noté qu’Éloïse avait peur d’être rejetée par sa communauté si elle acceptait le sang qui aurait pu la sauver.

Les juifs accordent aussi une grande importance aux saintes Écritures, et ils ne peuvent pas non plus «manger de sang», d’où la viande casher. Mais, ils peuvent accepter les transfusions sanguines. Pourquoi? Parce qu’ils suivent un autre enseignement de Dieu, la vie est sacrée.

Et vlan.

On pourrait aussi citer Marc dans le Nouveau Testament : «Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, entrant en lui, ne puisse le souiller».

Incluant le boudin.

Même logique pour l’islam. Les transfusions sanguines sont permises quand la vie est en jeu. Le Coran a l’avantage d’être clair là-dessus. «Il vous a détaillé ce qu’Il vous a interdit, à moins que vous ne soyez contraints d’y recourir».

Les témoins de Jéhovah s’obstinent encore, eux, à obliger les membres de leur communauté à refuser des soins pour des fables qui remontent bien avant l’identification du facteur rhésus. À faire de ceux qui meurent au bout de leur sang des modèles de piété à travers les impies.

Les témoins de Jéhovah ne mangent pas de sang.

Mais ils en ont sur les mains.

Chronique

La (belle) vie après la DPJ

CHRONIQUE / Vous commencez à me connaître, j’ai un faible pour les histoires qui ont tout pour mal finir, mais qui finissent bien. Comme celle de Maryline Paradis-Poitras.

Très tôt, elle comprend que ce qu’elle vit à la maison n’est pas normal. Ses deux parents sont gelés comme des balles, le frigo est pratiquement toujours vide, son père part pendant des jours.

Revient en s’excusant.

«Quand il revient, il y a une petite accalmie. Puis ça recommence, les engueulades, la violence. Je me souviens une fois, mon frère avait par accident entré un hameçon dans mon doigt. Mon père était hors de lui, il courait après avec sa carabine. Ce genre de choses, ça faisait partie de mon quotidien.»

Quand son père repart, ça va un peu mieux.

Mais sa mère se défoule sur elle. «Ma mère semble y prendre plaisir, elle me fait vivre sa peine et sa colère, comme si tout le mépris qu’elle a pour lui, c’est moi qui dois le recevoir. À ses yeux, je suis comme mon père, je lui ressemble tellement physiquement, je suis une menteuse et une bonne à rien. Je ne peux rien dire, ni rien faire, je suis toujours la fautive. J’encaisse les insultes sans rien dire.»

Sa mère héberge toute sorte de monde, dont un ami qui vient de sortir de prison. «Il avait agressé ses trois enfants.»

Elle doit laisser sa chambre, dort sur un matelas dans la salle de lavage.

À 11 ans, Maryline commence à garder des enfants et à distribuer des cartes de bingo le mardi soir. Sa mère prend presque tout son argent. «Elle me dit qu’il faut s’entraider dans la famille.»

L’argent va au pusher, pas à l’épicier. «Ma mère ne s’occupe pas de moi. Des fois, je vole un pain chez IGA pour manger.»

À 12 ans, Maryline en a assez, elle va rencontrer à son école une intervenante en toxicomanie. «Ce que je voulais, c’est comprendre ma mère, comprendre sa dépendance, pourquoi elle agissait comme ça. Je lui ai raconté ce que je vivais à la maison, c’était la première fois que j’en parlais.»

Ils ont fait un signalement à la DPJ. «Ils sont venus un soir, ils ont posé des questions à moi et à mon frère, mais ma mère était dans le corridor et elle nous fusillait du regard. Évidemment, on n’a rien dit, on avait peur, elle était là et elle écoutait ce qu’on racontait à l’intervenante.»

La DPJ est repartie, a fermé le dossier.

«Quand j’ai appris que le signalement n’avait pas été retenu, j’étais complètement découragée. Je suis revenue à la maison, je me suis fait couler un bain, je me suis immergée dans l’eau pour mourir. Je voulais mourir...»

Maryline a raconté ça à l’intervenante, qui a relancé la DPJ. «Je leur ai dit de ne pas nous rencontrer en présence de notre mère.»

Le signalement a été retenu le 3 mars. 

Un cadeau. 

«C’est le jour de ma fête.»

Elle n’a jamais remis les pieds chez elle, même pas pour aller chercher ses affaires personnelles. Avant de partir pour l’école, elle avait mis dans un sac quelques morceaux de vêtements et son journal intime.

Maryline avait mis dans le coup une de ses tantes, la sœur de sa mère, qui a accepté de l’héberger. Elle est restée là neuf mois. «C’était le jour et la nuit. Je passais d’un milieu où il n’y avait aucune règle à un milieu où j’avais une heure où je devais rentrer, où je devais faire mon lavage...»

Elle a demandé à aller en centre d’accueil, a atterri dans un foyer de groupe, avec neuf autres filles, toutes avec des troubles de comportement. «Ça a cliqué, je me sentais bien là. Mes notes ont remonté.»

Sa tête aussi.

À 17 ans, Maryline avait un chum, elle a demandé la permission d’aller vivre en appartement avec lui. 

Maryline a entrepris des études en éducation spécialisée, elle a obtenu son diplôme et a trouvé un travail auprès de jeunes filles qui, comme elle, ne l’avaient pas eu facile. Des filles qui avaient vécu dans la violence, dans les abus. «Un jour, une fille m’a raconté les agressions sexuelles qu’elle avait vécues, je lui ai dit de porter plainte. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a lancé: “Tu me dis de faire quelque chose que tu n’es pas capable de faire”.»

Maryline a perdu pied. «J’avais vécu des agressions sexuelles, de notre voisin pendant plusieurs années et du pédophile que ma mère avait hébergé, une fois, il m’avait demandé de lui faire une fellation.»

La digue a lâché. «J’ai fait une dépression, j’ai laissé mon chum, j’ai perdu mon emploi. Je suis allée en thérapie.»

On lui a donné le même conseil qu’elle avait donné à cette fille.

«Je suis allée voir la police et j’ai porté plainte contre mes deux agresseurs. Le voisin a plaidé coupable, j’ai juste eu à témoigner une fois. J’avais besoin qu’il sache que je savais, que je me souvenais. Le deuxième, ça a été plus difficile, il a plaidé non coupable, j’ai témoigné plusieurs fois, il y avait des détails qui n’étaient plus clairs, comme la couleur du divan, du tapis...»

Assez pour semer un doute raisonnable. «Le juge m’a dit: “Je vous crois, mais je ne peux pas le déclarer coupable”. Je me suis effondrée en sortant, dans la cage d’escalier, je criais, je hurlais! Ça a duré 15 minutes, j’ai repris mon auto, je suis revenue chez moi. Et ça a été fini, plus de cauchemars, plus de flashbacks...»

Le verdict importait peu. «Il m’a entendu raconter, il était derrière moi. M’entends-tu? Réalises-tu le tort que tu as fait? C’était comme un tête-à-tête, c’était l’objectif, qu’il sache le mal qu’il m’a fait.»

Chronique

Qui sera votre tête?

CHRONIQUE / Il y a quelques années, Madame D. a convoqué deux de ses quatre enfants, Marie* et son frère, pour leur demander de s’occuper de ses affaires à sa place le jour où elle ne pourrait plus le faire.

De gérer à deux le mandat de protection.

«Mon frère, tout de suite, a dit qu’il allait s’en occuper tout seul, que ce serait moins compliqué comme ça. Mon autre frère a signé. Moi, je suis allée voir une notaire pour savoir ce que ça impliquait. Il est à Québec, moi je suis à l’extérieur. Ma mère était d’accord... j’ai fini par signer.»

C’est son propre fils, après tout.

La dame a reçu un diagnostic d’Alzheimer, le mandat a dû être activé. Le frère est devenu mandataire unique pour les biens de sa mère et pour sa personne. «Six mois après, j’ai demandé si notre mère avait assez d’argent. Il m’a répondu : “je te dirai ça en temps et lieu”. Je savais qu’on était dans le trouble.»

Big time.

Depuis plus de deux ans, les trois autres enfants de Madame D. sont tenus dans l’ignorance. Leur frère ne leur transmet aucune information, il prend les décisions tout seul, comme d’interdire à sa mère de sortir à l’extérieur de la résidence. «Elle aime tellement ça aller voir les canards... elle ne peut plus.»

Le frère interdit à ses sœurs et à son frère d’avoir accès au dossier médical de leur mère, il change de médecin sans les prévenir. «Sa femme et sa fille ont le droit d’avoir de l’information, mais pas nous. Une fois, elle était hospitalisée, c’était écrit qu’ils n’avaient pas le droit de nous parler.»

Marie a toujours tenu un registre des médicaments que prenait sa mère et de ses ennuis de santé. «Je ne sais plus rien maintenant.»

Marie vient à Québec tous les mois depuis plus de deux ans pour passer du temps avec sa mère. «Un jour, j’ai voulu la sortir, mais on m’a dit qu’elle n’avait pas le droit. On m’a dit que mon frère lui interdisait de sortir et que le médecin était d’accord avec ça. J’ai réussi à parler au médecin, il m’a dit : “vous savez, ça ne sert à rien de donner de beaux moments à votre mère, elle ne s’en souvient pas”...»

Marie n’en revient pas encore.

Qu’à cela ne tienne, Marie a tout de même essayé de faire sortir sa mère. «Je voulais aller avec elle dans la balançoire, elle est juste de l’autre bord de la porte, on la voit de l’intérieur... Ça a fait tout un chiard, c’est monté jusqu’au directeur! Il me fallait avoir la permission de mon frère!»

Marie ne lâche pas. Elle a pu, à de trop rares occasions, obtenir la bénédiction du mandataire. «Ma mère est difficile, je sais, mais il ne faut pas lâcher. Elle aime les sorties, elle aime aller au resto, elle raffole des huîtres. C’est comme une enfant. C’est plus d’ouvrage, mais je le fais.»

Son frère n’aime pas ça. «Il dit que je la stimule trop.»

Marie, sa sœur et son autre frère sont impuissants devant cette situation. «Il faudrait qu’il lâche le mandat, c’est ça qu’on souhaiterait. On ne sait pas pourquoi il agit de cette façon-là, on ne comprend pas.» Faire invalider un mandat est presque mission impossible, il faut poursuivre en cour, démontrer que le mandataire ne sert pas les intérêts de la personne.

Je serais curieuse de savoir combien de mandats sont retirés.

Une fois, Marie a embauché un notaire pour savoir comment avoir la permission d’inviter sa mère chez elle pour les Fêtes. «Il m’a conseillé d’obtenir une lettre du médecin, j’ai réussi à l’obtenir.» 

Elle a fini par avoir la permission. «On a passé une semaine ensemble, elle a vu mon fils, mon neveu. C’était bien.»

Si Marie avait une machine à remonter le temps, elle retournerait chez le notaire. Elle refuserait de signer. «Mea culpa. C’est ma faute. C’était de bonne foi, mais c’est ma faute. J’y pense tous les jours, il n’y a pas de mot pour décrire comment je me sens. Je vais emmener ça dans ma tombe.»

Un truc pour éviter ça, nommez deux mandataires, un pour vos biens, un pour votre personne. 

C’est ce que la mère de Marie voulait.

Et c’est pour ça que Marie m’a raconté son histoire, parce qu’elle ne sait plus quoi faire et pour ne pas que d’autres personnes se retrouvent Gros Jean comme devant comme elle, son frère et sa sœur.

À faire semblant, quand ils vont voir leur mère, que tout va bien.

*Prénom fictif