Chroniques

Des employés jetables

CHRONIQUE / Un homme, appelons-le Michaël, est parti d’Afrique de l’Ouest avec son bac pour aller se spécialiser en mécanique à Paris.

Ça tombe bien, Michaël peut combler un emploi dans un secteur où il y a pénurie, ce n’est pas ça qui manque au Québec, les employeurs s’arrachent les cheveux pour trouver des employés qualifiés. Plusieurs vont en France pour en dénicher, c’est là que Michaël a été recruté, dans un salon de l’emploi.

Avant de pouvoir occuper le poste promis, il a dû payer à cette même compagnie des dizaines de milliers de dollars pour suivre un programme de formation, une pour avoir sa certification, une autre pour occuper l’emploi qu’il voulait. Il a fait tout ce qu’il fallait, a obtenu ses papiers. 

Tout allait très bien, il a commencé à travailler en 2016.

Après l’expiration de son «permis de travail post-études de trois ans», il a obtenu au printemps, jusqu’en 2020, un permis de travail fermé. 

Le mot fermé est important.

Selon la description qu’en donne Immigration Canada, le permis de travail fermé est «lié à un employeur donné». C’est un permis pour travailler pour une seule compagnie, point à la ligne. C’est un processus long et fastidieux, qui demande une volumineuse paperasse, qui coûte de l’argent.

À la compagnie surtout, qui doit présenter pour le candidat une étude d’impact sur le marché du travail.

Ce permis fonctionne bien, tant que ça va bien.

Sauf que.

À la suite de changements au sein de la compagnie, Michaël a perdu son emploi. Une histoire compliquée, évidemment, qui fait qu’il se retrouve maintenant avec un permis de travail qui ne lui sert à rien. Et il n’a pas droit au chômage. «Même s’il y avait d’autres compagnies qui voudraient m’engager, elles ne peuvent pas.»

Même si c’est pour faire le même travail. 

Pour ça, il faut un permis ouvert.

Faute de quoi, la compagnie doit reprendre le processus de zéro pour un permis «lié à un employeur donné», faire l’étude de marché, payer. Michaël doit attendre, obtenir un permis peut prendre plusieurs mois. 

Sans revenus.

En parallèle, Michaël fait des démarches pour obtenir sa résidence permanente, un autre parcours semé d’embûches et d’une pléthore de formulaires. «On me dit que ça peut prendre environ 18 mois.» Il ne sait même pas s’il peut quitter le pays pour chercher un emploi ailleurs.

Il se sent pris. 

Quand je l’ai rencontré avec sa femme, il m’a d’ailleurs demandé de rester très vague sur son histoire, pour ne pas avoir plus de problèmes encore.

Il a contacté un avocat en droit du travail, avec qui j’ai échangé. Michaël ne serait pas un cas unique. «Plusieurs candidats à l’immigration deviennent des proies faciles pour des employeurs sans scrupule qui exigent des frais de formation exorbitants après avoir recruté des employés sur des permis de travail “fermés” et à des salaires de famine, puis les menacent de congédiement ou les congédient carrément sous de faux prétextes sachant qu’ils n’ont pas droit à l’assurance emploi parce qu’ils étaient à l’emploi exclusif de l’entreprise.» 

Il parle de «nouveaux esclaves».

La semaine dernière dans Le Devoir, on faisait aussi état de cas de travailleurs temporaires qui se retrouvent le bec à l’eau en raison de l’exclusivité des employeurs, qui peuvent profiter de cette dépendance. À un point tel que des organismes représentant ces employés ont interpellé les gouvernements.

Dans un contexte de pénurie aussi criante au Québec, surtout dans la région, il est inconcevable que des gens qui viennent ici pour prêter main-forte aux entreprises soient à la merci d’un patron, qu’il n’y ait pas de possibilité de faciliter le transfert d’un tel permis vers un autre employeur.

Si le premier ministre François Legault veut mieux intégrer la main-d’œuvre immigrante, l’occasion est belle.

Encore lui faudra-t-il convaincre Ottawa.

Chronique

La boîte à parler de Jacques

CHRONIQUE / Jacques Poulin, pas celui qui a écrit «Volkswagen blues», était au volant de son autobus scolaire, il a jasé avec la mère d’un enfant autiste, elle lui disait qu’elle ne pouvait pas faire garder son fils.

Parce qu’il ne parle pas.

«Elle m’a expliqué que ce n’était pas possible parce que la communication était à peu près impossible, et qu’une gardienne ne peut pas comprendre ce qu’il veut.»

Jacques a eu une idée. 

Il s’est mis à penser à un outil de communication qui pourrait permettre de s’exprimer aux personnes qui n’arrivent pas à parler. «Ça peut toucher beaucoup de personnes. Les autistes, les gens qui ont un AVC, l’Alzheimer dans les premiers stades, les aphasiques, les analphabètes et aussi les immigrants qui arrivent.»

Il a bricolé une planche avec six zones illustrées : «J’aime», «Je n’aime pas», «J’ai besoin de», «Je veux faire», «J’ai peur de» et «Je suis allergique à». Il a trouvé des cartes avec des pictogrammes dessus. L’idée est toute simple, la personne place le pictogramme qu’elle veut sur une des six zones.

Un dessin de crayon dans la zone «J’ai besoin de».

Il n’a pas encore déterminé les pictogrammes qui seraient inclus. «Pour les enfants, il y a en aurait plus et pour les adultes, ils seraient plus gros.»

Adaptés aux besoins de chacun.

Pour l’instant, l’idée de Jacques est toujours au stade de l’idée. Il a trouvé un nom, Génial.com, il lui reste à développer le visuel de sa planche et de ses pictogrammes. Son fils, qui a un beau coup de crayon, pourrait être mis à contribution. «Le principe est vraiment simple, tout le monde peut comprendre.»

C’est le but.

Au cours des derniers mois, il a envoyé un document de présentation de son idée à une soixantaine de personnalités publiques et d’organismes. Ses demandes de financement sont restées lettres mortes, deux fondations l’ont félicité de chercher à améliorer le sort des personnes autistes.

Il en est là.

Jacques n’en est pas à sa première idée du genre. «Cet outil-là avec les pictogrammes, c’est un peu une suite de ce que j’ai fait avant. En 1975, j’ai conçu un petit livre qui peut avoir l’air banal, mais il contient 600 pictogrammes qui permettent de voyager en franchissant la barrière des langues.»

Il l’a fait breveter. «Le député du Bloc québécois Louis Plamondon ne voyage jamais sans l’avoir avec lui.»

Et puis, quand il était inhalothérapeute à Trois-Rivières, il a conçu un autre outil de communication, pour les patients intubés. «J’ai fait une fiche pour les soins intensifs, pour que les patients puissent nous dire ce qu’ils voulaient, s’ils avaient chaud ou froid… Ça s’appelait “Parle-moi”, on le laissait sur la table de chevet et les gens pouvaient s’en servir au besoin.»

Ça pourrait encore être utile.

Jacques Poulin a aussi eu l’idée d’épinglettes pour trouver l’âme sœur, «une pour les hétérosexuels et une pour les homosexuels» et une identification pour les chiens et les chats à poser sur le collier.

Ces idées-là n’ont pas eu le succès escompté.

Mais sa boîte à parler, avec une planche et les pictogrammes, il y croit. Jacques a fait quelques recherches, il a constaté que l’utilisation des pictogrammes est monnaie courante pour les autistes, mais il n’a trouvé aucun produit où on pourrait associer un besoin à un objet. «C’est un outil qui pourrait vraiment faciliter les échanges, tout le monde est gagnant.»

À la retraite, il travaille sur cette idée à temps perdu, mais il aimerait bien pouvoir la réaliser. «Le but, c’est de faciliter la conversation, la communication entre les personnes. Et il y a des familles où il y a plus qu’un enfant autiste, j’en ai connu quand je faisais du transport scolaire. Ce n’est pas évident pour elles.»

Et c’est ce que je trouve le plus beau dans l’histoire, qu’un retraité qui aurait fort bien pu se contenter de transporter les élèves du point A au point B ait pris la peine d’écouter cette mère, qu’il ait refermé la porte de l’autobus en réfléchissant à ce qu’il pouvait faire pour lui rendre la vie plus douce.

Et qu’il l’ait fait.

Chronique

«Il y a de l’espoir»

CHRONIQUE / Dans son cabinet, le docteur Gilles Julien revoit certains patients qu’il a suivis quand ils étaient enfants. «Ils reviennent avec leurs enfants, ils ont besoin de cette continuité, d’une forme d’accompagnement».

Du lien d’attachement.

De la communauté.

Depuis qu’il prend soin des «petits poqués», l’expression est de moi, le père de la pédiatrie sociale en a vu de toutes les couleurs. Nous avions un rendez-vous téléphonique la semaine dernière, il s’est excusé de quelques minutes de retard. «Le jeune en était à sa deuxième tentative de suicide.»

Il a pris le temps de l’écouter.

Une histoire de DPJ, un conflit de personnalités entre une intervenante et la mère. Le DJulien a réussi à convaincre la mère de le laisser parler à la travailleuse sociale (TS) pour qu’il lui soumette l’idée de laisser le dossier à quelqu’un d’autre. «Dans ce cas-ci, la TS augmente le conflit.»

Il ne sait pas ce que ça va donner.

Il sait que cette mère doit être approchée doucement, qu’elle ne fait pas confiance facilement. 

Lundi dernier, La Presse a publié les résultats d’un sondage mené auprès d’un millier de jeunes placés par la DPJ, en famille d’accueil ou dans un centre de réadaptation. La majorité s’est dit satisfaite de leur famille d’accueil, à peine la moitié pour ce qui est des centres de réadaptation. Mais ce qui ressort surtout, c’est que plusieurs de ces jeunes accusent un retard scolaire, seulement 17 % ont atteint le niveau correspondant à leur âge, contre 75 % chez les jeunes en général.

Le résultat n’étonne pas le DJulien. «Il y a un manque de suivi, un manque de stabilité. Dans les ressources, l’accent est mis davantage sur le comportement que sur l’académique. C’est le retard qui est le plus dur à récupérer. Dans les centres, il n’y a pas beaucoup d’attachement, ce n’est pas encouragé. Les jeunes ne sont pas valorisés.»

Au fil des années, s’il y a une chose que le DJulien a comprise, c’est l’importance de ce lien de confiance. «S’il n’y a pas de lien de confiance, on arrive vite à la confrontation et au dérapage. [...] Et quand il y a confrontation, ça nuit, ça provoque le décrochage, les suicides. C’est simple et basic.»

Il le voit bien, les dossiers de DPJ qui dérapent sont souvent ceux où les parents osent remettre en question les interventions. «Dès qu’un parent élève la voix, c’est une mauvaise note, et ça s’accumule...» Les parents confrontants ont automatiquement le mauvais rôle, celui du méchant, celui qui ne comprend pas ce qui est bon pour son enfant.

C’est un cercle vicieux.

Pour en sortir, Gilles Julien insiste sur la nécessité d’une approche qui ne juge pas, un «intermédiaire entre les systèmes», entre l’école et la DPJ entre autres. C’est l’approche que prônent les 33 centres de pédiatrie sociale à la grandeur du Québec, qui doivent souvent réparer les pots cassés.

Les pots, ce sont des enfants.

Il faudrait plutôt réparer le système de protection de l’enfance. «Sans dénigrer ce qui existe, il y a des choses qui doivent être changées. Il faut rendre les services intégrés plus accessibles, une approche qui n’est pas orientée vers le jugement et la dénonciation. La base de la DPJ, c’est la délation.»

Le Dr Julien et son équipe travaillent d’ailleurs sur des projets pour mobiliser les communautés, non pas à dénoncer, mais à se solidariser. Depuis l’an dernier, lui et Hélène (Sioui) Trudel, la mère de la pédiatrie sociale, mènent un projet-pilote, Familles Enfants Réseaux (FER), pour créer un «cercle protecteur» autour des jeunes.

Ils travaillent aussi sur des réseaux de voisins pour, entre autres, offrir du répit à des familles.

Mais rien de tout ça n’est possible sans un lien d’humain à humain. «Mon point, pour être impliqué dans cette problématique depuis longtemps, c’est qu’il y a un dénominateur commun : l’attachement. Quand un intervenant s’attache à un jeune, ça donne des résultats. Si j’avais un choix à faire, ce serait d’augmenter cet accompagnement, pour que chaque jeune ait un mentor. Ça marche dans tous les cas.»

Il faut, aussi, avoir un véritable mécanisme de contrôle de la DPJ. «On a suggéré un Défenseur des droits de l’enfant, le Québec est la seule province à ne pas en avoir. Il faut un vrai défenseur avec une autorité et des pouvoirs qui serait nommé par l’Assemblée nationale, comme ils font en Ontario. Il faut qu’il ait le pouvoir de vraiment aller au fond des choses.»

De regarder sous le vernis.

Parce que oui, parfois, des enfants écopent à cause d’un entêtement et d’un bras de fer entre la DPJ et les parents. «C’est sûr qu’il y a un déni dans la population. Les gens ne peuvent pas croire que des cas peuvent déraper comme ça.»

Gilles Julien a rencontré la semaine dernière le nouveau ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, il devait aussi rencontrer Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé, responsable de la DPJ. «On a des gens qui ont un regard frais. Le nouveau gouvernement a l’air de vouloir changer les choses, de faire autrement. Il y a de l’espoir.»

C’est ce que je retiens.

Le 15 décembre aux quatre coins du Québec aura lieu la Guignolée des centres de pédiatrie sociale, la plus connue étant celle du Dr Julien à Montréal. Plus près de nous, il y a la Guignolée du Dre Duquette à Québec et la Guignolée du CPS de Lévis. Pour plus d’informations, www.pediatriesocialelevis.com et pediatriesocialequebec.org.

À Gatineau, la Guignolée du Dre Bureau aura lieu le samedi 15 et le dimanche 16 décembre, de 9h à 17h, dans 35 sites sur le territoire de la ville. Pour plus d’informations, www.pediatriesocialegatineau.com.

Chroniques

Gisèle ne demande pas la lune

CHRONIQUE / Depuis le début du mois, cinq soirs par semaine, Gisèle Guay n’a plus aucun service à domicile. Elle doit dormir dans son fauteuil roulant.

Le ventre vide.

Sans bain.

«Dès que la personne qui me donnait les soins m’a avisée qu’elle partait, j’ai tout de suite informé le CLSC.» Elle a aussitôt cherché à remplacer cette personne en mettant des annonces autour de chez elle, à la boulangerie, à l’épicerie, à Emploi Québec aussi. Gisèle a l’habitude, elle a besoin de soins depuis 1998.

Atteinte de fibromyalgie, minée par des douleurs articulaires permanentes, elle ne peut se déplacer seule, ni même se soulever.

Elle a 70 ans.

Gisèle, comme la plupart des personnes qui sont à domicile, reçoit de l’argent pour un nombre d’heures de service et elle trouve — et paye — elle-même les gens qui lui prodiguent des soins. Au fil des années, elle a embauché des gens directement, elle a aussi parfois eu recours à des agences.

Quand il y a des cases horaires à découvert, le CLSC envoie quelqu’un.

Cette fois, Gisèle a eu beau chercher, faire les mêmes démarches qu’à l’habitude, son offre d’emploi est restée sans réponse. Avec un salaire qui tourne autour de 11 $ après les déductions, dans un contexte de pénurie de personnel, personne n’a levé la main pour venir la faire souper, lui donner son bain, ses médicaments et la coucher.

Elle s’est donc tournée vers le CLSC. «Ma travailleuse sociale, elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Elle m’est revenue en novembre, elle a dit qu’il n’y avait personne qui pouvait venir le soir, sauf le mardi et le jeudi que j’avais déjà et qu’ils m’ont laissés. Je savais donc que je n’aurais aucun autre service.»

Et, même le mardi et le jeudi, elle n’a pas de bain. Trop long. En une heure et quart, l’auxiliaire n’a le temps que de la faire souper, lui enlever ses bas de soutien, lui donner ses médicaments, lui débarbouiller le visage et lui brosser les dents.

Et de la coucher.

En raison de ses douleurs, les manipulations doivent être moins rapides. «Mais la douleur, ce n’est pas comptabilisé dans le calcul du temps. S’il y a une malformation, une dysfonction, c’est calculé. Mais le temps que ça prend de plus parce qu’il faut faire attention, parce que ça me fait mal, non.»

Ça n’entre pas dans la grille.

Il ne reste à Gisèle qu’une employée, qui vient les matins de fin de semaine dans son logement Sainte-Foy pour l’aider et faire des tâches domestiques. Le CLSC envoie quelqu’un les matins de semaine, une heure et quart. La personne doit l’habiller, lui faire à déjeuner, préparer son dîner. Elle place son manteau de fourrure sous elle dans son fauteuil électrique, ses bottes aux pieds. «Si je veux sortir, je suis prête. J’aime beaucoup aller me promener autour, sortir de la maison, ça me fait du bien.»

Je suis passée la voir mercredi avant-midi, la dame du matin venait de partir. «Ce soir, je vais dormir comme ça.» Comme samedi et dimanche soir, elle fait basculer son fauteuil vers l’arrière, son corps restant plié en position assise. Sans souper, sans aucun soin d’hygiène, avec ses bas de soutien aux pieds, les mêmes vêtements.

Elle arrive de peine et de misère à prendre une partie de ses médicaments.

«Depuis 2017, ça a commencé à diminuer, c’est de plus en plus difficile de recruter du personnel. Il y a des personnes qui venaient, qui finissaient leurs études et qui se trouvaient du travail. Il y a une qui a quitté au mois d’avril, une autre en juillet.» Et l’autre, en novembre.

Cet été, elle a dû se tourner vers les services du CLSC pour certains soirs de fins de semaine. Elle a parfois soupé à 16h, mise au lit à 17h30. «C’est arrivé plus d’une fois. Ils m’ont expliqué que, dans les résidences, comme il y a une heure qui est fixe pour le souper, ils ne peuvent pas y aller avant. Ils venaient donc ici...»

C’était ça ou rien.

Selon les complexes calculs du CLSC, Gisèle a droit à 31 heures de services par semaine, pour s’occuper d’elle et de son logement. La dame qui vient la fin de semaine en fait un peu plus de huit, le CLSC en fait neuf, en cinq matins et deux soirs, une heure et quart chaque fois.

Vendredi dernier, Gisèle a tenté une ultime fois d’avoir des services du CLSC. «J’ai appelé ma travailleuse sociale. Je lui ai dit “ma travailleuse vient de finir ce soir, je n’ai personne demain... J’imagine que vous n’avez personne non plus.” C’était sur sa boîte vocale, elle ne m’a pas rappelée. Elle est débordée.»

Le lundi matin, l’auxiliaire du CLSC s’est pointée. Elle a mis du temps, mais elle a fini par réaliser que Gisèle avait passé la nuit dans son fauteuil.

— Vous avez dormi comme ça?
— Oui.
— Vous n’avez pas appelé?
— Oui.
— Il n’y a personne qui vient?
— Non, pas la fin de semaine. Il n’y a personne.
— Ça arrive des fois, des coupures...

L’auxiliaire a fait son heure et quart, elle est repartie. Gisèle est restée là, assise sur son manteau, avec ses bottes aux pieds.

Jusqu’au lendemain matin.

Chronique

Se parler, simplement

CHRONIQUE / Hervé Gauthier s’est approché de ce banc où un sac était posé, près de la porte de la Villette, il l’a ouvert pour en voir le contenu.

Des baguettes de pain.

Un homme, du Bangladesh, s’est assis près de lui, il lui a expliqué que des gens laissent des vivres comme ça, pour ceux qui ont faim, qui n’ont pas les moyens de s’acheter des baguettes de pain. Hervé avait déjà vu des aliments laissés sur un autre banc, à la porte de la Chapelle.

Hervé a pris le temps de discuter avec ce Bangladais, il a appris qu’il avait obtenu un MBA à Londres, que les portes de l’Angleterre lui étaient fermées désormais. Il a abouti en France, où il tente d’avoir ses papiers, il travaille dans un restaurant pour obtenir un contrat de travail.

Puis, les deux hommes se sont salués.

Hervé a continué à marcher, c’est la première fois qu’il prenait le temps de se promener ainsi dans la capitale française, lui qui s’y rend quelques fois par année, où il y a ses habitudes, dans les arrondissements qu’il a coutume de fréquenter. «Cette fois, j’avais plus de temps, j’ai décidé de marcher.»

Pendant 10 jours au printemps dernier, Hervé a battu la semelle, il s’est arrêté au gré des hasards et des rencontres, parfois sur une rue, sur un banc. Il avait avec lui de petits calepins de notes qu’il noircissait après chaque conversation. «C’est souvent mon accent qui était le point de départ des discussions.»

Il a noté, sur une carte, les endroits où il s’était arrêté.

Il s’est promené autour de la place de la Bataille de Stalingrad, là où des campements de migrants avaient poussé. Des tentes multicolores abritant des destins incertains. Il a cherché des associations de migrants pour en savoir plus. Parfois, il s’assoyait simplement sur un banc à attendre l’autre.

Et il venait.

Il l’a fait dans Belleville, ce quartier de tous les métissages, qui a inspiré La vie devant soi de Romain Gary, alias Émile Ajar.

Un de mes romans préférés.

Hervé a marché sous les ponts, d’où il pouvait observer la vie qu’on ne voit pas, la vie qu’on ne montre pas sur les cartes postales. «J’ai comme pris intérêt à aller sous les ponts. Le long du canal Saint-Denis, il y avait 900 tentes qui étaient installées. Les tentes, tu ne t’attends pas à ça à Paris. C’est comme un voyage dans un voyage.»

Il préfère les canaux aux boulevards.

Sur la petite rue Dejean, il s’est arrêté à «la seule boucherie française du quartier». Il s’est aussi trouvé dans une librairie juive, il y est allé trois fois. «Le propriétaire était enseignant, il était déjà allé à Montréal. Il se demandait pourquoi les juifs votaient Non aux référendums... On a jasé beaucoup ensemble, il m’a expliqué la différence entre la kippa noire et la blanche.»

Il s’est fait courir après par une prostituée.

Parfois, il se tenait simplement près des stations de métro, dans les 18e et 19e arrondissements, à observer les flâneurs. Il a rencontré «un Serbe qui avait perdu toutes ses économies en quelques minutes, à cause de la guerre». Les échanges pouvaient durer à peine quelques minutes, ou plus longtemps.

«J’ai vu un côté humain de Paris que je n’avais pas vu avant. C’est vraiment différent des visites touristiques. Quand on a le temps, ça vaut la peine de parler aux gens. De toutes ces rencontres éphémères, on reste avec la capacité des humains de se parler, d’entrer en relation malgré nos différences.»

On a tendance à l’oublier.

Quand il est revenu à Québec, il a replongé dans ses minuscules calepins de notes, a retranscrit à la dactylo ce qu’il avait écrit. Sans trop le savoir, sans l’avoir planifié, un livre a émergé. «Le livre s’est imposé à moi.» Il a rédigé d’un trait Au hasard des rencontres, dans l’ordre où elles ont eu lieu.

Pour illustrer son récit, les photos qu’il a prises des lieux, jamais des gens. On voit les campements de tentes, qui ont disparu depuis, les gens ayant été relogés graduellement. On voit le sac de baguettes sur le banc.

Pas le Bangladais qui s’est assis à côté de lui.

J’ai donné rendez-vous à Hervé sur un banc de la gare du Palais, à regarder le ballet des voyageurs qui vont et viennent. Il aurait pu rester là et aller à leur rencontre, écouter leur histoire. Il aurait pu faire à Québec ce qu’il a fait à Paris. «Il faut être attentif aux autres, pour prendre le pouls d’un lieu.»

D’en toucher le cœur.

Chronique

Il ne faut parfois qu’un ballon

CHRONIQUE / «Les gens n’y croyaient pas, ils pensaient que j’allais seulement leur apporter un ballon.»

Pas un terrain.

Patiemment, Patrick-Aimé Niyonsaba avait amassé de l’argent pour construire un terrain de basketball au village où il est né, Mwumba, au Burundi. Village qu’il a dû quitter à quatre ans à cause de la guerre, pour aller au Rwanda, qu’il a aussi dû quitter sept mois plus tard à cause de la guerre.

Sa famille et lui se sont enfuis en Tanzanie.

Cinq ans plus tard, la possibilité d’immigrer au Canada s’est présentée, ils n’ont pas hésité. Ses parents, ses cinq frères et sœurs et lui sont débarqués à Gatineau. «C’était le 12 décembre 1999, il y avait de la neige. C’était vraiment un saut vers l’inconnu.»

Patrick-Aimé avait 10 ans.

Il a commencé l’école, s’est fait rapidement des amis. Et il a découvert le basket. «Jusqu’à 10 ans, tout ce que je connaissais, c’était le soccer. Je n’avais jamais connu le basket. J’ai découvert ça, comme la neige. C’est un sport qui m’a aidé, qui m’a beaucoup encadré. Il y a d’autres jeunes qui faisaient des mauvais coups...»

Lui faisait des paniers.

«Le basket m’a éloigné des mauvais chemins.»

En 2011, il est retourné pour la première fois à Mwumba, 18 années s’étaient écoulées depuis qu’il était parti. «J’avais amené un ballon de basket dans mes bagages. Dans la capitale, il y avait des terrains, mais dans le village, il n’y avait rien.»

Après avoir étudié dans un collège en Ontario, il a pris le chemin de l’Université Laval pour étudier en éducation physique.

En 2013, il est retourné à Mwumba, toujours avec son ballon de basket. «Je me suis dit : “Un jour, je ferai un terrain ici”. Ç’a été très clair que je ferais ça, je me disais : “Ils doivent absolument découvrir ça”.» Il a eu l’idée de faire le terrain à côté de l’école, de le donner à l’école.

Il est revenu à Québec, l’idée a fait tranquillement son chemin. «J’en ai parlé à des étudiants, des gens qui pouvaient comprendre le projet, qui avaient l’amour du sport.» Il y a rallié quelques personnes à son idée, assez pour faire un petit comité, pour ramasser l’argent qu’il fallait.

L’expression «love money» prend ici tout son sens.

À force de 10 $, de 50 $, de spectacles multiculturels, Patrick-Aimé a atteint l’objectif qu’il s’était fixé : 15 000 $. Été 2017, il a acheté un billet pour le Burundi, est arrivé à Mwumba où il y a eu la première pelletée de terre. Pas une pelle comme celles qu’on voit quand des ministres inaugurent un chantier.

Des pioches, de vieilles pelles.

De l’huile à bras, une quarantaine d’habitants du village qui ont bûché dans la poussière rouge pendant neuf jours pour venir à bout de la dénivellation, à «transporter la terre dans des poches de riz». 

Les gens n’y croyaient pas. Son projet s’appelle «Un ballon pour Mwumba», ils pensaient qu’il amènerait juste un ballon. «C’était comme une légende. Les gens ne pouvaient pas s’imaginer qu’on construirait un terrain au complet... Quand les gens sont arrivés et qu’ils ont vu, ils n’y croyaient pas.»

Patrick est resté plus d’un mois, à dormir dans la maison où il est né. Quand il est reparti, le terrain était une mosaïque de pierres qui avaient été taillées et déposées une à une, aplanies. On avait rempli les fissures avec du gravier. Ça n’allait pas aussi vite qu’il l’avait prévu. Et ça coûtait plus cher aussi.

Il a pensé tout laisser là. «Mais je m’étais engagé, je devais aller jusqu’au bout.»

Il a remis ça, a continué à trouver du financement, encore 15 000 $. Il est retourné l’été suivant, ils ont fabriqué les paniers, bétonné le terrain à la truelle, à quatre pattes, les 1000 litres d’eau pour faire le ciment ont été transportés en moto avec les moyens du bord. «Tout a été fait à la main.»

Et un jour, il y a deux mois, Patrick a pu apporter son ballon.

Dribler sur le terrain.

Il avait demandé à quelques joueurs d’une équipe de la capitale de venir enseigner les rudiments du sport. Dans son plan initial, son deuxième voyage devait servir uniquement à ça, mais il a dû se contenter de quatre séances. «Je me suis organisé pour que ça continue, il y a quelqu’un qui y va une fois par deux semaines.»

Patrick est revenu au début octobre, déjà il pense à la suite. Il a recommencé à ramasser des sous pour y retourner, cette fois seulement pour jouer et pour enseigner. Il veut aussi envoyer les 200 paires de souliers qu’il a ramassées. Et une centaine de ballons. Le Rouge et Or de l’Université Laval a mis la main à la pâte.

Et, au Burundi, le président a entendu parler du terrain de Mwumba. «Ils vont construire des terrains dans trois villages autour.»

Patrick imagine une ligue.

Patrick est content de ce qu’il a accompli. «J’avais le goût de redonner un héritage là où je suis né. Je dois beaucoup au basket, ça m’a beaucoup aidé. On redonne ce qu’on a reçu, moi, c’est le basket.»

Il a aussi beaucoup reçu. «C’était spécial au début, il y avait beaucoup de poussière, je n’étais pas habitué à ça. Mais j’ai senti un lien d’appartenance, je me sentais à la maison. Là où je dormais, c’est là où je suis né. C’est une façon totalement différente de vivre, il y a moins de stress, pas de rendez-vous. [...] Quand je regardais autour de moi, je me disais : “Peut-être que je serais lui...” Comment serait ma vie si je n’étais pas parti? C’est certain que je me suis posé la question...»

Chronique

Loto-DPJ

CHRONIQUE / Pour l’année 2017-2018, pour tout le Québec, il y a eu presque 100 000 signalements faits à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), 96 014 pour être précis.

C’est 5 % de plus que l’année précédente.

Presque 40 000 signalements ont été retenus. Ça veut dire que dans 40 % des cas, la DPJ est intervenue d’une façon ou d’une autre pour corriger une situation. 

C’est 8 % de plus que l’année précédente.

Derrière chaque signalement, il y a des humains. Il y a un intervenant ou une intervenante de la DPJ qui doit se rendre sur les lieux, qui doit poser des questions, qui a la tâche essentielle, et délicate, de voir si le signalement est justifié, si des enfants sont en danger. Ou pas.

Près de moi, deux amies ont vu la DPJ débarquer dans leur famille. Dans un cas, une famille reconstituée, un nouveau bébé, une ado d’un premier lit qui fait un signalement pour dénoncer son père, une histoire cousue de fil blanc avec le poupon. Pour un enfant de moins de deux ans, on va automatiquement voir.

Une intervenante a été assignée au dossier. Elle est venue voir, elle a posé des questions. Elle a vu clair dans le jeu de l’ado.

Elle a proposé un suivi.

Dans l’autre cas, la famille a eu besoin de plus d’aide et d’un accompagnement. L’intervenante a travaillé avec doigté.

Il y a cinq ans, j’ai écrit une chronique, «À l’urgence des enfants poqués», j’y racontais une journée passée au centre d’appels de la DPJ, là où entrent les signalements. En 2017-2018, le téléphone a sonné presque 10 000 fois.

Presque 30 fois par jour.

J’expliquais comment les intervenantes devaient, à partir d’une série de questions, se faire une tête sur ce qui se passait. J’avais jasé avec une des intervenantes, elle mesurait l’importance de chacune de ses décisions. «Quand la DPJ débarque, c’est une fracture dans la famille, qu’on le veuille ou pas.»

Surtout quand la DPJ doit intervenir.

Les gens qui m’écrivent pour me parler de la DPJ le font pour en parler en mal, jamais en bien. Mais je suis convaincue que, dans l’écrasante majorité des situations, les décisions qui sont prises sont justes et elles sont prises pour les bonnes raisons. 

Pour protéger les enfants.

Mais, parfois, ce n’est pas le cas. Malgré toutes les grilles d’analyse, toutes les procédures, il arrive que la décision ne soit pas la bonne. 

Quand j’écris sur des cas qui posent problème, je reçois immanquablement des courriels de gens qui vivent à peu près la même chose. Et, même si je n’indique jamais le nom des intervenants en cause, je les retrouve dans certains courriels. Même le nom d’une juge, qui revient dans certains témoignages.

Des hasards troublants.

J’ai reçu lundi le courriel d’une mère de six enfants, cinq qui ont moins de 18 ans. Elle s’est tournée vers la DPJ pour avoir de l’aide. Ses deux plus grands, des ados, habitent avec elle et son mari grâce à une «intervenante exceptionnelle», ce sont ces mots. «Nous sommes près d’une fermeture de dossier.»

Les trois autres sont suivis par une autre intervenante, ils n’habitent plus à la maison. «Cette intervenante n’est venue qu’une fois à la maison. La semaine suivante, elle saisissait le tribunal pour m’enlever mes enfants provisoirement. [...] La juge m’a retiré la garde de mes trois plus jeunes.»

Mêmes parents, même maison.

L’intervenante est un élément clé du succès ou de l’échec des interventions. Un ex-directeur de la protection de la jeunesse, Jacques Dumais, a été à même de constater certaines lacunes. Je l’ai rencontré le mois dernier, il a montré du doigt des problèmes en première ligne, notamment sur le roulement de personnel. 

Je lui ai parlé du risque d’erreur. «Il y a deux phénomènes qui expliquent ça. D’un côté, il y a le fait que certains intervenants n’ont pas assez d’expérience de vie, ils n’ont pas les connaissances nécessaires pour évaluer les situations, ils pensent tout savoir. Et de l’autre côté, il y a une diminution de l’encadrement. [...] Il y aura toujours des gens qui n’agiront pas correctement, j’ai déjà suggéré à des gens de quitter...»

L’histoire ne dit pas s’ils l'ont fait.

L’autre chose, c’est que ça dépend beaucoup de votre code postal. Quand je reçois des histoires de DPJ, je constate que certaines DPJ semblent plus promptes à sortir les enfants d’une famille, alors que d’autres DPJ misent davantage sur le maintien dans le milieu familial.

À chacun son approche.

Dans les Laurentides, possiblement en raison de l’affaire Lev Tahor où 135 enfants avaient fui en Ontario, on semble plus vite sur la gâchette pour retirer les enfants, alors qu’à Québec, je reçois davantage de messages de gens qui s’inquiètent de voir un gamin laissé avec des parents à haut risque.

Chaque DPJ a sa propre gestion des risques.

Et malgré toutes les bonnes intentions du monde, de mauvaises décisions sont prises. Et, je l’ai déjà dit, le problème n’est pas de commettre des erreurs, c’est de refuser de les admettre et, pire, de s’y enfoncer. De vouloir sauver la face à tout prix, éviter les poursuites, au détriment des enfants.

Et des parents, qui sont démunis devant cette machine.

Devant les cas qui s’accumulent, avec une pression sans précédent sur les intervenants qui doivent traiter de plus en plus de signalements, le nouveau gouvernement aurait tout avantage à faire la lumière sur les ratés. Chaque fois que la DPJ fait fausse route, c’est un enfant qui en paye le prix. 

Et, par ricochet, toute la société.

Chronique

Pas le droit de voir leur fille à l’hôpital

Lundi soir dernier, 21h, le téléphone de Sylvie* et François* sonne. C’est Sylvie qui répond.

-Votre fille vient d’être transférée d’urgence à l’hôpital.

-Qu’est-ce qu’elle a?

-Elle avait de la misère à respirer.

-Elle est où?

-Je ne peux pas vous le dire.

-Mais je veux la voir...

-Vous ne pouvez pas. 

-Ben voyons...

-Nous allons vous rappeler demain à 8h30.

Sylvie m’a appelée 10 minutes après avoir raccroché pour me résumer la conversation qu’elle venait d’avoir avec une intervenante de la Direction de la protection de la jeunesse, qui travaille à la ressource où sont hébergées ses deux filles depuis plus de trois ans maintenant.

Elle m’a demandé quoi faire, je n’ai pas su quoi lui répondre. Je ne lui ai pas souhaité «bonne nuit», je savais qu’elle ne dormirait pas.

Je lui ai dit de me rappeler le lendemain.

Vers 9h30 mardi, l’intervenante a rappelé pour lui dire que sa fille était sortie, mais qu’elle était trop fatiguée pour aller à la visite hebdomadaire supervisée d’une heure et demie prévue à 11h30. «Elle m’a suggéré d’annuler la visite, mais je ne voulais pas, nous voulions quand même voir la plus jeune.» 

La visite a eu lieu, l’aînée n’était pas là.

Le mardi en fin de journée, François et Sylvie m’écrivent. Ils viennent d’apprendre que leur plus grande, 12 ans, serait toujours à l’hôpital, qu’elle y passerait une autre nuit en observation. On leur donne une idée du diagnostic, laryngite virale. Toujours pas le droit d’aller la voir.

Elle serait retournée à la ressource mercredi.

François et Sylvie sont évidemment dans tous leurs états, ils se sont fait du sang d’encre pour leur fille. Avec au moins une allergie connue pour sa fille, la mère a imaginé le pire, le choc anaphylactique. Elle a demandé à l’intervenante si sa mère pouvait rendre visite à sa petite-fille pour la rassurer, impossible.

«Ils m’ont même dit qu’il y aurait des agents de sécurité.»

François et Sylvie ne comprennent pas pourquoi on leur refuse avec tant d’ardeur l’accès à leurs filles, étant donné que la pomme de discorde entre eux et la DPJ repose sur l’évaluation des capacités académiques des enfants et sur un potentiel trouble du spectre de l’autisme.

C’est ce qui a mené au retrait de leurs droits parentaux.

Au CISSS des Laurentides, qui gère la ressource où les filles sont hébergées, on m’a expliqué que, dans le cas où les droits parentaux sont retirés, le protocole a été respecté. «Si un enfant placé sous sa garde doit recevoir des soins médicaux, la DPJ informe tout de même les parents dans un délai raisonnable, selon la gravité de la situation.»

Du cas par cas, donc.

L’agente d’information du CISSS, Thaïs Dubé, ajoute ceci dans sa réponse par courriel : «N’oublions pas que le retrait des droits parentaux ou l’imposition par la cour de limitations aux droits d’accès est une situation pour le moins exceptionnelle qui témoigne de la gravité de l’état de compromission de l’enfant. La DPJ a la responsabilité d’assurer la sécurité de l’enfant avant tout.»

C’est sa mission première.

Sauf que, dans le cas qui nous occupe, et dont je vous ai parlé en juillet, il n’est question ni de violence ni d’abus physiques. Pas de drogue, pas d’alcool. Les filles sont bien nourries, aimées.

On reproche aux parents, en somme, de surestimer leurs filles.

La saga a commencé lorsque la commission scolaire a fait un signalement à la DPJ pour un rendez-vous manqué. Les filles étaient scolarisées à la maison, en première et en deuxième année, la mère a demandé à déplacer la date de présentation du porte-folio qui avait été fixée en mars 2015. 

La commission scolaire des Laurentides y a vu un manquement au devoir d’assurer la scolarisation des enfants.

Elle a fait un signalement.

Une intervenante de la DPJ a rendu visite à la famille, a posé des questions surtout à la mère, un peu aux deux filles. Le signalement a été retenu et, le 17 juin 2015, la DPJ a déposé une requête au tribunal demandant à ce que les enfants soient maintenus dans leur milieu familial, avec du soutien pour les parents.

Deux jours plus tard, le 19 juin 2015, le tribunal a demandé à voir les deux parents et leurs deux filles mais, en raison du bris de son véhicule, le père se rend seul le matin à l’heure convenue. Lorsqu’on lui demande d’aller chercher sa conjointe et ses filles, en fin d’avant-midi, il obtempère.

Il se rend à pied à la maison, à bonne distance.

À peine a-t-il quitté que l’avocat de la DPJ plaide l’urgence de donner un mandat à la police pour se présenter au domicile familial et d’emmener les enfants, invoquant un risque de fuite. L’avocat François Dubreuil présente la situation. «On ne peut pas exclure qu’on va les perdre, mais on ne peut pas exclure l’hypothèse non plus qu’ils s’en viennent. Mais on n’a pas envie de gérer le risque aujourd’hui.»

Le mandat est donné, les policiers vont chercher les deux filles. Le tribunal ordonne également que les enfants soient placés dans une famille d’accueil pendant cinq jours, le temps que le père se trouve un avocat. 

Le 26 juin, la DPJ demande au tribunal de placer les filles dans une ressource d’hébergement pour procéder à leur évaluation. Le placement est autorisé et, trois jours plus tard, les deux petites filles de sept et huit ans se sont retrouvées en centre de réadaptation avec des enfants présentant de lourdes problématiques. Elles qui n’avaient jamais quitté le cocon familial. 

Un choc, sans aucun doute.

La DPJ a procédé par la suite à quelques évaluations des enfants et observé des comportements s’apparentant à l’autisme. Dans un bilan effectué trois semaines après leur arrivée, on observe chez une des filles qu’elle parle parfois seule et qu’elle refuse à l’occasion de faire ce qu’on lui dit. Chez la plus petite, on observe qu’elle bouge beaucoup, qu’elle marche sur la pointe des pieds et qu’elle fait du clapping, qu’elle a tendance à déplacer ses mains sur le côté de sa tête. 

Au moins à une occasion, le 8 janvier 2016, le tribunal se questionnera à savoir si ces comportements pourraient être liés au choc de la séparation. 

La DPJ affirme que non.

Les parents soutiennent que oui.

Alors que la DPJ tend à maintenir le plus possible les enfants dans leur famille, même dans des cas où les parents présentent de graves lacunes, il est d’autant plus difficile de comprendre l’intransigeance de la DPJ dans ce dossier, qui n’a même jamais cherché de milieu près des enfants. Règle générale, le placement dans une ressource est une solution de dernier recours.

Peu importe, en quoi l’État devrait enlever des enfants à leurs parents sur la base d’un désaccord sur la présence d’autisme pour une fille et sur le degré pour l’autre? En quoi le retrait des droits parentaux est-il justifié dans un cas comme celui-là?

Jusqu’à leur refuser de voir leur fille à l’hôpital?

*Prénoms fictifs

Chroniques

Le syndrome Paddington

CHRONIQUE / Je vais vous faire une confidence, j’ai autant de plaisir que mes gars, peut-être même plus, quand je vais voir des films pour enfants avec eux.

Un de mes préférés, Paddington.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, c’est l’histoire d’un ours qui quitte sa forêt du Pérou et qui débarque à Londres, où il est recueilli par une famille. Le premier film — il y en a deux — raconte son arrivée catastrophique dans la maison des Brown, comment il découvre les commodités modernes.

De celles-là, l’eau courante.

Dans une scène particulièrement épique, Paddington se retrouve agrippé au réservoir de la toilette, réservoir qui est juché au haut du mur. Arrive ce qui doit arriver, le poids de Paddington entraîne le réservoir et l’arrache du mur, faisant éclater les tuyaux et valser la pomme de douche.

Plus Paddington tente de colmater les fuites, plus il y en a.

Pendant ce temps-là, au rez-de-chaussée, le papa Brown est surpris de voir une goutte tomber dans son café. Puis une autre goutte. Déjà qu’il n’est pas très chaud à l’idée d’avoir un ours à la maison, il grimpe l’escalier en trombe, ouvre la porte de la salle de bain. Un torrent dévale l’escalier, inonde la maison.

Le mal est fait.

Bizarrement, cette scène me fait penser au réseau de la santé. Comme si, en voulant colmater les fuites, on avait cassé la plomberie.

Gaétan Barrette avait promis ceci en septembre 2014, quand il a présenté son projet de réforme. «Désormais, je peux dire que notre intention reste que notre système de santé ne rimera plus jamais avec bureaucratie, mais avec services.»

La réforme a été imposée en avril 2015, avec une centralisation sans précédent des pouvoirs entre les mains de 34 centres intégrés, universitaires ou pas, les fameux CISSS et CIUSSS. Un an et demi plus tard, le ministre de la Santé confiait au Soleil que 90 % des mesures étaient en vigueur. Que tout allait bien. Il l’avait dit à sa manière. «Alors moi, écoutez bien, tout le monde peut bien m’écœurer, mais je vais continuer pareil. Envers et contre tous. Parce que ça fonctionne.»

Et pourtant.

Les premières gouttes d’eau perlaient déjà. Les promesses d’accès à un médecin de famille pour 85 % des Québécois se butaient déjà à la difficulté des médecins d’en inscrire davantage. Le guichet unique, le GAMF, une nouvelle mouture des anciens guichets uniques, les GACO, n’a pas livré la marchandise.

Certains patients orphelins y poireautent encore, depuis des années.

Pour colmater cette brèche, le ministre de la Santé a fait de la «prise en charge» une priorité, les médecins de famille ont donc dû inscrire des patients, quitte à en voir moins ailleurs, entre autres dans les CHSLD. Les personnes y étant hébergées n’étant pas comptabilisées comme patients, certains médecins ont dû se résigner à délaisser cette clientèle vulnérable pour atteindre les cibles.

Ploc, ploc.

Des centaines de résidents se sont retrouvés sans médecin. Le Ministère a dû revoir la comptabilité et calculé les personnes en CHSLD comme valant six patients, ce qui a permis de colmater la brèche.

Mais le nombre d’inscriptions au GAMF plafonne.

Cette semaine, ma collègue Élisabeth Fleury a révélé une autre fissure, cette fois dans les soins palliatifs. À cause de la réorganisation, l’unité de soins palliatifs de L’Hôtel-Dieu se voit dans l’obligation de fermer. Des dizaines de patients en soins palliatifs sont laissés à eux-mêmes ou à peu près, sans médecin de famille et sans un suivi serré.

Des infirmières, vendredi, ont fait une sortie publique pour dénoncer qu’on laisse souffrir des gens.
Ploc, ploc.

Pénurie de psychiatres aussi, qui était écrite dans le ciel, mais qu’on n’a pas endiguée. Qui a précipité la fermeture de l’urgence psychiatrique de l’hôpital Saint-Sacrement.
Ploc, ploc.

À cela vient s’ajouter la pénurie de personnel qui s’aggrave un peu plus chaque jour, les préposés, les infirmières et les infirmières auxiliaires qui sont essoufflés, qui font leur gros possible, qu’on oblige à travailler, qui refusent des postes parce qu’elles savent qu’elles seront encore plus sous pression.

En plus de tous ces cadres au bout du rouleau.

Jamais je n’ai entendu autant de personnes sonner l’alarme, des gens qui travaillent depuis longtemps dans le réseau, qui voient déferler une catastrophe sans précédent. J’ai cette image de la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, qui ouvre la porte et qui prend la mesure des dégâts.

L’heure n’est plus à colmater les fuites.

Mais à harnacher le torrent.

Chronique

De l’importance de regarder en avant

CHRONIQUE / Félix-Antoine Raymond n’était pas fait pour l’école, à moins que ce ne soit le contraire. Il était toujours un peu ailleurs.

«J’étais un grand lunatique.»

Étiqueté très tôt avec un trouble d’attention, «médicamenté à sept ans», il avait du mal à rester concentré. «J’étais attentif seulement quand j’aimais vraiment quelque chose. Sinon, j’étais dans mon imaginaire.»

Il aurait pu être cet enfant dans Page d’écriture, magnifique poème de Prévert.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Répétez! dit le maître.

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…

Mais voilà l’oiseau-lyre

Qui passe dans le ciel

L’enfant le voit

L’enfant l’entend

L’enfant l’appelle :

Sauve-moi

Joue avec moi

Oiseau!

Mais bon, la prof le ramenait vite à la réalité, pas d’oiseau-lyre en vue. Il devait faire ce qu’il y a à faire, et arrêter de taper sur son pupitre.

«J’avais toujours un beat dans la tête.»

Et ses parents qui n’étaient jamais bien loin. «Une chance qu’ils me supportaient.» Il s’est fait «beaucoup intimider», jusqu’à devoir changer d’école. Il a dû refaire sa cinquième année de secondaire. «Je voyais beaucoup d’échecs dans ma vie». Il a lâché l’école, il a fini son secondaire aux cours aux adultes. 

«Ça a été une période difficile.»

Assez pour baisser les bras. «Je n’étais pas bien, je me voyais vraiment bas. J’ai demandé de l’aide...»

Juste à temps.

Il y avait toujours ce beat, là, dans sa tête. «Vers l’âge de 18 ans, avec ma gang de chums, on faisait des partys dans un garage à Saint-Augustin. On faisait de la musique.» C’est là que tout a changé, dans ce garage, quand il s’est mis à mixer, à jouer avec les sons. Quand il a pu faire entendre son beat.

C’est là que DJ Flix est né. «La musique m’a sauvé. Si je n’avais pas eu ça, je ne sais pas où je serais aujourd’hui...»

Ce qu’il sait, c’est qu’il vit de son beat, il revient tout juste d’un festival en Argentine où il a été invité comme DJ. Il a commencé à créer de la musique tout seul chez lui avec son ordinateur, a partagé ça sur les réseaux sociaux et ça a marché. «J’ai mis ça sur Soundcloud, qui est comme le Instagram de la musique. J’ai eu 10 écoutes, puis 100... Chaque écoute, c’est une personne.»

Il en a environ 40 000 par mois. «J’approche les 2 millions!»

Il passe de deux à cinq heures par jour à pitonner sur son ordi. «Je fais tous les instruments, c’est comme des petits cubes, je mets ça ensemble. C’est une forme d’écriture.» Il y a ses fans qui attendent ses chansons, qui sont même prêts à payer pour les entendre avant les autres.

Depuis deux ans, il se consacre totalement à son beat.

Il n’est plus médicamenté.

Il travaille avec son meilleur ami, Motus de son nom de DJ, avec qui il part parfois en tournée. Il est allé deux fois à Paris, une fois en Belgique, à Toronto, New York, Philadelphie, j’en passe. Il a même réussi à obtenir un visa américain d’un an qui lui permet d’aller travailler là-bas.

À 25 ans, il arrive à vivre de sa musique, et il a une foule de projets. Lui et Motus ont organisé un festival cet été à Thetford Mines, un peu dans l’esprit de Woodstock en Beauce, avec une cinquantaine de campeurs.

Ils ont aussi été invités par un groupe britannique à se joindre à eux. Monsters, les pionniers de la scène dubstep, du riddim dubstep pour être plus précis. Si j’ai bien compris. «Ils n’invitent jamais personne à jouer avec eux... Ils nous ont dit : “On vous veut dans l’équipe!” C’est fou raide...»

Tout ça parce qu’il n’a jamais lâché.

Il aurait pu.

En fait, au-delà de sa musique, c’est ce qu’il faut retenir de son histoire. «Il faut savoir que, quand ça va mal, ça ne dure pas. Avant, je voyais plus le négatif. C’est facile de se voir bas, de se sentir poche. Mais il faut voir positif. Et le positif, il faut le travailler. On est tous bons dans quelque chose, il faut juste trouver dans quoi.»

Lui l’a trouvé dans un garage.

Félix-Antoine n’a pas pris le chemin le plus facile, mais il y est arrivé. «L’important, c’est de faire les bons choix, de regarder en avant, malgré l’échec.»

Il lui arrive même parfois, quand il se produit en spectacle, de recroiser ceux qui l’ont intimidé. «Une fois, c’est moi qui jouais, il y a un gars qui est venu me dire qu’il m’avait fait la vie dure. Il a dit : “Je m’excuse.”»

Et Flix est remonté sur scène.