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Mylène Moisan

«Pourquoi dois-je être sacrifiée?»

CHRONIQUE / La ministre de la Santé Danielle McCann a parlé cette semaine des chirurgies pour les cancers qui n’auront pas lieu, des décisions de comités cliniques, de ces cas qui étaient dans «l’entre-deux», sur la ligne fine entre opérer ou reporter.

Christine est sur cette ligne. 

Pour elle, c’est la ligne «entre la vie et la mort».

Elle a appris le 4 décembre qu’elle était atteinte d’un cancer du sein, un type des plus agressifs, un cancer infiltrant particulièrement virulent. «En plus, j’ai une protéine qui est active et qui fait que ça alimente le cancer. Ça veut dire que le cancer se promène et se nourrit, il est très vivant.»

Une sale bête.

Elle a commencé ses traitements de chimiothérapie tout de suite après le diagnostic, il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait d’abord essayer de faire diminuer la masse puis, après le sixième traitement, procéder à une chirurgie pour enlever une partie du sein et des ganglions sous l’aisselle.

Elle a eu son sixième traitement le 26 mars et dans cette course contre le cancer, elle devait être opérée entre quatre et cinq semaines après, autour du 20 avril. «J’ai rencontré ma chirurgienne entre mon cinquième et mon sixième traitement, elle m’a expliqué comment ça allait se passer pour l’opération.»

Mardi, son téléphone a sonné.

Au bout du fil, la chirurgienne. «Elle m’a dit que je ne serais pas opérée, que toutes les opérations étaient annulées pendant la pandémie, que c’était une directive. La chirurgienne était sans mot, elle était ébranlée, elle m’a dit «je vais me battre pour toi, tu es un cas prioritaire».»

Pas assez visiblement pour ceux qui ont pris la décision de surseoir la chirurgie. «Dans mon cas, c’est un enjeu entre la survie et la non-survie. Je me questionne sur le plan éthique. Pourquoi dois-je être sacrifiée? Dans mon cas où la chirurgie devait faire une différence, j’ai l’impression de recevoir une sentence de mort du ministère.»

Elle a le vertige. «Je me sens sur le bord d’un précipice, je retiens mon souffle, je ne sais pas comment ça va se passer.»

Jusqu’ici, elle avait plutôt bien réussi à chasser les idées noires, à encaisser les coups et à subir les traitements en gardant le moral. «Depuis le début, je passe d’une étape à l’autre, je me disais que j’en avais pour un an, je me disais «ça va bien aller» même si je savais que ça n’allait pas être facile. Je n’avais pas perdu espoir.»

Là, oui. «Ça m’a jetée par terre, c’est comme si je me dis «est-ce que ce virus-là vient de signer mon arrêt de mort? La mort n’a jamais été aussi présente que maintenant dans mon esprit. C’est comme si un mur s’était écroulé, c’est comme si l’espoir avait disparu. Je me demande «est-ce qu’il y aura un «après»?»

Elle essaye, malgré tout, de «rester zen».

À 56 ans, en excellente condition physique, cette mère de deux grands enfants a toujours su que la partie n’était pas gagnée, mais que ses chances de survie, réelles, étaient plus grandes. «Chaque semaine qui passe augmente les risques que le cancer s’étende, qu’il se propage à d’autres organes.»

Cette semaine, on lui a prescrit deux nouveaux traitements, dont l’hormonothérapie, pour ralentir la progression de la maladie et pour tenter de neutraliser la protéine qui vient jouer les trouble-fête. «Le service d’oncologie essaye de trouver des alternatives pour éviter que ça empire, mais c’est la chirurgie qui enlève le cancer.»

Elle ne peut que croiser les doigts.

Jusqu’ici, les soins qu’elle a reçus à la Cité de la Santé de Laval ont été exemplaires. «Je tiens à dire que je suis traitée de façon extraordinaire, je n’ai rien à redire sur ça. Je n’ai rien contre l’hôpital, mais contre la situation. On n’arrête pas de dire à la télé qu’on a libéré des centaines de lits, et c’est tant mieux, mais ce sont des gens qui sont touchés. On peut se questionner sur comment les décisions sont prises. Avant, je passais d’une étape à l’autre, mais là, le couperet est tombé, il n’y a plus d’étapes.»

Lundi et mercredi, au cours du point de presse quotidien de 13h, la ministre de la Santé Danielle McCann a répété que 7000 lits ont été libérés partout au Québec pour se préparer à un éventuel afflux de personnes atteintes de la COVID-19. L’objectif étant, comme l’explique le premier ministre, «de ne pas arriver à une situation où on aurait à choisir entre qui on traite et qui on ne traite pas».

C’est ce qu’on fait maintenant, on a choisi que Christine ne serait pas opérée.

Même si c’est une question de survie.

Mercredi, la ministre a pourtant assuré que les chirurgies prioritaires devaient avoir lieu. «Alors moi, ce que je veux dire, surtout en oncologie, c’est que toutes ces situations-là sont bien examinées par un comité clinique. Et au niveau de l’oncologie, entre autres, il faut absolument continuer les traitements quand c’est prioritaire. Quand il n’y a pas d’impact au niveau de la santé de la personne, on peut attendre. Mais, s’il y a un impact, il faut continuer. […] C’est clair qu’il faut que ces traitements soient donnés et ces chirurgies soient faites quand elles sont prioritaires et quand il peut il y avoir un impact sur la santé de la personne.»

Quand il est question de l’évolution d’un cancer, surtout quand il est agressif comme celui de Christine, ça ressemble plutôt à jouer à la roulette russe.

En ajoutant des balles dans le barillet.

Chronique

COVID-19: seuls ensemble

CHRONIQUE / Je me promenais sur la 4e Avenue, un bel après-midi doux, il y avait du monde, à peu près tous à deux mètres de distance les uns des autres. Sur un balcon, un chien, deux enfants qui s’amusaient, leur père assis à côté avec son ukulele.

Jouant l’air d’Over the Rainbow.

Chanson de circonstance vu les temps qui courent – qui ne courent plus du tout en fait – vu le temps qui s’est arrêté et qui nous amène, malgré nous, à nous poser et à espérer. Chanson de circonstance vu les arcs-en-ciel qui se multiplient dans les fenêtres, pour qu’on cherche le soleil dans la pluie.

Je vous traduis un couplet que je trouve à propos.

Un jour je ferai un vœu à la vue d’une étoile

pour me réveiller là où les nuages sont loin derrière moi

Là où les peines fondent comme neige au soleil

Le père jouait l’air d’Over the Rainbow en boucle comme une trame sonore de cette journée qui avait l’air d’une journée de printemps comme celle du printemps dernier, mais qui n’avait rien de normale. Nous vivons suspendus, les certitudes d’hier ne tiennent plus, nous ne savons pas de quoi demain sera fait.

Nos repères nous ramènent à l’essentiel, la neige fond, les arbres auront bientôt des bourgeons, puis des feuilles. 

Pour le reste, on ne sait pas.

Mylène Moisan

S’ennuyer de l’école

CHRONIQUE / Mes deux gars ont sauté de joie quand ils ont appris que toutes les écoles fermaient à cause du méchant virus.

Petite, j’aurais pleuré.

On a parlé de ces enfants pour qui l’école est un havre de paix, un moment de répit de la violence et des abus qu’ils subissent — ou qu’ils voient — à la maison. On n’a pas parlé de ces enfants qui aiment l’école, qui y sont bien, ni de ceux à qui ce congé forcé risque de faire perdre des acquis durement gagnés.

Pour ceux-là aussi, l’école est une oasis.

Chantale Fortin enseigne la 3e année à l’école Saint-Fidèle — mes deux fils ont été dans sa classe — et elle a vite compris, quand le gouvernement a décrété la fermeture des écoles, que certains enfants — et parents — n’allaient pas sauter de joie. «Avant d’être enseignante, je suis une maman. Une maman qui a des amis parents qui ont des enfants et qui ont certaines préoccupations ces temps-ci... Plusieurs ont commencé à me questionner, à chercher de l’aide pour trouver des idées, des ressources, des projets à réaliser.»

Elle a eu une idée.

Madame Chantale aurait pu se contenter de s’occuper de ses trois enfants, elle a plutôt offert ses services sur Facebook. «Besoin d’une enseignante/consultante “virtuelle”? Vos enfants sont plus réceptifs si une étrangère leur adresse la parole que si VOUS tentez de leur expliquer une notion? Ça me fera plaisir de vous aider. […] Avec Messenger, on pourrait également se placer en situation live d’explications et de rétroactions. La techno n’est pas au max et il ne faut pas regarder ma repousse (ma super coiffeuse doit fermer ses portes!), mais je promets de faire de mon mieux (serment d’Hippocrate; ah non, ça c’est pour les médecins!)»

Elle s’est mise à regarder les options technos, a trouvé l’application Zoom qui permet de créer des salles de réunion virtuelles. 

Elle allait créer une classe.

La classe s’est remplie le temps de crier ciseau, le premier rendez-vous a eu lieu lundi à 9h30, madame Chantale était devant son écran et les «élèves» devant le leur, réunis par les joies de la technologie. Elle fait comme en classe, présente le plan de travail, prend les présences et se met au boulot. 

Je m’y suis invitée le lendemain avec mon plus jeune, en 4e année, j’étais curieuse de voir ces enfants réunis, curieuse de voir comment madame Chantale allait arriver à «enseigner» à distance à toute cette marmaille, une véritable classe multi niveaux de neuf à douze ans, en captant l’attention ce beau monde pour l’avant-midi.

Lui était curieux de revoir ses amis. 

«Je peux vous couper le son avec un bouton… ça serait pas mal pratique si j’avais ça en classe!» blague madame Chantale en attendant que tous les enfants se joignent à la mosaïque d’écrans. Elle en «gère» une quarantaine par jour avec parfois plus d’un enfant pas écran, une soixantaine d’enfants en tout. 

La première chose que j’ai remarquée, le bruit, pareil à celui d’une classe.

Et le sourire des enfants.

La veille, elle avait donné un devoir — elle préfère dire un «défi» — aux enfants, de faire une construction en blocs LEGO et de noter combien de briques ils avaient utilisées. Mardi matin, elle a demandé à des enfants de montrer leur construction et aux autres de deviner le nombre de briques.

Il y a une option de clavardage commun, chaque enfant y inscrit un nombre.

Madame Chantale donne le gagnant en direct.

Elle a aussi demandé à ses élèves de faire une suggestion de lecture, mon gars a couru à l’étage pour redescendre avec son livre de questions scientifiques, Fun science, mais n’a pas eu le temps de le montrer aux autres.

Voilà pour vous.

Jeudi était une «journée colorée! Les jeunes avaient des accessoires funky et on a fait semblant de faire une photo de groupe comme en début d’année!» Elle avait invité «Dominic Haerinck, un musicien multi-instrumentiste qui nous a présenté des instruments de tradition écossaise» et elle compte avoir d’autres invités, «un prof d’anglais, une technicienne forestière, un conteur, un historien, un cornemuseur…» 

Après la première semaine, madame Chantale affiche déjà complet.

Elle a même de la relève, comme elle l’a expliqué sur Facebook. «Puisque le vendredi notre classe est libre (vous vous souvenez, on a décrété que les vendredis étaient journées pédagogiques, car on aime les fins de semaine de trois jours!), ma fille Estelle invite les plus jeunes (1re, 2e, 3e et 4e pourquoi pas) à rejoindre notre salle Zoom pour revoir (plus lentement) les notions de la semaine. J’y serai, mais Estelle et deux de ses amies animeront les plus petits. Leur planification est prête!»

C’est l’école sans mur dont rêvait le Cancre de Prévert.

Avec le plaisir d’y être. 

À LIRE AUSSI : La classe de rêve de madame Chantale

( https://www.lesoleil.com/chroniques/la-classe-de-reve-de-madame-chantale-8c8d15a363416902ae527687a3b1d3c4 )

Mylène Moisan

«On est assis sur une bombe»

CHRONIQUE / Avec le confinement généralisé décrété au Québec, la glace est plus mince que jamais dans le réseau de protection de l’enfance.

De plus en plus de gens s’en inquiètent.

C’est le cas de présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, qui est exceptionnellement sorti de sa réserve jeudi pour réclamer des mesures immédiates pour protéger les enfants, «pour qu’ils ne passent pas sous le radar».

Au bout du fil, Mme Laurent explique qu’elle et les commissaires ont tenu à sonner publiquement l’alarme. «Il y a des spécialistes et des intervenants qui nous ont fait part de leurs inquiétudes. Les enfants ne vont plus à l’école d’où provient une majorité de signalements et, dans un certain nombre de familles où la situation est déjà plus difficile, ça met des enfants à risques», explique Mme Laurent, qui indique par ailleurs que la commission travaille tous les jours par visioconférence.

La présidente de la Commission en appelle plus que jamais à «une vigilance collective», parce que «les tout-petits n’ont plus les yeux et les oreilles, ceux qui sont dans une situation anxiogène où il y a un risque de maltraitance. Si on ne fait rien, si ça arrive, on ne peut pas revenir en arrière parce l’enfant l’aura vécue, cette maltraitance.»

Le temps presse. «Le ministre [Lionel] Carmant, [responsable de la protection de la jeunesse] doit mettre en place le maximum pour protéger nos tout-petits. […] J’ai eu une conversation avec M. Carmant, il me dit qu’il est contact deux fois par semaine avec les directeurs et qu’il essaye de trouver des solutions.»

La diminution actuelle du nombre de signalements à la DPJ serait d’ailleurs une conséquence de cette absence d’yeux et d’oreilles, comme l’écrivait mercredi Le Devoir. Interpelé par le quotidien sur cette situation, le ministre Carmant – par la voie de son attachée de presse Camille Lambert-Chan – ne semble pas s’en inquiéter outre mesure. «Il est vrai qu’avec la fermeture des écoles, qui sont les principaux acteurs à faire des signalements avec les médecins et la police, le nombre peut diminuer. Cependant, il faut mentionner qu’il se produit le même phénomène lors de la période estivale.»

Une déclaration qui a fait littéralement bondir Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. «La réponse du ministre, c’est un déni de la situation, c’est un mépris de la situation. Il faut que le gouvernement reconnaisse la violence de la situation, ça urge.»

Elle exhorte aussi le ministre Carmant à agir. «Il est où, le ministre depuis le début de la crise? On ne l’a pas vu une fois depuis le 13 mars, il n’y a rien de cohérent dans les DPJ, il n’y a pas de consigne claire.»

Mme Bourdages s’inquiète aussi de la situation dans les centres de réadaptation – qu’on appelait les foyers d’accueil – où les jeunes qui pouvaient sortir la fin de semaine par exemple pour aller dans leur famille ne peuvent plus le faire et qui ne peuvent pas non plus avoir des contacts virtuels. «On n’y a jamais intégré les moyens technologiques de communication modernes.»

Cela ajouté au risque de contagion, qui y est réel.

La situation est intenable. «On laisse les jeunes dans des lieux où ils ne sont déjà pas bien en temps normal et on enlève le peu de liberté qu’ils avaient, qui leur donnaient un peu d’espoir et on ne leur donne aucun moyen de communication avec l’extérieur. Les fugues vont exploser… et où est-ce que les jeunes vont se retrouver?»

Poser la question c’est y répondre.

Mme Bourdages joint sa voix aux autres qui réclament qu’on réduise dès maintenant le nombre de jeunes qui y sont hébergés. «Il faut que le gouvernement reconnaisse la crise, il faut une consigne claire pour réduire la population dans ces lieux d’enfermement. […] Il faut un retour des jeunes qui ne sont pas en danger dans leur famille, comme ceux qui font des peines en dedans. Il faut réduire la population de ces lieux avec un plan social fort, avec des familles qui peuvent tenir le coup.»

Il faut agir. «Le premier ministre nous dit chaque jour que chaque geste compte, que c’est une question de vie ou de mort.»

Et l’inaction a un prix, autant pour les jeunes placés en centre de réadaptation que pour les enfants qui risquent de passer sous le radar. «Il n’y a pas de message clair, il n’y a pas de message pour rassurer les gens. Quand on va faire les comptes après la crise, ça va être plus dramatique que ce qu’on imagine présentement.» 

Et la crise peut durer encore longtemps. «On est assis sur une bombe.»

Chronique

Kafka ne prend pas de vacances

CHRONIQUE / Quand Bruno Tremblay et sa femme se sont envolés pour leur voyage en Égypte, le 6 mars, la une du Soleil parlait de la «fin d’une longue impasse» à Listuguj et de la mise en tutelle de la DPJ de l’Estrie.

Ça nous paraît si loin.

La première allusion au coronavirus était publiée en page 15, on y faisait état de trois personnes infectées au Québec. À ce moment-là, les cas de COVID-19 se comptaient sur les doigts de la main un peu partout au pays, bien que certaines compagnies d’assurances commençaient à mettre en garde les voyageurs.

«On avait acheté nos billets en décembre, me raconte Bruno au bout du fil. Quand on est partis, ça se parlait, mais on ne pouvait pas imaginer à ce moment-là ce qui allait se passer. Nous n’avions pas de raison de ne pas partir.» Quand le gouvernement fédéral a recommandé aux Canadiens d’annuler les voyages non essentiels, le 13 mars, Bruno et sa femme avaient déjà fait la moitié du leur.

Ils avaient fait leurs devoirs avant de partir en s’inscrivant au registre des Canadiens à l’étranger, comme ils font chaque fois qu’ils partent en voyage. Sur le site web, on informe que «l’inscription des Canadiens à l’étranger est un service gratuit qui permet au gouvernement du Canada de vous aviser en cas d’urgence à l’étranger ou à la maison. Ce service vous permet également de recevoir des renseignements importants avant ou pendant une catastrophe naturelle ou des troubles civils.»

Ils allaient être informés si la situation se corsait.

«Quand on a vu que la situation se compliquait, on leur a écrit, on leur a dit qu’on voulait être informés s’il y avait quelque chose.»

Ils ont plutôt reçu l’appel d’une amie, le 16 mars, quatre jours avant la date prévue de leur départ. «On était à Louxor. Notre amie nous a dit que les frontières de l’Égypte allaient fermer le 18. On a compris qu’on n’avait plus beaucoup de temps, on devait quitter le pays au plus vite.» 

Ils devaient d’abord se rendre au Caire, le point de sortie du pays. «Il n’y avait aucun billet pour Le Caire. Heureusement qu’on avait un guide, Ayman, il est venu avec nous à l’aéroport pour qu’on puisse acheter un billet là, mais on ne pouvait pas entrer à l’aéroport sans billet…»

Ayman parlemente, réussit à faire venir un représentant d’Egypt Air à la porte qui accepte que le couple entre à l’aéroport dans l’espoir que deux places se libèrent à la dernière minute. Pendant ce temps, Bruno pitonne sur son téléphone, il réussit à trouver un vol du Caire vers Munich, à plus de 2500$. 

Ils quittent Louxor in extremis, «on a réussi à avoir deux places no show 30 minutes avant le départ».

Arrivés au Caire, c’est la course contre la montre, ils passent tous les contrôles pour monter dans l’avion qui les emmènera à Munich. Ils y sont presque, ils sont rendus au poste d’embarquement… et on leur refuse l’accès. «Ils ne veulent pas parce qu’avec le vol qui était prévu sur notre itinéraire d’origine, notre escale à Munich est de plus de 24 heures. J’ai beau leur dire que j’avais l’intention, rendus là, de trouver un vol qui part plus tôt, mais il n’y a rien à faire.» 

Qu’à cela ne tienne, il ressort son téléphone pour dénicher un nouveau vol Munich-Montréal. «Pour avoir le wifi, ça prend un numéro de téléphone égyptien! Je demande à un monsieur si je peux prendre le sien, il accepte, je peux me brancher! Je trouve un vol qui part plus tôt, il passe par Charles-de-Gaulle, je le réserve. C’est encore 2500$ sur ma carte de crédit…»

Il se dit «c’est bon, l’escale est de moins de 24 heures.»

Bruno et sa femme sont près du but, ils s’apprêtent finalement à s’envoler vers Munich. «On était rendus dans le couloir qui mène à l’avion… et ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas partir finalement, parce que notre arrivée et notre départ à Charles-de-Gaulle n’étaient pas dans le même terminal!»

On a sorti leurs bagages de l’avion.

Il est parti sans eux.

Le temps presse. «Il est 23h, on doit partir avant minuit. Les bureaux pour acheter des billets sont dans un autre terminal, mais on nous dit qu’on ne peut pas y aller parce qu’ils ont étampé nos visas et pour eux, on est sortis de l’Égypte!» 

Ils parlementent, encore, et arrivent à s’y rendre. 

Rendus au comptoir, ils apprennent qu’il n’y a plus aucune place pour quitter l’Égypte «pour aller n’importe où!», mais Bruno pitonne sur son téléphone, passe son tour pour un vol à 14 000$ (!), réussit à trouver deux places vers Montréal avec une escale de 15 heures à Francfort. Allez hop, 2500$ de plus sur la carte de crédit, en espérant que cette fois soit la bonne. 

Ils repassent les contrôles de sécurité, enregistrent les bagages, procèdent à l’embarquement et… décollent.

Enfin.

Ils arrivent à Francfort soulagés, ne leur reste qu’à roupiller sur les chaises droites à l’aéroport en attendant le vol qui, finalement, les ramènera au Québec, où ils sont en isolement complet depuis leur retour. Partis in extremis, les frontières de l’Égypte se sont refermées derrière eux.

Et vous savez ce qu’ils ont reçu pendant qu’ils attendaient à Francfort? Un courriel de l’Ambassade du Canada au Caire, on leur demandait d’envoyer des copies de leur passeport et de leur billet d’avion. «Mais il était déjà trop tard, la date limite de départ était déjà dépassée! Nous, on a été chanceux, on est privilégiés d’avoir une marge de crédit et d’être capables d’absorber ça.»

La morale de cette histoire, même en ces temps de pandémie, Kafka ne prend pas de vacances.

Chronique

L’homme à la calotte jaune

CHRONIQUE / C’est une scène qui semble sans histoire, Rodrigue est debout dans la salle d’attente, département d’oncologie, il accompagne son épouse pour ses traitements.

Ils attendent leur tour.

On est à la mi-février, avant les mises en quarantaine, ils sont une bonne vingtaine à discuter de tout et de rien, beaucoup de la maladie. «Il y a une femme qui est debout à côté de son mari au fond. Un moment donné elle parle et un monsieur remarque qu’elle a un accent. Il lui demande d’où elle vient, elle dit qu’elle vient du Portugal.»

Le monsieur s’anime, il en revient tout juste. «Ils se mettent à parler du pays, il sort son téléphone et lui montre des photos qu’il a prises. Il parle des endroits qu’il a visités, à quel point il a aimé le Portugal et les Portugais.»

Rodrigue l’écoute attentivement, ça lui rappelle aussi de bons souvenirs. Sa femme et lui y sont allés il y a presque 30 ans, en 1992, avec leurs deux enfants. Un road trip de trois semaines et demie, 2800 kilomètres d’un bout à l’autre du pays. «On est allés partout. On est allés dans l’Algarve, à Porto, on a passé une semaine à Lisbonne. C’est un pays magnifique.»

Il se rappelle la lumière.

C’est un peu l’effet que ces souvenirs ont, sous les néons d’une salle d’attente en oncologie, de mettre un peu de lumière.

«J’attends que la conversation se termine et je prends la parole. Je dis : “Je vais vous raconter une histoire qui s’est passée il y a 25 ans.” Ça fait longtemps et je m’en souviens encore. Un matin à 7h, le téléphone sonne chez moi. C’est un monsieur qui a un fort accent, il me demande si j’ai perdu quelque chose. Je ne sais pas de quoi il parle, je lui réponds spontanément que je n’ai rien perdu.»

L’homme insiste.

«Il me demande si je n’ai pas perdu mon portefeuille. Je lui dis d’attendre un peu, je descends en bas et je vérifie dans le veston que je portais la veille.»

Le portefeuille n’y est pas.

Rodrigue reprend le combiné. «Je lui confirme que je n’ai pas mon portefeuille. Il me dit : “Je vais vous attendre au Provisoir à 7h40, je porte une calotte.” Il me dit qu’il n’aura pas beaucoup de temps parce qu’il a du travail. Je lui dis : “Je vais y être sans faute.” J’arrive, je le vois encore, il est petit, il a une calotte jaune. Il me redonne mon portefeuille, j’avais de l’argent dedans, je lui offre 20 $ en lui disant qu’il pourra se payer un repas au restaurant. Il refuse. Il dit : “Merci” et il s’en va.»

Mais Rodrigue tient à le remercier, il s’arrange pour en savoir plus sur ce monsieur. Il apprend qu’il s’appelle Mauricio et qu’il vient du Portugal.

Il trouve son adresse.

«Je suis allé acheter une bonne bouteille de vin, je suis allé la lui porter chez lui un soir après souper. J’ai été tellement bien accueilli. J’ai rencontré sa femme, sa famille. On a passé une bonne partie de la soirée ensemble, ils étaient vraiment gentils, des gens très sympathiques. Je suis parti de là, il devait être 22h30.»

Ils ont parlé du Portugal, de ce voyage que Rodrigue avait fait en famille trois ans plus tôt, ils y sont retournés ensemble en souvenirs. 

En entendant cette Portugaise parler de son pays avec cet homme qui en revenait, Rodrigue a eu le goût, simplement, de partager cette belle histoire, d’adoucir à sa façon ce combat qu’ils mènent contre le cancer. «Je termine en leur disant que je suis chanceux d’avoir croisé ce Portugais, un homme d’une grande humanité. Je leur dis : “Merci de m’avoir écouté”, voilà.»

Mais l’histoire ne finit pas là.

Quand Rodrigue a eu terminé, l’homme assis à côté de la Portugaise a levé la main. «Le monsieur est très diminué. Il a de la misère à parler, il a un cancer de la langue, de la gorge. Il a beaucoup de difficulté, mais il arrive à prononcer quelques mots…»

Ils sont à peine audibles.

«C’est moi.»

Rodrigue l’a regardé, l’a reconnu. Mauricio était là, devant lui, un quart de siècle plus tard. «Toujours avec beaucoup de difficulté, il arrive à dire : “Je me souviens très bien de ce moment-là” et je lui dis que je m’en souviens aussi, que je ne l’ai jamais oublié. Il fallait voir la fierté qu’il y avait dans ses yeux quand il a levé la main.»

La fierté d’un homme droit.

Les deux hommes se sont regardés. «J’ai vu la fierté dans ses yeux et il a vu la reconnaissance dans les miens. Ç’a été un très beau moment, les yeux dans les yeux. Ça n’a pas été long, ça a duré deux ou trois secondes pas plus, mais ça a vraiment été un beau moment.»

Pendant ces deux ou trois secondes, ils se sont revus 25 ans plus jeunes, au Provisoir, Mauricio avec sa calotte jaune et sa grosse journée de travail devant lui. Les deux hommes se sont revus trinquant autour d’un bon rouge dans la chaleur de la famille de Mauricio, dans la chaleur du Portugal.

Comme si c’était hier.

Puis, le présent a repris ses droits. La femme de Rodrigue a été appelée, c’était à son tour, les deux hommes se sont salués sans mot dire. Quand ils sont ressortis, Mauricio n’était plus dans la salle. «Il a dû être appelé pour son rendez-vous.»

C’est fou, quand même, qu’un moment puisse être si petit et si grand.

Mylène Moisan

L’humour au temps du corona

CHRONIQUE / Sur Facebook, j’ai vu passer la photo d’un paquet de huit rouleaux de papier hygiénique, j’ai lu les quelques mots au-dessus.

«Échangerais contre un terrain au bord de l’eau.»

J’ai ri.

L’heure est grave, on le sait, le nombre de personnes atteintes de la COVID-19 grimpe inlassablement chaque jour, nous sommes sur un pied de guerre pour ne pas l’attraper, et plus encore, ne pas le transmettre. Les médias nous bombardent d’informations sur ce qui se passe ici, sur ce qui se passe ailleurs dans le monde, comme en Italie où l’armée a été appelée en renfort pour disposer des corps.

On nous répète de ne pas paniquer, mais on a bien vu ces images de clients qui se bousculent et s’invectivent dans les grandes surfaces devant les présentoirs de papier de toilette, comme si c’était le tout dernier rempart de notre civilisation, voire de notre humanité. 

Mais il y a mieux que le papier cul.

Il y a l’humour.

Et c’est une des belles choses que nous apportent les médias sociaux en ces temps de pandémie, ces traits d’esprit qui nous permettent de relativiser un peu, le rire étant un des meilleurs antidotes à la peur, une soupape à la vie qui s’est arrêtée d’un coup sec et qui continue autrement.

J’ai adoré celle-ci. «Si les écoles restent fermées trop longtemps, les parents vont réussir à trouver un vaccin bien avant les scientifiques...» Ou celle-là. «Plusieurs parents sont en train de découvrir que ce n’est pas le professeur qui était le problème.»

Ha ha.

Une autre, que je traduis librement de l’anglais. «Vous vous sentez coupables que vos enfants regardent trop de télé? Vous avez juste à couper le son, à mettre les sous-titres et… boum! Ils lisent.»

On a aussi parlé de ce commerce en Belgique qui vend de la bière et qui a fait une promotion originale, «achetez deux Corona et obtenez une Mort subite», une célèbre bière belge. Mais le détaillant a dû se raviser, la chaîne n’a pas apprécié l’initiative, qui avait pourtant déridé bien des internautes.

L’humour reste évidemment une question de goût, c’est ce que je me suis dit en voyant passer une publicité d’une demi-page dans un hebdo, un concessionnaire annonçant que «le Corolla-Virus est chez Toyota Sainte-Agathe».

Ouch.

Il y a aussi, sur les réseaux sociaux, des gens qui proposent des façons de garder ses habitudes, comme cet homme qui s’est pris en photo dans sa salle de bain comme s’il était dans l’autobus, une main tenant la barre de métal où on accroche le rideau de douche, l’autre pitonnant sur son téléphone.

Il y a cet autre qui a reproduit la classique photo prise du hublot d’un avion, il s’est posé devant une lunette de toilette, avec un fond d’écran derrière.

L’illusion est parfaite.

Une page Facebook a même été créée pour «Horacio, notre héros», on peut y lire que le directeur de la santé publique du Québec, devenu une figure populaire – et réconfortante – dans cette pandémie, est «le seul médecin qui nous conseille de rester sur notre sofa pis manger des galettes portugaises pour notre santé».

On y trouve une pétition pour qu’il partage ses recettes.

Et un Horacio à colorier.

Trop de temps libres? Essayez ceci. «On ne s’ennuie pas trop à la maison, mais il est étrange que dans un paquet de riz d’un kilogramme il y ait 7759 grains et dans un autre du même poids et de la même marque il y en ait 7789. Bizarre.»

Il y a aussi de beaux gestes de solidarité dans tout ce branle-bas de combat mondial, comme en Espagne, en Italie et en France où des gens sont sortis sur leur balcon en même temps le soir à 20h pour manifester leur appui envers ceux qui travaillent dans la santé, qui sont sur la ligne de feu.

Ça a inspiré une blague, particulièrement réussie, parce qu’elle rappelle l’importance de rester planqué chez soi.

— Papa, pourquoi il y a des supporters à 20h sur les balcons?

— C’est pour soutenir le corps médical.

— Ils jouent contre qui?

— Le coronavirus.

— Ils vont gagner??

— Uniquement si on joue à domicile. 

Chronique

Horacio Arruda: l’homme de la situation

CHRONIQUE / «N’essayez pas de devenir un homme qui a du succès. Essayez de devenir un homme qui a de la valeur.»

Ce sont ces mots d’Albert Einstein qui viennent à l’esprit de Michel Fontaine quand il me parle d’Horacio Arruda, directeur national de la Santé publique du Québec. L’homme est aux premières loges de la crise de la COVID-19, on le voit chaque jour dans les médias, où il fait comprendre la gravité de la situation sur un ton rassurant.

Un exploit en soi.

Michel Fontaine a été sous-ministre à la Santé de 2014 à 2018, il a donc été le patron de M. Arruda, qu’il a également côtoyé alors qu’il était pdg de l’Agence de santé et de service sociaux de Québec, où il a vécu la crise de la grippe [A] H1N1 en 2009. Alain Poirier était le Directeur de la santé publique, M. Arruda était son bras droit.

Horacio Arruda travaille pour cette entité du ministère depuis l’an 2000, il la dirige depuis 2012.

Et depuis janvier, il doit gérer la plus importante tempête de santé publique que le Québec ait connue, jamais autant de mesures n’ont été prises pour limiter la propagation d’un nouveau virus. Chaque jour amène son lot d’annulation d’événements et de fermetures de toutes sortes.

Et le point de presse quotidien d’Horacio Arruda, du premier ministre François Legault et de la ministre de la Santé Danielle McCann.

Michel Fontaine garde un excellent souvenir du Directeur de la santé publique. «C’est un gars qui aime particulièrement son travail. Pour lui, la santé collective, la santé communautaire, c’est quelque chose de noble. Ce qui lui importe, c’est que la population soit en santé.»

Ça paraît.

Horacio Arruda est né il y a 59 ans au Québec de parents originaires des Açores, un archipel portugais de neuf îles au milieu de l’Atlantique, où il a encore de la famille. Il a trois grands enfants, une fille qui a un peu suivi ses traces — elle est pharmacienne — et deux fils, l’un est en sciences sociales et en relations internationales, l’autre est ingénieur informatique.

Coronavirus oblige, il ne va plus la fin de semaine à sa résidence familiale de Ste-Thérèse, il reste dans son condo à Québec.

Il a obtenu son doctorat en médecine en 1983 et il a complété cinq ans plus tard un certificat de spécialiste en santé communautaire et en médecine préventive. Il travaille donc sans interruption depuis 30 ans pour le bien-être collectif, d’abord pour la Cité de la santé de Laval où il était médecin-conseil.

C’est comme si sa vie l’avait conduit à être l’homme de la situation. «Il est très humain, c’est sa première qualité. […] C’est un gars qui est humble, il doit être un peu confondu avec la situation, avec le fait d’avoir tant d’attention. C’est quelqu’un qui a beaucoup de vision et qui est très rassembleur, il n’a pas un leadership d’autorité, plutôt un leadership de participation.»

C’est ce qu’on veut.

Ce qui ne l’empêche pas d’être ferme quand il le faut. «Il a cette capacité de devenir autoritaire dans une situation qui l’exige, comme celle-ci. Il est capable de dire : “Ceci n’est pas une recommandation, c’est un ordre.” […] Et s’il émet un avis qui n’est pas nécessairement bien reçu, il a le courage de le défendre.»

Sa compétence ne fait aucun doute. «Horacio est crédible et tellement intègre. On est chanceux que ce soit lui qui soit là, une personne qui aime autant son travail, qui en fait un objectif de vie, avec noblesse.»

La noblesse, c’est un mot qu’on entend trop peu.

Horacio Arruda est aussi un joyeux drille, «quand on avait une fête pour souligner un départ, c’est lui qui apportait le plaisir! C’est un côté qu’on ne voit pas dans les médias, mais c’est une personne très drôle, il est comique.» On l’a vu un peu cette semaine quand il a suggéré aux ados — qui ont parfois tendance à minimiser les risques — d’«éviter l’échange de produits biologiques» et de mettre du Purell à côté de leur bière.

On a ri, ça a fait du bien.

Michel Fontaine a vécu plusieurs crises de l’intérieur, autant comme pdg de l’Agence de la santé que comme sous-ministre. Il a une bonne idée de ce qui se passe actuellement. «Dans une situation comme celle-ci, on devient un peu comme une structure militaire. Les ordres partent d’en haut vers le bas. Une fois que la direction est donnée, on dit : “Oui, mon capitaine” et Horacio, c’est le capitaine.»

Il lui a envoyé quelques textos pour le féliciter. «Il m’a répondu qu’il était très satisfait de la façon dont ça se passait, il est content de l’appui du gouvernement, que toutes les suggestions qu’il fait sont accueillies. Des fois, quand un avis est donné, on se fait répondre que ce n’est pas bon d’un point de vue politique ou économique.»

La santé passe parfois en deuxième.

Il a vu ça pendant la crise du H1N1. «J’étais là, à l’Agence [de la santé et des services sociaux] et ça arrivait que les politiciens regardent si ça leur nuisait du côté politique. Là, on sent que personne ne veut se faire de capital, il n’a pas besoin de s’obstiner avec le politique. […] Je suis vraiment impressionné jusqu’ici par la gestion de la crise, les décisions sont prises rapidement, le gouvernement est capable de se revirer de bord en 24, 48 heures.»

Avec, aux commandes, un capitaine bienveillant.

Chronique

Le prix d’un mea culpa

CHRONIQUE / «Si on était poursuivis pour 1000 $, on ne serait pas ici.» C’est l’avocat Sylvain Chouinard qui parle, nous sommes en janvier à la toute fin des audiences du recours collectif des citoyens contre l’Administration du Port de Québec et la compagnie Arrimage.

Le procès a duré 44 jours.

MChouinard représente Arrimage de Québec ltée, qui plaide avec le Port que les activités portuaires n’ont à peu près rien à voir avec la piètre qualité de l’air de Limoilou, un problème connu depuis des années. Les défenderesses sont formelles, le problème vient des sels de déglaçage.

Me Chouinard représentait également l’entreprise dans un premier recours collectif pour ce qu’il est convenu d’appeler l’«épisode de la poussière rouge», dans la nuit du 25 au 26 octobre 2012, alors qu’une pluie d’oxyde de fer s’était déposée dans le quartier, lui donnant des allures de planète Mars.

Le Port et Arrimage avaient tout de suite reconnu leur responsabilité et avaient offert aux citoyens de les dédommager.

Le recours collectif a servi à déterminer le montant.

Véronique Lalande et Louis Duchesne, les deux citoyens qui ont mené le premier recours collectif, se sont vite rendu compte que les émanations de particules n’avaient rien de ponctuelles, qu’il s’agissait d’un problème qui durait depuis des années. La seule différence avec la poussière rouge, c’est la couleur.

Ils ont donc intenté un deuxième recours collectif «pour la poussière abondante et récurrente» visant cette fois une période beaucoup plus longue, entre 2010 et 2019, et pour des montants plus importants, environ 1000 $ par citoyen pour chacune des années comprises dans le recours.

Là, le Port et Arrimage ont riposté.

Les défenderesses ont alors sorti l’artillerie lourde, ils ont martelé que le problème ne pouvait pas venir du port. Ils ont admis que le vent charroyait de la poussière au-dessus des installations portuaires, mais ont assuré qu’elle n’allait nulle part, surtout pas à Limoilou. Et puis, a-t-on dit, personne ne l’a vue flotter.

On constate seulement qu’elle s’est déposée, comme si elle se générait toute seule. Si on suit cette logique, les sels de déglaçage seraient aussi invisibles à l’œil nu.

Il y a deux semaines, le 4 mars, le juge Jacques G. Bouchard de la Cour supérieure a rejeté en bloc le recours. Il a été très impressionné par les experts des défenderesses qui «ont marqué le tribunal d’une impression générale de compétence, de sens des responsabilités et d’un contrôle de grande qualité sur les activités portuaires en général».

Un de ces experts est Jean-François Whilelmy, chercheur en minéralogie chez COREM, un organisme «dirigé par l’industrie minière», c’est écrit sur leur site.

Un autre est la Dre Julie E. Goodman, qui est venue dire que le nickel n’a aucune incidence sur la santé des gens, contrairement à ce qu’en dit un rapport de la Santé publique du Québec. Dans une étude publiée en 2010 dans une revue médicale, la publication prévient le lecteur d’un conflit d’intérêts, la Dre Goodman «a examiné en détail la cancérogénicité de différentes formes de nickel grâce à un financement de la Nickel Producers Environmental Research Association (NiPERA)».

Les deux, donc, sont à la solde de l’industrie.

Il aurait fallu en tenir compte. Il aurait fallu tenir compte aussi des avis du ministère de l’Environnement du Québec qui réclamait bien avant 2010 que le Port fasse des efforts pour diminuer les émanations provenant de ses installations. Il aurait aussi fallu tenir compte des citoyens qui ont déjà été indemnisés par le Port, entre autres pour nettoyer leur voiture après une pluie de béton tombée sur le quartier.

Un autre mea culpa, pas cher.

Le tribunal a refusé que soit déposé tout élément de preuve d’avant 2010, qui aurait pu démontrer que le Port a ses torts.

Le juge a fait siens tous les arguments du Port et d’Arrimage, balayant du revers de la main ceux des citoyens, dont je suis. «ACQ [la Compagnie Arrimage du Québec] reconnait que [la] poussière rouge émane de ses installations situées dans le secteur Beauport du Port de Québec. Pour elle, il s’agit d’un évènement isolé et clos.»

Cela même si le juge a admis qu’il y a un véritable problème. «Aux yeux du Tribunal, ces témoins [une centaine de citoyens ont témoigné] paraissent sincères et crédibles. À n’en point douter, cette poussière leur cause des inconvénients sérieux.»

Mais le Port est blanc comme neige.

En lisant le jugement, on a l’impression que tout ce qui vient des citoyens est discrédité d’office, autant les experts qu’ils ont engagés que les démonstrations qu’ils ont faites devant le tribunal. Pas un mot sur les trois jours où les avocats du recours ont expliqué que le Port échappe énormément de particules dans l’air.

Les données ne sont pas tirées d’un chapeau, mais de l’Inventaire national des rejets de polluants, selon des chiffres transmis par le Port.

Pendant le procès, un expert mandaté par le Port et Arrimage est venu dire combien les installations de Québec étaient irréprochables. Il a aussi encensé un terminal en Colombie-Britannique, où il avait travaillé, ce à quoi les avocats des citoyens ont opposé plusieurs articles de journaux faisant état d’un problème de pollution au charbon.

«Je ne crois jamais ce que je vois dans les journaux», a répliqué l’expert.

Et le juge d’opiner, «je vous rassure, moi non plus».

Ça n’a rien de rassurant. Un juge, il me semble, devrait au moins faire preuve d’une apparence d’impartialité.

Et, idéalement, d’une apparence de justice.

Chronique

La menace fantôme

CHRONIQUE / J’étais en quelque sorte au cœur de la tempête de la H1N1 en 2009, j’étais directrice de l’information au Soleil, des gens du ministère de la Santé étaient venus nous voir pour nous dire quoi faire.

C’est depuis ce temps qu’on a des distributeurs de Purell.

On devait être une dizaine autour de la table, de tous les départements, on trouvait ça un peu irréel, cette nouvelle souche d’influenza A détectée le 15 avril en Californie avait vite traversé au Mexique, où on avait recensé la semaine suivante plus d’une centaine de personnes infectées, une vingtaine de morts. 

En trois mois, 120 pays étaient infectés.

Je m’en rappelle comme si c’était hier, j’étais enceinte de mon deuxième garçon, mon premier n’avait pas encore deux ans, et ce nouveau virus avait justement un faible pour les enfants et les jeunes adultes, plus que pour les personnes âgées, qui sont habituellement plus vulnérables.

C’est ce qui rendait le virus si menaçant.

Le 26 avril dans Le Soleil, on indiquait que le Mexique avait mis en place des mesures d’isolement pour contenir ce qui n’était alors pas encore une pandémie. «Des écoles, des musées, des bibliothèques et des théâtres ont été fermés, et de nombreuses activités, dont plusieurs centaines de rencontres sportives et des spectacles, ont été suspendues jusqu’à nouvel ordre. Aujourd’hui, les deux rencontres de première division de football professionnel prévues à Mexico seront disputées à huis clos.»

Tous les restaurants, les bars et les cafés de Mexico, avec ses 20 millions d’habitants, avaient été fermés.

Un premier cas avait été confirmé au Québec le 1er mai, une quinzaine à l’échelle du Canada, mais les autorités de la santé publique ont vite identifié des facteurs atténuants : le réchauffement du printemps allait aider et il restait à peine un peu plus d’un mois d’école, réduisant ainsi les risques de propagation.

Au CHUQ, on demandait aux employés masculins de raser leurs barbes et leurs moustaches pour augmenter l’efficacité des masques.

Au Soleil, on avait fait installer des distributeurs de solution antiseptique, on avait mis sur pied un plan sans trop savoir si on allait devoir l’appliquer. On se préparait au pire, on suivait les nouveaux cas ailleurs dans le monde. La Russie qui mettait en quarantaine les voyageurs qui revenaient d’Amérique, les écoles qui fermaient aux États-Unis.

Un cas a été confirmé à la polyvalente de Charlesbourg. L’école n’avait pas fermé, on avait procédé à un grand nettoyage et demandé aux parents d’être vigilants si leur enfant présentait des symptômes, auquel cas de le garder à la maison pendant sept jours, le temps qu’il ne soit plus contagieux.

Air Transat avait suspendu ses vols vers le Mexique.

Début mai, on a laissé entendre que le virus tant redouté n’était pas si vilain. «Nous nous sommes préparés pour un virus d’une virulence modérée et avec un certain taux d’attaque, une certaine proportion de la population infectée, expliquait alors le Dr Alain Poirier, directeur national de la Santé publique du Québec. Donc tous nos outils qu’on a mobilisés, c’est pour un virus qui [aurait affecté] plus de gens et de façon plus sévère [que maintenant].»

L’OMS avait pourtant décrété qu’il y avait une pandémie à l’échelle mondiale, ce qui n’empêchait pas les voyagistes d’offrir des aubaines pour des voyages au Mexique, à peine deux mois après le début de la crise, Ottawa ayant levé à la mi-mai l’interdiction pour les voyageurs d’aller au Mexique.

La porte-parole de CAA parlait de «prix très extraordinaires».

Alors que les morts étaient plus nombreux, on en comptait déjà une vingtaine en juillet 2009 au Québec, la course à la vaccination battait son plein, la province visait une campagne d’immunisation généralisée et on s’inquiétait d’une pénurie appréhendée de Tamiflu, le médicament utilisé pour traiter les malades.

On craignait une deuxième vague à la fin de l’été.

Plus forte.

Des commissions scolaires avaient envisagé la fermeture d’écoles, le gouvernement a jugé que ce n’était pas utile. Karl Weiss, microbiologiste et infectiologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, avait reproché aux autorités de banaliser la situation. «Je tiens à le souligner. Ce n’est pas une maladie bénigne», avait-il confié à La Presse.

Selon une analyse de la professeure Esther Versluis publiée sur le site Web du London School of Economics, la pandémie de grippe A [H1N1] a officiellement pris fin en août 2010, elle a touché 219 pays, fait 18 449 morts.

Depuis l’apparition du coronavirus en Chine en décembre, 120 000 personnes ont été infectées dans 110 pays, 4351 en sont mortes.

Et le virus ne s’essouffle pas.

Les autorités québécoises, une fois encore, doivent contrer une menace qui reste encore théorique, bien que le virus soit bien installé chez nous, mais dans des proportions qui n’ont rien à voir avec des pays comme l’Italie où le système de santé est submergé au point de «sacrifier» certains malades.

Aux possibles grands maux, le Québec et le Canada appliquent cette fois-ci les grands remèdes, en fermant les écoles, annulant à peu près tous les événements festifs et sportifs, limitant au maximum les contacts entre les gens. On préfère clairement prendre le risque d’être accusé, plus tard, d’avoir péché par excès.

Tous aux abris, on verra après.

Chronique

DPJ: on a assez parlé

CHRONIQUE / «C’est important de dire à la population que tous les cas qui nécessitent un traitement immédiat reçoivent une intervention sur-le-champ à toute heure du jour et de la nuit. Nous respectons les codes de priorisation. Tous les enfants qui ont besoin d’une protection immédiate la reçoivent à ce moment-ci.»

Nous sommes en mai 2019, un mois après le décès de la fillette de Granby.

Celui qui parlait ainsi, c’est Alain St-Pierre, il avait été nommé trois semaines plus tôt pour remplacer Alain Trudel, directeur de la protection de la jeunesse [DPJ] de l’Estrie, suspendu dans les jours suivant la tragédie pour en avoir minimisé l’ampleur. «Dans un cas hypothétique dans lequel nous serions impliqués, il y aurait une revue pour revoir toutes les activités qui ont été faites», avait-il dit au lendemain du drame.

Nommé directeur intérimaire, Alain St-Pierre devait s’assurer de redresser le navire, en s’attaquant entre autres à la liste d’attente, avec pas moins de 1300 enfants dessus. «On est engagé dans une opération de révision de tous les enfants, pour s’assurer que tous les enfants sous notre responsabilité sont bien protégés.»

Moins d’un an plus tard, rebelote. 

On vient d’apprendre que la même DPJ de l’Estrie a fait l’objet d’un blâme d’une juge en novembre pour avoir encore failli à protéger des enfants. Cette fois, ce sont quatre enfants d’une même famille qui vivaient dans des conditions déplorables, sous-alimentés, à travers les excréments de chien, dormant sur des matelas sans draps.

Le signalement a été fait en février, il a fallu cinq mois pour que le dossier soit confié à une intervenante, précisément pendant la période où, disait-Alain St-Pierre, «il y a plus de vigilance, autant chez les gens qui signalent que chez notre personnel». Et aussi, comme je l’ai écrit plus haut : «tous les cas qui nécessitent un traitement immédiat reçoivent une intervention sur-le-champ à toute heure du jour et de la nuit. Nous respectons les codes de priorisation.»

Devant le tollé, le ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, a placé vendredi la DPJ de l’Estrie sous tutelle. 

Le ministre n’a pas aimé apprendre la nouvelle dans les médias. «C’est important que les différentes DPJ se rendent compte qu’il doit y avoir un partage de l’information avec le gouvernement et le ministère de la Santé», a-t-il indiqué en entrevue à Radio-Canada. «[…] La mise sous tutelle était importante. On a un plan. On veut faire d’autres actions qui vont s’associer avec cette mise sous tutelle.»

On aurait pu s’attendre à ce que le ministre choisisse quelqu’un qui pourrait voir les choses autrement ou, mieux encore, les faire différemment.

Il a nommé Richard Deschamps, pdg du CISSS (Centre intégré de santé et de services sociaux) de Montérégie-Centre, nommé par l’ex-ministre de la Santé Yves Bolduc à la tête de l’Agence de la santé, puis par l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette pour piloter sa réforme du réseau, réforme qui est d’ailleurs montrée du doigt par plusieurs personnes sur le terrain.

Qu’à cela ne tienne.

La tutelle sera assurée par un pur produit du système.

Le ministre lui demande d’apporter «tous les correctifs jugés nécessaires pour régulariser la situation rapidement à la DPJ du CIUSSS de l’Estrie» et d’«identifier et de mettre en œuvre les solutions pour résoudre les problématiques reliées aux services […], notamment quant aux listes d’attente et aux délais».

Je parie que, comme tous ceux qui sont passés avant lui, Richard Deschamps montrera du doigt le manque de personnel. 

Mais, comme tous ceux avant lui et comme les autres DPJ du Québec, il ne pourra pas faire apparaître des employés par magie, il devra faire avec ceux qu’il a. La tentation de leur donner plus de dossiers sera grande, au risque de les surcharger plus qu’ils ne le sont déjà, au risque d’échapper d’autres enfants.

Et pourtant, on sait ce qu’il faut faire.

Il faut moins de DPJ.

Le ministre Carmant me le disait en décembre dernier, «la DPJ doit redevenir une mesure d’exception. […] L’option vers laquelle on veut aller, c’est seulement les cas les plus exceptionnels qui doivent se rendre à la DPJ et c’est comme ça qu’on va régler ce problème-là. Moi, je pense que ce sont ces histoires de “suspicion de”, c’est là qu’on vit des difficultés ou quand les gens sont en attente de services, la DPJ rentre dans le dossier. Alors moi, je pense qu’en offrant plus de services en première ligne, en diminuant le nombre de dossiers qui vont se rendre à la DPJ, c’est là que ça va reprendre un peu de son sens.»

Pauline Marois disait la même chose en 1977.

On pourrait passer d’abord par les centres de pédiatrie sociale, un peu comme des CLSC de l’enfance.

Et ça fait longtemps qu’on sait quoi faire, je ne compte plus le nombre de comités qui se sont penchés sur le sujet, qui ont produit un rapport chaque fois, avec souvent les mêmes conclusions. Il y a eu le rapport Harvey 1 en 1988, Harvey 2 en 1991, le rapport Bouchard — Le Québec fou de ses enfants en 1991 aussi —, le rapport Jasmin en 1994, le rapport Beaumont en 1998 sur un cas de maltraitance sévère, le rapport Lebon en 2000 sur les listes d’attente et l’accessibilité aux services, les rapports Clair et Cloutier la même année, les rapports Turmel et Dumais en 2004.

Hâte de lire le rapport de la commission Laurent.

En 2007, on parle du manque de personnel dans les Orientations régionales 2007-2010 pour l’Estrie. «Bien qu’il ne soit pas à ce jour sérieusement documenté, le roulement du personnel dans le champ de l’intervention sociale implique de nombreuses discontinuités, tous le savent et plusieurs le vivent. […] La réponse à la pénurie de la main-d’œuvre anticipée dans le secteur des services psychosociaux doit s’actualiser par l’innovation des façons de faire, et ce, dans un contexte de rareté des ressources tant humaines que financières.»

Ça fait 13 ans.

On parle aussi de délais et de leurs conséquences. «Il est également impératif d’intervenir en temps utile. L’enfant ne cherche pas à grandir, il grandit. Il n’attend personne pour grandir. Et tout défaut de lui offrir à temps ce dont il a besoin est lourd de conséquences pour son avenir.»

On en est encore là aujourd’hui, et pas juste en Estrie.

On a assez parlé.

Chronique

Autour de la fierté

CHRONIQUE / «On aurait eu le temps pour un verre, finalement!» C’est souvent comme ça aux Îles, on arrive quelque part juste pour dire bonjour, on se fait offrir un verre, on dit «non merci» parce qu’on ne veut pas se barrer les pieds et on se barre les pieds quand même.

J’étais allée faire un tour à la shed à Camil avec Claude Bourque, j’y étais allée l’été dernier, une gang de gars s’était mis dans l’idée de fabriquer une embarcation traditionnelle disparue depuis belle lurette, une grosse chaloupe à moteur que les Madelinots utilisaient jusqu’à la fin des années 60 pour aller à la pêche. 

On dit un cul-pointu, prononcé «tchu pointu», les gens à l’époque appelaient ça un «toc-o-toc», c’est le bruit que faisait son moteur à deux temps.

Camil à Léo Leblanc était là, c’est lui qui m’a offert un verre, ils étaient bien cinq ou six en ce vendredi après-midi à s’affairer autour du bateau, mais surtout à jaser, on s’entend que le cul-pointu est aussi un sacré beau prétexte pour se retrouver. Le bateau sera prêt quand il sera prêt.

On vise une mise à l’eau au printemps, Claude a hâte. «On va être faraud!» Être faraud, être fier.

La dernière fois que je l’ai vu, le bateau ressemblait à une cage thoracique, on était à assembler les planches courbées sous les bons conseils de Camil, dont le métier, suivant les traces de son père, était justement de fabriquer des bateaux. 

C’est d’ailleurs son père qui avait dit «oui» à Claude Bourque il y a déjà plus de 20 ans quand il lui a demandé de l’aider à construire un cul-pointu.

Léo n’a pas eu le temps.

Camil l’a fait.

Claude à Nestor, connu pour ses sculptures de cuivre et d’os, tenait à faire revivre ce bateau comme on redonne vie à ses souvenirs. «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.» Il a voulu redonner aux Îles ce ronron mécanique.

Et ça s’en vient bien, le cul-pointu est presque terminé, l’extérieur de la coque est peint. Il reste l’intérieur à finir, le moteur à poser, Claude en a trouvé un à Cap-Chat qui date des années 40, exactement comme ceux qu’il y avait à l’époque. Le «crankshaft» — le vilebrequin — est à Montréal pour être réparé, il devrait revenir aux Îles cette semaine. Il faudra ensuite «recouler» quelques pièces pour avoir un ajustement optimal, puis installer la machine dans le bateau.

Le cœur du cul-pointu pourra recommencer à battre. 

Toc-o-toc-o-toc.

Il y aura un documentaire qui sera fait sur la construction du bateau, un livre souvenir aussi, pour documenter le sauvetage in extremis d’un morceau de patrimoine, à partir d’une idée de fou et d’une gang de chums, d’un plan dessiné sur une petite planche de bois, de l’huile à bras et du fort.

C’est ce que j’ai raté.

Je suis partie de la shed, direction l’Auberge du Port pour entendre les résultats préliminaires d’une étude au titre on ne peut plus universitaire : Quand les phoques parlent de nous : regard socioanthropologique sur les pinnipèdes. En clair, on a voulu savoir la place qu’occupe le loup-marin pour les Madelinots.

Elle s’agrandit.

L’étude a été menée par trois chercheuses, Nathalie Lewis, Geneviève Brisson et Gaëlle Ronsin — qui a passé quatre mois aux Îles pour faire des entrevues —, elles sont remontées dans le temps pour voir entre autres l’impact des campagnes contre la chasse au loup-marin, mais aussi l’évolution du message des animalistes. Lorsque les groupes ont compris que l’argument «le phoque va disparaître» n’avait aucun sens, ils ont changé pour «les chasseurs n’ont pas besoin de cet argent-là».

Ils ont continué à tirer sur la cible.

Il y a toujours eu des Madelinots pour essayer de faire contrepoids, toujours avec trop peu de moyens.

Les chercheuses ont vu que la revalorisation a commencé dans les années 90, entre autres avec l’ouverture du Centre d’interprétation du phoque en 1994 et qu’elle s’est accélérée dans les années 2000. Phoque, le film, sorti en 2006, a marqué un point de bascule, il prenait les opposants à leur propre jeu.

En 2007, pour la première fois sur le site du ministère des Pêches et Océans, le fédéral se portait un tout petit peu à la défense de cette chasse, en indiquant que les techniques utilisées par les chasseurs n’étaient pas plus cruelles que n’importe quelle autre façon de tuer un animal, ce qui n’est jamais joli. 

Brigitte Bardot sévissait depuis 30 ans.

Autre point intéressant, l’étude a démontré qu’avant les campagnes de propagande, le phoque gris — envahissant — était vu comme une menace à l’équilibre des écosystèmes, ce qu’il tend à redevenir aujourd’hui, comme si la parenthèse des campagnes de IFAW et compagnie se refermait tranquillement.

«Le phoque est perçu comme une menace, mais aussi comme une opportunité pour les Îles, pour sa viande», a dit Gaëlle.

Les Madelinots l’ont compris depuis longtemps.

Restent les gouvernements.

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous du loup marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J’en profite d’ailleurs pour souligner la qualité de l’accueil des gens de l’Auberge la Salicorne, où je loge.

Mylène Moisan

Cherchez la femme

CHRONIQUE / Je sais, quand l’écrivain Alexandre Dumas a écrit en 1854 «Cherchez la femme, pardieu! Cherchez la femme», il sous-entendait que, derrière chaque crime, il y a nécessairement une femme. 

Agatha Christie a repris l’expression.

Ce que je retiens, c’est que la femme est derrière. Je ne sais pas si c’est vrai pour les crimes, mais je sais que ça a longtemps été vrai au Québec où elles ont tenu à bout de bras les familles pendant que les hommes étaient partis bûcher, faire la drave, défricher ou faire les foins.

Aux Îles-de-la-Madeleine, ils partaient pêcher.

Ou chasser le loup-marin.

Cette année, le 11e Rendez-vous du loup-marin a décidé de chercher la femme dans cette chasse gardée de l’homme. Ce sont eux que nous voyons sur la banquise, l’hakapik à l’épaule, marchant – ou courant – vers les troupeaux de phoques. Ce sont eux qui traînent les carcasses sur la glace, qui dépècent l’animal.

Quelques femmes ont leur permis, c’est encore rare.

C’est le cas de Céline Lafrance, une fille qui a adopté les îles il y a 23 ans et qui coordonne depuis le début le Rendez-vous du loup-marin, qui vise à redonner ses lettres de noblesse à une industrie mise à mal par les campagnes de propagande formidablement efficaces. 

À redonner une fierté.

Le loup-marin fait partie de la vie des Madeliniennes depuis toujours. Irène Turbide, la mère de Ben à Ben du Fumoir d’antan, se souvient de sa mère qui le «cuisinait à toutes les sauces» avec les ingrédients de base qu’on trouvait à l’époque, «du lard salé, du jus de pomme, des oignons».

On mélangeait parfois la viande du phoque avec celle du porc.

Irène est surtout connue pour ses croquignoles – qu’on prononce souvent «croxignoles» – une recette de pâte à beigne tressée frite dans l’huile de loup-marin. «On prenait des bouts de graisse qu’on découpait en morceaux d’un pouce carré et on les faisait fondre. Ça prenait du temps, de la patience, ça prenait une technique spéciale. Il ne fallait pas trop la faire cuire, sinon ça goûtait trop fort.»

Alors que les campagnes contre la chasse au phoque battaient leur plein, en 1979, Irène cherchait une idée pour attirer du monde au Carnaval. «Mon mari était maire et il s’occupait des loisirs. On cherchait quelque chose de nouveau et, en jasant avec ma belle-mère, elle nous a dit «vous devriez faire des croquignoles, je suis sûre que ça prendrait».» Ça a pris. «La première année, on a fait six recettes, à peu près 500 croquignoles. Cette année, on a fait 81 recettes, on a fait plus de 5500 croquignoles et on les a tous vendus en une heure et demie, deux heures.»

La vente de croquignoles est un des événements les plus courus chaque année aux Îles-de-la-Madeleine.

L’huile de loup-marin, c’est ce qui a donné l’idée à la jeune Romy Vaugeois et à sa sœur de fonder l’entreprise SeaDNA avec Réjean Vigneau – boucher et chasseur – pour commercialiser à plus grande échelle les produits du loup-marin, allant de la péperette aux gélules d’huile bourrées d’oméga 3.

Elle ne connaissait rien du loup-marin avant.

Ne prenait même pas d’oméga 3.

Dans une table ronde animée par Céline Lafrance, Romy a expliqué que l’entreprise vise les marchés asiatiques. «C’est sûr qu’il y a plusieurs marchés qui sont fermés [entre autres l'Europe et les États-Unis], mais il y a des ouvertures en Chine, au Japon, en Corée du Sud. Je suis positive pour l’avenir du loup-marin.»

Elle n’est pas la seule.

Originaire de Twillingate, une petite île au nord-est de Terre-Neuve, Anne Troake a été invitée au Rendez-vous pour assister à deux projections d’un de ses films produit en 1999 par l’ONF. Le titre est sans équivoque : My Ancestors Were Rogues and Murderers qui pourrait se traduire par Mes ancêtres étaient des escrocs et des meurtriers.

À prendre au deuxième degré.

Elle y montre sa famille et les gens de son village qui ont toujours vécu de la pêche et de la chasse au loup-marin et qui, à l’instar des Madelinots, ont fait les frais de la propagande des groupes animalistes. 

Anne aussi a espoir.

Elle habite à St. Johns maintenant et elle voit, comme ici, quelque chose comme une fierté qui revient. Il y a eu, comme au Québec, un PhoqueFest où des restaurants ont servi du loup marin. «On voit partout, l’hiver, des gens qui portent des vêtements et des bottes en fourrure.»

Il y a comme un retour aux sources. «Ma famille, on a vécu là pendant 400 ans, a-t-elle raconté lors de la table ronde. Le phoque fait partie de nous. Sans le phoque, je n’aurais pas ma culture, mon histoire. Ni mon identité.»

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous du loup marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J'en profite d'ailleurs pour souligner la qualité de l'accueil des gens de l'Auberge la Salicorne, où je loge.

Mylène Moisan

Comment se débarrasser d’une fausse nouvelle

CHRONIQUE / C’était dans les années 70, un reportage commandé par un groupe animaliste a crucifié les chasseurs de phoques. 

On les a dépeints comme des barbares.

Que le gars qui a produit le reportage ait plus tard admis qu’on lui avait demandé de trafiquer la réalité n’y a rien changé, l’image de tueurs cruels et sanguinaires a collé aux Madelinots — et aux Terre-Neuviens entre autres —, à tel point qu’ils sont devenus des parias.

Aucun gouvernement, pas plus à Québec qu’à Ottawa, ne voulait les entendre. «Dès que tu prononçais le mot phoque, la porte se refermait.» Ghyslain Cyr en sait quelque chose, il était aux premières loges de cette mise au ban, personne ne l’écoutait quand il disait que les phoques gris, un jour, allaient être trop nombreux.

Nous y sommes. 

«Et on ne s’est pas beaucoup trompés dans nos projections.»

Cette volte-face du gouvernement canadien était d’autant plus spectaculaire considérant que jusqu’en 1983, on offrait une «prime à la mâchoire» pour diminuer le nombre de phoques. «Il fallait ramener la mâchoire du bas et il fallait qu’elle soit assez grosse pour qu’ils puissent la différencier.»

En 1983, dans la tourmente des opposants à la chasse, Ottawa a mis fin à la prime.

Moins de 10 ans plus tard, il a imposé un moratoire sur la morue.

Les pêcheurs le savaient bien, eux, que le phoque gourmand était en grande partie responsable de la chute des stocks de morue, mais Ottawa a préféré détourner le regard en espérant que la morue revienne. Elle n’est pas revenue. Le ministère des Pêches et Océans estime qu’il y avait 424 000 phoques gris en 2016 dans l’Atlantique.

Chacun mange entre une et deux tonnes de poisson par année.

En fait, la morue est revenue un peu autour de Terre-Neuve où, ce n’est pas un hasard, on a augmenté les quotas de chasse aux phoques.

Aux Îles pendant longtemps, on voulu contrer la désinformation en s’engageant dans la guerre de l’image, répliquant «nous ne sommes pas des sauvages» au «ils sont des sauvages» des animalistes. Ces groupes avaient des millions que les Madelinots n’avaient pas et une image-choc, le blanchon ensanglanté sur la banquise.

Même si on ne le chassait déjà plus.

Directeur de l’Association des chasseurs de phoques Intra-­Québec, Gil Thériault a bien compris que les chasseurs des Îles, à armes inégales, n’allaient pas gagner. «C’est certain que sur ce terrain-là, on n’avait aucune chance.»

Il fallait livrer la guerre autrement.

Depuis une bonne décennie, les Madelinots ont ouvert un autre front, en passant par l’estomac. Au lieu de miser sur l’image, ils ont détourné la guerre dans l’assiette, en vantant les vertus de cette viande sauvage, bourrée de fer et d’oméga 3, qui s’apprête aussi bien en tataki qu’en filet.

Et ça vient du Québec.

De plus en plus de jeunes y mettent leur grain de sel, de plus en plus de chefs cuisinent cette viande un peu partout au Québec.

On en fait un produit recherché.

Hier en fin de journée, le Rendez-­vous loup-marin — auquel j’assiste — présentait une conférence de Pierre-Yves Daoust, pathologiste de la faune qui se spécialise depuis plusieurs années dans l’analyse de la viande de loup marin. On lui a demandé d’évaluer si l’animal était l’hôte d’agents infectieux.

En clair, on lui a demandé de scruter si la viande était saine.

Et on fait ça pour aller au-­devant des coups. «Le but de faire ces études-là, c’est de favoriser la commercialisation des produits du phoque et c’est aussi pour prévenir les critiques. Je suis bien conscient que les groupes animalistes sont toujours à la surface et que, tôt ou tard, ils vont réagir. Et on saura quoi répondre.»

Ils ont appris.

Sans faire de vague, l’industrie du loup-marin reprend tranquillement du poil de la bête. Une nouvelle entreprise vient de voir le jour, SeaDNA, qui vise entre autres à commercialiser l’huile de loup-marin, dont les effets protecteurs sur la santé sont documentés. 

Selon les données de 2016 du ministère fédéral des Pêches et Océans, la valeur des exportations de produits du loup-marin — toutes espèces confondues — a plus que doublé en une seule année, bondissant de 366 millions $ en 2015 à 858 millions $.

Ça a probablement augmenté depuis.

D’où l’importance capitale de s’assurer de la qualité de la matière première, la chair de l’animal, sachant que la viande sauvage peut contenir d’indésirables infections et contaminants. D’entrée de jeu, M. Daoust nous a dit que, de 1940 à 2004, on a répertorié 335 nouvelles maladies infectieuses.

Dont le SRAS, en 2003, par des chauves-souris frugivores.

Probablement pareil pour COVID-19.

Nous avons eu un cours d’agents infectieux en accéléré, avons appris l’existence de la bactérie erysipelothrix, qu’on retrouve «partout dans le monde», souvent chez les poissons, qui peut s’installer dans une petite plaie, notamment sur les mains. «Ça peut devenir une maladie généralisée si ce n’est pas traité».

Ça touche d’ailleurs les pêcheurs.

Pierre-Yves Daoust n’a rien trouvé d’inquiétant dans le loup-marin. «Les conclusions sont positives. On a trouvé des pathogènes, mais qui ne présentent pas de risques en appliquant des mesures sanitaires standard qui sont déjà appliquées. […] Pour la toxoplasmose par exemple, il suffit d’une congélation de trois jours à -10 degrés ou moins.» 

On fait pareil pour le poisson à sushi.

Encore aujourd’hui, plus de 40 années après cette spectaculaire campagne de désinformation, les Européens maintiennent leur moratoire sur les produits du phoque, avec une mince lézarde pour quelques exceptions autochtones, cela même si les techniques de chasse — puisqu’il faut en parler — ont été jugées pas plus ni moins cruelles que l’abattage de n’importe quel animal.

On utilise aussi la carabine, comme pour un ours.

Et personne ne boycotte l’ours.

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous loup-marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J'en profite d'ailleurs pour souligner la qualité de l'accueil des gens de l'Auberge la Salicorne, où je loge.

Mylène Moisan

«La mer lui crie dans les oreilles»

CHRONIQUE / «Avertissement de vent» est certainement la dernière chose qu’on veut voir sur Météomédia quand on s’apprête à prendre l’avion pour les Îles-de-la-Madeleine, on donnait des rafales à plus de 100 km/h. 

Éole s’est un peu calmé, nous avons pu atterrir.

Et j’ai pu souffler.

Ça devait faire environ sept ans que je n’avais pas mis les pieds sur l’archipel l’hiver, il n’a pas changé, contrairement à l’été où les touristes sont toujours plus nombreux. L’été est au sable ce que l’hiver est au désert, surtout les jours de grands vents quand les bourrasques soufflent la neige des dunes. 

Effaçant, çà et là, la route.

Le temps peut tourner du tout au tout en quelques heures, il faut parfois des convois routiers pour permettre aux voitures d’aller d’une île à l’autre, il arrive que l’avion tourne autour de l’aéroport avant de faire demi-tour, incapable d’atterrir. Hier, des écoles ont fermé sans qu’un brin ne tombe du ciel. 

Ne dites pas ça à mes gars.

Je suis ici pour le 11e Rendez-vous loup-marin — on m’a invitée —, c’est ironique puisqu’il y a rarement eu aussi peu de phoques autour des îles, ils ne viennent plus depuis longtemps sur la banquise le long des côtes pour la simple et bonne raison qu’il n’y a plus vraiment de banquise. 

On dit qu’ils sont à 45 milles au sud-ouest.

J’ai croisé Réjean Vigneau, à la fois chasseur et boucher, un des Madelinots qui ont le plus œuvré pour faire connaître la viande de loup-marin, il doit aller jusqu’à Terre-Neuve pour s’approvisionner. Il pourrait aller plus près, à l’île Brion où les phoques s’agglutinent, si seulement le gouvernement leur donnait le feu vert.

Les pinnipèdes détruisent l’île que le Québec dit protéger.

Mais bon, c’est un autre débat.

Le Rendez-vous, donc, est coordonné depuis 10 ans déjà par Céline Lafrance, une fille de l’Outaouais qui est débarquée seule aux Îles en plein mois de novembre il y 23 ans, elle y a même ramené un Madelinot qui s’était exilé. Le mouvement est habituellement à l’inverse, des hommes et des femmes «de l’extérieur» suivent leur cœur jusqu’ici.

Un Madelinot qui part ne part jamais vraiment.

C’est le cas de Jennifer Boudreau qui est partie étudier à 17 ans, elle s’est installée à Sainte-Luce-sur-Mer avec son amoureux et elle est venue faire un tour cet hiver, pour une première exposition, elle fait de la pyrogravure sur des peaux de loups-marins qu’elle tend sur du bois de cage à homards.

Ses peaux sont tannées par Rosaire Leblanc, «un des derniers tanneurs aux Îles qui le fait de façon traditionnelle».

À 31 ans, Jennifer vient même d’obtenir son permis de chasse, elle a suivi son cours à Sainte-Anne-des-Monts, il y avait six filles. Il y a un regain. 

«Pour moi, c’est carrément une réappropriation culturelle. Je veux promouvoir ce savoir-là, je trouve ça important de lui redonner sa place.»

Elle était à la soirée hommage du Rendez-vous, avec d’autres artistes et artisans qui présentaient ce qu’ils font à partir de l’animal, des bottes, de l’huile, même des gâteries pour chiens. 

On ne perd rien de l’animal.

Il y a une fierté dans cette tradition, malgré tout le mal que Brigitte Bardot a pu en dire, comme un sentiment de résistance d’avoir survécu en perpétuant la chasse aux phoques à leur corps défendant.

Les Madelinots ont l’habitude d’affronter les tempêtes.

Ils marchent vent d’boutte.

Chaque année depuis 10 ans, on rend hommage à un chasseur, c’était autour de Denis Bénard, qui a l’air d’un sacré bon bougre. Sa blonde Carole est venue parler de lui sur scène, elle a raconté comment il a grandi sur un bateau, comment la mer fait partie de lui, depuis toujours. Elle a dit ceci, «la mer ne l’appelle pas, elle lui crie dans les oreilles.»

Son homme est monté recevoir son prix, visiblement ému. «Je ne ferai pas un gros discours. Je suis touché. Et surpris.»

Et c’était beau.

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous loup-marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J'en profite d'ailleurs pour souligner la qualité de l'accueil des gens de l'Auberge la Salicorne, où je loge.

Chronique

Le doux regard des arbres morts

CHRONIQUE / Il y a quelque part au détour du sentier du parc de la Rivière-des-Roches, deux arbres qui sont unis par une branche commune, comme si chacun puisait dans la force de l’autre pour se tenir debout.

Si on lève la tête, on voit qu’ils portent un énorme tronc mort.

J’étais allée marcher avec mon amie Nathalie Bisson, c’est elle qui m’a fait remarquer ce curieux tandem, elle s’y arrête souvent quand elle va courir dans le bois, elle prend le temps d’écouter le ruisseau. 

Il coule toujours, même par grands froids.

Le long du sentier, il y a aussi des visages, comme des masques sculptés à même les arbres morts qui bordent le chemin. Et nous avions rendez-vous, ce jour-là, avec celui qui les fabrique. Mario Hamelin façonne patiemment ces personnages inspirés des mystérieuses statues de l’Île de Pâques.

Mario est briqueteur-maçon de père en fils, il a toujours été fasciné par ces énormes monolithes de pierre volcanique.

Il a toujours rêvé de faire de la sculpture, il a trouvé le temps quand il a pris sa retraite de la construction. «Quand j’ai commencé, je me cachais. Je prenais des arbres qui étaient en retrait du sentier pour ne pas que les gens me voient, j’y allais les matins de la semaine très tôt, jamais la fin de semaine.»

Les premiers personnages sont nés en secret.

Et puis, tranquillement, Mario a pris confiance, il a commencé à prendre des arbres morts qui étaient sur le bord des sentiers, a même osé y aller la fin de semaine. «Il y en a, quand ils m’ont vu, ça faisait cinq ans qu’ils voyaient mes bonshommes et qu’ils se demandaient qui les faisait. Le premier commentaire que j’ai eu, c’est un homme qui s’était arrêté, il m’a dit : “tu humanises la forêt”. Je ne l’ai jamais revu.»

C’est vraiment ce qu’il fait.

Quand il croise un enfant pendant qu’il sculpte un personnage, il le lui donne. «Je lui demande de lui donner un nom, je lui dis qu’il est à lui.»

Et l’enfant repart heureux.

Nous avions rendez-vous à un croisement, juste à côté d’un arbre mort sculpté sur deux côtés. Sur celui qui fait face au soleil, sous la bouche, un triangle. C’est un hommage au beau-frère de Mario, décédé du cancer, il avait une petite barbe. Pas très loin, le visage d’une femme, pour sa belle-sœur. «Je les ai faits en pensant à eux», un peu comme un hommage, une façon de garder leur souvenir vivant.

Il repense à eux chaque fois qu’il les voit.


Chronique

Le danger des grilles d’analyse

CHRONIQUE / Ça y est, jeudi, Eustachio Gallese a repris le chemin de la prison à perpétuité pour avoir sauvagement tué une femme.

Comme en 2006.

Et depuis qu’il était entré en prison, la première fois, on avait évidemment évalué son niveau de risque de violence, et on avait déterminé qu’il était élevé dans un contexte où il serait en couple, avec une partenaire.

Il est jaloux maladif.

Alors, quand l'équipe qui le supervisait s’est penché au printemps dernier sur les conditions de sa transition en semi-liberté, quelqu’un a eu la «brillante» idée de lui permettre de côtoyer des femmes pour assouvir ses besoins sexuels, vu que monsieur est à risque quand il a une partenaire.

Si le caractère absurde et révoltant de cette «stratégie» crève aujourd’hui les yeux — Marylène Levesque l’a payée de sa vie —, force est d’admettre qu’elle a été vue comme sensée par l’équipe de gestion de cas [EGC] de Gallese.

Sur papier.

On a cru, par une troublante contorsion, qu’on pouvait compartimenter les pulsions de l’homme. Le 19 septembre, la Commission des libérations conditionnelles a écrit ceci : «Bien que vous soyez toujours célibataire et que vous disiez ne pas être prêt pour entrer en relation sérieuse avec une femme, vous êtes en mesure d’évaluer efficacement vos besoins et vos attentes envers les femmes.»

On poursuit donc dans la même «logique», Gallese ne veut pas entrer en relation sérieuse, mais il peut batifoler.

Je présume que lorsqu’on a fait le calcul, à partir des grilles d’analyse, on a estimé que les facteurs de risques étaient moins importants, vu qu’il avait tué une femme dans un contexte de relation de couple et, comme il n’était pas en couple, la probabilité qu’il récidive était moins grande.

Le problème de Gallese, c’est la gestion des émotions.

Son équipe de gestion de cas a ainsi cru bon de lui permettre de rencontrer des femmes «seulement afin de répondre à vos désirs sexuels», entre autres dans des salons de massage érotique, comme si une relation «commerciale» excluait d’emblée une relation sentimentale.

Un échange de bons procédés, en somme.

Sauf qu’on a sous-estimé — voire ignoré — que, dans la tête d’Eustachio Gallese, Marylène Levesque n’était pas une fille comme les autres, elle était à lui, sa belle. Dans sa tête à lui, il était en couple, une espèce de couple unilatéral, une fusion maladive qui a tourné à l’obsession.

Comme avec Chantale Deschênes, 15 ans plus tôt.

Qu’il a tuée, aussi, avec un couteau.

Gallese se savait obsédée par Marylène, il pensait constamment à elle, n’arrivait plus à dormir tellement elle occupait son esprit. Il en a même parlé pendant une consultation, on lui a prescrit des calmants. Dans le récit des funestes événements présenté à la cour jeudi, on a indiqué que, «malgré une médication adéquate, il est incapable d’arrêter de penser à elle.»

Les médicaments ne peuvent rien contre les sentiments.

Et cela, peu importe si dans la tête à Marylène, Gallese était seulement un client, au demeurant plutôt gentil. 

En septembre, Gallese sent que «sa» Marylène s’éloigne. «À ce moment, l’accusé dit ressentir du rejet, ce qui pour lui est un facteur de risque très important. Il explique qu’il commence à moins bien dormir, à ressentir de l’angoisse, de l’anxiété et de la jalousie», relate le texte lu en cour.

Son «couple» se brise.

Et voilà, la mécanique infernale est enclenchée, Eustachio Gallese se retrouve exactement au même point que 15 ans plus tôt, fou de jalousie, le matin du 24 octobre 2004 alors qu’il a sauvagement assassiné sa conjointe de l’époque, à Sainte-Foy. Il lui reprochait de rentrer trop tard, il la surveillait constamment.

On pourrait aussi remonter en 1997, Gallese a été déclaré coupable de voies de fait sur une conjointe en Ontario, a fait sept jours de prison.

Sept jours.

Dans sa décision du 19 septembre, la Commission de libérations conditionnelles avait émis de sérieux doutes sur la «stratégie» de l’EGC, ou équipe de gestion de cas. La CLCC mentionne que «l’audience a permis de réaliser que vous entreteniez, et ce bien qu’en ayant obtenu l’accord de votre EGC, des relations avec des femmes que la Commission juge plutôt inappropriées». 

On a même montré du doigt la fameuse grille d’analyse. «Cette stratégie de gestion du risque telle que comprise et présentée en audience constituait paradoxalement un facteur de risque important et inquiétant. Dans ce contexte, la Commission s’attend à ce que cette grille d’analyse qui a culminé à cette approche soit réexaminée.»

Ça n’a pas été fait.

Gallese a pu continuer à voir des femmes pour satisfaire ses besoins sexuels pendant qu’il était en semi-liberté, et où il avait semble-t-il d’une grande latitude pour ses allées et venues, assez pour se retrouver seul dans un hôtel un soir janvier avec cette jeune femme de 22 ans. 

Il a décidé que son cœur n’allait plus battre pour personne.

Il a planté un couteau dedans.

Malgré «les progrès [qu’il a] faits en lien avec [sa] criminalité» notés dans l’analyse de l’équipe de gestion, Eustachio Gallese n’était pas ce tueur repentant, passé de risque élevé à modéré, dont on avait fait le portrait sur papier, avec des indicateurs qui semblaient pointer vers une réhabilitation.

Les grilles d’analyse avaient tout faux, ils pointaient vers la mort.

Une autre.

Mylène Moisan

Le b.a.-ba de bébé

CHRONIQUE / On dit qu’un enfant ne vient pas avec un mode d’emploi. Au Québec depuis 1980, et à Québec depuis 1977, ce n’est pas tout à fait vrai. 

Chaque bébé vient avec un livre.

Et ça fait tellement partie des mœurs qu’on ne se pose plus la question, toutes les femmes enceintes reçoivent le Mieux vivre avec notre enfant, un guide qui rassemble une foule d’informations, de trucs et de conseils pour aider les parents à s’y retrouver entre les boires et l’érythème fessier.

«On voulait donner des outils aux parents.»

Celle qui parle, c’est la nutritionniste Nicole Doré, c’est elle qui, avec l’infirmière Danielle le Hénaff, a eu cette idée de concevoir un guide pratique sur les notions de base pour l’alimentation et les soins à apporter au bébé. «Avant, c’était des compagnies [qui vendaient des produits pour les enfants] qui faisaient des dépliants qui étaient remis aux parents à l’hôpital. Et quand on parlait d’un problème, ça disait toujours d’aller consulter un médecin.»

Pour le reste, chaque pouponnière remettait une feuille aux nouveaux parents avec différents conseils. 

Il y avait de tout.

En poste à la Direction de la santé publique de Québec, Nicole et Danielle ont regroupé les informations les plus à jour. «On a fait ça avec les moyens du bord, mais de façon professionnelle. On s’est trouvé un éditeur dans Bellechasse, Robert Germain, on n’avait pas d’argent. On a mis des dessins de mes enfants, des dessins des siens. Pour nous, ça a été clair dès le début : ça devait être gratuit et révisé chaque année.»

Ça tient depuis 43 ans.

Aussi, dès la première édition, les deux auteures ont demandé l’avis de différents professionnels, entre autres les pédiatres, pour avoir l’heure la plus juste possible. «Au début, je lisais la littérature scientifique, le Lancet, le New England Journal of Medecine par exemple, et je me faisais une opinion. Après, j’envoyais mon texte par fax à des médecins que j’avais identifiés et je leur disais : “critiquez-moi au coton!”»

Elle en prenait et en laissait.

La première édition de 1977 a été imprimée en 3000 exemplaires. «Les autres DSP [Directions de la santé publique] ont vu ça, ils ont dit “c’est donc ben fin” et on leur disait : “faites-vous en imprimer”. Le livre était un instrument de changement, c’était pour donner de l’empowerment aux parents, il était destiné à faire un consensus dans toutes les régions.»

Trois ans plus tard, le Mieux vivre est devenu provincial.

On en a tiré 100 000 copies.

Époque oblige, les premières éditions étaient à l’attention des mères, on y publiait même des grilles de calcul pour les bébés nourris au lait de vache. «À la campagne parfois, c’était direct du pis! Et dans certaines familles plus pauvres aussi, on prenait du lait de l’épicerie. Ça faisait des problèmes d’anémie.» 

On encourageait déjà l’allaitement, ce n’était pas la norme, la mode était alors au lait maternisé.

«Au début, on proposait d’introduire les céréales à deux semaines et la viande à trois semaines! Les connaissances ont changé et on sait aujourd’hui que c’était trop tôt, que le système digestif des bébés n’était pas prêt.»

C’est autour de six mois maintenant.

Devant le succès du Mieux vivre, le Directeur de la santé publique de Québec a demandé à Nicole de s’y consacrer à temps plein à partir de 1985, son titre officiel était «planification et recherche». Elle devait s’occuper de tout, entre autres demander chaque année au ministère les subventions, qui n’étaient pas automatiquement reconduites. Une fois, le ministère n’a pas voulu payer l’impression. «On a eu une pénurie de neuf mois, on recevait des lettres, les gens dans les hôpitaux le demandaient.» 

Ratoureuse, elle a simplement fait suivre «le courrier des plaintes» au ministère, le problème a été réglé pas longtemps après.

À l’exception de quelques embûches du genre, Nicole n’a que de bons mots pour le ministère. «Je veux louer le gouvernement pour avoir soutenu ce guide-là. Ils ne sont jamais intervenus dans le contenu, et ils ont toujours été là pour la production. Je ne pense pas qu’il y ait d’autres mesures de santé publique qui soient aussi ambitieuses et qui durent depuis plus de 40 ans.»

Quand Nicole a pris sa retraite en l’an 2000, le guide est passé sous la houlette de l’Institut national de la santé publique et il a pris du poids. «On avait toujours voulu garder le même modèle, on comptait les mots pour que ça ne soit pas trop gros, pour que ça rentre dans le sac à couches…» Le 40e Mieux vivre publié cette année fait plus de 800 pages.

C’est une grosse brique.

Peut-être trop. Tiens, une suggestion comme ça, on pourrait peut-être en faire une version «sac à couches» avec une sélection des sujets qui intéressent le plus les parents.

Nicole avait fait un gros sondage pour le savoir.

J’ai rencontré Nicole chez elle, elle avait posé sur la table une petite partie des archives qu’elle a conservées au fil du temps. «Il y a 10 boites. J’ai presque tout conservé, même les lettres des ministres, c’est toute la documentation de cet outil de santé publique, de son évolution dans le temps.»

C’est presque du patrimoine.

Elle aimerait bien pouvoir les remettre aux archives nationales ou à un endroit où elles seraient conservées, elles pourraient même alimenter un mémoire de maîtrise ou une thèse de doctorat.

L’appel est lancé.

Chronique

«On est à bout de souffle»

CHRONIQUE / «Ça fait 10 ans que mon père est au CHSLD Saint-Antoine. Ça allait bien jusqu’à il y a deux ou trois ans, mais là, c’est l’enfer. Tellement que mon père est sorti l’été passé, personne ne l’a vu sortir, il a voulu se jeter devant les voitures.»

Un passant l’a vu juste à temps.

Depuis des mois, Karine et sa famille constatent une dégradation des soins. «On n’avait rien à dire avant, ça allait. Ma grand-mère a été là, elle a été bien traitée, mais là, ça n’a plus aucun sens, me confie sa fille. Il y a de gros problèmes pour les soins d’hygiène, c’est sale, les planchers sont sales. C’est ma mère, souvent, qui doit changer son lit.»

Elle lui lave aussi les mains.

J’ai parlé avec Karine, ce que je trouve intéressant, c’est que ça fait 10 ans qu’elle va au CHSLD Saint-Antoine. Elle n’y est pas débarquée la semaine dernière, elle a vu quand ça allait bien, et elle le dit, et elle voit maintenant que ça ne va pas bien. 

Et elle le dit aussi.

Ils ont bien tenté de faire corriger la situation. «On parle, on parle, mais il ne se passe jamais rien. On est à bout de souffle. Depuis deux ans, on se bat, il y a des rencontres avec les familles, mais ils n’en tiennent plus compte. C’est triste. Je comprends qu’il y a une pénurie, mais ce n’est pas une raison pour que les patients écopent.»

Sans parler de la nourriture. «Avant c’était fait au centre, c’était bien. Mais depuis que c’est centralisé, mon père ne mange presque plus.»

Sans parler des bains. Il arrive que son père n’ait pas son bain de la semaine, c’est arrivé justement cette semaine. Il arrive aussi qu’il n’y ait, la nuit, qu’une seule préposée pour plus d’une trentaine de résidents.

Sonnez et patientez.

«Très hypothéqué», le père de Karine a besoin d’un lève-personne pour être transféré. «Il est tombé deux fois. La première fois, ils l’ont envoyé à l’hôpital en ambulance et la deuxième fois, ils n’ont rien fait. Il hurlait de douleur dans les transferts, on a demandé au médecin de faire des radios, elle a dit que ce n’était pas pertinent.»

Elle a prescrit du Dilaudid, un opioïde. 

Il criait toujours.

«J’ai voulu parler au médecin, elle n’a pas rappelée. On était certains qu’il avait quelque chose à la hanche, qu’il était blessé. Je leur ai dit : “Je vais l’envoyer moi-même à l’hôpital”, mais on m’a dit : “Vous ne pouvez pas passer par-dessus le médecin.” J’ai dit : “Quel médecin?” On n’en peut plus de le voir souffrir.»

Ils sont fatigués. «On n’en peut plus.»

«C’est une préposée, finalement, qui s’est battue pour nous et qui a réussi à faire en sorte qu’il puisse avoir des radiographies.» Les examens ont été faits et, à la fin de la semaine dernière, la famille a reçu les résultats. «C’est une infirmière qui nous a donné les résultats des radios, pas le médecin. Il a un affaissement de la colonne, de l’arthrose et une autre chose, un mot à 100 $, qu’on n’a pas vraiment compris.»

Le médecin n’est pas venu leur expliquer. «Elle ne nous rappelle pas.»

De guerre lasse, Karine m’a raconté ce qu’elle et sa famille vivent. Elle aurait aimé être entendue avant. «On fait des plaintes et on parle, mais il ne se passe rien.» Elle s’est tournée le 10 février vers le Commissaire aux plaintes du CIUSSS, détaillant dans un courriel la dégradation des soins qu’elle observe. Deux semaines se sont écoulées avant qu’elle reçoive une réponse, qui n’était qu’une demande pour de l’information supplémentaire, entre autres le numéro de la chambre de son père et sa date de naissance.

Le nom de son père et celui du CHSLD figuraient dans la plainte.

Le CIUSSS n’en a pas encore eu vent, il s’agit du processus normal, ledit commissaire étant une entité distincte. «Le processus est confidentiel jusqu’à ce que l’équipe de la commissaire nous contacte afin de nous informer d’une plainte et ainsi souhaiter obtenir toutes les réponses dans le cadre de leur examen en cours», m’explique le CIUSSS par courriel.

Ce qui me semble moins normal, c’est que l’insatisfaction exprimée entre les murs du CHSLD par la famille ne soit pas venue aux oreilles du CIUSSS. «Souvent, les insatisfactions sont exprimées en proximité, directement auprès de nos chefs d’unité, permettant à nos équipes de rapidement remédier aux situations et de s’assurer que les changements souhaités, lorsque possible, soient mis en place.»

Ça ne s’est pas produit.

À part un cas «qui retrousse» dans ce CHSLD, le CIUSSS assure que la situation est sous contrôle pour les résidents. «La pénurie de main-d’œuvre a un effet indéniable dans notre région, surtout au niveau des préposés aux bénéficiaires. Il s’agit d’un enjeu qui nous occupe au quotidien et auquel nous nous ajustons constamment», résume le conseiller en communications Mathieu Boivin. 

Mis au courant de la volonté de Karine de dénoncer le CHSLD, le CIUSSS a proposé «une intervention directe» avec la famille. On a suggéré de les mettre en contact avec la gestionnaire qui «se rendra disponible pour un entretien afin d’examiner leurs doléances et y donner bonne suite».

Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Karine et sa mère ont discuté avec d’autres familles dont les proches habitent au même endroit. «On nous a raconté d’autres événements», d’autres doléances. «Le petit monsieur en face, il a changé sa femme de place, mais nous, on ne peut pas. Ma mère habite à côté, elle peut y aller à pied. Sinon, elle ne pourrait pas aller le voir. On devrait avoir de bons soins peu importe l’endroit, non?»

Chronique

Affaire Dupont: il m’a dit: «ça presse»

CHRONIQUE / EXCLUSIF / Le matin du 10 novembre 1969, le policier Louis-Georges Dupont est retrouvé mort dans un boisé aux limites nord de Trois-Rivières dans sa voiture de service cinq jours après sa disparition. L’affaire est tout de suite classée comme un simple suicide : déprimé, Dupont s’est supprimé.

Un nouveau témoin pourrait changer la donne.

À peine quelques heures après la découverte de la voiture de service, un collègue de Dupont, le lieutenant-détective Jean-Marie Hubert, se serait présenté dans une entreprise de rembourrage avec un siège de voiture troué qu’il fallait réparer. 

Ça pressait.

«Ça, je l’ai sur la conscience, raconte Claude*. C’est moi qui avais reçu le siège. […] M. Hubert, il l’avait emporté, il m’a dit : “ça presse, il faut que ça soit changé tout de suite, tout de suite, tout de suite, parce qu’on a besoin de l’auto”.»

L’entreprise avait l’habitude de recevoir des contrats du genre pour les pompiers ou la police de Trois-Rivières lorsque des véhicules avaient besoin d’être réparés. Ce n’était pas la première fois que M. Hubert se pointait là. «Il y a des fois que le type du garage de la police, s’il était trop occupé et que la police était à ne rien faire, il les envoyait porter [ce qui devait être réparé]. Parce qu’on faisait tout, tout le rembourrage.»

Jean-Marie Hubert venait aussi parfois discuter avec le propriétaire de leur passion commune pour les voitures antiques.

Jamais une réparation n’avait pressé autant. «[M. Hubert] m’a demandé si on était bien occupés et j’ai dit : “on est pas mal occupés”. Mais là il dit : “ça, ça presserait beaucoup, on en a besoin”. […] Le fait que c’était une auto de la police et pas une auto personnelle, bien là, il faisait des enquêtes...»

Il était un peu passé midi. «D’habitude, ils arrivaient avec un bon de commande, mais Hubert n’en avait pas. Je lui ai dit qu’on ne pouvait pas le réparer sans bon de commande, il a dit : “commencez, ça presse” et qu’il nous l’amènerait quand il viendrait rechercher le siège.»

Il est parti.

Claude a remis le siège d’auto à deux employés «pour que ça aille plus vite» et leur a demandé de se mettre à l’ouvrage sur-le-champ. «Il y avait un trou dedans. Des fois, […] on n’avait pas le matériel et il fallait le faire venir. Comme là ça pressait, on avait certainement peut-être un coupon et souvent, ils faisaient comme une petite couture. Où était le trou, ils faisaient une couture, pis ça ne paraissait pas, ça ne paraissait pas.»

Hubert est revenu chercher le siège réparé quelques heures plus tard. Il avait un bon de commande. 

«Le bon n’était pas comme d’habitude.»

Sur le coup, Claude n’a pas fait le lien avec la disparition de Louis-Georges Dupont cinq jours plus tôt. Jean-Marie Hubert est venu «dans l’après-midi qu’ils ont trouvé le char. Ils ont trouvé l’auto et ça a été la même journée [le 10 novembre]. Mais je n’ai pas porté attention du tout à ça, ni les employés. Ils ont fait l’ouvrage parce que ça pressait. […] Ils ont remplacé le morceau avec des coutures, parce qu’ils pouvaient le remplacer. Ils ont fait un beau travail.»

Claude a eu la puce à l’oreille quelques semaines plus tard, alors que la rumeur d’un possible meurtre commençait à circuler. «C’est quand ils ont sorti le gros mot, si on peut dire, que je me suis dit : “le siège qu’ils sont venus faire réparer, c’est ça”. Et j’avais demandé à un autre policier : “est-ce que je devrais en parler?” Le type m’a dit de ne pas en parler tout de suite. Il était correct, je ne me souviens pas de son nom, c’était un jeune, il était droit.»

Ce policier lui a dit d’attendre. «Ils savaient qu’il [Hubert] était venu porter l’auto, mais personne ne m’en a parlé, personne, personne, personne. Pis quand l’autre m’a dit : “parles-en pas. S’ils te questionnent, tu répondras”. Personne [n’est venu me poser des questions], jamais, jamais.»

Encore à ce jour.

Cet élément nous en dit un peu plus long sur ce qu’aurait fait Jean-Marie Hubert le jour du 10 novembre. On sait qu’il ne s’est pas rendu au boisé du boulevard Saint-Jean lorsque l’annonce de la découverte du corps a été faite, autour de 10h, il est plutôt allé au bureau du médecin de famille de Louis-Georges Dupont, il en est reparti avec une lettre disant qu’il l’avait consulté une fois il y a un an pour «angoisse et anxiété».

La lettre est datée du 10 novembre 1969.

Ainsi, Hubert se serait aussi occupé ce jour-là de ce siège de voiture pour en faire disparaître un trou. Claude, dans ses souvenirs, n’arrive pas à se rappeler de quelle partie il s’agissait. «Il avait juste apporté la partie qui était brisée.» Et, clairement, il fallait que ce bris disparaisse.

Difficile aussi de savoir de quel véhicule il s’agissait. Selon ce qu’on en sait, la voiture de service de Dupont, dans laquelle il a été retrouvé, a été transportée au garage du poste de police numéro 1 de la rue Royale après la découverte du corps. 

Le policier Clément Massicotte y aurait été envoyé en fin de journée par le médecin légiste Jean Hould pour fouiller dans le véhicule afin d’y trouver le projectile. Selon la version officielle, lui et le capitaine George Gagnon — après 20h — auraient délogé une balle dans le dossier avant, mais elle était si avariée qu’elle n’a pu être liée à l’arme trouvée dans la voiture.

Drôle d’adon.

Des années plus tard, alors qu’il était enregistré à son insu par Pierre Marceau de Radio-Canada, Massicotte a affirmé ne pas avoir trouvé de balle.

Le répartiteur Roland Milot a témoigné que la voiture de service a quitté le poste dans l’après-midi du 10 novembre et qu’elle n’a pas été revue après. La Ville de Trois-Rivières, qui était propriétaire de la Chevrolet 1965, immatriculée 7C6018, ne peut pas dire ce qu’elle est advenue.

Disparue, comme bien d’autres éléments.

Mylène Moisan

Le docteur qui soude

CHRONIQUE / J’ai parlé à Victor Manuel Fabre pendant sa pause, il travaille à Repentigny comme soudeur par haute fréquence. Avant, pendant 25 ans, il a été médecin. 

Au Mexique. 

Il y a six ans environ, il a commencé à faire des démarches de là-bas pour venir exercer sa profession au Canada, au Québec plus précisément, mais il fallait d’abord passer par un processus de sélection nationale avant de pouvoir essayer d’obtenir le droit de pratiquer dans la province.

Pas simple.

Il a rempli tous les formulaires et produit tous les documents que le Conseil médical du Canada lui demandait, certains devaient être traduits par des traducteurs certifiés, il a tout fait comme il était exigé. «Après cette première étape, on m’a dit : “tes documents sont bons”, je pouvais continuer.»

Le 12 mars 2015, il reçoit un courriel du Réseau Santé Québec (RSQ). «Il nous fait plaisir de vous informer que l’évaluation préliminaire de votre dossier par notre médecin-conseil s’est avérée positive et que votre candidature en médecine de famille pourrait possiblement correspondre aux exigences du Collège des médecins du Québec.» 

Confiant, il est déménagé au Québec avec sa femme et ses deux enfants pour poursuivre les démarches ici. Il a passé une autre étape pour la reconnaissance de ses études postdoctorales. «Il y a eu une rencontre de spécialistes, on [le RSQ] m’a dit : “OK, tu peux avancer”.»

Il a commencé à se chercher un boulot, il a fait le tour du Québec «sauf la Côte-Nord» pour offrir ses services comme médecin de famille. «J’ai été embauché en Outaouais, le CISSS [Centre intégré de santé et de services sociaux] a envoyé les documents au ministère de la Santé.»

Ça augurait bien.

Avec cette promesse d’embauche, il a contacté le Collège des médecins pour avoir son permis restrictif — renouvelable à chaque année —, qui lui permettrait de pratiquer trois ans en région avant de pouvoir faire les démarches pour un permis régulier. «Je reçois une lettre du Collège, on a besoin de ça, de ça, de ça. J’ai tout fourni. J’ai réussi tous les examens aussi, le français, la déontologie du Québec, l’examen d’aptitudes du Conseil médical du Canada.»

Il a reçu une lettre. «On m’a dit que mon dossier était complet.»

On est en 2018.

Puis il reçoit une autre demande du Collège, on lui demande cette fois une attestation d’éthique professionnelle qui doit être délivrée par l’équivalent du Collège des médecins au Mexique. «Le Collège n’est pas obligatoire au Mexique, les attestations sont faites par les employeurs. Ils m’ont dit : “il faut que ce soit ça, sinon, ça ne marche pas”. Je me suis rendu au Mexique, j’ai rencontré le président du Collège et il m’a donné une attestation. Ça a fonctionné.»

En plus d’avoir son propre cabinet de médecin depuis un quart de siècle, Victor Fabre était directeur du programme de santé de l’Université de Guadalajara. Il a participé à des missions de Médecins sans frontières, a développé une expertise en sexualité responsable chez les jeunes.

Il a une double nationalité, française et mexicaine.

Mais au Collège des médecins, on n’est pas encore certains s’il a ce qu’il faut pour pratiquer au Québec. «Je me disais tout est OK, mais je suis tombé sur un mur… Ils m’ont dit que je n’avais pas de spécialité en médecine de famille et que selon leur règlement, c’est comme si je n’étais pas formé.»

Ils ont sorti ça de leur chapeau. 

Et le verdict du Collège est tombé, Victor Fabre s’est vu refuser son permis restrictif, il n’a donc pas pu être embauché au CISSS de l’Outaouais. Et au lieu de soigner des gens, l’homme de 55 ans travaille comme soudeur. «Ce que je veux, c’est donner quelque chose au réseau de santé, donner aux gens un peu de ce que je sais.»

Il a contesté la décision auprès du Collège des médecins, elle a été maintenue. «Mon appel a été balayé.»

Il n’a plus d’autres options.

Il songe à aller offrir ses services dans une autre province.

Mais il aimerait rester au Québec avec sa famille. «Ma fille est en secondaire 2, elle étudie dans un programme international et mon fils a sauté sa sixième année, il vient d’être accepté dans un programme contingenté. Je suis pris entre l’arbre et l’écorce, j’aimerais pouvoir continuer à exercer ma profession.»

Et ce n’est pas comme si on avait trop de médecins omnipraticiens au Québec, la liste d’attente centralisée du gouvernement, le GAMF, contenait au 31 décembre les noms de 597 484 Québécois en attente, avec un délai de 367 jours pour les cas prioritaires et de 477 pour les autres.

Clairement, on a besoin de renfort.

Chronique

L’ex-prof qui a déchanté

CHRONIQUE / «Une pierre dans une forêt : tout grandit, bouge, évolue, pas elle, elle s’enfonce un peu plus chaque jour.» Alexandre Poulin décrit l’école.

Je vous ai déjà parlé d’Alexandre en mai 2015, la chronique s’appelait «Le prof qui a triché», elle revient d’ailleurs à l’occasion dans les réseaux sociaux. Alexandre, qui a été prof de français en secondaire 5, racontait avoir modifié la note d’un élève pour qu’il n’échoue pas, ses parents se battaient en cour pour ne pas avoir sa garde.

L’élève s’est rendu à la maîtrise, il lui a écrit pour lui dire merci, lui a confié que, sans ça, il aurait décroché.

Entretemps, Alexandre a laissé l’enseignement pour se consacrer à sa carrière d’auteur-compositeur-interprète, mais il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’école. Sa chanson L’Écrivain raconte comment un prof peut changer la vie d’un élève en faisant comprendre à l’élève qu’il a le pouvoir de le faire.

Et c’est comme ça que, un peu malgré lui, Alexandre s’est mis à recevoir tout plein de confidences de professeurs, d’élèves, de parents qui avaient le goût de lui raconter de belles histoires, et de moins belles.

Et il voyait bien que ça n’allait pas.

Il s’en doutait déjà, mais il a pu prendre la mesure des problèmes et mettre le doigt sur ce qu’il considère comme étant le principal écueil. «Notre système est le même qu’il y a 30 ans, il n’a pas évolué alors que la société, elle, a beaucoup changé, m’a-t-il expliqué mercredi en entrevue. On a un des systèmes d’éducation les plus malades, on est encore dans le même moule et on veut que tous les enfants entrent dedans.»

L’éducation ne doit pas se limiter à l’instruction. «L’objectif de l’école, ça devrait être de faire de grands humains.»

Il l’a compris au tout début de sa carrière de chanteur, quand il a été porte-parole de la Coalition des travailleurs de rue de Sherbrooke et qu’il allait rencontrer les jeunes. «J’ai pu discuter avec eux, avec cette faune spéciale, qui est passée à travers le filet. Et j’ai pu constater que la majorité avait décroché, parfois très tôt.»

Rendus là, «on les ramasse trop tard. C’est à l’école qu’il faut intervenir. Ce ne sont souvent pas des cancres, mais ils ne cadrent pas dans le modèle.»

Il n’y a pas de place pour eux.

Alexandre a donc décidé de s’en mêler. «J’ai encore énormément d’amis qui sont profs qui me racontent ce qui se passe. Je ne peux pas être témoin de ça, avoir reçu autant de témoignages et ne pas m’en mêler. L’entrée de ma fille à la maternelle a été la goutte qui a fait déborder le vase…»

Sa petite est entrée à l’école à l’automne, elle a la chance d’avoir une enseignante dévouée qui fait les choses autrement.

Ça ne devrait pas être une chance.

Il s’est vidé le cœur sur Facebook, dans un long cri du cœur rédigé dans le cadre de la Semaine de la persévérance scolaire, c’est là où il compare l’école à une pierre qui s’enfonce. «Avec l’arrivée de ma fille en maternelle cette année, j’ai un malaise de plus en plus profond devant ce système scolaire enfoncé dans une vision passéiste et dont la structure inadaptée ne permet ni aux enseignants d’offrir le meilleur d’eux-mêmes, ni aux enfants qui grandissent dans leur classe de s’épanouir pleinement.»

Le père a déchanté.

«À ceux qui me répondront que c’est aux parents d’apprendre tout ça à leurs enfants, je leur répondrai : je suis tellement d’accord! Mais tous ces enfants qui grandissent avec des parents dysfonctionnels qui les écrasent au lieu de les élever, on en fait quoi? On les traite de “p’tits crisses” en souhaitant qu’ils décrochent? Et tous ceux qui ne cadrent pas dans le fameux moule inflexible de l’apprentissage constipé, ils n’ont pas droit, eux aussi, de continuer de s’épanouir entre les murs d’une école?»

Il n’a pas les réponses, il veut lancer le débat.

Il est de ceux qui voyaient d’un bon œil le Lab-École, en se disant que l’occasion était belle de revoir le système. «Tout sur le contenant, rien sur le contenu. C’est fou quand même. Et je ne jette pas la pierre au Lab-École : il n’a jamais été question dans ses objectifs de toucher au programme. La preuve : dans ses 12 priorités, vestiaires fonctionnels et corridors dégagés arrivent avant la connaissance de soi.

D’ailleurs, en discutant récemment sur un plateau avec une élue du Parti libéral, je lui faisais cette réflexion au sujet du Lab-École et de l’absence de révolution du système. Elle m’a répondu que c’était justement cet environnement qui allait donner envie aux profs de s’adapter, de faire évoluer leur enseignement. J’ai failli perdre connaissance. Les profs sont déjà exténués, dévalorisés, sous-payés, et on va encore leur mettre sur les épaules la responsabilité de s’adapter aux couleurs de la tapisserie?»

Il en a fait une chanson qui vient tout juste de sortir, La mauvaise éducation, où il rêve d’une école qui fait de bons humains.

Pas des décrocheurs.

Mais il reste confiant «pour vrai» que la chose soit possible, il le sent quand il donne des conférences à des futurs profs à l’université. «Ils ont la chienne, mais ils sont motivants et motivés», m’a-t-il confié. 

Et dans un système qui piétine, les profs pédalent. Alexandre ne compte plus les enseignants qui lui ont raconté ce qu’ils faisaient, au-delà des heures pour lesquelles ils sont payés, pour faire une différence. «Et il y a même parfois un frein à l’interne. Je l’ai vécu quand j’étais prof et que je faisais un gala où je donnais des petits Bouddha pour encourager les jeunes. Il y a des collègues qui me disaient : “Ce n’est pas ta job de faire ça, ta job, c’est d’enseigner le français.” Mais pour moi, c’était justement ça, ma job, de bâtir des humains, des estimes de soi.»

Chronique

Ce qu’il y a derrière la victoire

CHRONIQUE / — Qu’est-ce que ça t’apporte, le basket?

— Maintenant, j’ai un rêve.

J’ai posé la question jeudi soir à Jay-Baraka, «10 ans presque 11», j’étais allée faire un tour à son école, l’école Jeunes-du-Monde dans le quartier Bardy, où lui et son équipe de basket pratiquaient. C’était une journée très spéciale, les 12 joueurs des Perséides allaient signer la bannière des champions 2019-2020.

Ils ont gagné contre toutes les écoles.

L’an dernier, ils ont perdu en finale par quatre points, ils se sont promis de prendre leur revanche cette année. Invaincus pendant toute la saison, ils ont tenu promesse et remporté la victoire 82 à 50 contre l’Externat Saint-Jean Berchmans, une école privée sur le chemin Saint-Louis.

Aux antipodes de l’échelle sociale.

L’école Jeunes-du-Monde porte bien son nom, il y a des élèves de partout. Il y en a du Cameroun, du Zimbabwe, de la Côte d’Ivoire, de la Colombie, de l’Albanie et de la Thaïlande dans l’équipe de basket, certains sont nés ici, d’autres pas, ils restent tous dans les tours d’habitations à loyers modiques Saint-Pie-X.

Quand ils ont gagné la finale, ils ont scandé «Saint-Pie, Saint-Pie, Saint-Pie», avec toute la fierté qui vient avec.

Dans les gradins, il y avait des profs, des membres du personnel et d’anciens élèves. La directrice Danièle Turgeon était là aussi. «L’école est une des écoles les plus défavorisées de la ville et les parents n’ont souvent pas la capacité de venir voir les matchs. Habituellement, dans les écoles, les parents sont là. Pas chez nous. Ce sont les grands du quartier qui viennent encourager les jeunes.»

Les parents ne reconduisent pas leurs enfants aux matchs, c’est l’école qui fournit le transport.

Après la finale, Danièle a ramené trois élèves.

La directrice n’en revient pas de voir les «grands» prendre ainsi la peine de venir encourager les «petits» pour les matchs, parfois même pendant les pratiques. «Je trouve ça tellement beau de voir ça. Pour les élèves, ça peut changer la vie.»

Ça change.

Jay-Baraka est un bon exemple, il a compris cette année l’importance de faire des efforts pour réussir, c’est le mot d’ordre de John Mukalai, l’entraîneur, faire des efforts à l’école et au basket. «C’est juste ça que je veux voir, l’effort. Mon premier objectif, c’est de les aider à devenir des humains bons, travaillants, respectueux, avec de bonnes valeurs. Ce qu’on apprend au basket, c’est pour toute la vie.»

Et il est bien placé pour le savoir, il est passé par là, exactement par où Jay-Baraka est en train de passer.

Il y a 10 ans, John faisait son primaire à l’École Jeunes-du-Monde, il était dans l’équipe de basket, sans trop savoir où ça le mènerait. «Je redonne ce que j’ai reçu. Le fait de coacher les petits, c’est avoir le pouvoir de leur donner le goût d’apprendre, de leur transmettre des valeurs, c’est quelque chose de très important.»

Et il veut devenir prof, il étudie à l’université en enseignement du primaire, parce qu’il sait qu’un prof peut changer des vies. Celui qui a changé la sienne s’appelait M. Richard, en sixième. «Avec lui, ça me tentait d’aller à l’école, j’avais hâte d’y aller, j’avais même hâte de faire mes devoirs. C’est ce prof-là que je veux être.»

Et cette année-là, lui et son équipe de basketball ont gagné la finale, comme ses «petits» cette année.

Mylène Moisan

Y a-t-il une place pour Marc-André?

CHRONIQUE / Marc-André Aubé était enseignant en adaptation scolaire, grand sportif, il adorait voyager, passait ses étés aux Îles-de-la-Madeleine à faire du kitesurf. 

Il a 53 ans, il est en CHSLD.

Il vient tout juste d’atterrir dans un nouveau CHSLD, après avoir passé presque deux mois à l’hôpital L’Enfant-Jésus en neurologie, faute de place pour lui. Sa sœur Marie-Claude se démène depuis presque trois ans pour lui trouver un chez-soi, il est à sa septième adresse maintenant.

Elle espère que ce sera la dernière.

Marc-André a eu un premier diagnostic en 2011, on l’a d’abord cru atteint du parkinson jusqu’à ce qu’il soit hospitalisé pendant deux mois à l’hôpital Saint-Sacrement au printemps 2017. «Après une série de tests, la neurologue a trouvé que ce n’était pas le parkinson, c’était la démence à corps de Lewy.»

La quoi? 

La démence à corps de Lewy est un trouble cognitif dégénératif qui combine les symptômes du parkinson et de l’alzheimer. C’est donc à la fois le corps et le cerveau de Marc-André qui partent en vrille.

À sa sortie de l’hôpital en 2017, il a dû faire le deuil de son petit appartement et accepter d’être placé. Il a passé un mois dans une ressource publique, «un mois d’enfer», après quoi sa famille lui a trouvé une place dans une résidence privée. «Il devait pouvoir rester là jusqu’à la fin… Ça a été la pire place! Ils nous avaient mis ça beau, mais on s’est vite rendu compte que ça ne fonctionnait pas, que le personnel n’était pas en mesure de bien s’en occuper. Un jour, il m’a appelée, il m’a dit “Je suis en danger”!»

Il est venu chez elle en attendant.

Quelques semaines plus tard, elle a convaincu le Manoir de Courville de l’héberger pour «un mois d’essai». Il y a eu une réunion avec le CLSC, on a dit «on ne veut pas qu’il s’en aille», puis «deux semaines plus tard, on m’a fait venir à une rencontre, on m’a dit “on ne garde pas Marc”. Je me suis mise à pleurer… je fais quoi? Il y avait des gens qui s’étaient attachés à lui, il y avait une préposée et deux dames, elles pleuraient le jour où il est parti. Il leur a fait une petite danse…»

La préposée prend encore de ses nouvelles.

Marie-Claude a réussi à lui trouver une autre place, dans une ressource intermédiaire — comme une maison de chambres avec des services —, mais elle s’est encore retrouvée le bec à l’eau, entre autres à cause d’erreurs de médication. «Qu’est-ce qu’ils font ceux qui n’ont pas de famille pour s’occuper d’eux?»

Retour à la case départ le 19 décembre dernier, Marc-André a été transféré à l’hôpital, en neurologie à l’Enfant-Jésus, où la résidence l’a envoyé en ambulance. «Les premières semaines, c’est moi qui lui faisais les soins d'hygiène, personne ne le faisait. Quand ils ont su que c’est moi qui le faisais, ils s’en sont occupés. Et ça s'est bien passé après, ils ont pris le relais de façon exemplaire…»

Entre ses visites, Marie-Claude visitait des CHSLD. Elle est allée visiter le nouveau département J-5000 à Robert-Giffard. «On m’a dit que mon frère, il ne pouvait pas aller là parce qu’il marche et qu’il marcherait dans le corridor et ça pour eux, c’est considéré comme de l’errance. C’est ce qu’on m’a répondu. Quand j’étais là, il n’y avait personne, tout le monde était dans leur chambre.»

Triste.

Elle est allée au CHSLD du Faubourg en haute-ville, qui lui paraissait beaucoup plus réjouissant. «Il y avait une cour, des activités, une proximité avec les Plaines. Quand je suis allée visiter, c’était la fête du mois, il y avait des ballons, il y avait de la vie, je me suis dit : «enfin» !»

Elle l’a inscrit et elle a attendu. «J’ai appelé pour savoir il était où sur la liste, on ne pouvait pas savoir. Est-ce qu’il est le prochain? Le 10e? Ils ont dit à la travailleuse sociale qu’ils iraient le voir, ils ne voulaient pas que la famille soit présente. La rencontre a duré quelques minutes, ils nous ont dit qu’ils ne pourraient pas le prendre parce qu’il avait un comportement de territorialité. On a voulu savoir c’était quoi exactement, ils nous ont dit : “il pourrait serrer des bras, il ne pourra pas faire ça ici”…»

Quand Marc-André perd l’équilibre, il cherche à s’agripper.

Au CIUSSS de la Capitale-Nationale, Annie Ouellet explique que le CHSLD du Faubourg est «unique sur le territoire» en ce sens qu’il accueille uniquement des gens atteints d’alzheimer et de démence. Et, contrairement au J-5000, les gens sont libres d’errer dans les corridors, entrer dans les chambres, aller à la cuisine. 

«C’est sûr qu’il y a une validation des comportements qui est faite, il faut que les résidents soient à l’aise avec le fait que les gens se promènent. C’est sûr qu’il ne peut pas y avoir d’agressivité, c’est une question de sécurité. Et ça doit marcher dans les deux sens, il faut avoir un bon match pour que ça fonctionne.»

Et, clairement, Marc-André ne matchait pas. «Mon frère n’a jamais eu de problème d’agressivité avant. On m’a dit qu’ils ont eu une mauvaise expérience avec quelqu’un qui avait la démence de Lewy et qu’ils n’en voulaient plus…»

C’était sans appel.

Au CIUSSS, on convient qu’un endroit comme ça, «ça crée des attentes et aussi des déceptions pour certaines familles». On assure que maintenant, on donne davantage l’heure juste aux proches.

Marie-Claude aurait aimé savoir que le CHSLD du Faubourg triait ses résidents sur le volet, question de ne pas entretenir de faux espoirs. «C’est ça que je dénonce. Dites-le-nous si vous avez des critères, dites-le-nous si vous ne voulez pas tel type de personnes. Mais elle est où, la place pour mon frère?»

Elle est fatiguée.

Malgré tout, Marie-Claude ne manque jamais une occasion de l’emmener prendre l’air, même si c’est parfois compliqué. «On ne peut pas ajouter des années à la vie, mais on peut ajouter de la vie aux années, c’est ça qui me guide. Quand je fais ça, quand je vais me promener avec lui, quand je l’emmène chez moi, et qu’il prend sa petite bière au soleil sur mon balcon, il se sent vivant.»

Sur les murs de ses chambres, elle a toujours pris soin de mettre des photos de sa vie d’avant. «Pour qu’ils voient ce qu’il a été».

Et pas juste un malade.

Après le refus du Faubourg, Marie-Claude s’est tournée vers un CHSLD près de chez elle, le Fargy, où Marc-André vient d’emménager. Marie-Claude a rencontré le personnel et la gestionnaire, elle a bon espoir. «J’espère qu’il va être bien, j’espère qu’il va pouvoir rester là. C’est sa septième place, et ce n’est pas évident pour lui. Je lui ai dit que je serais avec lui jusqu’au bout.»

Chronique

La maudite machine

CHRONIQUE / Sur le bureau d’un fonctionnaire quelque part, il y a deux dossiers d’immigration qui traînent avec tout plein de dossiers qui traînent, deux dossiers en règle qui auraient dû en théorie être réglés depuis un bout.

Mais bon, pas grave, ce n’est que du papier.

Sauf que derrière le papier, il y a du monde, entre autres Eunice et Delphine Banza, des réfugiées congolaises qui sont débarquées à Québec en 2014 sans leurs parents, qui se sont intégrées, qui ont obtenu leur résidence permanente et entamé leurs démarches à l’été 2018 pour avoir leur citoyenneté.

Ça fait un an et demi.

Leur oncle a fait sa demande en même temps qu’elles, il a maintenant son passeport, elles attendent toujours.

Et elles risquent d’attendre longtemps.

C’est le collègue Baptiste Ricard-Châtelain qui, à la fin janvier, a raconté dans ces pages que les filles risquaient de rater un voyage humanitaire au Costa Rica si elles n’obtenaient pas leur passeport à temps, un voyage dont elles rêvent depuis longtemps, pour lequel elles ont amassé de l’argent, 2700 $ au total, entre autres en vendant des bûches de Noël, des fromages, du chocolat, en emballant les courses à l’épicerie. «C’est difficile, avait alors confié Eunice. On a fait beaucoup de financement pour participer à ce voyage-là. C’est comme si c’était pour rien.»

Baptiste a écrit la suite mardi, les filles n’iront pas. 

Leur dossier restera où il est.

Les trois professeurs qui organisent ce voyage depuis un an et demi ont dû annoncer aux deux sœurs la mauvaise nouvelle, elles devront rester à Québec alors qu’une quinzaine d’autres étudiants de l’école secondaire Vanier s’envoleront pour le Costa Rica dans deux semaines.

Les profs ont tout essayé pour faire bouger le dossier, ils ont interpellé le bureau du ministre Jean-Yves Duclos, qui est intervenu, en vain. Des démarches ont aussi été faites auprès du Consulat du Costa Rica au Canada, la consule a tenté d’obtenir un traitement plus rapide de leur dossier.

Elle a fait chou blanc.

La machine n’a pas bougé, enlisée parce qu’un premier formulaire avait été mal rempli et que le second, corrigé, est passé sous le radar. La mécanique s’est emballée, le dossier s’est retrouvé dans un twilight zone, sous une pile de dossiers et rien, visiblement ne peut le sortir de là.

Pire, on a dit à la plus vieille, qui a maintenant 18 ans, qu’elle devait refaire une demande à son nom puisqu’elle est majeure.

Tout recommencer à zéro, donc.

On leur a même dit qu’on n’allait tout de même pas brusquer la bureaucratie pour un simple voyage et qu’il ne fallait pas s’émouvoir de cette histoire, une parmi d’autres. Et tant pis pour Eunice et Delphine, qui y ont cru pendant un an et demi, qui ont travaillé fort, et doivent faire une croix sur ce rêve.

On leur a aussi dit qu’elles pouvaient se rendre au Costa Rica avec leur résidence permanente, elles n’avaient qu’à produire leur certificat de naissance et à le faire traduire en espagnol. Pas de veine, tous leurs papiers ont été brûlés au Congo, les sœurs Banza ont fui un conflit armé.

Tant pis.

J’écris et j’ai dans la tête la toune d’Octobre, La maudite machine :

La maudite machine

Qui t’a avalé

A marche en câline

Faudrait la casser

Elle fait un pas en avant et deux pas en arrière la machine, elle ressemble parfois à un chien qui court après sa queue. Le délai moyen pour obtenir la citoyenneté au Canada est d’environ 12 mois, Eunice et Delphine auraient donc dû avoir leur passeport il y a six mois, comme leur oncle.

Elles se sont prises à l’avance, ont rempli la paperasse, ont corrigé le tir quand il a fallu.

Tout est en règle.

Mais la bureaucratie, elle, s’est traîné les pieds, elle a demandé des papiers de la main droite que la main gauche a mis sous la pile. Elle s’est nourrie de sa propre inefficacité, de sa suffisance même, sourde aux appels de ceux qui lui demandaient de procéder, souveraine dans sa lenteur.

Souveraine d’un royaume de papier.

Mylène Moisan

L’enquête qui n’a jamais été faite

CHRONIQUE / «Lorsque les faits ne sont pas suffisants, ce qui nous éclaire, ce qui nous sert dans une enquête normale, c’est de voir s’il y a des contradictions, des invraisemblances, des pistes qui n’ont pas été explorées. Dans le cas de Dupont, c’est oui, oui et oui. Et il y en a des masses.»

Le constat est de Stéphane Berthomet, qui a travaillé pendant deux années à essayer de faire la lumière sur une histoire des plus nébuleuses, la mort d’un policier de Trois-Rivières, Louis-Georges Dupont, retrouvé le matin du 10 novembre 1969 dans sa voiture de service, cinq jours après sa disparition.

Depuis, la thèse officielle est celle du suicide.

Je m’intéresse à cette histoire depuis presque 20 ans maintenant et, comme Berthomet, j’ai le sentiment que les autorités — policières et politiques — n’ont jamais voulu aller au fond des choses. Admettre que Louis-George Dupont a été tué parce qu’il dérangeait le système en place ne fait pas l’affaire de ce même système.

Deux des quatre enfants de Dupont, Jacques et Robert, qui posent des questions depuis un demi-siècle dérangent aussi. Au fil des années, ils ont assemblé un nombre impressionnant de zones d’ombre, un dossier manquant par ci, une voiture disparue par là, la liste est longue. 

L’impression que la vérité est maquillée reste tenace.

Le matin de la découverte du corps, le sergent Jean-Marie Hubert — notez ce nom — s’est rendu chez le médecin de Dupont, en est reparti avec une lettre disant qu’il filait un mauvais coton, qu’il était dépressif et angoissé. Avec la note de suicide retrouvée dans la voiture, l’affaire est dans le sac.

Ainsi, Louis-George Dupont est parti du poste de police le matin du 5 novembre, il s’est rendu dans un boisé aux limites nord de la ville en bordure du boulevard Saint-Jean pour se tirer dans la poitrine. 

Dossier clos.

Et c’est Jean-Marie Hubert qui a tiré les ficelles de cette «enquête», lui qui ne devait faire que du travail de bureau. Il venait d’être réintégré à cette condition deux mois après avoir été destitué à la suite des recommandations de la Commission de police du Québec, en raison de son implication dans le réseau de prostitution.

Il avait beau jeu, il dirigeait l’escouade de la moralité.

La Commission de police a aussi recommandé le congédiement du chef de police, le capitaine-détective George Gagnon, ainsi qu’un autre membre de l’escouade de la moralité, Paul Dallaire.

Qui est un des seuls policiers à avoir collaboré à l’enquête de la Commission?

Louis-George Dupont.

Quelques jours après découverte du cadavre, Georges Gagnon et Jean-Marie Hubert ont tous deux produit un rapport dans lequel ils font le récit des événements. Le 17 novembre, le capitaine Gagnon raconte que le 5 novembre, jour de la disparition, «à 10:15 PM, je me suis rendu au poste, M. Hubert était accompagné de M. Gendron, propriétaire du magasin La Perruque [ami de M. Dupont]. M. Gendron m’a raconté qu’il avait vu M. Dupont à son établissement la veille et il m’a raconté que M. Dupont était malade, qu’il avait neuf pilules à prendre par jour, et qu’il essayait de cracher et qu’il n’avait pas de salive».

Le 18 novembre, Jean-Marie Hubert raconte dans son rapport que le 5 novembre «vers 10:30 PM, M. Jacques Gendron m’appelle pour me dire qu’il veut me voir et que c’est urgent. Je le rencontre donc et […] il me raconte alors que la semaine précédente, il est allé le voir à la Péruque inc sur la rue Royale et qu’à ce moment-là, il lui avait laissé voir qu’il se supprimerait peut-être. Dupont disait qu’il n’avait plus les moyens de garder sa maison, qu’il était malade et qu’il devait prendre neuf pilules par jour et il disait : “Gendron, j’essaye de cracher et je n’ai plus de salive.”»

C’était la veille ou la semaine précédente?

Cette contradiction s’ajoute à toutes celles qu’a mises en lumière Stéphane Berthomet dans une balado de 11 épisodes produite par Radio-Canada, Dupont l’incorruptible. «En me lançant dans cette histoire, je savais que ce serait lourd, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de détails, à trouver autant d’invraisemblances et de contradictions, autant d’éléments qui ne collent pas.»

Le capitaine George Gagnon raconte aussi dans son rapport du 17 novembre 1969 qu’il a envoyé le sergent Clément Massicotte «avec l’arme et la balle» à l’Institut de médecine légale.

À ce moment-là, il n’y avait pas de balle.

Dans la thèse officielle, qui se contredit donc elle-même, c’est Jean Hould, le médecin qui a fait la première autopsie, qui aurait envoyé Clément Massicotte 10 heures plus tard chercher la balle dans le siège de la voiture, à la noirceur. Et la balle qui aurait été trouvée était si abimée qu’il était impossible de la relier à l’arme qui était au pied de Dupont… Et en 2011, «à l’émission Enquête à Radio-Canada, Massicotte, enregistré à son insu, a dit qu’il n’avait pas été chercher la balle», note Berthomet.

L’auteur de la balado s’est attardé à la première «enquête» de 1969, entre autres sur une séance expéditive présidée par le coroner Marcel Chartier, tenue dans la cabane des patineurs du parc Sainte-Marguerite. Des gens qui étaient inscrits sur la liste des présences n’y étaient pas.

Chartier a retenu la seule thèse envisagée, le suicide.

Berthomet a passé beaucoup de temps à analyser ce qui s’est dit à la commission Lacerte-Lamontagne, une autre «enquête» tenue en 1996, il a relevé des témoignages où des personnes font état d’une deuxième plaie de balle près de l’épaule, il a aussi mis en lumière le fait qu’il y a seulement quatre photos de l’autopsie, «ce qui est inhabituel».

Une autre piste qui n’a jamais été suivie.

Il a aussi mis en lumière la mémoire défaillante de Jean-Marie Hubert qui n’a qu’une seule réponse à toutes les questions qu’on lui pose sur le témoignage de Dupont devant la Commission de la police, en septembre 1969, auquel il aurait assisté. «Je ne m’en souviens pas. […] J’aimerais ça, m’en souvenir…», assure-t-il.

Ses souvenirs sont étonnamment beaucoup plus clairs quand vient le temps de parler de «l’état dépressif» de Dupont. «Je peux vous dire qu’à un certain moment, il m’a dit qu’il était obligé de manger des pilules, des médicaments. […] Je lui ai conseillé à quelques reprises d’aller voir un psychiatre.»

Pourtant, dans son rapport du 18 novembre, il dit avoir appris ça le soir de sa disparition, lorsque Jacques Gendron lui aurait dit qu’il s’inquiétait de son absence. «Ne connaissant pas l’état maladif de Dupont, je lui dis qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, car il doit être occupé et qu’il devrait être de retour bientôt.»

La juge Louise Lacerte-Lamontagne a aussi retenu la thèse du suicide. «Est-ce qu’une commission d’enquête comme celle-là était le bon outil? Je pense que la juge était de bonne foi, elle s’est appuyée sur des faits, mais il y a très peu de faits. J’ai l’impression qu’il y a des choses qui ont échappé à son attention.»

Comme toutes les questions sans réponses.

Elle a entre autres retenu une des explications de l’expert légiste Michael Baden, qui est venu affirmer qu’un trou fait par une balle dans un sternum peut rétrécir. Il devait expliquer pourquoi une balle pareille à celle supposément trouvée dans la voiture était plus grosse que le trou dans le sternum de Dupont. «Aucun autre expert de la Commission n’est allé dans ce sens-là et on l’a même contre-vérifié. Tous les experts que j’ai consultés me disent que l’os ne peut se rétracter comme le prétend Baden. Un des experts l’a dit, c’est ridicule.»

Et pourtant.

Selon la thèse du meurtre, Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire auraient manigancé avec leur collègue Laurence Buckley pour que ce dernier fasse croire à Dupont qu’ils devaient se rendre à Champlain pour une affaire. À destination, Dupont aurait été séquestré dans ce que les gens appelaient la «cabane à Boisclair», un lieu peu fréquentable où boisson et prostitution allaient de pair.

Un lieu que les policiers fréquentaient.

Louis-George Dupont aurait été tué le soir du 9 novembre, transporté dans le boisé aux limites nord de Trois-Rivières, puis placé dans sa voiture de fonction.

Il y avait des traces de pneus autour.

Le plein d’essence de la voiture avait été fait la veille, et le nombre de milles au compteur indiqué. L’odomètre a été relevé dans la voiture lorsqu’ils l’ont trouvée dans le boisé, la distance parcourue correspond à celle qui sépare le poste de police du chalet de Champlain, puis du chalet au boisé.

Le récit des événements tels qu’ils se seraient passés s’appuie sur des confidences que Buckley aurait faites à Jean-Pierre Corbin, qui était tenancier de bar, donc témoin privilégié de ce qui se passait dans les «clubs» où l’escouade de la moralité gérait le lucratif et florissant marché des filles de joie.

Un de ces clubs appartenait à un échevin.

La troisième «enquête» a été effectuée en 2011 par la Sûreté du Québec, on a promis de revoir le dossier de «A à Z», on n’a fait que balayer du revers de la main les incohérences et les nombreuses questions laissées sans réponses. Pour l’essentiel, le rapport de la SQ ne fait que référer aux témoignages entendus à la commission Lacerte-Lamontagne qui abondent dans le sens de la thèse officielle, entre autres celui de Hubert.

Jean-Marie Hubert, c’est le principal suspect dans la thèse du meurtre. 

Il est blanc comme neige dans la thèse du suicide.

Les enquêteurs ont rencontré Jean-Pierre Corbin, ce dernier n’a jamais senti qu’ils s’intéressaient à ce qu’il disait. «Ils m’ont dit que c’était loufoque.» Point. Dans le rapport — que j’ai réussi à avoir par une demande d’information qui a pris sept mois —, il est écrit qu’une «enquête» a été faite, que «l’histoire du chalet, où aurait été séquestré M. Dupont, n’aurait jamais existé en 1969».

Stéphane Berthomet s’est beaucoup intéressé à ce point, il a trouvé un témoin important qui affirme, hors de tout doute, que la «cabane à Boisclair» était là au moins jusqu’au début des années 1970, il y est allé quelques fois avec son frère qui y rencontrait des gens peu recommandables.

Le récit qu’il fait de l’endroit correspond en tous points aux autres témoignages que j’ai obtenus de gens qui connaissaient l’endroit.

Qui plus est, j’ai trouvé une photo aérienne prise par le ministère des Terres et Forêts le 20 octobre 1970, et où on voit très bien le bâtiment près du fleuve, juste après le virage de l’avenue des Quatorze-Soleils à Champlain, en longeant la rivière. Le témoin de Berthomet le situe à cet endroit exactement.

Voilà qui vient corroborer le récit de Jean-Pierre Corbin, dont la SQ n’a pas manqué une occasion d’attaquer la crédibilité.

Malgré toutes les contradictions, malgré toutes les invraisemblances, les autorités continuent à balayer sous le tapis — comme elles l’ont toujours fait — tous les éléments qui ne collent pas. «Avec tout ce qu’on sait, je me demande qu’est-ce qu’il faudrait de plus pour faire avancer le dossier. À moins d’avoir un témoignage de première main, quelqu’un qui dirait : “J’étais là”, je ne sais pas ce qu’il faudrait.»

Et peut-être qu’un tel témoin existe. «Je garde espoir…»

Moi aussi.

Le lien vers les balados de Radio-Canada : bit.ly/2w4OpcL

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Mylène Moisan

Si un régime de retraite était une thermopompe

CHRONIQUE / C’est écrit en toutes lettres sur le site de l’Autorité des marchés financiers (AMF), «votre argent est en sécurité», mais pas n’importe quel argent, celui qui est dans votre compte de banque ou celui que vous avez placé.

Si la banque fait faillite, vous pouvez récupérer jusqu’à 100 000 $.

Si un conseiller vous fraude, ça va jusqu’à 200 000 $.

Plusieurs placements sont couverts, la plupart des polices d’assurance (vie, invalidité salaire, dommages…), les expertises en règlement de sinistres, l’épargne collective comme les fonds communs et les fonds mutuels, même les plans de bourses d’études. 

Les régimes de retraite?

Rien.

Je lisais récemment que les consommateurs qui ont fait affaire avec une compagnie de thermopompes ayant fait faillite vont pouvoir être remboursés, vu qu’on avait exigé qu’elle paye une cotisation pour protéger ses clients. Groupe Éco-Énergétique Provincial était en règle, des clients pourront être remboursés.

Sensiblement le même principe que pour les maisons neuves, couvertes par la Garantie des constructions résidentielles, qui exige des constructeurs qu’ils versent un montant advenant des problèmes. Le programme prévoit même qu’on puisse exiger d’une entreprise qu’elle assume ses responsabilités.

Vous avez acheté une semaine dans le sud dans une agence de voyages agréée par l’Office du consommateur qui fait faillite? Ne vous en faites pas, vous serez remboursés par le Fonds d’indemnisation des clients des agences de voyages. Vous êtes aussi protégés si vous n’avez pas reçu les services que vous avez achetés, si une catastrophe naturelle ou une crise politique chamboule vos plans de voyage, ou si le gouvernement du Canada vous suggère d’éviter le pays où vous deviez aller.

Les régimes de retraite?

Rien.

Au Québec du moins, l’Ontario ne laisse pas tomber les régimes de retraite, la province amortissant le choc pour ceux qui y ont contribué. «Le Fonds de garantie des prestations de retraite (FGPR), sous réserve d’un maximum [1500 $ par mois] et des exclusions spécifiques, assure la protection des participants et des bénéficiaires ontariens des régimes de retraite à prestations déterminées privés à employeur unique en cas d’insolvabilité des responsables des régimes.»

C’est exactement le cas des employés et des retraités de feu Groupe Capitales médias et de tant d’autres avant nous, il y a eu la papeterie White Birch, Sears, Abitibi-Consol, les imprimeries de Quebecor World et j’en passe. Chaque fois des gens qui se sont retrouvé le bec à l’eau, une partie de leur retraite s’envolant en fumée.

Et chaque fois, on se dit qu’on doit trouver une solution.

Le modèle ontarien a ceci d’intéressant que ce sont ceux qui administrent les régimes de retraite qui cotisent au Fonds, ce qui est d’une logique élémentaire me direz-vous, comme le font les constructeurs de maisons et les agences de voyages. Le principe est simple, si le consommateur n’a pas ce qu’on lui a promis, il est dédommagé.

Et un régime à prestations déterminées, c’est une promesse, c’est précisément ce qui le distingue d’un régime à cotisations déterminées. 

Dans le premier régime, on vous garantit des versements X à votre retraite, dans le deuxième cas, un montant X est prélevé à la source, sans savoir ce qu’on en retirera.

Évidemment, ce ne sont pas tous les travailleurs qui ont un régime de retraite en plus du régime public, ça fait partie des avantages qu’offrent certaines compagnies.

Ça fait partie du contrat.

Ce n’est donc pas normal qu’une entreprise puisse ainsi se défiler quand elle ne livre pas ce qu’elle a promis, que ce soit une thermopompe ou une retraite. On se croirait à la petite école quand on faisait une promesse qu’on savait qu’on n’allait pas tenir et qu’on croisait les doigts derrière son dos.

«J’avais mes X» nous dégageait alors de toute responsabilité.

C’est là où on en est dans la protection des travailleurs qui ont des régimes à prestations déterminées, qui ne valent finalement pas plus cher que le papier sur lequel ils sont imprimés. Ils valent la parole de ceux qui les promettent et, visiblement, cette parole ne vaut parfois pas grand-chose.

Une thermopompe avec ça?

Chronique

C’est encore Noël

CHRONIQUE / Une carte faite avec du carton mauve, un foyer sur le dessus et un souhait écrit en rouge : «Bonne année».

Signée «de Nicolas», neuf ans.

Une carte d’enfant qui ressemble à une carte d’enfant, à une différence près, et non la moindre, elle a abouti à l’Hôpital Laval la veille de Noël, entre les mains de Florent Trudelle, qui a dû y passer les Fêtes.

Une infirmière la lui a remise.

La carte, tombée entre ses mains un peu par hasard, lui a fait du bien. «Ça m’a vraiment touché. L’infirmière qui m’a remis la carte ne savait pas d’où elle venait. Je voulais savoir qui l’a fait, pour le remercier, je voulais savoir c’est qui Nicolas? J’ai trouvé ça vraiment gentil de sa part d’avoir pris le temps de faire ça.»

Il a quand même pu célébrer Noël avec sa conjointe et ses trois enfants, mais ce n’était pas le plan de départ de faire ça à l’hôpital.

Il a demandé à sa fille Annie de l’aider à retrouver Nicolas, elle a pensé tout de suite aux réseaux sociaux, capables du meilleur et du pire. Le 29 décembre, elle a partagé deux photos de ladite carte sur Facebook en expliquant que son père cherchait le petit garçon qui l’avait faite. Est arrivé ce qui devait arriver, le message a été partagé presque 2000 fois, a suscité 80 commentaires et pas plus tard que le lendemain, on avait trouvé l’école où Nicolas étudie.

Restait à trouver c’était lequel parmi les sept Nicolas qui fréquentent l’Externat-Saint-Jean-Berchmans.

Au retour des Fêtes, on a trouvé le bon Nicolas, sa mère est entrée en contact avec Annie. «Je voulais le rencontrer, m’a raconté Florent juste avant qu’il ne quitte l’hôpital. Je voulais le voir, je tenais à lui dire merci, lui dire qu’il m’a rendu heureux, que sa carte m’avait fait plaisir.» Plus encore. «Je voulais lui dire de continuer à faire des gestes d’amour. Les jeunes qui font des gestes comme ça, je ne sais pas s’ils savent à quel point ils peuvent nous toucher.»

Il a pu le lui dire, Nicolas est venu lui rendre visite à l’hôpital avec sa mère quelques jours plus tard. Il avait fait une autre carte pour l’occasion. Il a jasé une bonne demi-heure avec Florent, qui est vite devenu «Papie Groovie», du nom de plume de sa fille, Annie Groovie, créatrice des aventures de Léon.

Quand Nicolas est parti, ils se sont dit «au revoir».

Je suis allée rencontrer Nicolas à son école, l’instigatrice du projet des cartes de Noël était avec lui. Depuis six ans, Linda Doyon invite les élèves à fabriquer des cartes pour les personnes âgées qui sont seules. Elle les distribue avant Noël avec sa fille – elle avait 14 ans cette année – dans des hôpitaux et des résidences. «Le 24, il nous restait un paquet, une quarantaine, on a décidé d’aller à l’Hôpital Laval.»

Celle de Papie Groovie était du lot.

Chronique

Les adieux de Miss Marie-Josée

CHRONIQUE / Miss Marie-Josée enseignait l’anglais à 15 classes au primaire, elle ne se figurait pas comment dire à tous ses élèves qu’elle ne serait plus là après les Fêtes, que ses yeux ne les voyaient plus assez.

Alors voici, pour eux, ses adieux.

Elle savait depuis longtemps que ce moment arriverait, tôt ou tard, depuis ce jour il y a 10 ans où elle s’est présentée à son rendez-vous à l’hôpital pour un test de glaucome. «Ils m’ont aussi fait passer le test du champ visuel, tu sais, celui où il y a des petites lumières qui arrivent et qu’il faut cliquer quand on les voit?»

Elle ne les voyait pas arriver. «Je guettais les lumières et la femme me disait : “Madame, il faut cliquer quand vous voyez la lumière.” Mais je ne la voyais pas… Ça a été terrible. Après le test, elle m’a donné le résultat, elle m’a dit : “C’est catastrophique, vous ne pouvez plus jamais conduire votre voiture.”»

Plus jamais, à partir de ce moment-là. Elle était venue avec sa voiture, a dû appeler quelqu’un pour venir la chercher.

Marie-Josée Pilon avait 46 ans, enseignante à temps plein à l’école Les Primevères, mère de trois enfants, ils avaient 6, 9 et 14 ans. Le diagnostic était sans appel : rétinite pigmentaire, maladie dégénérative qui grignoterait lentement mais sûrement son champ visuel. «J’en ai pleuré une shot

Elle a compris pourquoi elle s’enfargeait parfois, pourquoi elle était si maladroite. 

Elle a réorganisé sa vie, a continué à enseigner, son chum — le père des enfants — est devenu le chauffeur exclusif. «La dame à l’hôpital m’avait dit : “Tu peux tout faire sauf conduire.” J’ai donc continué à tout faire, les enfants, mon travail et tout. Je voyageais avec une collègue, je me suis débrouillée.»

À l’école, on a peint des lignes jaunes sur les marches à l’entrée, à l’intérieur aussi, près des escaliers.

Depuis deux ans, elle ne peut plus faire assez semblant qu’elle voit, les enfants étaient au courant. «Les élèves étaient très aidants. Ils m’aidaient, ils me touchaient l’épaule. J’avais de la misère à voir le curseur de l’ordinateur, ils me disaient : “Il est là, miss Marie-Josée, il est là! […]” Un élève m’a dessiné une potion de vision, je vais toujours le garder.»

Comme tant de souvenirs.

Les derniers temps, elle fonçait dans les cadres de porte, dans les parents. Et, surtout, elle n’arrivait plus à distinguer le visage des enfants.

Elle a su que le temps était venu.

«Je me demandais toujours comment j’allais savoir que ça allait être le temps d’arrêter. Ça a été très clair, c’était un sentiment très fort. Depuis septembre, c’était tough, il y avait toujours un stress, j’avais peur de tomber dans les escaliers. Le moment était venu, il fallait que je tire ma révérence.»

Son dernier rapport médical, en décembre, a confirmé qu’elle avait pris la bonne décision, son champ visuel est inférieur à cinq degrés. 

Le constat est sans équivoque : «cécité légale».

Elle a réussi à annoncer sa décision à ses collègues, non sans éclater en sanglot, elle n’arrivait pas à concevoir comment elle pourrait l’annoncer à ses élèves, dans chacune de ses 15 classes sans craquer chaque fois. «Je ne voulais pas leur annoncer avant les Fêtes, avant les vacances, et après…»

Elle n’arrivait pas non plus à voir comment elle ferait après les Fêtes.

Elle a eu l’idée de leur écrire une lettre, elle me l’a envoyée par la poste, avec une belle grande photo où on la voit entourée de ses élèves. La photo a été prise par son fils deux semaines avant qu’elle parte.

Pour toujours.

«Je ne me plains pas, c’est ma vie, j’aime ma vie. Et j’ai aimé chaque jour que j’ai passé à enseigner, ça a été ma vie. Les enfants m’ont beaucoup apporté, ils ne réalisent pas le bien qu’ils nous font.»

Marie-Josée était à la maison quand je suis allée la rencontrer, un jeudi matin, elle aurait été à l’école. Elle se retrouve, elle retournera même à ses anciennes amours. «J’ai étudié au secondaire à Montréal en ballet-étude. Là, je vais recommencer à danser, je me suis inscrite à des cours de ballet…»

Dans sa lettre, Marie-Josée s’adresse à quatre de ses élèves, mais les mots qu’elle leur a écrits sont aussi pour les autres qui, comme Paul, manquent de confiance, Marie-Josée sait qu’ils sont capables. Comme Charlotte, «qui était gênée l’an dernier et qui s’est impliquée dans le conseil étudiant», et Yassir «qui participait tout le temps, qui est un élève extraordinaire».

Ou comme la petite Hajar, qui a déjà son lot d’épreuves à traverser. Son père était à la Grande Mosquée de Québec le soir du 29 janvier 2017. 

Il a été tué. 

Pour eux, et pour les centaines d’élèves à qui elle a enseigné depuis 26 ans, elle tenait à leur dire que, toujours, elle les garderait dans son cœur. «J’en nomme quatre, mais c’est beaucoup plus d’enfants que je vise. J’ai tellement eu d’élèves que je n’oublierai pas. Je vais les garder en moi.»

C’est le Petit Prince qui l’a dit :  «L’essentiel est invisible pour les yeux.»