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Mylène Moisan

Les héros de l’ombre

CHRONIQUE / Nous ne sommes pas en novembre, Noël n’approche pas à grands pas, et nous parlons de pauvreté.

De ceux qui ne mangent pas à leur faim.

J’ai toujours eu de la misère avec les sujets imposés par les journées internationales et par les semaines officielles, comme des passages obligés pour avoir bonne conscience, en se disant qu’on a parlé du suicide et des Noirs en février, des femmes en mars, des handicapés en novembre.

Et voilà que, depuis le début de la pandémie, on nous parle de pauvreté, du sous-financement des organismes communautaires, des banques alimentaires qui ne suffisaient déjà pas à la demande. «Il faut s’attendre à ce qu’il y ait plus de gens dans les banques alimentaires, a prévenu François Legault le 26 mars. «Je veux dire aux Québécois: “il ne faut pas être gêné d’aller dans une banque alimentaire. Ce n’est pas votre faute si vous avez perdu votre emploi dans les derniers jours, dans les dernières semaines. Donc, il n’y a pas de gêne à aller dans les banques alimentaires. On va s’assurer qu’il y ait assez d’argent pour acheter toute la nourriture qui est nécessaire.”»

Tout à coup, la solution est à portée de main.

Gestionnaire retraité — et très actif — de la Ville de Lévis, André Poisson constate que les besoins n’ont jamais été aussi grands. Il siège sur le conseil d’administration des Repas Desjardins à Lévis, qui cuisine et livre des repas santé à bas prix aux personnes âgées, qui finance le comptoir alimentaire Le Grenier.

Chaque jour, entre 1000 et 1100 plats sont préparés et livrés, plus 150 paniers d’épicerie par semaine.

André m’a écrit il y a quelques semaines pour me proposer de parler de ces bénévoles qui sont plus que jamais un rouage essentiel de notre société. «Mon objectif est de porter à votre connaissance des initiatives communautaires qui sont indispensables pour la qualité de plusieurs personnes de nos communautés. La crise qui nous affecte le démontre malheureusement davantage», m’a-t-il écrit. 

Lui aussi est bénévole.

Au bout du fil, il m’explique que, du temps où il travaillait à la ville, il a mis en place «une initiative pour les gens âgés en perte d’autonomie», dont la nécessité ne s’est jamais démentie. Avec la crise, la pression est plus grande que jamais partout, entre autres pour les repas Desjardins. «On n’est pas capable de répondre à la demande, ça dépasse notre capacité de production. Je ne sais pas combien on en refuse et combien on va en refuser, il y a des enfants qui appellent pour leurs parents.»

Un projet d’agrandissement était dans les cartons, il est maintenant sur la glace.

Comme tout le reste.

André préfère se concentrer sur ce que l’organisme arrive à faire, sur les 48 paniers qui ont été livrés la veille [par Le Grenier], sur les centaines de repas cuisinés et livrés. Bonne nouvelle, «on a plein de bénévoles», l’appel du premier ministre François Legault a porté, les bras ne manquent pas.

André veut les remercier. «À l’exemple de beaucoup d’autres bénévoles dans d’autres organismes, qui ne sont pas les anges gardiens du réseau de la santé, mais qui sont les héros obscurs et qui ont les autres à cœur, qui ont à cœur de vouloir aider. Il y a beaucoup de monde dans l’ombre qui travaille très fort.»

Lui-même ne calcule pas son temps, il s’occupe de ces organismes à distance, confinement oblige. «De chez moi, j’essaye de faire une différence». Il est à même de constater «la générosité des gens d’affaires à Lévis. Ça amène de beaux gestes. Il y a Valéro, par exemple, qui a donné 25 000$.»

Il remarque quelque chose de plus important encore. 

«Les gens réalisent que la pauvreté, ça peut arriver à tout le monde. Les gens nous disaient avant “comment ça, il y a des pauvres?” Ça, on ne l’entend plus, ça a changé du jour au lendemain, il y a beaucoup de préjugés qui sont tombés et j’espère que ça va rester comme ça.»

Cette crise sans précédent a révélé, entre autres, l’importance de tendre la main vers les autres. Et pas juste avant Noël. «La pauvreté, ce n’était pas la saveur du mois. Là, il y a une véritable préoccupation, une prise de conscience. Il va rester quelque chose de ça.»

Je croise les doigts.

Patrick Duquette

La messe Legault

CHRONIQUE / Chaque fois que j’écoute les conférences de presse de François Legault, je repense aux messes de mon enfance.

J’avais 11 ou 12 ans, j’allais à l’église presque tous les dimanches, à pied, avec mon père.

Chronique

Des séquelles pour ceux qui restent

CHRONIQUE / La santé mentale des personnes endeuillées- à cause de la COVID-19 ou non -  inquiète Josée Masson, travailleuse sociale et directrice de Deuil-Jeunesse. «Il y en a qui vont frapper un mur». Un deuil, ça ne se met pas sur pause en attendant le retour à la normalité.

C’est toujours difficile de vivre la mort d’un parent, d’un enfant, d’une sœur, d’un ami. Chaque jour au Québec, pandémie ou non, quelque 170 familles doivent encaisser la perte d’un proche et repenser leur dynamique en leur absence.

Dans le contexte actuel, l’épreuve s’avère encore plus éprouvante. Plus rien n’est comme avant. Ni la fin de vie de ceux dont la mort est prévisible, ni les rituels funéraires.

De plus, signale Mme Masson, ce qui permettait auparavant aux endeuillés d’atténuer l’absence d’un proche et de retrouver une certaine stabilité n’est plus accessible. 

L’école, le milieu de travail, les loisirs à l’extérieur de la maison ne peuvent plus servir de soupape. «Pour un enfant dont la mère vient de mourir, le clin d’oeil et la compréhension de son enseignant, c’est très précieux». La présence des petits amis également.

L’ouverture des écoles et des garderies donne aussi habituellement au parent qui se retrouve chef de famille monoparentale le temps d’apprivoiser son nouveau rôle et de souffler un peu. Ce répit n’existe plus. L’épuisement guette. 

La travailleuse sociale raconte voir apparaître des déchirements au sein des familles où deux sortes d’endeuillés se dessinent :  les «chanceux» et les «pas chanceux». 

Ceux qui ont pu avoir un dernier contact physique avec l’être cher mourant, et ceux qui ont dû se contenter d’un contact visuel sur écran ou de quelques mots au téléphone. Pire, ceux qui n’ont comme souvenir que l’appel de l’hôpital ou du CHSLD annonçant le décès de leur père, de leur mère, de leur conjoint, de leur fille.

Dans certaines familles, il  y a ceux qui ont pu être présents auprès d’un proche qui a demandé l’aide médicale à mourir et ceux qui ont été retirés de la liste d’invités car leur nombre a dû être limité à cause de la pandémie.

Après le décès, il y a ceux qui ont pu assister aux funérailles et ceux qui ont dû se contenter de regarder le tout à la maison, en webdiffusion. 

Et il y a tous les autres qui doivent attendre la fin de la crise sanitaire avant de vivre leur deuil avec leur famille, leurs amis, leur communauté.

Josée Masson estime que l’impossibilité de dire un au revoir, le manque de contacts physiques et de chaleur humaine en période de deuil aura des conséquences. «La latence en période d’isolement me fait peur». Elle s’attend à de la détresse, à des dépressions, à des chocs post-traumatiques chez des personnes endeuillées. 

Notamment, parce que des gens ont tendance en ce moment à minimiser ce qu’ils vivent, à ne pas parler de leur chagrin, de leurs difficultés. 

Vu d'même

Les petits farceurs

CHRONIQUE / Non mais, quel tata. Je n’arrive pas à imaginer comment quelqu’un a pu penser que de tousser sur le terminal de paiement électronique d’un service au volant serait une bonne blague à faire alors qu’on est tous coincés chez nous le temps qu’une pandémie s’éteigne.

Vraiment, ça n’a dû faire rire que le tata, surnommé «le tousseur» et son amie qui l’a filmé en train de faire une connerie qui le suivra bien longtemps.

Chronique

L’indomptable Monsieur Paul

C’est l’angoisse, la peur et la paranoïa qui se sont installées à l’Accommodation des 21, à La Baie, dans le quartier Saint-Alexis. Le dépanneur est situé à proximité de la Villa St-Alexis où 17 cas de la COVID-19 ont été confirmés au sein du personnel et des résidants.

« Ce sont tous des gens qui venaient ici comme clients. On capote, les gens sont délinquants. On leur demande de se laver les mains en entrant et il y en a qui nous envoie promener. Je suis à la veille de me choquer », lance Constance Bouchard, caissière au dépanneur à qui j’ai parlé en respectant les deux mètres de distanciation sociale à l’intérieur du dépanneur.

Chronique

COVID-19: le pari risqué de la Suède

CHRONIQUE / Il faisait beau samedi, Nancy-Anne en a profité pour aller prendre de l’air, elle est allée au parc. Elle n’était pas la seule. «Il y avait un match de soccer, des jeunes. On était beaucoup à avoir eu la même idée.» Comme un samedi normal.

Comme un samedi normal.

Ou presque.

Nancy-Anne Delaney est une amie, elle habite en Suède depuis 19 ans, à Göteborg, qui a environ la même population que Québec. C’est la deuxième plus grande ville en importance du pays après la capitale Stockholm. «Pour le moment, c’est Stockholm qui est la région la plus touchée, mais il y a des cas un peu partout…»

Depuis le premier cas identifié le 31 janvier, le pays fait bande à part dans la lutte contre le coronavirus, les garderies et les écoles primaires sont ouvertes, tout comme les restaurants, les bars, les gyms et les marchés. «Les frontières sont ouvertes, il n’y a pas de restrictions de déplacements.»

Seuls les rassemblements de plus de 50 personnes et plus sont formellement interdits.

Et le service au comptoir dans les bars.

«On est comme dans une bulle, comme dans un aquarium. C’est étrange», convient Nancy-Anne, qui suit de près ce qui se passe ailleurs, la plupart des pays ayant opté pour le confinement de leur population. L’équivalent suédois de Horacio Arruda, l’épidémiologiste en chef Anders Tegnell, tient la ligne douce.

Jusqu’ici, le mot d’ordre lancé par la santé publique est de recommander fortement aux Suédois de maintenir une distance entre eux, d’où l’interdiction de commander sa bière au comptoir, et on a aussi demandé aux restaurants d’espacer leurs tables. «On nous répète que c’est notre responsabilité.»

Ça semble fonctionner jusqu'ici. «La Suède, c’est un peuple cool, les gens sont à l’écoute de ce que le gouvernement demande.» D’ailleurs, au parc samedi, «les gens laissaient une plus grande distance entre eux que d’habitude». 

Tous les commerces restent ouverts et, à l’exception de la période entre 6h30 et 8h réservée aux personnes âgées dans les épiceries, aucune mesure n’est imposée. «J’ai vu une épicerie et une pharmacie où il y avait du plexiglas à la caisse, mais c’est tout. À l’épicerie, il n’y a pas de consignes, pas de désinfectant, tout le monde prend les paniers, ils ne sont pas nettoyés», relate Nancy-Anne. 

Elle préfère jouer de prudence. «Personnellement, je reste autant que je peux à la maison avec mon fils.» 

À l’épicerie, elle fait attention.

Parce qu’elle voit les chiffres, elle voit le nombre de cas qui grimpe de jour en jour, les hôpitaux extérieurs qui sont installés au pays, faits de tentes militaires. À Göteborg, en plus des deux hôpitaux, un hôpital extérieur est prêt à accueillir les personnes qui seront atteintes de la COVID-19.

Et il y en a de plus en plus. Selon les chiffres officiels de mardi, le pays de 10 millions d’habitants compte 7693 cas confirmés, 640 personnes aux soins intensifs et 590 décès, 114 de plus que la veille. Jusqu’ici, on y a réalisé un peu plus de 50 000 tests, environ la moitié de ce qui a été fait au Québec. La province, avec ses huit millions d'habitants, compte 150 décès.

Le pari que prend la Suède est d’arriver à contenir la progression du virus en imposant le moins de contraintes possible à sa population. «La Suède maintient sa position en se disant on va être pragmatique, on va maintenir l’économie et on va essayer d’avoir le plus de personnes immunisées pour une éventuelle deuxième vague. C’est un gamble, un essai, on ne croit pas au lockdown. Et c’est bon pour le moral de ne pas être isolés.»

Il n’y a pas d’arc-en-ciel aux fenêtres.

Mais le ton commence doucement à changer, on a imposé le 1er avril une interdiction de visites dans les résidences pour personnes âgées, environ le tiers est touché par une contamination, plus qu’au Québec. «Ça a pris du temps avant que les gens ici comprennent l’ampleur de la situation.»

Le gouvernement aussi, par la bouche d’Anders Tegnell, qui a longtemps minimisé la situation. «Au début, il disait que ça ne sortirait pas de Chine, alors qu’on savait qu’il y avait déjà des cas ailleurs. Il a aussi dit qu’on avait atteint le pic… Est-ce qu’on fait encore confiance à ce bonhomme-là?»

Opinions

La peste de Cyprien, 250-270

CHRONIQUE / En 250 de notre ère, l’Empire romain avait largement récupéré de la chute démographique que la peste Antonine avait causée 80 ans plus tôt. Toutefois, l’Empire fut alors frappé par une pandémie encore plus grande. Cette dernière fut baptisée la peste de Cyprien, du nom de l’évêque de Carthage. Ce dernier la décrivit dans ses moindres détails dans un ouvrage intitulé « De la Mortalité ». Ses observations constituent l’examen le plus complet concernant cette pandémie.

Cette pandémie, en provenance de l’Éthiopie, atteint l’Empire en passant par l’Égypte vers Pâques de 250. Elle frappa Rome l’année suivante. Elle s’étendit ensuite à la Syrie et à la Grèce, touchant graduellement toutes les provinces de l’Empire. Elle va réapparaître presque tous les ans pendant 13 ans pour finalement disparaître en 270.

Chronique

Acheter local et pour longtemps

CHRONIQUE / La popularité de la plateforme le Panier bleu lancée dimanche par le gouvernement Legault n’est pas la garantie que les Québécois seront dorénavant et pour toujours de grands «localivores» et des consommateurs de produits faits ici. Il faudrait peut-être ajouter la devise du Québec, «Je me souviens», au panier bleu avec fleur de lys.

«Il ne faut pas que les consommateurs oublient», prévient Frank Pons, professeur de marketing à l’Université Laval.

Selon lui, l’intérêt que suscite le Panier bleu s’inscrit dans le grand élan de solidarité qui anime le Québec en cette période de crise du coronavirus.

Mais qu’arrivera-t-il après la sortie de crise? La solidarité des dernières semaines exprimée à l’égard des entreprises d’ici va-t-elle s’effilocher quand la pause forcée et la fermeture des frontières seront derrière nous?

La nature humaine est imprévisible.

Qui se souviendra dans six mois, dans un an, du message du ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon? Si chaque foyer québécois achetait 5 $ de plus par semaine de produits québécois, ce serait 1 milliard $ de plus dans l’économie locale. Il faudra se le rappeler en faisant l’épicerie, en renouvelant sa garde-robe ou le mobilier du salon.

La promotion de l’achat local est apparue bien avant la COVID-19 et le XXIe siècle et il faut encore en vanter les vertus et les bénéfices.

Desjardins rappelait l’automne dernier dans une étude économique que Louis-Joseph Papineau faisait la promotion des produits d’ici dans les années 1800, afin de se soustraire aux taxes des produits venant d’ailleurs, notamment ceux des colonisateurs.

«Avec la crise actuelle, toutes les cartes ont été brassées. Brassées pour longtemps ou non? Je ne suis pas devin», dit M. Pons. Il croit cependant que le terreau est de plus en plus fertile pour l’achat local.

Joëlle Noreau, économiste principale chez Desjardins, observe de son côté que des progrès ont été réalisés au cours de la dernière décennie. «L’expérience des prochains mois et des prochaines années dira si cette fois est la bonne.»

Selon Frank Pons, une autre grande inconnue sera la capacité de payer des consommateurs à la reprise des activités.

Sur ce point, Mme Noreau signale que ce ne sont pas tous les Québécois qui perdent leur travail et assument une perte financière.

Jusqu’à maintenant, c’est souvent la visibilité des produits et des producteurs locaux qui a fait défaut au Québec.

En présentant la plateforme le Panier bleu durant la conférence de presse de 13h du premier ministre François Legault — un incontournable pour des millions de Québécois attentifs et réceptifs en cette période de pandémie, cette lacune vient d’être comblée. «C’est une grosse campagne de publicité inespérée pour les entreprises.» Et pour les consommateurs qui ne manquent pas de temps pour se renseigner, une façon de repérer les entreprises et les commerces qu’ils souhaitent encourager.

Pour cela aussi, c’est l’après qui compte. Selon le professeur, chaque producteur, chaque entreprise devra se différencier et capter l’attention du consommateur parmi la liste affichée dans le répertoire du Panier bleu.

Le succès de chacun dépendra de l’expérience de magasinage en ligne ou en direct qu’il pourra offrir, de la relation et du lien de confiance qu’il saura créer avec les clients. Si l’expérience est insatisfaisante, ces derniers retourneront à leurs fournisseurs et à leurs habitudes d’achat d’avant le confinement.

Dans sa note économique de novembre, Desjardins soulevait que le prix est un critère important lors des achats. En alimentation notamment, le choix des deux tiers des consommateurs est fait en fonction du prix le plus bas. Les consommateurs se montreraient néanmoins plus sensibles qu’avant à la provenance du produit.

Pandémie ou non, le prix d’un produit demeure un critère, mais il est mis dans la balance avec d’autres, dont l’achat local. Selon le professeur de Laval, il faudra à l’avenir conjuguer prix raisonnable et produits québécois.

Évidemment, des entreprises tenteront de profiter de l’élan actuel de solidarité pour augmenter leur prix. Celles-ci gagneront certes à court terme, mais se pénaliseront à long terme, dit l’expert en marketing.

L’engouement pour les produits d’ici ne signifie pas non plus que les gouvernements s’approvisionneront dorénavant entièrement auprès d’entreprises québécoises. Les accords commerciaux internationaux prévoient des limites lors de l’octroi de contrats publics. «Il ne faut pas perdre de vue que des entreprises québécoises ont connu une croissance parce qu’elles sont sur les marchés extérieurs. Le commerce se fait dans les deux sens», rappelle l’économiste de Desjardins.

Entre les lignes

Merci aux abeilles !

CHRONIQUE / Le 4 avril, peu de gens s’arrêtent à ça, c’est normalement la 94e journée de l’année. Mais pas cette année. Comme 2020 est bissextile, ce week-end, samedi, nous vivions la 95e journée de l’année. Mais il y a plus. La date du 4 avril, c’est aussi la journée de l’abeille.

Dans le calendrier républicain, créé en 1792, chaque nom de mois rappelle un aspect du climat français ou des moments de la vie paysanne de l’époque. Chaque jour, lui, se caractérise par le nom d’un produit agricole, celui d’une plante ou d’un animal.

Chronique

Il faut aider les aidants

CHRONIQUE / C’était avant la pandémie, je suis allée prendre un café chez Robert* qui s’occupe seul depuis des années de sa femme. L’Alzheimer, à un stade très avancé. «Elle me reconnaît encore. Elle est bien mieux ici.»

Nous sommes à la table de la cuisine, elle dort paisiblement sur une chaise près de nous. «Elle est belle, hein?»

Il l’aime.

Dans l’état où sa femme est, Robert ne peut pas s’absenter de la maison, même pas pour aller acheter un litre de lait. «Je suis là pour elle 24 heures sur 24.» Depuis un certain temps, il dort dans le sofa près de la chambre de sa conjointe, équipée comme une chambre d’hôpital.

C’est lui qui a fait tous les travaux, dans la salle de bain aussi, où il a dû poser un lève-personne. Tout à ses frais. «Les programmes d’adaptation de domicile, ça prend un an, alors que c’est maintenant qu’il le faut. Là, il lui faudrait un nouveau fauteuil, ça va prendre des mois…» 

Il se sent oublié. «On est prisonnier de notre situation. Le répit est limité, on est laissés à nous-mêmes. C’est ça, la réalité des aidants.»

Depuis les directives de confinement, il est plus isolé que jamais. Lui-même ayant plus de 70 ans, il ne peut plus aller faire les courses. De toute façon, le peu de répit qu’il avait pour sortir de la maison a diminué comme peau de chagrin. Il n’est pas tout seul, les besoins sont plus criants que jamais.

Les entreprises d’économie sociale ne fournissent pas.

Les services en ligne non plus d’ailleurs, Robert peut passer des heures à tenter de faire son épicerie à distance, parfois sans succès, les sites étant très achalandés en ces temps de pandémie. Et encore, il est chanceux, il est à l’aise avec l’informatique, ce qui n’est pas le cas de toutes les personnes âgées.  

Il a essayé le téléphone, «c’était toujours occupé».

Selon des données du ministère de la Santé et des Services sociaux publiés il y a un an dans La Presse, environ 140 000 personnes reçoivent des services à domicile de longue durée comme Robert et plus de 160 000 personnes ont des services de courte durée. Plus de 30 000 personnes étaient en attente, la moitié depuis plus de trois mois.

De l’argent a été investi depuis — le gouvernement a annoncé en septembre l’ajout de 280 millions $, pour mais il y a encore beaucoup de chemin à faire.

Parce qu’il n’y a pas que l’argent. Pour améliorer et augmenter le maintien à domicile, il faut aider les aidants. «La solution, c’est les aidants», tranche Robert, qui plaide pour plus d’efficacité. D’abord, avoir les services — et assez de services — quand les gens en ont besoin, puis être mis dans le coup. «Il faut que les aidants soient mieux informés. Par exemple, pour l’Alzheimer, on devrait avoir un document qui nous explique concrètement chacune des étapes de la maladie, ce dont on va avoir besoin. Par exemple, j’ai dû refaire la salle de bain en 2018 et là, j’ai dû enlever la porte pour installer le lève-personne. Si je l’avais su avant, j’aurais fait les choses autrement.»

Ça me semble un minimum.

Et il y a le répit, ce fameux répit que réclament les aidants, qui leur permet de tenir bon. Robert avait quelques heures par semaine et, quand il était trop fatigué, il se tournait vers le répit en CHSLD, qui est loin d’être l’idéal. «Je l’ai fait, pour des périodes de trois ou quatre jours. Quand je pars, elle ne me regarde pas partir. Et au retour, ça prend environ un jour et demi avant de reprendre le contact. Elle ressent l’abandon.»

Elle ressent l’amour de Robert, aussi.

Robert veut continuer à s’occuper de sa femme tant qu’il le pourra, il aimerait qu’on lui facilite la vie au lieu de la lui compliquer. C’est simple. Il aimerait aussi qu’on reconnaisse ce que les aidants font, qu’ils ont un rôle à jouer important dans le maintien des personnes à domicile.

Quand je me suis levée pour partir, sa femme a ouvert les yeux, Robert lui a parlé doucement, lui a dit ce que je faisais là, peut-être ne se posait-elle même pas la question, peut-être nous écoutait-elle tout le long.

Oui, Robert, elle est belle.

*Prénom fictif.

Technologie

Faire un peu d’argent en prenant sa marche

CHRONIQUE / En ces temps de pandémie, il ne reste pas grand-chose à faire sinon que de prendre une ou même deux marches par jour. Saviez-vous que de nombreuses applications pour téléphone intelligent pourraient vous permettre de faire quelques dollars en marchant ?

On commence par l’application peut-être la plus connue avec Sweatcoin. En gros, l’application convertit votre nombre de pas en sweatcoin qui peuvent ensuite être échangés contre des produits ou des offres. Si les offres se répètent souvent, les amateurs de plein air y trouveront leur compte. Il est aussi possible de « donner ses pas » à des causes comme celle de bâtir une école pour filles en Afrique. Et avec un iPhone 8 ou plus et la dernière version de l’application, les pas à l’intérieur sont comptés (il ne l’était pas auparavant). C’est assez motivant de voir son nombre de sweatcoin augmenter. Les développeurs souhaitent que le sweatcoin devienne une devise virtuelle au même titre que le bitcoin. Ce n’est peut-être pas une mauvaise chose de faire le plein dès maintenant. Ce n’est pas compliqué en plus, il suffit de marcher.

Ensuite, Stepbet est sans aucun doute l’application la plus aboutie pour faire de l’argent en marchant. Le concept est le suivant : chaque semaine vous devez compléter quatre active day et deux power day. Une journée de repos est aussi allouée. Le nombre de pas requis pour compléter son objectif est défini par un algorithme qui se base sur votre nombre de pas des dernières semaines. Il coûte 40 $ US pour vous inscrire à un jeu qui dure six semaines. Chaque personne qui échoue perd son 40 $ qui se retrouve dans le pot. À la fin des six semaines, tous les survivants se séparent la somme du pot et Stepbet se garde un pourcentage.

Cette application a donc deux avantages, si vous ne complétez pas votre nombre de pas nécessaire par jour vous perdez 40 $ US ce qui n’est pas négligeable. C’est une excellente motivation pour rester actif. De plus, en gagnant un jeu, vous touchez en moyenne entre 8 et 12 dollars US qui peuvent être transférés directement à un compte PayPal.

Et puisque le nombre de pas est personnel à chacun, il n’est pas nécessaire d’être un ultra marathonien pour l’emporter.

L’application est réellement bien faite et conviviale. La twist, si on se force pour en trouver une, c’est qu’à force de jouer, le nombre de pas nécessaire par jour augmente. J’ai utilisé l’application pendant environ un an sans arrêt et lors de mon dernier jeu, je devais faire au moins 10 000 pas par jour. Ça peut sembler facile pour certains, mais avec un emploi de bureau, les soirs où je devais tourner en rond dans ma cuisine pour réussir mon objectif étaient nombreux. Une petite pause s’impose.

Il en existe plusieurs autres comme Fit Potato (même concept que Stepbet, mais en beaucoup moins abouti), Runbet (l’équivalent de Stepbet, mais pour les coureurs) et Familiplus (l’application de la pharmacie Familiprix) qui permettent de faire de l’argent en marchant, mais pour l’instant Sweatcoin et Stepbet conservent une bonne longueur d’avance.

Évidemment, ces applications ne sont pas pour tout le monde. Il faut être à l’aise en anglais et être assidus sur les marches quotidiennes. Il faut aussi traîner son téléphone en permanence ou avoir une montre intelligente compatible. De plus, ces applications n’en ont rien à cirer si un blizzard frappe votre ville, vous un peu moins. On doit aussi faire attention aux applications qui sont un peu trop curieuses en ce qui concerne les données personnelles. Sweatcoin demande un numéro de téléphone pour s'inscrire, peut-être n'êtes vous pas prêt à le donner? Mais pour d’autres, c’est une motivation intéressante pour faire un peu d’activité physique.

Et ne pensez surtout pas devenir millionnaire. Ces applications, mêmes utilisées toutes en même temps, ne vous rapporteront pas plus que quelques centaines de dollars par année. Mais de payer tous ses cadeaux de Noël avec des marches faites tout au long de l’année, c’est très intéressant.

Je vous invite donc à en essayer quelques-unes. Le pire qui pourrait vous arriver est de devoir marcher un peu plus. Est-ce que c’est bien grave ?

Chronique

L’Autre

CHRONIQUE / Salut! J’espère que tu vas bien, que ton moral tient le coup, que tu manques de rien, que tu fais attention à toi, aux tiens, que t’as trouvé tes façons de créer et d’occuper tes espaces, même s’ils sont tout petits, que tu laisses toujours un peu de place pour le vide aussi, juste au cas où tu te surprendrais à trouver quelque chose de nouveau que tu pourrais découvrir et aimer.

J’espère que tu te casses pas trop la tête pour les apprentissages des enfants. Tu sais, ils peuvent survivre une couple de mois sans comprendre l’accord des participes passés, surtout si les parents en profitent pour lui apprendre à faire des spaghettis, à danser le continental, à confectionner des costumes, à se plonger dans un livre, à écrire une histoire, à bâtir des cabanes à oiseaux ou à faire pousser des carottes pis des aubergines.

J’espère que t’es prudent.e si tu vas travailler sur le terrain, que tu es en mesure de te protéger, toi pis tes proches, que vous faites attention, les patrons, les employés, les clients, les patients pour que toute la volonté reste bonne, que les risques restent bas.

J’espère que t’as un toit, que t’es au chaud, que t’as de quoi bien manger pis que t’es en sécurité. J’espère que si c’est pas le cas, ou pas tout à fait, tu vas faire un signe, même petit, ou que tu vas lâcher un cri, le même cri peut-être que tu lâches depuis une éternité, mais que là, parce que le temps s’est un peu arrêté, on va t’entendre, te regarder, t’aider. T’aider pour de bon, au-delà du confinement.

J’espère que la solitude te pèse pas trop, pis que si t’as besoin de jaser, tu te gênes pas pour appeler les enfants, même si tu sais qu’ils en ont plein les bras avec les kids, que t’as écrit à ta sœur à qui t’as pas parlé depuis des années, que t’as contacté le bénévole qui venait te visiter pis qui là est confiné chez lui, à son tour. 

J’espère que si t’as personne au bout du téléphone, tu vas t’en trouver une en appelant un organisme ou un groupe d’entraide, ou que depuis la fenêtre ou le balcon, tu vas saluer ton voisin que tu connais pas encore, qu’il va te retourner les salutations, t’offrir un coup de main pour tes petites commissions.

J’espère que tu prêtes l’oreille, que t’es à l’affût de l’Autre, de son bien-être, de sa santé, de son confort, de ses besoins, de ses craintes, ses peurs, ses angoisses, ses espoirs, son besoin de rire, de pleurer, d’échanger, de se rouler en boule dans un coin ou de danser complètement déchaîné.e devant la caméra de son ordi.

J’espère que tu le vois, l’Autre, ces temps-ci, pas juste dans son insouciance égocentrique qui se crisse de ce qui peut arriver au monde autour, mais dans tout ce qu’il a de beau et de grand et de généreux et de bon qui tend l’oreille, la main, les bras, l’ingéniosité, le sourire, le câlin à distance, la voix douce, le cri de ralliement, les encouragements nécessaires, le désir d’être et de faire.

J’espère que tu le vois, l’Autre, et la vie autour, comme tu ne les voyais plus, y a quelques semaines à peine, pris.e dans ta course à toi.

J’espère aussi que t’es pas juste dans le désir que la vie reprenne son cours comme avant, que t’auras envie d’autre chose, de moins fou, de moins vite, de moins fragile, de moins superficiel, de plus signifiant, de plus vrai, de plus doux, de plus beau, de plus juste.

Je sais, j’espère beaucoup. Pas juste en début de paragraphes ou en temps de crise.

J’espère tout le temps.

P.S. Si t’as personne à qui jaser, j’suis là, écris-moi.

So

Séance d’orthographe

Le sens du partage

CHRONIQUE / J’aimerais partager avec vos lecteurs mon irritation quant à l’usage du mot... «partager». Il ne se passe pas une journée sans qu’on entende, dans les médias de tous ordres, ce verbe utilisé avec, comme complément d’objet direct, l’auditoire avec lequel on veut partager une nouvelle, une œuvre, une citation. «Je veux vous partager ceci», dira-t-on par exemple. Je me demande comment cet usage fautif a pu se répandre au point d’être aussi omniprésent. Il existe pourtant des formes consacrées telles que «je veux partager ceci avec vous», ou encore «je veux vous faire partager cela». Il serait grand temps qu’on se le dise! Qu’en pensez-vous? (Benoit Piché, Sherbrooke)

Cette question m’a été posée plusieurs fois dans les derniers mois. En rappel donc cette semaine, pour toutes les personnes qui n’ont pas pu la lire à l’époque, ma chronique du 5 septembre 2014 sur l’usage du verbe «partager». 

Effectivement, on ne peut pas partager dans le sens de «communiquer», «raconter», «faire part», «exprimer»... Il s’agit tout simplement d’un anglicisme, un calque du verbe «to share», explique la Banque de dépannage linguistique. Les anglophones peuvent en effet «sharing their experience, their story, their opinion», mais cet usage n’est pas encore admis en français. 

Ainsi, non seulement on ne pourra pas vous inviter à venir «nous partager votre expérience», mais vous ne pourrez pas davantage «partager votre irritation avec les lecteurs». Du moins, pas au sens où vous l’entendez. Car partager son expérience, une opinion, un avis, une idée, un sentiment avec quelqu’un, c’est l’avoir en commun.


«Je te présente Alain. Vous partagez la même expérience, car vous avez tous deux enseigné dans le Grand Nord.»

«Je suis d’accord avec Anne. Je partage son opinion.»

«On dirait que tu ne partages pas son enthousiasme.»

«Julie a admis qu’elle partage avec Louis la responsabilité de cette erreur.»

«Plusieurs citoyens ne partagent pas l’optimisme du premier ministre.»


Au départ, il y a donc une faute de sens, et de celle-ci découle une faute de syntaxe. En effet, comme les gens assimilent «partager» à «dire», «raconter», «faire part», «communiquer», ils disent «je vais vous partager» comme s’ils disaient «je vais vous dire, raconter, faire part, communiquer, etc.» «Vous» est ici complément d’objet indirect.

Le problème peut se régler simplement en ajoutant, comme vous le suggérez, le verbe «faire» devant «partager». On retrouve ainsi le sens de communiquer.


«Vous êtes invités à venir nous faire partager votre expérience.»

«J’aimerais faire partager mon irritation avec vos lecteurs.»


Depuis cette chronique de 2014, la BDL a fait une mise à jour pour légitimer des usages plus actuels du verbe «partager». Par exemple, en informatique, il est tout à fait correct de partager une connexion ou des périphériques, au sens de «mise en réseau». Il est aussi accepté de partager du contenu numérique sur différentes plateformes, comme partager des photos, des fichiers, une vidéo ou un hyperlien sur sa page Facebook ou par courriel. Le verbe prend alors le sens de «mettre à la disposition d’autres utilisateurs».

PERLES DE LA SEMAINE

Poursuivons notre révision des notions de base en cette année sans examen du ministère. Après la littérature, la biologie.


«La digestion, c’est tout ce qui va de la bouche à l’anus.»

«L’abdomen est un terme plus joli pour dire le ventre.»

«La langue sert à faire pénétrer plus d’air dans les poumons.»

«La morve est un liquide qui sert à nous faire savoir qu’on est enrhumé.»

«Un réflexe, c’est quand le cerveau n’est pas civilement responsable.»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Chronique

« À la douleur que j’ai »

CHRONIQUE / Je ne suis plus certaine, mais par association libre, j’arrive à DJ Champion, qui, je crois, usait de cette image, pour parler de son cancer et de ses traitements : « C’est comme un train qui te passe sur le corps. Pis quand c’est fini, y’en a un autre qui arrive ».

Il y a eu Falardeau aussi, qui fait partie de ces gens qui me manqueront éternellement, sans que je ne les aie connus personnellement, seulement parce que leur parole unique me paraît toujours essentielle et irremplacée. Falardeau, donc, qui disait seulement : « Chus malade comme un chien ».  

Parfois, la poésie est impossible. L’expérience ne réclame, pour se mettre en images, que des mots crus, nus, bruts, sans dentelle ni baume.  

Cette semaine, la poésie s’est absentée de mon réel.

Étalés sur deux jours, les convois se sont succédé sur mon corps, qui, au bout de ce qu’il a cru supportable, a réuni l’ensemble de ses cellules au cœur de la nuit, pour adopter à l’unanimité la posture du renoncement. 

Alors, il fallait voir, en moi, tout un bataillon de soldats épuisés se coucher sur les rails et attendre, pour ne pas dire réclamer, la fin de tout. 

Jeudi, je suis morte. Vendredi, je suis morte un peu plus.  

Il y a toute une gradation de possibles, même quand il s’agit de mourir, semble-t-il. 

Les funérailles ont été célébrées à l’aube, entre moi et moi. 

On a peu pleuré.  

Il n’y avait plus rien à dire. 

Plus de lumière, plus de son, plus de lendemain.

Les limites avaient déjà été dépassées. Il n’y aurait pas de prochaine dose.  

Le cancer s’était trompé de personne. 

Je n’étais pas de la trempe des amazones ni de celle de tous les humains indestructibles qui y survivent. J’étais une trop petite femme, une chochotte de première, qui ne supportait même pas sa troisième dose de chimio... sur seize.  

Ma rage s’est repliée sur elle-même, en chien de fusil, pour se faire « découragée ».  

Ce carnage avait eu raison d’elle.

Moi qui croyais m’y connaître en douleur, l’ayant si souvent regardée dans les yeux. 

La douleur morale, la douleur de la perte, la merveilleuse petite douleur de l’absence dans nos vies. Moi qui savais si bien l’accueillir, lui dessiner des contours, en goûter les aspérités, supporter ce qu’elle imposait à nos consciences humaines.  

J’en avais tiré des conférences, des bouts de roman, des recueils, des courtepointes de sens cousues main, dans ma pièce rouge avec mes patients ou sur mon clavier d’ordinateur.  

Cette semaine, la vie avec le crabe m’a appris l’immense différence entre la douleur et la souffrance.    

En donnant naissance, j’avais connu la plus grande douleur physique de ma vie, certes, mais elle avait un sens, celui de pousser hors de moi un être humain tant attendu. Dans sa fulgurance, dans ce qu’elle tuait au passage, elle penchait du côté de la vie, et je portais ce savoir, tout du long de ma traversée.  

Jeudi et vendredi dernier, j’ai eu mal pour ne pas mourir, bien sûr. Mais, chemin faisant, j’ai échappé le sens, qui s’est envolé en même temps que le plancher, pour aller tourner au loin, me laissant échouée sur des draps qui avaient l’odeur et le goût du métal. Alors que le sens du mot « viscéral » s’incarnait dans mon corps, la douleur est devenue souffrance.  

La vie s’échappait de mes pores de peau à grandes coulées. 

Je ne pensais pas ça possible, mais on peut exsuder la vie, oui, et l’espoir. 

Au matin du samedi, j’ai regretté d’ouvrir les yeux, d’abord. 

Ceci ne devait pas arriver. On avait passé un pacte, mes cellules et moi.  

La lumière entrait par pleines pochetées dans la chambre. On avait remis le ciel en place.  

Prostrée quand même, dans la crainte seulement de réentendre les cliquetis des wagons, je suis demeurée longuement ainsi, laissant seulement mon regard courir du grand pin qui caressait la fenêtre, au petit cactus donné par Adèle, à la perruque qui reposait sur son socle, aux crayons de couleur sur le bureau, à la gourde d’eau de la Sépaq, à cette photo du phare Ar-Men au milieu d’un océan inamical, à cette autre photo de mon mari et moi, les yeux fondus dans l’amour.  

Graduellement, j’ai eu à constater que mon décès n’avait pas eu lieu. 

Je respirais sans souffrir.  

Et c’était si bon.

Mon corps a tenu la pose verticale, me portant même jusqu’au bois Beckett, qui m’a accueillie comme un nouveau-né.  

Seule avec le chien, moi qui avais si souvent snobé la fameuse « pleine conscience », moi qui l’accusais, dans nos sociétés néolibérales, de faire l’apologie du déni, moi qui recommandais à tous de lire cet ouvrage Mc Mindfulness : How Mindfulness became the new capitalist spirituality (Purser, Ronald, 2018. Repeater Books), moi qui préférais de loin les plongées dans ce qui écorche à n’importe quel exercice de centration, moi qui ridiculisais ceux qui se concentraient à manger leur raisin, au lieu de réfléchir à leur passé et leur destinée, moi, soudain désincarcérée de mon égo, ramenée au tout début des choses, au commencement du commencement, je me suis fait happer par la plus pleine des pleines consciences. 

La poésie était revenue, se jetant partout où les sens avaient réimplanté leur souveraineté.  

Jamais, depuis l’enfance, le printemps n’avait été aussi présent. 

Il montait dans mes racines, en même temps que revenaient en moi le courage, la certitude que je passerais au travers, et même, le goût de redonner une salve de poison à cette saleté de tumeur. 

Alors il fallait voir, en moi, un bataillon de nouveaux soldats, tous vêtus de blanc, se relever, et reprendre la route. 

Mylène Moisan

«Pourquoi dois-je être sacrifiée?»

CHRONIQUE / La ministre de la Santé Danielle McCann a parlé cette semaine des chirurgies pour les cancers qui n’auront pas lieu, des décisions de comités cliniques, de ces cas qui étaient dans «l’entre-deux», sur la ligne fine entre opérer ou reporter.

Christine est sur cette ligne. 

Pour elle, c’est la ligne «entre la vie et la mort».

Elle a appris le 4 décembre qu’elle était atteinte d’un cancer du sein, un type des plus agressifs, un cancer infiltrant particulièrement virulent. «En plus, j’ai une protéine qui est active et qui fait que ça alimente le cancer. Ça veut dire que le cancer se promène et se nourrit, il est très vivant.»

Une sale bête.

Elle a commencé ses traitements de chimiothérapie tout de suite après le diagnostic, il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait d’abord essayer de faire diminuer la masse puis, après le sixième traitement, procéder à une chirurgie pour enlever une partie du sein et des ganglions sous l’aisselle.

Elle a eu son sixième traitement le 26 mars et dans cette course contre le cancer, elle devait être opérée entre quatre et cinq semaines après, autour du 20 avril. «J’ai rencontré ma chirurgienne entre mon cinquième et mon sixième traitement, elle m’a expliqué comment ça allait se passer pour l’opération.»

Mardi, son téléphone a sonné.

Au bout du fil, la chirurgienne. «Elle m’a dit que je ne serais pas opérée, que toutes les opérations étaient annulées pendant la pandémie, que c’était une directive. La chirurgienne était sans mot, elle était ébranlée, elle m’a dit «je vais me battre pour toi, tu es un cas prioritaire».»

Pas assez visiblement pour ceux qui ont pris la décision de surseoir la chirurgie. «Dans mon cas, c’est un enjeu entre la survie et la non-survie. Je me questionne sur le plan éthique. Pourquoi dois-je être sacrifiée? Dans mon cas où la chirurgie devait faire une différence, j’ai l’impression de recevoir une sentence de mort du ministère.»

Elle a le vertige. «Je me sens sur le bord d’un précipice, je retiens mon souffle, je ne sais pas comment ça va se passer.»

Jusqu’ici, elle avait plutôt bien réussi à chasser les idées noires, à encaisser les coups et à subir les traitements en gardant le moral. «Depuis le début, je passe d’une étape à l’autre, je me disais que j’en avais pour un an, je me disais «ça va bien aller» même si je savais que ça n’allait pas être facile. Je n’avais pas perdu espoir.»

Là, oui. «Ça m’a jetée par terre, c’est comme si je me dis «est-ce que ce virus-là vient de signer mon arrêt de mort? La mort n’a jamais été aussi présente que maintenant dans mon esprit. C’est comme si un mur s’était écroulé, c’est comme si l’espoir avait disparu. Je me demande «est-ce qu’il y aura un «après»?»

Elle essaye, malgré tout, de «rester zen».

À 56 ans, en excellente condition physique, cette mère de deux grands enfants a toujours su que la partie n’était pas gagnée, mais que ses chances de survie, réelles, étaient plus grandes. «Chaque semaine qui passe augmente les risques que le cancer s’étende, qu’il se propage à d’autres organes.»

Cette semaine, on lui a prescrit deux nouveaux traitements, dont l’hormonothérapie, pour ralentir la progression de la maladie et pour tenter de neutraliser la protéine qui vient jouer les trouble-fête. «Le service d’oncologie essaye de trouver des alternatives pour éviter que ça empire, mais c’est la chirurgie qui enlève le cancer.»

Elle ne peut que croiser les doigts.

Jusqu’ici, les soins qu’elle a reçus à la Cité de la Santé de Laval ont été exemplaires. «Je tiens à dire que je suis traitée de façon extraordinaire, je n’ai rien à redire sur ça. Je n’ai rien contre l’hôpital, mais contre la situation. On n’arrête pas de dire à la télé qu’on a libéré des centaines de lits, et c’est tant mieux, mais ce sont des gens qui sont touchés. On peut se questionner sur comment les décisions sont prises. Avant, je passais d’une étape à l’autre, mais là, le couperet est tombé, il n’y a plus d’étapes.»

Lundi et mercredi, au cours du point de presse quotidien de 13h, la ministre de la Santé Danielle McCann a répété que 7000 lits ont été libérés partout au Québec pour se préparer à un éventuel afflux de personnes atteintes de la COVID-19. L’objectif étant, comme l’explique le premier ministre, «de ne pas arriver à une situation où on aurait à choisir entre qui on traite et qui on ne traite pas».

C’est ce qu’on fait maintenant, on a choisi que Christine ne serait pas opérée.

Même si c’est une question de survie.

Mercredi, la ministre a pourtant assuré que les chirurgies prioritaires devaient avoir lieu. «Alors moi, ce que je veux dire, surtout en oncologie, c’est que toutes ces situations-là sont bien examinées par un comité clinique. Et au niveau de l’oncologie, entre autres, il faut absolument continuer les traitements quand c’est prioritaire. Quand il n’y a pas d’impact au niveau de la santé de la personne, on peut attendre. Mais, s’il y a un impact, il faut continuer. […] C’est clair qu’il faut que ces traitements soient donnés et ces chirurgies soient faites quand elles sont prioritaires et quand il peut il y avoir un impact sur la santé de la personne.»

Quand il est question de l’évolution d’un cancer, surtout quand il est agressif comme celui de Christine, ça ressemble plutôt à jouer à la roulette russe.

En ajoutant des balles dans le barillet.

Denis Gratton

Ils lancent et comptent

CHRONIQUE / Pierre-Paul Lortie habite à deux pas du Centre alimentaire d’Aylmer, à Gatineau. Il a remarqué ces derniers jours un achalandage inhabituel à ce centre pour familles démunies du Vieux-Aylmer.

Il ne s’est pas posé de questions. On sait malheureusement tous pourquoi le va-et-vient est à la hausse dans toutes les banques alimentaires en province. Et on sait tous pourquoi il demeurera à la hausse pour encore plusieurs semaines.

Vu d'même

Elle n’aura jamais connu la COVID-19

CHRONIQUE / Jeudi dernier marquait le huitième anniversaire du décès de ma mère. Je ne l’ai toutefois appris que plusieurs jours plus tard. Le 2 avril 2012. Une date qui restera à jamais gravée dans ma mémoire. Un lundi à oublier.

Ce jour-là, j’avais appelé le conjoint de ma mère pour lui demander s’il avait eu de ses nouvelles. Lui non plus ne lui avait pas parlé depuis une dizaine de jours, à la suite d’une violente dispute.

Chronique

COVID-19: seuls ensemble

CHRONIQUE / Je me promenais sur la 4e Avenue, un bel après-midi doux, il y avait du monde, à peu près tous à deux mètres de distance les uns des autres. Sur un balcon, un chien, deux enfants qui s’amusaient, leur père assis à côté avec son ukulele.

Jouant l’air d’Over the Rainbow.

Chanson de circonstance vu les temps qui courent – qui ne courent plus du tout en fait – vu le temps qui s’est arrêté et qui nous amène, malgré nous, à nous poser et à espérer. Chanson de circonstance vu les arcs-en-ciel qui se multiplient dans les fenêtres, pour qu’on cherche le soleil dans la pluie.

Je vous traduis un couplet que je trouve à propos.

Un jour je ferai un vœu à la vue d’une étoile

pour me réveiller là où les nuages sont loin derrière moi

Là où les peines fondent comme neige au soleil

Le père jouait l’air d’Over the Rainbow en boucle comme une trame sonore de cette journée qui avait l’air d’une journée de printemps comme celle du printemps dernier, mais qui n’avait rien de normale. Nous vivons suspendus, les certitudes d’hier ne tiennent plus, nous ne savons pas de quoi demain sera fait.

Nos repères nous ramènent à l’essentiel, la neige fond, les arbres auront bientôt des bourgeons, puis des feuilles. 

Pour le reste, on ne sait pas.

Isabelle Légaré

Foudroyée par une bactérie, ralentie par un virus

Marie-Sol St-Onge n’a peut-être plus de mains à savonner, mais elle ne prend pas moins de précautions en ce temps de pandémie. «Mes prothèses sont comme des rampes d’escalier, je dois les désinfecter aussi!»

Avant de les suspendre sur la corde à linge, à l’air libre et sous le soleil du printemps…

Entre les lignes

Le chant des oiseaux

CHRONIQUE / L’avez-vous entendu, ressenti, apprécié? Il est fort présent la fin de semaine depuis un bout de temps. Beaucoup le matin, pas seulement à l’aube, et énormément le soir, bien avant le coucher du soleil. Quoi ça? Le si-len-ce.

Il y a un an, presque jour pour jour, j’abordais dans cette chronique à quel point j’aimais savourer le silence. Dans Le goût du silence, je vous invitais même à vous l’imposer quotidiennement pendant quelques minutes, quelque part entre vos cinq portions de fruits et légumes, votre poignée de vitamines, vos 30 minutes d’activité physique et vos deux litres d’eau « à température ambiante ».

Chronique

COVID-19: monsieur Foster touche du bois

CHRONIQUE / Ça avait commencé par l’appel d’une voisine. Elle s’inquiétait du silence. Et de l’odeur dans le corridor. Il y avait plusieurs jours qu’elle n’avait pas entendu de bruit chez son voisin.

Dans les logements du centre-ville, le réflexe est souvent de se mêler de ses affaires, mais ce jour-là, la voisine a fini par téléphoner.  

Le décès remontait à 4 ou 5 jours. 

D’autres voisins ont aussi téléphoné. D’autres corps ont été retrouvés. Assez que la direction a fini par demander qu’on aille cogner aux portes.

Cet été de 2007, la canicule a fait 10 morts dans les logements sociaux de la Ville de Québec. Des personnes âgées, j’imagine. Ce sont les plus vulnérables à la chaleur. 

L’histoire n’avait pas fait les médias à l’époque, mais «ça nous a tous marqués», rapporte le directeur-général de l’Office municipal de l’habitation de la ville de Québec, Claude Foster.

«L’odeur de la mort dans les immeubles. Tu ne veux pas revivre ça».

L’Office municipal, qui gère 10 000 logements sociaux dans 440 immeubles et adresses de Québec, L’Ancienne-Lorette et St-Augustin, a depuis revu certaines pratiques. 

«On a tous évolué après la crise», décrit M.Foster. 

Le mot clé : «On est devenus plus attentifs». Une spécialiste des «aînés» a été embauchée, on fait mieux les suivis, etc. 

«On n’est jamais prêt à 100 %», dit-il, mais lorsque la crise du virus a éclaté, l’Office a vite su quoi faire.      

M.Foster «touche du bois». 

En date de lundi, pas d’infection rapportée parmi les 170 employés de l’Office ni parmi les 15 000 à 16 000 résidents, dont 2700 ont plus de 70 ans. 

Les mesures déployées à l’Office pourraient inspirer d’autres propriétaires de logements. C’est un peu pour ça que je vous en parle.

Depuis la semaine dernière, on s’applique à joindre les plus de 70 ans. Un par un, par téléphone. On a commencé par les 90 ans et plus, puis les 80 ans et ces jours-ci les 70 ans.  

«On ne veut pas que les gens se referment; on prend contact pour briser l’isolement».

Au téléphone,  on rappelle les consignes de confinement et de lavage des mains et surtout, on pose des questions. 

Des symptômes? Des proches sur qui pour pouvez compter? Des problèmes avec des voisins? Vous avez les numéros de téléphones si ça ne va pas? 

L’échange dure en moyenne une dizaine de minutes. Ça aide à «réduire le stress et à calmer la pression». 

Au bout de chaque nom, l’employée appose un collant rouge ou vert. Les «rouges» seront rappelés plus souvent. Au besoin on réfère des locataires au service 211 ou à des organismes communautaires.

Lundi, à la fin de l’après-midi, une travailleuse sociale de l’Office a envoyé ce message à ses collègues : 

«Salut la gang!

Ma journée tire à sa fin et j’ai pu parler à 26 personnes. J’ai terminé St-Vallier et fait quelques appels au 201 du Roi et au 183 Chateauguay. 

Les gens sont tous reconnaissants pour cet appel de courtoisie et dans l’ensemble, ils sont tous assez bien organisés.

Je vais continuer ma mission demain matin».

Bonne soirée à vous»

M.Foster touche encore du bois.  

Jusqu’à maintenant, le plan de match fonctionne. «Je suis réellement fier. Les gens respectent les consignes». 

Des locataires ont voulu protester parce les tables et fauteuils et des aires communes ont été remisées et que les salons communautaires sont fermés. La révolte a vite été matée. M.Foster ne se fait cependant pas d’illusion. 

Après trois semaines dans un studio ou un 3 et demi, il y aura des «soubresauts». «Des petits bobos vont sortir».

Beaucoup d’employés ont été ré-affectés à d’autres tâches. Les plombiers et électriciens font du nettoyage et de la désinfection; des administratifs font des appels aux locataires, etc. 

Si des locataires se regroupent d’un peu trop près au pied des ascenseurs, on intervient. Des cas exceptions, insiste le DG.   

Deux fois par jour, les employés reçoivent un communiqué sur l’état des choses.    

***

Les prochains loyers sont dus pour le 1er avril. Pour maintenant donc. La majorité des locataires font des paiements pré-autorisés, mais d’autres paient encore en argent. Ils se pointeront au bureau mercredi. 

M.Foster croyait d’abord que le respect d’une distance de six pieds pouvait suffire, mais s’est finalement laissé convaincre d’installer des plexiglas devant les guichets. 

Si des locataires sont incapables de payer parce qu’ils viennent de perdre leur emploi, l’Office sera accommodant. Environ 25 % les locataires de moins de 55 ans ont un travail. La proportion chute à 4 % chez le 55 ans et plus.

L’hécatombe des pertes d’emplois des dernières semaines n’a pas encore provoqué de bousculade aux portes de l’Office, mais M.Foster s’attend à des demandes en hausse avec le virus. 

Il y a actuellement 2300 ménages sur la liste d’attente d’un logement social à Québec. La priorité est donnée à ceux dont la situation est la plus précaire. Une demande nouvelle peut ainsi se retrouver au sommet de la liste si la situation l’exige.

***

Voilà. Une histoire sans histoire ou presque. L’histoire d’une organisation qui a appris du passé en dépasse aujourd’hui son mandat premier de gérer un parc de logements. Jusqu’à maintenant, le plan tient. On touche du bois. 

Prenons des notes. Les crises sont l’occasion de revoir les organisations du travail, les relations avec les clients, avec les employés, avec les locataires, avec les voisins, etc.  

Pas toujours, mais souvent pour le mieux.

Chronique

Préposé à 13$ l’heure, c’est pas assez  

CHRONIQUE / Cherchez l’erreur. En ce temps de pandémie, le salaire horaire d’employés d’épicerie, de Walmart, de Dollarama, de Couche-Tard ou d’usines de transformation de viande est augmenté temporairement, mais aucune hausse n’est prévue pour les quelque 10 000 préposés aux bénéficiaires qui touchent 13 $ ou 14 $ l’heure dans les ressources intermédiaires d’hébergement de personnes vulnérables, âgées ou en perte d’autonomie.

«Qui va prendre le risque de se contaminer ou de contaminer sa famille pour 13 $ l’heure», demande Johanne Pratte, directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ). «On perd du monde et on est incapable d’embaucher. Il faut pouvoir bonifier les salaires de nos préposés».

Le premier ministre François Legault l’a répété lundi lors de sa conférence de presse de 13h. Son gouvernement veut améliorer le salaire des préposés aux bénéficiaires. 

Le hic est qu’il n’est pas assuré que tous les préposés pourront en profiter.

Québec vient en effet de débloquer 73 millions $ pour aider les ressources intermédiaires d’hébergement d’aînés ou de personnes vulnérables à faire face à la crise sanitaire lié au coronavirus.

Cette somme pourra servir pour payer de l’équipement de protection et de désinfection, pour défrayer des heures supplémentaires de travail, pour embaucher du personnel additionnel, mais non pour augmenter les salaires des préposés qui gagnent déjà beaucoup moins que ceux qui travaillent dans les hôpitaux ou les CHSLD (centre d’hébergement et de soins de longue durée), explique Mme Pratte en entrevue téléphonique.

Le communiqué de presse de la ministre Marguerite Blais indique en effet que les montants dégagés permettront aux ressources d’hébergement «de composer avec leurs enjeux de ressources humaines (heures supplémentaires et embauche de personnel additionnel) ». 

La directrice générale se réjouit que Québec réponde à l’appel à l’aide lancé par son association il y a deux semaines. Elle soutient toutefois que les propriétaires ne pourront retenir et attirer plus de personnel s’ils sont incapables d’offrir plus de 13$ l’heure. 

Ce n’est pas la première fois que l’ARIHQ interpelle le gouvernement du Québec. Lorsque les libéraux étaient aux commandes, elle avait également fait part de ses difficultés de recrutement et de rétention de main-d’oeuvre. 

Dans les CHSLD, les préposés aux bénéficiaires touchent à leur arrivée près de 21 $ l’heure. «Si l’écart se creuse davantage, ça va devenir indécent», dit Johanne Pratte. Elle précise que le personnel est à 80 % féminin. 

Les ressources, dites intermédiaires, sont nécessaires pour accueillir des personnes âgées ou en perte d’autonomie qui ne peuvent demeurer à domicile ou dans des résidences privées pour aînés, mais dont l’état de santé ne requiert pas encore une place dans un CHSLD. 

Elles sont financées à 100 % par l’État et Mme Pratte assure que ses membres sont ouverts à une reddition de comptes. Quelque 16 000 personnes vivent présentement dans des ressources intermédiaires.

L’ARIHQ souligne que le réseau de la santé compte sur ses services en temps de crise pour dégager des lits d’hôpitaux qui serviront à accueillir des malades atteints du coronavirus. 

Les ressources intermédiaires doivent donc avoir le personnel pour prendre soin des personnes qui devront être hébergées.

Or, pour un individu à faible revenu, il est plus avantageux de ne rien faire et de se tourner vers le programme d’aide d’Ottawa de 2000$ par mois, plutôt que de laver, nourrir ou changer les culottes d’incontinence de personnes âgées ou lourdement handicapées hébergées dans une ressource intermédiaire.

Le premier ministre Legault a indiqué lundi que son ministre des Finances concocte actuellement un programme qui assurera que les personnes qui travaillent dans les services essentiels gagneront au moins 2000 $ par mois. Cela s’impose.

Interrogé sur les négociations dans le secteur public, François Legault a aussi affirmé qu’il «va falloir que notre monde reste à long terme dans le réseau de la santé».

La même logique devrait s’appliquer dans les ressources intermédiaires d’hébergement.

Les personnes âgées et non autonomes qui vivent dans ce type de résidences méritent aussi d’avoir auprès d’eux du personnel qualifié qui ne change pas constamment.

Isabelle Légaré

L’ange de la désinfection

CHRONIQUE / Marilène Deshaies ne s’attendait pas à se voir confier une telle mission, mais en temps de crise, il faut ce qu’il faut. Elle est prête.

La nutritionniste en CLSC a suspendu ses consultations, programmes de prévention des maladies chroniques et plans de traitement nutritionnel pour relever un tout autre défi: suivre à la trace quiconque entre sous le chapiteau servant d’unité de dépistage de la maladie du coronavirus.

Séance d'orthographe

Chronique covidéoscopique

CHRONIQUE / Depuis le début de la crise du coronavirus, j’ai reçu plusieurs questions sur le genre du mot «COVID-19», que certains journalistes, politiciens ou autres intervenants emploient tantôt au masculin, tantôt au féminin, ce qui irrite certains lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.

Je vais commencer par faire appel à votre indulgence. Lorsqu’une nouvelle réalité survient, il est normal qu’il faille un certain temps d’adaptation pour la nommer correctement, et encore plus quand le choc est aussi brutal que ce que nous vivons en ce moment. N’oubliez pas non plus que, la majorité des communications médiatiques se faisant en anglais sur cette planète, il faut également s’assurer de traduire correctement certains concepts.

Heureusement, le Grand dictionnaire terminologique (GDT) veille au grain: «Le terme "COVID-19" (de "coronavirus disease 2019") est la désignation officielle retenue en février 2020 par l’Organisation mondiale de la santé.» Et comme «disease» signifie «maladie» en français, il est dès lors apparu que le genre serait féminin en français.

Si vous préférez l’appellation non abrégée, on parle de «maladie à coronavirus 2019». L’acronyme n’a toutefois pas été traduit (ç’aurait pu être quelque chose comme MCOVI-19). Le GDT accepte aussi «pneumonie de Wuhan».

Quant au nom officiel du virus, qui n’est presque jamais utilisé par les médias, c’est le «SRAS-CoV-2», «SRAS» étant l’acronyme de «syndrome respiratoire aigu sévère» (vous comprenez maintenant pourquoi ce mot est masculin). Il faut dire que le terme «coronavirus» désigne une catégorie de virus, dont faisait également partie le CoV-SRMO (syndrome respiratoire du Moyen-Orient, «MERS» en anglais) qui a frappé la péninsule arabique en 2012.

Lucie Bégin de Chicoutimi se demande aussi s’il faut parler d’isolement ou d’isolation en ce moment, puisqu’elle a entendu les deux mots employés à propos des mesures de confinement.

C’est le mot «isolement» qu’il faut utiliser pour désigner la «séparation d’un individu (ou d’un groupe d’individus) des autres membres de la société», explique le Petit Larousse.

Le mot «isolation» doit être réservé à l’«ensemble des procédés mis en œuvre pour empêcher le bruit de pénétrer dans un milieu clos ou d’en sortir (isolation acoustique ou insonorisation) ou pour réduire les échanges thermiques entre une enceinte, l’intérieur d’un bâtiment, etc., et le milieu extérieur (isolation thermique)».

Le hic, c’est qu’«isolement» se traduit souvent par «isolation» en anglais. La confusion est donc fréquente.

Et pour ceux et celles qui se poseraient la question, le mot «covidiot», qui vient d’apparaître sur les réseaux sociaux pour désigner les personnes ignorant les directives de santé publique ou vidant démesurément les tablettes des supermarchés, n’est pas encore officiellement entré dans le GDT…

PERLES DE LA SEMAINE

Quelques perles de petites annonces en ligne colligées par «Infoman». Des fois, Kijiji, c’est pajojo.

«Acoiriome à vandre»

«Exorciseur pour bébé»

«Je suis à la recherche d’une pompe à pourasterigne [power steering].»

«Micro-ondes de camionneur en bonne condition, restant de manger dedans à nettoyer.»

«Sécheuse Maytag 2000 sans élément chauffant. Séchage moins rapide mais beaucoup d’économie d’énergie.»


Questions ou commentaires ? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Sports

La dynastie Béliveau... ou tranquille

CHRONIQUE / Les temps sont durs pour les amoureux du Canadien : d’abord on les a entièrement privés de compétition ces trois dernières semaines et tout indique que leur club ne rejouera pas de sitôt; ensuite, les occasions de réjouissances se font rares depuis 1993, année de leur dernière coupe Stanley.

Les gens de mon âge ont l’avantage de pouvoir se replier sur des heureux souvenirs, cette glorieuse époque où on s’affairait aux derniers préparatifs avant le défilé traditionnel à cette période de l’année. Il y a eu la première dynastie, de 1955 à 1960, celle de Maurice Richard, puis celle des années 1970, incarnée par Guy Lafleur. Entre les deux, on retrouve la dynastie des années 1965 à 1969, où le Canadien a remporté la Coupe à quatre reprises, menés par leur capitaine Jean Béliveau, qui a lui-même qualifié cette séquence de « dynastie oubliée ».  

Pour les nostalgiques et pour tous nos lecteurs désireux de se replonger dans cette époque trop peu célébrée, nous relatons chacune de ces cinq saisons, avec des illustrations tirées du magazine Perspectives, qui rappeleront également de beaux souvenirs. 

Bonne lecture! 

«Enfin! » La manchette de la section Sports de La Presse le 3 mai 1965 fait sourire aujourd’hui. Imaginez, le Canadien a finalement mis la main sur la coupe Stanley « après cinq années d’attente », comme l’indique le sous-titre de l’article avec une pointe d’impatience! 

Il s’agissait d’un premier championnat depuis la fin de l’ère Maurice Richard, marquée par cinq conquêtes de suite à la fin des années cinquante, un exploit unique qui ne risque pas d’être réédité. Le célèbre numéro 9 est d’ailleurs au milieu de quelques-uns de ses anciens coéquipiers le soir des célébrations printanières de 1965. « Je n’ai jamais été aussi ému de ma vie », confie-t-il au bord des larmes au journaliste Gérard Champagne, même s’il a déjà savouré huit fois le mousseux dans la célèbre coupe argentée. 

En regardant autour de lui dans le vestiaire en fête, le Rocket doit se rendre à l’évidence : son équipe a bien changé depuis les émeutes du Forum qui ont précédé la dynastie du Canadien des années cinquante. Bien sûr, il compte encore quelques anciens frères d’armes, à commencer par son frère Henri, mais aussi le nouveau capitaine de l’équipe depuis le départ de Doug Harvey, Jean Béliveau, et son ex-partenaire de la Punch Line devenu son instructeur, Toe Blake. Mais comme dans ce Québec qui commence à grouiller après ce qu’on a appelé la Grande Noirceur, la jeunesse semble déterminée à faire sa place, même si elle doit y mettre le temps. 

Actualités

La rage

CHRONIQUE / Personne ne voudra l’entendre ou la voir.

On détournera la tête, cherchant les failles du carrelage, afin d’éviter à nos rétines la contemplation du brasier.  

On passera en revue mentale les sujets à balancer pour changer la trajectoire des mots. 

On voudra l’étouffer sous des tonnes de mots bouchons, ensoleillés, vides, plaqués sur ce qui pulse violemment.  

On trouvera même le moyen de relier la maladie à sa présence, pour la culpabiliser, l’enlaidir encore davantage

Tout, en fait, on fera tout pour ne pas y faire face. 

La colère, la sourde colère, de celle qui se nomme plutôt rage, qui transforme les viscères en volcan, les tempes en tambours battants et les mots en cisailles.  

Cette colère qui finit par débarquer, inévitablement, dans ces épreuves où nous nous trouvons battus par la vie, cloués sur le plancher froid de nos aspirations, soumis à ce qui nous plie, dépassés.  

Elle, qui est pourtant largement documentée, ayant sa digne place dans les fameuses « étapes du deuil », tout juste après la sidération et le déni, demeure toujours auréolée du tabou, encore plus lorsqu’elle est portée en voix par une femme. À ce sujet, le très beau recueil Libérer la colère paru en 2018, aux éditions du Remue-ménage, permet de jeter des mots très justes sur ce qui enferme la colère au féminin. 

Pourtant, elle est bien là. Elle surgit, telle une intense revendication de ce qui, en nous, s’oppose, à la fatalité. 

La plupart des gens, toutefois, préféreront mille fois se repasser la même vieille ballade mielleuse que de tendre l’oreille à ce qui hurle, parfois sans mélodie.  

Enfin, pas tous.  

Y’a qu’à jeter un œil, entre autres, à ma génération, qui se défonce sur n’importe quel plancher de danse, dès que Rage Against the Machine lance son célèbre F** you I won’t do what you tell me, pour saisir le pouvoir salvateur de l’expulsion symbolique de la colère.  

N’empêche, j’aurais aimé la sauter cette étape, dans le mien, ce processus.  

J’aurais adoré passer du déni à la tristesse, direct, quitte à rester mille ans dans la tristesse dont je sais si bien me délecter, elle qui m’a toujours été d’une grande inspiration. 

La rage a frayé son chemin comme elle le fait pour nous tous, en se projetant d’abord sur l’extérieur, avant que je puisse bien saisir ce qu’elle mettait en lumière chez moi, ce qui me manquait et que j’enviais, finalement, chez l’Autre. 

Elle est venue me trouver au matin d’un samedi pas comme les autres, puisque, comme pour la plupart d’entre vous, il faisait suite à une semaine où les mesures avaient encore grimpé d’un cran, où les cas continuaient de s’emballer, où on commençait à saisir l’ampleur de l’urgence, enfin.   

Pour moi, ces mesures étaient déjà appliquées, de manière stricte.  

Oui, mon oncologue au langage si franc, avait été clair : « Faut pas que t’attrapes ça ». Je recevrai dorénavant mon traitement de chimio seule, sans accompagnateur. Mon mari devait arrêter de se rendre au travail sur-le-champ, mes enfants ne pouvaient plus se faire garder par nos mères.  

Confinement stricte : nous quatre, sur un voilier, en pleine mer, saluant de loin quelques autres embarcations, au large. 

Ce matin-là, je suis tombée sur quelques commentaires, à peine trois ou quatre, sous des publications qui incitaient les gens à rester chez eux.  

Des commentaires de gens en santé qui qualifiaient la crise de paranoïa, qui banalisaient les mesures, revendiquaient leur droit de ne pas les respecter, ou qui, philosophes, nous rappelaient que « la mort a toujours fait partie de la vie ».  

L’éruption était lancée.  

J’ai automatiquement pensé à ma fille de trois ans.

« Non ma chérie, pour protéger maman et plein de gens, tu ne peux pas, non, aller chez ta cousine, te faire garder chez Grand-maman, aller au parc. »

Ma fille, qui a nommé mon cancer « le crabe sans pitié » (inspirée d’un bel album pour enfants sur le cancer appelé Ma maman est une pirate, sorti en 2018 aux éditions Gautier-Langereau) et qui commence à trouver qu’il lui gâche la vie solidement, ce crabe.  

Ma fille qui, au bout d’un après-midi à démystifier les choses, a fini par saisir que ce n’est pas du crabe dont il faut se protéger, mais de l’autre maladie, dehors. 

Ma fille, qui a ajouté le « conaviyus » dans son vocabulaire, aux côtés des mots « simiothéyapie », « gwosse-maladie-dans-ton-sein » et « dicament fort-fort-fort ». 

Ma fille et sa petite bouche qui contient déjà beaucoup trop de mots médicaux à mon goût.

J’ai rédigé de longs discours que j’ai effacés, trop vitrioliques. 

J’ai couru dans la maison, mâché mes mots, mangé mes ongles, avant de me rappeler qu’il ne fallait pas mettre nos doigts dans notre bouche. 

Puis, j’ai demandé à mon équipage de sortir prendre l’air un peu, dans la cour arrière de mon voilier de pirate. 

Toute seule, j’ai laissé Rage Against the machine habiter tout l’espace sonore disponible.  

Je me suis souvenue qu’il n’y a pas meilleure thérapie que l’Art, au final, encore.  

Et c’est ainsi que j’ai réalisé qu’elle me manquait, ma condition de femme en santé. Ma rage m’a renseignée sur l’ampleur de ma perte. Impossible pour moi de seulement me poser la question éthique : « Hmmm, dois-je sortir ou non? » « Dois-je les prendre au sérieux les mesures? » « Dois-je croire plutôt à un complot conspirationniste des compagnies pharmaceutiques? » Fini, ce luxe-là. 

Ne vous inquiétez pas, je me ferai alchimiste de cette rage, de laquelle jaillira certainement un carburant nouveau pour achever le crabe sans pitié.  

Je n’ai qu’un souhait : que les quelques résistants qui ont le privilège de la santé rentrent enfin chez eux, que cette courbe se fracasse sur notre gros bon sens, notre compassion, notre dignité, qu’elle meure écrasée sous le vrai poids du mot « communauté ».  

Alors, nous verrons tous les immunosupprimés de la province, les enfants en chimio, les patients atteints de fibrose kystique et autres malades, tous les aînés et le personnel soignant, tous ceux qui respectent déjà les mesures, réinvestir le monde en êtres libres, avec, plantée dans le ventre, une énorme rage de vivre. 

Opinions

La peste antonine, 165-189

CHRONIQUE / Cette pandémie a été nommée en l’honneur de l’empereur Marc-Aurèle (Marcus Aurelius Antoninus). Elle est aussi appelée peste de galien, du nom du célèbre médecin romain qui l’a décrite en détail. Elle fut aussi dépeinte par Aelius Aristide, un rhéteur hypocondriaque, Lucien, un satiriste sceptique, Orose, un chrétien apologétique, Dion Cassius et Hérodien, deux historiens grecs.

La pandémie de la peste antonine prit son origine dans des populations isolées de l’Asie centrale. Suivant la route de la soie, elle frappa d’abord l’Empire des Han de la Chine en 155. Puis, par la même route, en sens inverse, elle se dirigea vers l’ouest de l’Empire parthe qu’elle atteignit vers 164-165.

Denis Gratton

Un cadeau de la vie

CHRONIQUE / Caroline Châteauneuf est mère monoparentale de trois garçons. Professeure au Cégep Garneau, à Québec, elle et ses enfants sont, comme la grande majorité des familles en province, au pays et dans le tiers de l’humanité, en confinement.

Elle m’a écrit cette semaine pour me parler de sa « nouvelle » vie et de ses trois fils. L’aîné, Benjamin, est âgé de onze ans et est atteint d’autisme. Jacob, 8 ans, est un enfant doué et TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité). Et le cadet, Olivier, 6 ans, est présentement en évaluation pour le trouble du spectre de l’autisme (TSA). Il devait bientôt être hospitalisé en observation afin que les médecins parviennent à établir un diagnostic clair et précis.

Patrick Duquette

Apprécions la présence de ceux qu’on aime

CHRONIQUE / À l’instar de bien des Québécois, la vie du ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, a changé du tout au tout avec la COVID-19.

Lui qui est habitué à la vie trépidante de ministre doit maintenant, comme tout le monde, s’astreindre aux règles de confinement et d’éloignement social.