Chronique

L'espoir du luxe

CHRONIQUE / On aime bien dire que le système de justice et du système de santé qu’ils sont universels, qu’ils sont accessibles à tous.

Foutaise.

Allez faire un tour sur GoFundMe, cette plateforme de sociofinancement qui contient tellement de mains tendues, tellement de bouteilles à la mer. Des gens qui ont le malheur d’avoir un malheur et qui n’en ont pas les moyens.

Parce que le malheur, madame et monsieur, ce n’est pas gratuit.

Que non. 

Le malheur tout nu peut-être, mais pas tout ce qui vient avec. Comme payer l’essence entre la maison et le CHUL, parfois plusieurs heures de route, pour les traitements de chimiothérapie de leur petit gars de deux ans. Payer le stationnement à l’hôpital. Travailler moins pour prendre soin de son homme.

Payer des funérailles.

Ou avoir la maladie de Lyme. 

Si quelqu’un n’a pas les moyens, parfois même pas la capacité de s’endetter, s’il n’y a pas un organisme ou un programme qui peut donner un coup de main, tant pis. 

Il reste la charité. Il reste une campagne de financement. Sur son site, GoFundMe se vante d’être le «leader de la collecte de fonds à caractère médical», avec «plus de 250 000 campagnes par année» dans le monde, surtout aux États-Unis. Le site invite l’internaute à «créer une cagnotte», et ce, «quel que soit votre projet».

Il y a 10 000 nouvelles campagnes chaque jour.

Il y a sept exemples de «projets» pour la santé : leucémie, cancer, lymphome, cancer du sein, fertilité in vitro, chirurgie, assurance-maladie. En cliquant sur chacun des «projets», plusieurs au Québec, on tombe sur des histoires qui montrent que, si t’as pas d’argent, tu comprends vite que la santé ce n’est pas donné.

Ni l’espoir. C’est surtout vrai pour les traitements expérimentaux, au Québec et à l’étranger, que seuls les biens nantis peuvent essayer.

La justice non plus. Plein de gens demandent de l’argent pour se payer un avocat, pour se défendre, pour réclamer justice. Comme cette femme qui a maille à partir avec sa compagnie d’assurance, ce couple qui doit se battre pour faire décontaminer sa maison, cette famille qui va en appel contre la DPJ.

On trouve même une des présumées victimes d’Éric Salvail, D.D., qui a demandé le mois dernier — et obtenu — 1500 $ pour le poursuivre au civil.

C’est encore plus évident aux États-Unis, mais c’est aussi vrai chez nous, la plupart des campagnes de sociofinancement sont créées pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister. Et encore là, pour que la campagne fonctionne, il faut arriver à trouver du monde prêt à donner.

Pas une semaine ne passe sans que je reçoive dans mes courriels un appel à l’aide, des parents qui ont besoin d’argent pour s’occuper d’un enfant malade, un petit garçon atteint du cancer qui veut aller voir Mickey avant de mourir. 

Des gens qui ne cherchent, au fond, qu’à adoucir un peu les malheurs qui leur sont tombés dessus.

Et qui n’en ont pas les moyens.

Un peu comme ceux qui tentent leur chance pour des émissions du genre On efface et on recommence, qui a roulé pendant quatre saisons, dans l’espoir de se sortir un peu la tête de l’eau. J’ai connu une famille qui avait posé sa candidature, qui avait été retenue pour une entrevue à Montréal et qui… n’avait «pas réussi».

Les mots sont de la mère. Elle était convaincue de n’avoir pas réussi à émouvoir assez l’équipe.

J’ai pensé à cette équipe, qui a dû recevoir des dizaines et des dizaines de dossiers de gens malmenés par la vie, autant d’appels à l’aide, et qui devait faire le choix déchirant de sélectionner l’un, d’écarter l’autre. Pour des raisons qui n’avaient parfois rien à voir avec leur malheur.

Parfois juste les contraintes de la télé. 

Il y a d’abord et surtout dans ces appels à l’aide l’espoir d’être entendu, que quelqu’un quelque part soit touché. L’espoir de s’en sortir. 

Il y a aussi quelque chose comme un constat d’échec de notre société.

Je laisse les derniers mots à Rob Solomon, le pdg de GoFundMe, tirés d’une entrevue accordée ce lundi à la BBC. «Les inégalités de revenus sont une des principales raisons de notre existence.»

Chronique

La méthode Bussières

CHRONIQUE / «Votre texte me rappelle des souvenirs de p’tite école à Québec. J’ai six ans, nous sommes en 1961, et j’apprends à lire et à écrire selon la “méthode Bussières”… En quatre mois, je lis un livre toute seule sans aide!»

Et elle n’était pas la seule. À partir du début des années 1960, la méthode Bussières, était utilisée dans les écoles de la Commission scolaire catholique de Québec, puis de Montréal à partir de 1966, même jusqu’au Japon. 

Et qui est le père de cette méthode? 

Plutôt une mère, Simone Bussières, dont je vous parlais lundi, cette femme qui est décédée le mois dernier à 100 ans passés, aussi discrètement qu’elle a vécu. Et pourtant. Elle a consacré sa vie à l’enseignement et à la pédagogie, a été la première femme à être directrice de l’enseignement au Québec.

Et, je l’ai appris par des lecteurs qui m’ont écrit, elle avait mis au point une méthode innovatrice pour enseigner la lecture au primaire. Elle a fait un manuel pour chaque année, Je veux lire en première année, Je sais lire en deuxième et J’aime lire en troisième année.

Non seulement les enfants apprenaient à lire, ils apprenaient à aimer lire.

Tout est là.

À l’époque, soit on apprenait à lire à partir de la phrase vers les lettres, soit on partait des lettres vers la phrase. Simone partait des mots. Dans un article du Soleil de 1966, elle explique comment elle emmène l’enfant à apprendre à lire en associant des images qu’il connaît à des mots qu’il découvre. «À cause de l’image qui supplée au mot, dont l’orthographe est encore inconnue, mais qui permet à l’enfant d’utiliser un vocabulaire qu’il connaît déjà, il n’est pas rare qu’un élève, après la première journée de classe, soit tout fier de dire à sa mère : “Je sais lire!”.»

Le pas le plus important est alors franchi, il se sait capable. «Il lui reste beaucoup à apprendre, mais au moins on ne l’aura pas découragé au début par l’étendue de la tâche à accomplir.»

À partir de là, plus la méthode avance, plus il y a de mots et moins il y a de dessins. Et plus l’enfant lit.

Le 3 novembre 1965, dans la rubrique «Femme de raison» de L’Action catholique, on apprend que six disques, des 45 tours, ont été enregistrés au Japon à partir de manuel de première année. «La grande qualité de cette méthode de lecture spontanée est de miser sur la spontanéité naturelle de l’enfant qui ne peut demeurer passif, l’amenant à découvrir le sens des mots par un heureux mariage de lettres et de dessins.»

Une révolution à l’époque.

On y apprend aussi que ça fonctionnait. «Une enquête menée l’an dernier auprès des professeurs de première année révèle qu’avec cette méthode les enfants apprennent à lire beaucoup plus vite, plus facilement et d’une façon plus naturelle.»

Mais qu’est-il arrivé à la méthode Bussières? 

Elle est passée à la trappe comme les autres vers la fin des années 1970, quand on a réformé l’enseignement de la lecture.

Et fait table rase.

Même chose pour la méthode Forest-Ouimet avec Mon premier livre de lecture et Mon deuxième livre de lecture, conçue par deux femmes aussi, qui a été utilisée dans les écoles du Québec de 1935 à 1972.

L’amour des mots a été le fil conducteur de la vie de Simone, autant dans cette détermination à transmettre l’amour de la lecture, mais aussi dans les nombreux contes qu’elle a imaginés et ses 17 ouvrages, le premier publié en 1951. Cela en plus de ses échanges épistolaires, entre autres avec Gabrielle Roy.

Les derniers mots de Simone, écrits juste avant de tirer sa révérence, sont surtout allés aux enfants à qui elle a consacré sa vie.

Des enfants devenus adultes.

«Merci à vous qui, enfants, écoutiez à la radio de CHRC les contes de Tante Colette, merci à vous qui, au cours de votre septième année de scolarité, avez participé aux émissions radiophoniques et télévisées des Jeunes Talents. Merci à vous qui veniez jouer avec nous en répondant à la question Que désirez-vous. Merci à vous qui avez lu mon premier roman L’Héritier et peut-être les autres; merci à vous qui avez été heureux d’apprendre à lire avec Je veux lire, Je sais lire et J’aime lire.

Merci à ceux et celles qui ont adouci les souffrances de ma dernière maladie, merci à ceux et celles qui m’ont aimée, merci à la vie pour ce qu’elle m’a donné.»

Chronique

Il faut parler de Simone

CHRONIQUE / Quand je l’ai rencontrée, début décembre 2014, Simone Bussières venait d’écrire la première ligne de son prochain roman. «Je t’avais pourtant dit qu’il ne faut pas se fier aux marins, ils ont une femme dans chaque port.»

Mon chum est marin, elle avait ri.

Simone avait 96 ans et demi, elle me racontait qu’elle se levait chaque jour pour écrire, qu’elle allumait son ordinateur, s’installait devant le clavier et ses deux écrans. «Quand je ne pourrai plus travailler, je n’aurai plus de raison de me lever le matin. L’important, ce n’est pas tant d’être capable de le faire, c’est de le faire.»

Elle est décédée d’un AVC, début janvier, elle avait 100 ans et demi.

Après un certain âge, souvent passé 90, on recommence à compter les demis. Même les mois.

Simone habitait encore chez elle, dans son petit logement dans Saint-Sacrement qu’elle habitait depuis des lunes. Pour le souper du réveillon, elle avait invité quelques bons amis chez elle, leur avait demandé de lui cuisiner une bonne dinde.

Elle ne le savait pas que c’était son dernier Noël.

L’ami qui a cuisiné la volaille m’a écrit pour m’informer qu’elle était décédée, c’est lui qui m’avait mise en contact avec elle quatre ans plus tôt. Elle s’est rendue à 100 ans, pas qu’elle y tenait. Elle n’aimait pas vieillir, elle n’aimait pas sentir son corps et sa tête perdre de sa vivacité.

Et cette maudite marchette.

Simone Bussières est une de ces femmes qui ont contribué à faire du Québec ce qu’il est aujourd’hui, sa contribution à la littérature et au monde de l’édition a été soulignée çà et là, toujours discrètement. Elle a reçu chez elle, en avril 2018, la médaille du lieutenant-gouverneur pour mérite exceptionnel, des mains du lieutenant-gouverneur du Québec lui-même, J. Michel Doyon.

Il lui a rendu une autre visite deux mois plus tard, pour ses 100 ans. Elle a reçu pour l’occasion un bouquet de fleurs du maire, une carte de fête de Margaret Atwood, les bons mots de Justin Trudeau, de Philippe Couillard. 

Et de la reine.

Née en juin 1918 dans le quartier Saint-Roch, Simone obtient son diplôme d’enseignement à 17 ans, puis un poste à Val-d’Espoir en Gaspésie, au tout début des années 40. Elle y est restée quelques années seulement, assez de temps toutefois pour faire ses premières armes à la radio.

Elle envoyait, pour s’amuser, des lettres au courrier du cœur du Soleil en s’inventant des femmes en quête de conseils.

Tout aurait pu s’arrêter en 1945, quand elle s’est mariée à Québec, parce qu’une femme mariée perdait automatiquement son emploi. C’était comme ça, c’était aussi arrivé à Claire Martin, qui animait à Radio-Canada, qui y avait d’ailleurs annoncé la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Sauf que le mari de Simone est décédé subitement deux ans après les noces. 

Elle est donc retournée enseigner, elle a animé des émissions éducatives à CHRC dans les années 50, est même devenue en 1955 la première femme a être directrice de l’enseignement au Québec, ce jusqu’en 1968. Elle a entre autres contribué à la création des maternelles en 1959.

Et à travers tout ça, elle écrit des romans, elle publie son premier, L’Héritier, en 1951. La même année où elle est allée à Paris pour la première fois et où, trois ans plus tard, elle a assisté, sur invitation, aux funérailles de Colette.

Elle a fait une entrevue avec Édith Piaf en 1955.

Elle s’est aussi liée d’amitié à Gabrielle Roy, avec qui elle a travaillé sur certains ouvrages, entre autres. Cet été qui chantait en 1972 et en 2005, à Femme de lettres : lettres de Gabrielle Roy à ses amies (1945-1978). Simone a correspondu avec elle pendant des années, jusqu’à sa mort en 1983.

L’année où Simone est allée en Russie.

Quand je l’ai rencontrée il y a quatre ans, il y avait sur la table à côté d’elle une grosse brique, Chronique du 20e siècle, son siècle, celui qu’elle a traversé, celui dans lequel elle a laissé son empreinte.

Elle venait de publier son dix-septième ouvrage, Je n’ai pas tout oublié, un recueil de souvenirs. Elle revenait sur sa vie, sur les rêves — et les choses — qu’elle a réalisés, en quelque sorte grâce à la mort subite de son époux. «Dans la vie, il ne faut pas avoir de regret. La mort de Rosaire a été très difficile, mais elle m’a emmenée sur un chemin que je n’aurais peut-être pas emprunté.»

Combien de femmes au Québec ont dû renoncer à leur chemin? Deux ans après son mariage, Simone avait bien tenté de convaincre un directeur d’école de l’embaucher quand même, peine perdue. Elle était retournée le voir pas longtemps, vêtue de noir. 

Elle a été embauchée tout de suite.

On engageait les femmes, mais pas les femmes de.

Chronique

Beauté oblige

CHRONIQUE / Quand on parle de beauté, ça rime souvent avec papier glacé, avec une nouvelle crème miracle qui promet de vous rajeunir de 20 ans.

Ou une photo de bouffe sur Instagram.

Même mon vieux Larousse de 1986 s’en tient essentiellement à ça. «Caractère de ce qui est beau : beauté du visage. Femme très belle.» Il propose aussi la variante «se faire une beauté : se maquiller avec soin». Le nom y est donc féminin de genre et d’essence, la beauté étant le lot de la femme.

Dans la plus récente définition de Larousse, que j’ai trouvée sur le site Internet du dictionnaire, la femme n’est plus la seule représentante de la beauté, on a ajouté l’«œuvre musicale». On a surtout ajouté un autre sens à la beauté, qui n’a rien à voir avec l’esthétisme, le «caractère de ce qui est digne d’admiration par ses qualités intellectuelles ou morales : la beauté d’un acte désintéressé.»

C’est de cette beauté-là que je veux vous parler.

C’est de cette beauté que nous parlent les philosophes Thomas De Koninck et Jean-François de Raymond dans un manifeste qu’ils ont écrit ensemble, Beauté oblige, qui vient juste d’être publié aux Presses de l’Université Laval. Le texte est court, il tient sur une quarantaine de pages et, comme tout bon manifeste, il est endossé par plusieurs signataires.

Ils sont des dizaines à faire leur ce plaidoyer pour sauver la planète, notre «maison commune», de ceux-là Hubert Reeves, Natasha Kanape Fontaine, l’explorateur et médecin Jean-Louis Étienne, aussi Jean Jouziel, qui a été vice-président du Groupe d’experts sur l’évolution de climat (GIEC) de 2002 à 2015.

Ce n’est pas un pacte, c’est un manifeste.

C’est un cri.

Et c’est au nom de la beauté qu’ils en appellent à une mobilisation immédiate et commune, à la fin du chacun pour soi. «La beauté qui oblige ne se limite pas à la beauté de la nature, mais décrit bien plus encore la beauté des actions visant à la sauver. La beauté en question est la beauté dite morale dont relève notre responsabilité de protéger.»

Un peu comme des pompiers qui combattent le feu ensemble, on ne remet jamais en question la beauté des gestes qu’ils posent. Pour la planète, c’est pareil, sauf qu’on sera pris avec un tas de cendres.

«Il n’y a pas de planète de rechange.»

Devant les lumières jaunes et rouges que les scientifiques allument, les auteurs utilisent l’analogie de la «maison commune» à sauver. Et par tout le monde, pays et sociétés confondues. Le message n’est pas nouveau, mais le regard est différent, les mots choisis ne sont pas ceux dont on a l’habitude.

Il fait bon, dans le bruit ambiant, d’écouter les philosophes.

Le manifeste ne parle pas seulement de beauté, il plaide aussi pour la dignité «pour assainir les relations humaines». Et ce n’est pas rien en cette ère où on peut jusqu’à remettre en doute le fait que la Terre est ronde. «La dignité est la cause la plus fondamentale de toute action d’aide.»

C’est la base de tout, respecter la dignité de la nature, et de l’être humain, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne.

On en est loin.

Le manifeste ose aller plus loin, il parle d’amitié comme arme de lutte contre les changements climatiques. «Or, au sommet du social et du politique, de l’éthique bien comprise, se découvre l’amitié. L’amitié ressortit plus que la justice même à l’éthique, remarquait déjà Aristote. “Quand les hommes sont amis, il n’y a plus besoin de justice, écrit-il, tandis que s’ils se contentent d’être justes ils ont en outre besoin d’amitié.”»

Suivant cette logique, «une des plus hautes manifestations de l’amitié est le don. Nous en appelons dès lors à la générosité des plus riches parmi nous, millionnaires sinon milliardaires, pour qu’ils acceptent de mettre une partie de leur fortune au service du bien commun.»

Oui, il y a évidemment une part d’utopie.

Mais il n’y a pas que ça, le manifeste appelle aussi les pays à adopter des lois et à les appliquer, faute de quoi ils pourraient s’exposer à des sanctions internationales. Rester les bras croisés est un crime contre l’humanité.

Point.

D’aucuns diront qu’ils vivent sur une autre planète, ils essayent surtout de sauver celle que nous avons.

Un peu de candeur ne fera pas de tort, soyons dignes, amis et beaux.

Chronique

«Comment tu vas mon bébé?»

CHRONIQUE / — Comment tu vas mon bébé?

— Bébé?

— Bébé?

— Bébé?

Les textos de Sarah Benoit sont restés sans réponse le vendredi 11 janvier, son chum lui avait dit qu’il avait un contrat à l’extérieur, qu’il arriverait tard ce soir-là. Mais Sarah craignait le pire. «Il n’allait pas bien du tout. Le jeudi, il a pleuré dans mes bras, il a dit : “Je m’excuse…” Il pleurait, il manquait de souffle.»

Sarah avait trouvé une gardienne pour la fin de semaine, pour faire garder leurs quatre enfants, pour qu’il puisse se reposer. «Les vacances de Noël, ça l’avait brûlé. Il me disait : “Je suis tellement fatigué…”»

Sarah avait demandé du répit au CLSC, pour elle et son chum, elle n’en avait pas eu. «Moi aussi c’était difficile, je le suivais là-dedans.»

Elle en a maintenant. 

«Maintenant qu’il est trop tard…»

Une amie était venue chez elle le vendredi soir en attendant que son chum revienne. «Je lui disais que j’étais inquiète, elle me disait qu’il devait être correct, elle essayait de me rassurer. Il nous avait dit qu’il n’y avait pas beaucoup de réseau où il allait. Mais un moment donné, je n’en pouvais plus d’attendre. J’ai appelé le 9-1-1.»

Les recherches ont commencé tout de suite. 

Son chum avait son plan. «Il m’avait dit que le contrat avançait moins rapidement que prévu mais qu’il pensait être bon pour finir avant la fin de la semaine. Il me disait que c’était payant, que ça lui aurait donné 5000 $. Après les Fêtes, c’était bienvenu. J’aurais peut-être dû poser plus de questions, mais c’était quand même plausible.»

Son chum n’avait pas de contrat à l’extérieur, il était dans un motel à Beauport.

Il avait loué la chambre 24 pour la semaine.

«Il était plâtrier. Il avait déjà fait un contrat là, dans une chambre de ce même motel où il y avait eu un meurtre… Ça l’avait marqué. Ça lui avait rappelé sa sœur, elle avait été assassinée. Ça faisait une couple d’années qu’il ne filait pas. Il avait des hauts et des bas, mais les bas étaient toujours plus bas.»

Il ne voyait plus comment remonter.

Le samedi matin, les policiers sont venus frapper à la porte de la maison.

«Ils ont été extraordinaires. Ils étaient vraiment désolés. Ils sont restés trois heures avec moi, le temps que quelqu’un prenne le relais.»

Elle tente de rester forte pour les enfants.

En mai, son chum était parti et était revenu. Elle avait réussi à le convaincre de consulter un médecin de famille.

«Il ne lui avait pas tout dit, il n’était pas capable. Il m’avait demandé d’y aller avec lui, mais le médecin n’a pas voulu. Il lui avait juste dit qu’il était angoissé. Elle ne lui a pas demandé s’il avait des idées noires.»

Sarah ne savait plus à quelle porte frapper. «J’étais rendue à penser à un plan pour le faire soigner de force…»

Sarah a connu son chum il y a plusieurs années, chacun avait déjà un enfant d’une autre union, ils ont décidé d’en avoir ensemble. Ils en ont eu trois, qui ont quatre ans et demi, deux ans et demi et 18 mois.

Et plus de papa.

En arrêt de travail, Sarah se retrouve seule avec les enfants, dans une maison dans laquelle ils venaient juste d’emménager. «On a déménagé en octobre. Il nous a placés ici avant... Et là, je ne sais pas comment je vais faire pour garder la maison, pour préserver la qualité de vie des enfants.»

Son chum n’a jamais voulu prendre une assurance-vie. «Dès que j’ai été enceinte la première fois, je lui ai demandé et il a toujours refusé. Il disait que ça ne servait à rien, que ça coûtait cher. J’étais même prête à faire les paiements pour lui quand je travaillais, mais même ça, il ne voulait pas.»

Il n’a pas non plus pris d’assurance sur l’hypothèque. «De toute façon, quand c’est un suicide, ce n’est pas couvert pendant les 12 premiers mois. Et il y a des compagnies où c’est 24 mois.»

Tout ce qu’elle a, c’est quelques mots griffonnés au motel. «Je laisse ma part de l’hypothèque et tout ce qu’il y a dans la maison à Sarah Benoit.»

Mais ça ne règle rien.

Sarah se sent incapable de retourner travailler tout de suite, elle aimerait pouvoir se sortir la tête de l’eau et, surtout, ne pas perdre son toit. «S’il avait eu une assurance-vie, je pourrais au moins avoir ça de moins à me préoccuper. J’aurais de l’argent pour la maison, pour les enfants.»

Elle aimerait surtout qu’ils aient encore un père.

Sarah se demandera toujours si elle aurait pu faire plus, ou mieux. Elle se demandera toujours ce qui serait arrivé s’il avait eu de l’aide.

Le suicide, quel qu’il soit, laisse un trou rempli de «si».

*Si vous voulez aider Sarah et ses enfants : www.gofundme.com/aidons-sarah-a-soutenir-sa-famille

**Si vous n’êtes plus capable de remonter : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)

Chronique

La vie tant qu’il y en a

CHRONIQUE / Marie et Louis ont 35 ans, une belle maison, Louis a repris l’entreprise de son père il y a quelques années.

Ils sont heureux.

Ils se sont connus à l’université, Louis a offert à Marie de l’aider pour le dernier travail du dernier cours. «J’étais dans le jus, j’ai accepté, je savais qu’il était bon en français. Il a presque tout fait! Pour le remercier, je l’ai invité à prendre un drink… et on s’est revus après, des dates espacées…»

Elle l’a aimé, lui l’aimait déjà.

Ils se sont découvert plein d’intérêts communs, la nature, le sport. Ils ont emménagé ensemble dans un appart de Limoilou, franchi une à une les étapes classiques d’un couple et, au début de la trentaine, ont commencé à parler d’enfants et à magasiner une maison.

Ils étaient rendus là.

Pourquoi je vous raconte tout ça?

Parce qu’ils profitent de la vie et c’est bien de profiter de la vie.

Eh oui, j’oubliais, Louis a un cancer.

Grade 4.

C’est arrivé dans leur vie évidemment sans prévenir, une journée qui avait l’air de celle d’avant, Louis est allé voir son médecin pour une bosse entre l’abdomen et les côtes. Il avait aussi mal au dos, se disait que ce devait être le nouveau matelas. «Quand je suis arrivé là, mon médecin l’a tâtée, il ne trouvait pas ça normal. Il m’a envoyé à l’urgence.»

Il est ressorti avec le mot «cancer».

Ce soir-là, il est allé au hockey, ses chums l’y attendaient, il est allé travailler le lendemain, comme si de rien n’était. En souhaitant une bonne journée à Marie sa blonde. «J’ai encaissé le choc tout seul, pendant deux ou trois jours, je n’en ai parlé à personne.»

Même pas à ses parents.

Un mois plus tard, on lui a enlevé un rein, il s’était comme transformé en une immense tumeur, cette masse qu’il avait sentie avec ses doigts.

Il est allé à son rendez-vous de suivi deux mois plus tard, on était à la fin août, en espérant se faire dire que tout était beau. Tout n’était pas beau. Le cancer avait eu le temps de gagner les deux poumons. Des métastases avaient grignoté une partie d’un lobe, on a dû lui en enlever un morceau.

Il en est toujours là, quatre ans plus tard.

Le cancer fait du surplace.

Mais pas Louis et Marie. Ils ont décidé que le cancer n’allait pas les arrêter, ni même les ralentir. Marie s’est quand même posé la question au début, quand le diag­nostic de grade 4 est tombé, ça faisait huit ans qu’ils étaient ensemble. «C’est sûr que ça ébranle beaucoup de choses. J’ai eu une remise en question, je me disais : “Est-ce que je suis trop jeune pour accompagner quelqu’un avec un cancer de grade 4?”»

Louis ne l’a pas suppliée de rester, au contraire. «Je lui ai dit à plusieurs reprises qu’elle pouvait s’en aller, je ne voulais surtout pas être un poids. J’aurais compris si elle était partie. C’est elle qui avait l’occasion de partir, moi, je n’ai pas le choix, je l’ai, le cancer…»

Elle est restée.

Louis a été chanceux dans sa malchance, il a été accepté pour être suivi par un centre de recherche américain, le National Cancer Institute de Washington, vu que les cancers du rein sont assez rares et que leur évolution est difficile à prévoir. Il y va tous les six mois, se fait dire chaque fois que rien n’a bougé.

«Le cancer est extrêmement lent, il gagne un ou deux millimètres à peine, alors que la première tumeur faisait plus que 20 centimètres.» Il ne prend aucun médicament ni ne suit aucun traitement.

L’équipe de chercheurs planche sur de nouveaux protocoles. «Il y a de l’espoir. La guérison complète peut exister, il y a encore cette lumière-là.»

Et quand il y va, il habite toujours chez la même dame, elle a eu un cancer, mais a dû payer pour pouvoir être soignée. Elle doit louer une chambre de son appartement pour rembourser la facture, pour payer ses médicaments. Elle en a pour des années, parce que, comme bien des Américains, elle n’a pas les moyens d’être malade.

Ici, la question ne se pose pas.

Faute de pouvoir oublier qu’il a le cancer, Louis s’arrange pour ne pas trop y penser. Il travaille 50 heures par semaine, il s’entraîne, «on dit que ça aide, ça oxygène les cellules», il joue au hockey, fait du vélo de montagne. «Ça ne paraît pas que j’ai des métastases aux poumons…»

Il voyage par affaire et par plaisir avec sa douce, n’allez pas frapper chez eux la fin de semaine. «Passer une fin de semaine à la maison? Impossible. À moins qu’il fasse - 40 ou qu’il y ait du verglas, on part faire du snow, du ski de fond…»

Il vit «toujours aussi pleinement» qu’avant.

Ils se sont acheté une maison, même s’ils ne pouvaient pas avoir une assurance hypothécaire. Marie a changé de carrière, elle vit plus à fond que jamais. «Un moment donné, il y a une limite à mettre tes projets sur hold

Ils veulent une famille.

Je leur ai demandé une photo, Louis en a choisi une où on le voit de dos, c’est Marie qui me l’a envoyée, avec une courte description. «C’est Louis, il est devant un lever de soleil dans la Vallée de la mort.»

L’image vaut les 1000 mots de cette chronique.

J’ai demandé plusieurs fois à Louis ce que le cancer avait changé dans sa vie, il m’a dit qu’il avait toujours eu l’impression de mordre dans la vie, même avant, qu’il a toujours vécu à 100 %. Il a arrêté de «fumer occasionnel», il a réduit sa consommation de sucre et il fait plus d’exercice qu’avant.

Je m’apprêtais à ranger mon calepin de notes.

«Ah oui, il y a quelque chose que le cancer a changé. Avant, quand je voyais mon père, on se donnait une poignée de main et là, on se fait une accolade…»

Chronique

Le retour de la pension à vie

CHRONIQUE / Chose promise, chose bientôt faite, les anciens combattants vont bientôt pouvoir retrouver leur pension d’invalidité.

Et pas un gros chèque, d’un seul coup.

Je vous ai parlé de ça samedi dernier, je vous expliquais en gros comment les vétérans étaient évalués pour mesurer les séquelles de leur vie militaire sur leur corps et sur leur tête.

Je vous parlais surtout de leur tête.

On avait attiré mon attention sur la nouvelle mouture du formulaire utilisé pour évaluer la santé mentale des anciens combattants, le PEN6248, qui a fondu de moitié, de 16 à 8 pages, et où la section sur le syndrome de stress post-traumatique avait été réduite comme peau de chagrin.

De plus que, dans le calcul, le fait de fomenter un plan pour tuer quelqu’un était associé à un montant d’argent. Je comprends que ça puisse faire partie des conséquences de la vie militaire, et que les psychologues doivent être au courant pour le traiter et alerter la police au besoin, mais de là à être indemnisé pour ça?

Je posais la question.

J’avais aussi montré du doigt le fait que l’indemnité d’invalidité ainsi calculée, qui peut atteindre jusqu’à 370 000 $, était versée d’un seul coup. Boum. Et c’était comme ça depuis 2006, alors que le gouvernement avait remplacé la pension à vie des vétérans par un versement unique.

Ce qui posait un sérieux problème, comme l’avait indiqué en 2010 le colonel Patrick B. Stogran, ombudsman des Forces, à mon collègue Baptiste Ricard-Châtelain. Ainsi, «l’idée de donner à un soldat blessé un gros paquet d’argent, surtout s’il a une blessure psychologique et que, probablement, il boit trop et abuse des drogues à cause de ce problème, ce n’est pas brillant», avait-il déploré.

Avec la possibilité de se retrouver le bec à l’eau. «Je ne suis pas partisan du montant forfaitaire parce que quelqu’un avec une blessure psychologique pourrait [le] dépenser de façon irréfléchie, gaspiller l’argent, et puis ne plus avoir un sou pour assurer sa sécurité financière.»

Presque 10 ans se sont écoulés depuis.

Le gouvernement libéral avait annoncé à la fin de 2017 qu’il allait rétablir la pension mensuelle et voilà que, un peu plus d’un an plus tard, le changement est sur le point d’être apporté. Si tout se passe comme prévu, et rien ne laisse présager le contraire, la nouvelle formule sera en vigueur le 1er avril.

Et ce n’est pas un poisson.

Cela dit, et je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée, les anciens combattants qui le souhaitent pourront toujours opter pour le chèque. Même ceux qui auront opté pour la pension pourront à tout moment passer à la caisse et avoir un paiement équivalent à ce qui resterait de l’indemnité.

Le risque de tout flamber reste.

Aux communications du ministère, France Bureau m’explique que le rétablissement de la pension mensuelle fait partie d’une série de nouvelles mesures. «Avant, on ne leur donnait que de l’argent en compensation, mais on nous a demandé des services, entre autres pour les proches, ou encore pour faire des études.»

Il n’y a plus de limite de temps pour retourner à l’école.

Mais le plus gros changement, c’est certainement le retour de la pension à vie. Si j’ai bien compris, elle sera composée de trois morceaux, un montant non imposable pour «souffrance et douleur», un montant non imposable «supplémentaire pour souffrance et douleur», et «le remplacement du revenu», imposable.

La souffrance et la douleur — physiques et mentales — devront donc faire l’objet d’une méthode d’évaluation pour départager «l’invalidité» de «l’invalidité grave». Si le vétéran se qualifie pour la seconde, il verra sa première allocation (d’un maximum de 1150 $ chaque mois) augmenter de 500 $, 1000 $ ou 1500 $.

Cela dépendra de sa capacité à «réintégrer la vie post-militaire. Le montant mensuel payable est fondé sur l’ampleur de la déficience permanente et grave du vétéran. Il tient compte de facteurs tels que la mobilité du vétéran, ses besoins en matière de surveillance et l’aide dont il a besoin pour faire ses activités de la vie quotidienne, comme se laver et s’habiller.»

Au cours des dernières années, la facture des indemnités forfaitaires était de plus en plus salée pour Ottawa, elle a d’ailleurs bondi de 700 millions $ l’an dernier à plus de 1,6 milliard $ cette année, une hausse de 132 %. Les demandes avaient aussi augmenté — environ de 10 % par an depuis trois ans —, passant de 57 315 vétérans en 2015-2016 à presque 70 000 en 2017-2018. 

On s’attendait à ce que ce nombre atteigne 76 600 pour l’année en cours, une hausse qui tournait aussi autour de 10 %.

Avec le retour de la pension à vie, les projections budgétaires tournent autour de «3,6 milliards pour les 10 prochaines années, indique Mme Bureau. Les dépenses du programme vont diminuer.» À court terme. Les pensions à vie, au fur et à mesure qu’elles seront octroyées, s’additionneront au fil des années.

L’idée, au fond, est «d’assurer une stabilité».

J’ai finalement eu un début de réponse à savoir pourquoi le fait de planifier un meurtre entrait dans le calcul, Mme Bureau a travaillé fort pour trouver les raisons, jusqu’à vendredi en fin de journée. Tout ce qu’elle a su, c’est que la décision d’«inclure ce facteur-là» a été prise en 2006 par un «groupe de professionnels de la santé».

Mais encore.

Avec le retour de la pension à vie, ça pourrait être une bonne occasion pour revoir les facteurs d’indemnisation, entre autres pour ceux qui ont des chances d’être passagers. Et c’est ce qu’on souhaite, surtout pour le plan homicidaire et les idées noires, que l’idée passe…

Chronique

«On se sent tellement impuissants…»

CHRONIQUE / Quand la mère d’Héloïse* a appelé à l’unité de psychiatrie pour prendre des nouvelles de sa fille, on lui a dit qu’elle allait bien.

Qu’elle souriait. 

«Le soir, elle a essayé de se pendre sous la douche.»

Héloïse, 15 ans, venait d’apprendre qu’elle allait doubler son année. «Nous venions son père et moi de faire des arrangements la veille avec l’école pour qu’elle fasse des cours pendant l’été, afin qu’elle puisse se rattraper et passer son année. Je la connais bien Héloïse, c’est une fille qui est hyper performante, je savais que si elle doublait, ça allait être pour elle un énorme sentiment d’échec.»

Elle essayait de lui donner un peu d’espoir.

«Mais eux, à l’hôpital, ils ont décidé que c’était mieux pour elle qu’elle double, ils ont dit que c’était mieux pour sa santé mentale. Ils ont eux-mêmes appelé l’école pour leur dire qu’Héloïse allait doubler, qu’elle ne suivrait pas de cours à l’été. Pourtant, nous nous étions déjà entendus avec l’école. Je savais que ça allait être un choc. C’était déjà assez dur avec la maladie mentale…»

Elle n’avait plus rien à quoi s’accrocher.

À part le pommeau de douche.

Ça faisait plusieurs mois qu’Héloïse était internée dans une unité psychiatrique, entre autres pour des troubles alimentaires. Sa mère la voyait dépérir. «On ne sait pas quoi faire, on est dans la douleur aussi. On se sait pas comment l’aider, comment lui enlever ce mal de vivre et le porter à sa place.»

Je vous ai parlé d’Héloïse l’autre lundi, elle me racontait comment elle avait vécu les deux années où elle a été internée, la dernière à temps plein. Elle m’a raconté comment on l’attachait au sol pour venir à bout des crises, «trois à quatre fois par semaine, pendant six à huit mois».

Elle en fait encore des cauchemars.

À sa mère, on disait que c’était la chose à faire. «Comme parent, tu te sens souvent scruté, jugé, impuissant... Tellement jugé. Ce que je dis aux parents, c’est : “Posez des questions et faites-vous confiance.”»

Des questions, elle en a posé. «Il faut être vigilant. Je prenais des notes tout le temps. Je voulais comprendre. Et il a fallu que je me batte. J’ai dû me battre pendant six mois pour qu’elle ait un psychologue, j’ai dû insister aussi pour qu’elle ait une contre-expertise de Sainte-Justine. Je me disais qu’il fallait essayer autre chose, que ce qu’ils faisaient, ça ne fonctionnait pas.»

L’équipe de Sainte-Justine qui a fait la contre-expertise a conclu à une «surhospitalisation». «On a dit qu’elle avait passé trop de temps là-bas, que ça avait empiré la situation.»

En gros, il fallait la sortir de là.

Mais pour aller où? «Le problème, c’est qu’il n’y a pas de centre de réadaptation pour les jeunes qui ont des problèmes de santé mentale, c’est l’hôpital ou rien. J’avais fait des recherches, j’avais trouvé une belle clinique en France, mais ça coûtait 3000 euros [4550 $] par mois. On n’avait pas ces moyens-là.»

La mère d’Héloïse a fait ce qu’elle n’avait jamais pensé faire, au grand jamais, elle a fait un signalement à la DPJ. «À part l’hôpital, il n’y avait que le centre jeunesse… Imaginez, imaginez, appeler pour mettre votre fille-là, j’en pleurais. Ça me faisait tellement peur de la mettre là.»

Ça a été une bénédiction. 

«J’ai eu un service très attentionné à la DPJ, ça m’a permis de démystifier ce que je pensais, ce que j’avais comme idées préconçues. On a eu des gens qui ont leur travail à cœur, des éducateurs spécialisés, des travailleurs sociaux qui étaient bien formés pour ce genre de situations, qui ont réussi à remettre Héloïse dans la vie réelle.»

Elle a commencé à aller mieux. 

«Les crises ont arrêté du jour au lendemain, m’avait-elle raconté. […] Je me sentais plus écoutée, ce n’était plus des infirmiers qui s’occupaient de moi, mais des éducateurs spécialisés. C’était un milieu qui était plus structuré, il y avait des activités et l’importance de l’école était vraiment priorisée.»

Héloïse a 20 ans aujourd’hui, elle va beaucoup mieux, même s’il lui arrive encore de vaciller. Elle garde des séquelles de l’hospitalisation.

Sa mère aussi. «Je me suis tellement sentie coupable d’avoir laissé ma fille là aussi longtemps. On se sent tellement seuls comme parents là-dedans. Heureusement qu’il y a des organismes qui nous ont aidés comme La Boussole et L’Éclaircie. Toi, tu dois continuer ta vie, tu dois aller travailler le matin même si ta fille a voulu se pendre la veille.»

Elle et son mari, le père d’Héloïse, ont tenu bon.

Entre autres grâce à des personnes avec qui elle s’est sentie écoutée. «Il faut rester vigilants, mais il faut aussi être capable de faire confiance. À l’hôpital, nous avons rencontré des gens de bonne volonté, certaines personnes ont été extraordinaires, d’autres beaucoup moins... Mais malgré la bonne volonté de ceux qui ont pu alléger la souffrance, c’est le système, le fonctionnement global, qui a mené à l’échec.»

Chronique

Rouler sur l’art

CHRONIQUE / –Est-ce que ça t’a étonnée que ça fonctionne partout?

— Non.

Devant moi, dans un joli café, Nadia Bertrand me raconte les quatre dernières années passées à voyager avec son amoureux, Sébastien Dubois, avec, comme monnaie d’échange, des pinceaux.

Ils ont roulé sur l’art.

Littéralement.

Ils sont partis du petit village de Saint-Siméon en octobre 2014, en vélo tandem. Nadia avait 40 ans. «On pensait partir un an au début, on ne savait pas trop. On ne voulait pas trop s’éloigner pour commencer, pour voir comment ça irait. Notre première destination, c’était les Keys en Floride, ça nous a pris trois mois y arriver.»

En pédalant à l’unisson.

Partout où ils sont passés, ils proposaient de peindre un tableau contre toutes sortes de choses, un toit, un repas. «Sébastien était plus incrédule au début. Il était surpris chaque fois que ça marchait. Il l’est encore.»

Nadia, elle, avait déjà testé la formule, ça faisait déjà cinq ans qu’elle troquait à temps plein, dont la dernière année à Québec, où elle arrivait à se «dessiner» du lait et des œufs au dépanneur, un copieux repas au restaurant, des croissants chez le boulanger, même un café chez Tim Hortons. 

Avec son kit de peinture comme porte-monnaie.

Elle avait eu droit à toutes sortes de réactions, du «ça ne se fait pas, voyons» à «c’est formidable».

C’est comme ça qu’elle est partie avec Sébastien par un beau, et froid, jour d’octobre, en se disant que tout était possible. Quand ils sont arrivés à Perry en Floride, ils ont croisé le maire et, parle, parle, jase, jase, ils se sont retrouvés à faire une fresque sur un des murs du poste de police.

Sébastien y a donné un concert d’orgue.

Ils sont restés là six mois, ont dû partir pour des questions de paperasse et de durée de séjour. Ils ont rappelé le monsieur qu’ils avaient croisé en Georgie, et qui leur avait laissé son numéro de téléphone, au cas où ils voudraient vendre leur tandem. «Son fils était autiste. Le tandem, c’était la seule façon de le rendre calme.»

Avec l’argent, ils ont filé en Nouvelle-Zélande.

«Quand on est arrivés là-bas, on s’est cherché un autre tandem, on a peint une voiture contre une location de deux mois.» Et puis, parle, parle, jase, jase, ils se sont retrouvés dans un village à 1000 kilomètres d’Auckland. «C’était la sœur d’une fille qu’on avait rencontrée. Elle cherchait des gens pour peindre sa maison. On est restés là pendant un mois, logés, nourris.»

Le soir, ils allaient pêcher leur souper à la mer, au filet.

De pinceaux en peintures, Nadia et Sébastien se sont entre autres retrouvés à Paris, ont habité un mois chez un couple de communistes dans Saint-Denis, lui était comptable pour le parti. «On regardait où on voulait aller après, on a vu un village qui s’appelait Dieulefit, on était intrigués par le nom… On est resté là un bon bout.»

Assez pour ne plus avoir le goût de repartir.

Mais l’hiver approchait, Nadia et Sébastien ont dû mettre le cap vers le sud, ils ont fait le tour de l’Espagne et du Portugal, où ils ont failli être brûlés vifs dans les feux de forêt. Ils ont habité chez un vieux couple, Sébastien aidait l’homme à réparer des vélos, Nadia donnait un coup de main pour le ménage.

Je ne peux pas tout vous raconter tant ils ont bourlingué, jusqu’en Asie, sur presque tous les continents.

«C’est vraiment incroyable les rencontres qu’on a faites.» Comme cet Américain qu’ils ont croisé à la frontière entre la France et l’Espagne. «C’était un ex-banquier. Il avait commencé très jeune dans la finance, il avait gravi les échelons rapidement et il est devenu très riche. Puis, il a tout laissé là.»

Il s’est arrêté, «il a réalisé qu’il n’allait nulle part».

Et il est parti.

Comme Jacqueline. «Elle avait un grand jardin, c’était une ancienne enseignante. Elle avait 80 ans, se promenait avec son petit vélo, les pneus pas gonflés.»

Puis, au printemps dernier, ils ont atteint la Sicile. «On s’est retrouvés sur une réserve naturelle, à Gela. C’est préservé depuis 20 ans, il y a un lac. C’est petit, à peine huit kilomètres carrés, entourés par des cultures de serres. Eux, ils résistent. C’est à cet endroit-là que les migrations se posent. On a vu des hirondelles, et plein d’autres oiseaux. On a fait deux murales au centre d’interprétation, une sur l’importance de la communauté, la deuxième sur la préservation de l’eau.»

L’eau du robinet n’est pas potable. «Il fallait aller à une fontaine à 30 kilomètres pour aller chercher l’eau.»

Nadia a eu un choc. «Tout ce qui est au sud de Rome, c’est pollué. Les gens s’en foutent complètement. Il y a juste les endroits où vont les touristes qui sont nettoyés. Ailleurs, c’est plein d’ordures partout. En quatre ans, j’ai vu qu’il y a vraiment du bon monde partout. Et que le troc fonctionne partout. Mais la planète ne va pas bien.»

Elle a vu le meilleur de l’humain.

Et le moins beau.

Pas longtemps après la Sicile, ils ont eu le goût de rentrer. «Par les réseaux sociaux, on a vendu de petits tableaux à 20 $, on s’est ramassé 800 $, ça a payé les billets d’avion.» Ils ont atterri à Halifax le 15 mai. «On ne voulait pas arriver directement. On a fait le chemin en vélo de Halifax à Québec, à notre rythme. On a fait un retour progressif…»

Ils se sont posés, comme les hirondelles à Gela.

D’ici à ce qu’ils repartent.

Chronique

Payé pour avoir un plan de meurtre

CHRONIQUE / C’est un raccourci, mais c’est ça quand même, le ministère des Anciens Combattants accorde une indemnité aux vétérans qui ont un plan pour tuer quelqu’un.

Au même titre que des hallucinations.

D’abord, vous devez savoir que les vétérans sont évalués par des psychologues pour savoir à quel point leur carrière a eu des conséquences sur leur santé mentale, à partir du formulaire PEN 6248 de son petit nom. L’idée est d’établir le montant d’argent auquel ils ont droit.

En fait, un ensemble de séquelles sont évaluées, autant physiques que psychologiques, et l’indemnité d’invalidité qui sera versée sera l’addition de tous les montants auquel chacune donne droit. Le montant maximal du dédommagement est de 374 169 $ en 2018, une augmentation de 70 000 $ en quatre ans.

Remis en un seul versement.

Question d’éviter un biais dans l’évaluation de la santé mentale, le PEN6248 est rempli par un autre psychologue que celui qui suit habituellement le vétéran. Par contre, en fonctionnant ainsi, il est plus difficile pour celui qui évalue de déceler ceux qui pourraient être tentés d’amplifier leurs symptômes.

Le formulaire est d’ailleurs disponible dans Internet, ce qui pose problème selon une personne au fait du dossier. «Ils peuvent s’y préparer. Certains en parlent entre eux, ils savent ce qui est payant.»

Souhaitons que ce soit l’exception.

Un barème a été établi à partir du formulaire pour calculer l’indemnité à laquelle chacun a droit. Par exemple, quatre nuits d’insomnie par semaine, ça vaut tant, pareil pour les problèmes de mémoire, de concentration, pour les hallucinations et ainsi de suite. Chacune condition, selon la gravité, équivaut à un certain point de pourcentage. 

Le pourcentage sera par la suite appliqué selon une méthode de calcul au montant maximum permis, ce qui donnera la somme versée au vétéran. Les psychologues ne sont pas au courant des montants exacts associés à chacune des conditions, l’analyse étant effectuée à Charlottetown, où tous les PEN 6248 sont traités. 

Du lot, une des conditions comprises dans le calcul fait sourciller : avoir un plan homicidaire.

Un plan pour tuer quelqu’un.

Ainsi, si un vétéran fomente un meurtre, ses intentions sont associées à un montant d’argent. «Et ce n’est pas un petit montant.» On s’entend, si une personne veut en éliminer une autre, mieux vaut le savoir. Surtout que, si le plan est suffisamment précis, le psychologue a le droit — même le devoir — d’en informer la police.

Mais de là à verser une indemnité?

Je pose la question.

Émis en mars 2015, le formulaire vient d’ailleurs de subir une refonte en profondeur, plutôt une fonte, il est passé de 16 à 8 pages en décembre. Si la «case» plan homicidaire a été reconduite dans la nouvelle version, il semble que les conséquences du syndrome de stress post-traumatique aient été réduites comme peau de chagrin. «La section sur le post-traumatique a été réduite à une question, sur la présence ou non de souvenirs traumatiques envahissants.»

Cela même si le SSPT est un mal répandu chez les vétérans.

Au ministère des Anciens Combattants, on a répondu à mes questions par courriel. «Le questionnaire a été modifié et simplifié. La longueur du questionnaire a été réduite afin d’alléger le fardeau administratif des médecins et améliorer les délais. Ceci devrait permettre des décisions plus rapides pour les vétérans.»

Soit.

J’aurais voulu savoir en vertu de quoi on attribuait un montant pour ceux qui ont des plans homicidaires, je ne l’ai pas su.

Selon les chiffres du ministère, le nombre d’indemnités versées ne cesse d’augmenter, environ 10 % par an depuis trois ans, passant de 57 315 vétérans en 2015-2016 à 69 694 en 2017-2018. On s’attend à ce que ce nombre atteigne 76 600 pour l’année en cours, une hausse qui tourne aussi autour de 10 %.

Et la facture pour Ottawa a explosé, passant de 700 millions l’an dernier à plus de 1,6 milliard cette année, une hausse de 132 %. 

C’est beaucoup d’argent.

Au-delà des critères d’évaluation, d’aucuns déplorent que le fédéral ait choisi, en 2006, de délaisser la rente d’invalidité pour un montant forfaitaire, et plus encore lorsqu’il est question de santé mentale. Mon collègue Baptiste Ricard-Châtelain s’est entretenu en 2010 avec le colonel Patrick B. Stogran, ombudsman, qui mettait de sérieux bémols sur cette façon de procéder. 

Ainsi, «l’idée de donner à un soldat blessé un gros paquet d’argent, surtout s’il a une blessure psychologique et que, probablement, il boit trop et abuse des drogues à cause de ce problème, ce n’est pas brillant» avait-il déploré alors. 

Ça peut nuire plutôt qu’aider.

Et le risque de dilapider le chèque, qui peut frôler les

380 000 $, est réel. «Je ne suis pas un partisan du montant forfaitaire parce que quelqu’un avec une blessure psychologique pourrait [le] dépenser de façon irréfléchie, gaspiller l’argent, et puis ne plus avoir un sou pour assurer sa sécurité financière».

Qu’est-ce qu’on fera pour eux?