Opinions

L’émergence du Canada comme puissance en intelligence artificielle

ANALYSE / En accédant au pouvoir, le président Trump a promis de maintenir le leadership américain en intelligence artificielle (IA). Avec un décret intitulé « American AI Initiative », il demandait aux universités de donner une priorité à la formation en sciences, ingénierie et en mathématiques et aux entreprises américaines d’investir davantage dans la recherche en IA. « Le maintien du leadership américain dans le domaine de l’IA revêt une importance capitale pour le maintien de la sécurité économique et nationale des États-Unis », déclarait-il.

Or, jusqu’en 2016, l’arme secrète des Américains pour développer l’intelligence artificielle provenait de l’immigration. Les étudiants étrangers permettaient aux États-Unis de conserver leur avantage technologique. Par exemple, les étudiants internationaux représentent respectivement 69 % et 79 % des effectifs étudiants dans les programmes universitaires américains en statistiques et en informatique. En limitant les visas étudiants comme l’administration américaine le fait depuis deux ans, Washington se trouve à aider ses rivaux économiques.

Séance d'orthographe

Dans le mauvais sens

Votre chronique m’a fait penser à un autre anglicisme que j’entends régulièrement: «Ça ne fait pas de sens.» Étant anglophone moi-même, je dis : «It makes no sense.» Mais en français, j’aurais tendance à dire : «Cela n’a pas de sens.» (Suzanne Messara, Ayer’s Cliff)

Le 23 mars 2007, j’expliquais que la locution « faire du sens » est une copie carbone de l’anglais « to make sense », et qu’elle n’a aucun bon sens en français.

Vous aurez deviné qu’il faut utiliser le verbe « avoir », et non « faire ». Il est aussi possible de dire qu’une chose est sensée, qu’elle se tient debout, qu’elle semble logique. Dans la situation contraire, au lieu de vous empêtrer dans un « cela ne fait pas de sens », hurlez plutôt: « C’est insensé! Ça ne tient pas debout! C’est à n’y rien comprendre! C’est totalement illogique! »

Notez que la locution « faire sens » existe. Elle veut dire « avoir un sens, être intelligible », selon le Petit Robert. L’Office québécois de la langue française précise qu’elle s’emploie notamment en philosophie et en littérature.

                                                                        ***

« Comme expression qui m’agace, il y a "se faire une tête". Il s’agit selon moi d’un anglicisme qui vient de l’expression anglaise "to make up his mind". En français, il faudrait dire "se faire une idée, une opinion". Ai-je raison? » (Roger Giguère, Québec) 

Le 15 juin 2007, je répondais que « se faire une tête » semblait en effet devenir une locution très en vogue et qu’il était un peu désolant de voir le public et les médias l’inclure dans leur vocabulaire et l’utiliser abondamment sans jamais se demander si cette nouvelle façon de dire est correcte.

Après avoir fouillé, j’en conclus que « se faire une tête » est simplement une mauvaise tournure, totalement inutile parce qu’elle ne comble aucun manque. La majorité des gens continue de se faire une idée ou une opinion, de se décider, de trancher, etc.

« Les électeurs se sont fait une idée sur le plan d’urbanisme. »

« Il serait temps que tu te décides! »

« Le premier ministre a finalement tranché la question. »

Pour l’instant, aucun ouvrage de difficultés ne relève l’erreur. Le mot anglais « mind » faisant davantage référence à l’esprit qu’à la tête, je doute que l’on puisse parler véritablement d’un anglicisme. Il s’agit plutôt d’une impropriété.

On peut se faire une tête en français, mais à l’Halloween ou lors d’un bal costumé. Quoique vieilli en se sens, le mot « tête » peut avoir comme définition : « Visage qu’on a grimé et paré pour se divertir. »

« Tu ne la reconnaîtras pas : elle s’est fait toute une tête! »

Néanmoins, Montaigne a écrit qu’il vaut mieux avoir la tête bien faite que bien pleine, c’est-à-dire qu’un esprit rigoureux et critique vaut mieux qu’une grande mémoire factuelle.

Perles de la semaine

Avec leurs rapports, ces policiers auraient saboté l’atmosphère dans « 19-2 »...

« Le trio des voleurs était composé de quatre hommes. »

« Aveugle de naissance, la femme n’avait rien vu venir... »

« Ouvrant le coffre du véhicule, nous y avons trouvé uniquement du vide. »

« L’infraction fut constatée par la brigade deux jours avant qu’elle ait lieu. »

« On ignore les raisons qui ont poussé le désespéré à se faire assassiner. »

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Opinions

L’IA et la politique de l’autruche

ANALYSE / En dépit des déclarations à saveur populiste du président américain, l’intelligence artificielle (IA) et ses composantes telles que la robotique et l’automatisation sont là pour rester. Il est vrai que les changements technologiques générés par l’IA, beaucoup plus que la concurrence de la Chine ou du Mexique, sont responsables de la perte d’emplois non spécialisés aux États-Unis. Toutefois, l’IA a créé jusqu’ici plus d’emplois qu’elle en a fait perdre.

Avec son slogan de 2016 « Rendre sa grandeur à l’Amérique », Donald Trump agit comme si les États-Unis devraient nostalgiquement retourner à un âge d’or situé quelque part dans les années 1950. Il tend à idéaliser cette période où tout semblait si simple. Nous n’avons pour cela qu’à nous rappeler la série télévisée américaine Papa a raison. Il réagit comme un conducteur regardant constamment dans son rétroviseur, au lieu de surveiller la route en avant.

Dans sa vision économique, il propose essentiellement un retour à la 2e révolution industrielle, dominée par le pétrole, le charbon, l’acier et l’aluminium. Or, pour rendre rentables ces anciennes industries vétustes, il faudrait que les États-Unis fassent appel à l’IA qui se situe dans la 4e révolution industrielle.

Trump ne semble pas comprendre que l’humanité est à l’aube de la plus grande révolution technologique, économique et sociale de l’histoire depuis l’arrivée de l’Homo sapiens. L’IA va profondément transformer l’économie et les sociétés humaines dans les prochaines décennies. Les changements surviendront de manière exponentielle.

Depuis 1750, chaque nouvelle phase industrielle écartait des emplois pour en créer de nouveaux. Cela n’est pas différent avec la venue de l’IA. Par exemple, pour piloter à distance un drone, l’armée américaine a besoin de 30 personnes, en plus de recourir à plus de 60 autres individus pour analyser les données recueillies par ce drone. Avec l’arrivée de l’IA, les entreprises et les gouvernements auront besoin de plus en plus de travailleurs hautement qualifiés.

Les robots et l’automatisation ont déjà commencé à remplacer les humains dans toute une série de tâches considérées souvent comme ingrates, monotones ou non gratifiantes. Des centaines de millions de travailleurs non spécialisés dans le monde vont perdre leurs emplois. Ils auront tout simplement perdu leur valeur économique. Le problème social de demain ne sera plus l’exploitation des travailleurs, mais le fait que beaucoup d’entre eux auront été tout simplement rendus inutiles.

Les syndicats et les gouvernements peuvent bien mener une guerre d’arrière-garde en cherchant à préserver les emplois des travailleurs non spécialisés. Une telle politique pourrait s’avérer à la fois dangereuse et contreproductive. Tout pays adoptant la politique de l’autruche et cherchant à ralentir le changement risque gros. Il deviendra incapable d’affronter la concurrence provenant des pays ayant choisi avec enthousiasme de lier leur destin au développement de l’IA. 

Protéger les travailleurs, non les emplois

Pour affronter la situation, tous les gouvernements devront d’abord mener de véritables campagnes psychologiques auprès de leurs populations respectives. L’humanité va assister à un rapide changement des mentalités comme on n’en a jamais vu dans l’histoire. Toute personne désirant rester un travailleur actif devra apprendre à vite s’ajuster.

Le concept qu’un jeune puisse choisir une carrière et exercer le même métier ou la même profession pendant 30 ou 40 ans est révolu. Les travailleurs de demain auront besoin de s’ajuster constamment. Les changements à venir provoqueront d’énormes secousses économiques et sociales. La classe politique doit se préparer à affronter cette crise. Pour y faire face, Trump devrait abandonner son slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » et adopter celui de la Scandinavie « Protéger les travailleurs, non les emplois ».

Pour affronter la révolution qui est déjà en marche, les gouvernements, y compris celui des États-Unis, doivent investir immédiatement et massivement dans l’éducation. Les jeunes doivent être particulièrement bien formés pour affronter les défis de demain. Car le travailleur de demain sera une sorte de centaure, une alliance entre un humain et un robot accomplissant conjointement différentes tâches. Comme les robots deviendront sans cesse plus performants, les travailleurs devront constamment s’ajuster à la situation. Sans quoi ils seront tout simplement écartés.

Les travailleurs vont avoir de plus en plus besoin de s’adapter à des changements rapides. Pour cela, ils vont avoir besoin de se recycler constamment pour mettre à jour leurs connaissances, car l’IA n’arrêtera pas de progresser. Pour aider les travailleurs à s’insérer dans une économie de plus en plus automatisée, les gouvernements doivent mettre d’urgence des programmes de formation permanente.

Toute idéologie de gauche, voire communiste, est devenue complètement désuète dans un monde où l’IA prédomine. Un retour au communisme comme moyen de fournir un filet social est impossible. Le système communiste reposait sur le principe de la classe ouvrière comme facteur essentiel à la vie économique. Or, avec l’IA, la majorité des travailleurs non spécialisés deviennent inutiles. L’IA fait entrer l’humanité dans une société post-travail.

De nombreux gouvernements ont déjà entamé le processus de réflexion pour une société post-travail. L’instauration d’un revenu universel sera probablement la meilleure façon s’assurer le minimum vital aux travailleurs qui auront perdu leurs emplois. Plusieurs pays européens, comme la Finlande, la Hollande, l’Italie et la Suisse ont commencé à adopter des politiques en ce sens. 

L’administration Obama avait examiné différentes stratégies permettant aux États-Unis de s’ajuster en douce à un monde post-travail. Toutefois, l’administration Trump a choisi de jouer à l’autruche en écartant du revers de la main les propositions d’Obama.

 Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Opinions

La superpuissance éducative canadienne

ANALYSE / L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a eu des répercussions pas seulement économiques ou commerciales au Canada, mais aussi sur le plan culturel, plus particulièrement dans le monde de l’éducation. La transformation du pays en une superpuissance éducative était déjà largement amorcée avant 2017, mais ce phénomène s’est depuis fortement amplifié.

Les succès canadiens aux tests scolaires internationaux sont remarquables. Le Canada s’est hissé au premier rang mondial. Ces tests démontrent que le pays possède les systèmes d’éducation (compétence relevant des provinces) les plus performants du monde, capables de rivaliser avec ceux de Singapour, Corée du Sud, Norvège ou Finlande.

Opinions

Le débat sur l’endettement étudiant

ANALYSE / L’endettement étudiant représente un épineux problème social et économique aux États-Unis. Encore tout récemment, les propositions visant à annuler cette catégorie de dettes étaient accueillies avec scepticisme et incrédulité. Auparavant relégués en marge de la politique, les appels en faveur d’une annulation généralisée de cette dette sont désormais pris au sérieux.

Cette problématique représente, après les hypothèques résidentielles, la deuxième source d’endettement des familles américaines. Elle touche 45 millions de personnes et atteint la somme astronomique de 1,6 trillion de dollars. Compte tenu de son ampleur, cette question est devenue un enjeu important dans les primaires démocrates.

SÉANCE D’ORTHOGRAPHE

Salaam Aleité

CHRONIQUE / Vous pourriez parler des «ça l’a» entendus trop fréquemment, même chez des journalistes et animateurs chevronnés, et qui me font dresser les oreilles chaque fois que je les entends. (Jacques DeBlois, Québec)

Dans ma chronique du 16 mars 2007, j’évoquais une entrevue avec l’humoriste d’origine sénégalaise Boucar Diouf. Il me racontait notamment quelques chocs linguistiques lors de son arrivée au Québec.

Par exemple quand une collègue d’études lui a sorti que son dernier examen, «ça l’a mal été». Il était sûr qu’elle venait de parler en arabe.

Dans cette langue, «salaam aleikum» est une façon de saluer (que la paix soit avec vous).

Alors si vous êtes parmi ceux et celles qui emploient des «ça l’a» à profusion, le moment est venu de vous corriger si vous souhaitez être compris en français et non en arabe. Ce l apostrophe n’a absolument rien à faire là.

Il faut plutôt dire «ça a mal été» ou «ç’a mal été».

Précisons d’abord que, dans la langue soutenue, la contraction de «cela» en «ça» est à éviter, car elle est considérée comme familière. Dans les conversations informelles, évidemment, il n’y a aucun problème. Mais inutile d’empirer la chose avec «ça l’a».

Je sais: le français permet parfois d’améliorer l’euphonie à l’aide d’une lettre n’ayant aucune fonction grammaticale, mais qui est ajoutée simplement pour l’harmonie sonore des mots.

Le meilleur exemple est celui du t intercalé entre le verbe et un sujet commençant par une voyelle, à la forme interrogative.

 «Pierre a-t-il reçu mon message?»

«À quelle heure mange-t-on?»

En disant «ça l’a», on répond au besoin d’éviter la succession de deux a.

Mais c’est inutile, puisqu’il est accepté, selon l’Office québécois de la langue française, de contracter «ça a» en «ç’a».

De toute façon, l’euphonie n’est pas toujours heureuse non plus.

La prochaine fois que vous irez au resto et que vous vous demanderez s’il faut payer à la table ou à la caisse, essayez donc de demander sans rire : «Où paie-t-on?»

Perles de la semaine

Le Dr Dolittle savait comment parler avec les animaux, mais il n’aurait peut-être pas compris les propos de ces patients-là...

«Je ne veux plus de vaccin : j’ai eu une érection vaccinale.»

«Ce que je n’aime pas chez le gynécologue, c’est quand il utilise le spéculoos [spéculum].»

«Le gynécologue de ma fille lui a posé un stéréo [stérilet].»

«Mon mari a failli mourir : il a fait la fracture de la cocarde [infarctus du myocarde].»

«Le vaccin contre le sida, c’est possible? J’en ai marre des capotes.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Sortie prendre l'air

Opémican, une nouvelle carte de visite pour l’Abitibi-Témiscamingue

CHRONIQUE / Je n’avais jamais mis les pieds en Abitibi-Témiscamingue. C’est par la grande porte que j’y suis entrée, en découvrant le tout nouveau parc national d’Opémican, le dernier né du réseau de la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq). Opémican et son grand frère Aiguebelle deviennent deux bons prétextes pour se déplacer dans cette région.

Cette nouvelle carte de visite de l’Abitibi-Témiscamingue a ouvert ses portes pour la première fois aux visiteurs à la fin juin; le secteur de la Rivière-Kipawa avait fait l’objet d’une préouverture l’an passé. 

En guise de terrain de jeux, les lacs Témiscamingue et Kipawa s’étirent à perte de vue. C’est d’ailleurs là, dans l’immensité du lac Témiscamingue (110 km!), que j’ai été initiée au rabaska, cette embarcation plus grande qu’un canot et parfaite pour les activités de « team building ».

Même en mode plein air, l’occasion est belle d’en apprendre sur le passé du Québec et de l’Abitibi-Témiscamingue. Le parc national d’Opémican est chargé d’histoire, comme en témoignent les bâtiments que l’on retrouve dans le secteur de la Pointe-Opémican, entre les municipalités de Laniel et Témiscaming.

Dans les années 1800, plus particulièrement vers 1895, l’endroit devient un haut lieu de flottaison du bois. Le pic des activités survient vers 1950-1960. Le bois coupé était transformé en billots, qui servaient pour du sciage ou la fabrication de mâts de bateau en Angleterre.

L’auberge Jodoin, un bâtiment qui date de 1883 sur les rives du lac Témiscamingue, sera restaurée pour être mise en valeur. L’endroit a aussi servi de bureau de poste.

En marchant autour, on peut aussi voir l’ancienne maison du surintendant, la chalouperie-menuiserie, de même que l’ancienne forge; celle-ci est accessible aux visiteurs, qui peuvent y voir une présentation multimédia. L’ancien hangar à estacades, qui servaient à remorquer les billots de bois, est aussi encore debout. 

De courts sentiers offrent de beaux points de vue sur l’étendue d’eau, qu’on peut aussi voir en parcourant une piste multifonctionnelle, à pied ou en vélo. Le sentier des Piers, une boucle de 1,7 km, offre d’ailleurs un joli coup d’œil sur l’ancien poste de relais de flottage du bois. 

Ouvert l’an dernier, le secteur de la Rivière-Kipawa a dû être fermé exceptionnellement cette année. Un pont a été détruit par la force de la rivière Kipawa le printemps dernier. C’était du jamais vu : la rivière, avec ses quelque 180 mètres cube habituels, est passé à 500 mètres cubes... on pensait pourtant avoir connu un seuil historique avec 300 mètres cubes en 2017, année où d’importantes inondations ont touché le Québec.

Le pont a été détruit par la force de l’eau, rendant le secteur de la Grande-Chute de la rivière Kipawa inaccessible aux randonneurs et aux visiteurs momentanément. Sachez cependant que si vous passez par là cet été, des sentiers alternatifs sont accessibles pour voir la Grande-Chute.

Celle-ci représente bien la force et la puissance des cours d’eau de la région : la rivière Kipawa, qui dévale jusqu’au lac Témiscamingue, tombe de plus de 15 mètres à cet endroit et représente l’un des points forts du parc.

Opinions

La montée des mouvements d’extrême droite au Canada

ANALYSE / Depuis quatre ou cinq ans, les États-Unis sont confrontés à une montée spectaculaire des groupes d’extrême droite. Ces groupes, adhérant à une idéologie néonazie ou de suprématie blanche, ont ouvertement une orientation fascisante. Ces derniers sont par essence réactionnaires et menacent les fondements de la démocratie libérale.

Il y a quelques années à peine, les groupes d’extrême droite étaient considérés comme un phénomène négligeable au Canada. Le Service canadien de renseignement déclarait en 2014 que l’extrême droite ne représentait pas un problème important au pays. Mais depuis plusieurs incidents ont démontré que le Canada n’est pas immunisé contre les groupes extrémistes.

Chroniques

Lire, c’est le bonheur!

CHRONIQUE / Il mesurait six pieds, n’avait pas tout à fait 18 ans et sans gêne, il avouait n’avoir lu qu’un seul livre dans sa vie. « Et je ne l’ai pas fini ! », renchérissait-il, presque fier. Ce jeune homme représente malheureusement une bonne part de notre société. Dans les chaumières, la lecture ne fait pas partie de la programmation du quotidien. Pourtant, la lecture est un remède à l’isolement, un baume pour la culture, une plus-value pour s’extirper de l’ignorance crasse qui mène le monde à tant de conflits.

Une image percutante

Pour imager l’importance de la lecture, je pense à la très courageuse Helen Keller. Je parle parfois à mes élèves de cette Américaine hors du commun née à la fin de 19e siècle. Sourde et aveugle, c’est une jeune institutrice, Anne Sullivan, qui l’a arrachée de la nuit à laquelle elle était condamnée. Comment ? En lui apprenant à lire ! À lire le braille, à déchiffrer les codes, les objets, les mots en relief… Elle lui a fait réaliser que la lecture lui permettrait de communiquer. Après ce long défi qu’elle est parvenue à surmonter sans ses yeux et ses oreilles, Helen Keller est devenue écrivaine, conférencière et militante politique pour le droit des femmes.

Ces lieux qu'on aime

Ces lieux qu'on aime : des meules, des gens et des chemins de terre (toujours!)

Y a des matins, c’est un cheddar. Le lendemain c’est un crottin, de la feta ou du fromage frais dans l’huile avec de l’ail grillé, du poivre, du basilic et de la tomate séchée. Chaque fois ou presque, j’ajoute une ricotta fabriquée avec le petit lait, histoire de maximiser le plaisir et la récolte laitière matinale.

Le lait, c’est le cadeau des biquettes. Et les biquettes, c’est le cadeau que ma douce et moi on s’est offert il y a quelques années déjà, histoire d’ajouter à nos ambitions d’autonomie alimentaire et de satisfaire la maniaque de fromage que je suis.

Mea culpa, mais zéro mea culpa.

Le fromage, c’est une des plus belles choses qui soient.

Les artisans fromagers sont des magiciens que je vénère.

Et leurs fromageries sont de véritables paradis, entre autres sur mes terres de retranchement, à califourchon entre le Centre-du-Québec et les Cantons-de-l’Est.

Je vous tape le chemin en vous incitant à choisir le gravier, toujours, parce que c’est plus beau, plus lent et plus souriant. 

Vous pourriez faire le tour en une journée. Mais non, faites pas ça. Savourez, slackez-vous les épaules, donnez du lousse au temps, souriez bêtement. Amenez-vous une glacière aussi.

L’idéal, c’est de partir le vendredi matin, peu importe d’où.

Du Presbytère...

On se rejoint à Sainte-Élizabeth-de-Warwick, bastion de la famille Morin, à quelques kilomètres en retrait de la 116, au Centre-du-Québec.

Deux options. 

D’abord celle où tu cherches un peu de tranquillité, tu commences alors par aller à la fromagerie du Presbytère, idéalement avant 14 h, c’est pas de trouble à trouver en plein cœur du petit village, inquiète-toi pas. 

Au comptoir, les tentations sont nombreuses, tu peux te lâcher lousse, mais le Louis d’Or et le bleu sont des incontournables.

Perso, je te conseille de repartir aussi avec quelques livres de beurre salé maison (malade!), un bout de Taliah, fromage de brebis vieilli qui peut ressusciter toutes les papilles mortes de la terre, et un (ou deux) petit(s) Chèvre à ma manière fabriqué pas très loin, à Warwick, à la fromagerie de l’Atelier, mais dispo assez régulièrement au Presbytère.

Une fois la récolte complétée, le pain et le boire ramassés, tu prends tes clics et tes claques, pis tu files pique-niquer sur ta nappe à carreaux au parc Marie-Victorin de Kingsey Falls ou à l’étang Burbank de Danville, au gré de quelques routes de campagne, bien entendu.

L’option 2, celle où t’as envie d’un bain de foule un peu fou, ferait en sorte que tu vivrais ton vendredi soir drette au Presbytère en amenant ton kit de pique-nique, tes rafraîchissements et tes gens préférés pour te gaver de fromage dans le petit lait, de grains et de toutes les beautés du comptoir avec quelques centaines, voire quelques milliers de personnes. Ben du monde à messe et au Presbytère! Nos hommages à Jean Morin qui déambule habituellement dans la foule, une meule à la main, pour partager sa bonne humeur et son fromage.

À la Nouvelle-France...

La panse bien pleine et le stress courant plus détendu, vous pourriez bien avoir dormi à Danville, village agréable s’il en est, et pris le petit-déj à la Binnerie du carré ou à la Mante du carré (vous aurez deviné qu’il y a un carré) avant de reprendre la route.

Idéalement toujours, prenez les petites routes de terre de Cleveland vers Richmond, traversez la rivière Saint-François par le pont de fer, (y a Les gars d’la saucisse juste après à droite si jamais) puis faites un arrêt au Marché champêtre de Melbourne pour mettre la main sur un fromage de la Ferme écologique coop d’Ulverton, des pâtes fermes de chèvre rares et surprenantes. Saluez Olivier de ma part.

Laissez le GPS ou votre carte routière vous proposer d’autres chemins de terre vers Racine, terre de révolutionnaires écologiques, du Marché Locavore et de la Fromagerie Nouvelle-France, là où le lait de brebis est transformé en plaisir assuré par Marie-Chantal Houde.

Les révolutionnaires et leur joyeuse bande tiennent à Racine un très sympathique marché, le samedi, jusqu’à 13 h, juste à côté de la boutique de fromages. 

Vous y retrouverez quelques fromages de leurs complices du Presbytère, mais aussi leurs produits phares, c’est-à-dire l’excellent Zacharie Cloutier, le yogourt au lait de brebis et le Pionnier concocté conjointement par les vaches de Sainte-Élizabeth-de-Warwick et les brebis de Racine, des petites bêtes qui vont si bien ensemble.

Tellement qu’on les a aussi mises à contribution pour créer un déjà râpé de fondue au fromage, mixte parfait de Zacharie Cloutier et du Louis d’Or de Sainte-Élizabeth. Tu ne le sais pas encore, mais tu veux manger cette fondue-là avec du pain aux noix, des pommes pis des poires, et tu veux aussi t’en servir sur ta pizza maison. La pizz de la mort? Pâte maison, le mixte de fromage, quelques tranches de pommes, des asperges et un pesto de pistaches maison.

Après, tu meurs.

Ou tu reprends la route... 

Jusqu’à l’incontournable Station

Entre les hauteurs de Racine et celles de Compton, tu pourrais décider d’aller passer ton samedi soir à Magog ou du côté de Coaticook pour voir sa Foresta Lumina

Mais tu peux aussi y aller pour Sherbrooke, la Reine des Cantons-de-l’Est, surnommée plus familièrement Sherby par la communauté étudiante.

Si jamais c’est le cas, on vous suggère de zyeuter la programmation des Concerts de la cité, du Granada, du Boq ou de la Petite boîte noire, de choisir parmi les excellents restos qui ont poussé au fil de la dernière décennie et de profiter de la terrasse de La Buvette, bistro zéro déchet sympathique dont le menu bouffe est court, mais délicieux et abordable, et le menu boire très élaboré et varié.

On boira cependant modérément. Parce que dimanche matin, on va faire le train.

Bon, peut-être pas le train, mais une visite à la ferme biologique de la Station, sur réservation notons-le, avant de se grappiller du service, des sourires et des conseils hyper sympathiques, un grilled cheese de feu et de refaire le plein de produits et de fromages pour emporter.

La famille Bolduc — aucun lien de parenté, mais avec un nom pareil, ce sont de bien bonnes gens, on le devine — travaille de concert sur les terres, dans les prés, dans les bâtiments et dans la fromagerie qui s’agrandit, ça se goûte dans le palais en mordant dans un morceau d’Alfred le fermier vieilli à divers degrés (mon dieu que c’est bon!), le Comtomme, le Hatley, la raclette ou peut-être même la rare pâte molle si avez de la chance.

Et un dernier tour dans les Broussailles

L’environnement de la Station et la campagne magnifique autour vous donneront envie de vous y établir, ou à tout le moins de prolonger le plaisir.

Alors faites-le. Restez parmi nous. 

Allez aux petits fruits ou aux pommes dans un des nombreux vergers du coin, perdez-vous encore sur les chemins de terre en partant dans la campagne de Hatley, Kingscroft, Ways Mills, ou encore du côté de Moe’s River et Martinville où, sur le chemin Bulwer, la Ferme les Broussailles ouvre ses portes tous les après-midis afin de vous faire découvrir le paradis des biquettes.

C’est l’endroit idéal pour découvrir la chèvre laitière et des fromages fermiers au lait cru tout simplement savoureux, qui suivent le gré des saisons et de l’alimentation aux champs.

C’est petit, bucolique, discret et sympathique. Julie et Jean-François sont des gens accueillants, et, on va se le dire, les chèvres sont des bêtes tout à fait curieuses et divertissantes. 

Vous pourriez même vous laisser tenter, en adopter quelques-unes et vous lancer dans le caillé à votre tour. Ça nous fera un autre point en commun.

Opinions

Le véganisme est un humanisme

CHRONIQUE / Le véganisme fait de plus en plus d’adeptes au Québec et un peu partout dans le monde. Mais cette popularité a un prix, et dans les faits, le véganisme soulève aussi de nombreuses questions et des débats passionnés. Parmi les critiques qui lui sont adressées, certaines considèrent le véganisme comme une doctrine misanthrope, c’est-à-dire qu’elle alimenterait la haine ou le mépris du genre humain. Or, s’il est vrai que certains militants véganes portent un discours assez intransigeant et radical, notamment à l’égard de l’espèce humaine, il n’en demeure pas moins que les fondements du véganisme sont profondément humanistes. C’est à tout le moins ce que je tenterai de démontrer dans ce texte.

En tenant de tels propos, je sais pertinemment que je m’aventure sur un terrain glissant. Comme je l’ai évoqué précédemment, le véganisme est un sujet qui soulève les passions et qui prête difficilement à la réflexion rationnelle. Et si le véganisme ne manque pas de susciter de vives réactions, c’est non seulement parce que certains de ses représentants sont des « exaltés », mais aussi, et surtout, parce qu’il tend à remettre en question de nombreuses évidences, à commencer par notre prétendue supériorité sur les animaux, ou encore le fait que manger de la viande serait naturel et nécessaire. Ces arguments sont intéressants, mais nous verrons qu’ils résistent difficilement à l’analyse.

Claude Villeneuve

Le dilemme de la conservation

CHRONIQUE / Les plantes et les animaux vulnérables sont tributaires de certains habitats critiques. La biologie de la conservation postule que si l’on peut protéger l’habitat des dégradations occasionnées par une activité humaine, on devrait pouvoir maximiser les chances de maintenir des espèces et des populations en santé en protégeant leur habitat par des lois sévères qui limitent ces activités. L’habitat essentiel se définit quelques fois par des structures physiques, comme des îles pour la nidification des oiseaux marins, mais le plus souvent, c’est une combinaison de facteurs biologiques et physicochimiques qui définissent l’habitat et qui permettent aux espèces d’assurer leurs besoins essentiels, qui se résument à l’abri, l’alimentation et la reproduction.

L’été est à nouveau meurtrier pour les baleines noires de l’Atlantique. Cette espèce en voie de disparition, qui compte à peine 400 individus, vient d’obtenir une protection légale dans son habitat historique de la baie de Fundy. Malheureusement, elle n’y est plus. Depuis quelques années, elle se trouve de plus en plus souvent dans le golfe du Saint-Laurent, où s’est déplacée sa principale source d’alimentation. L’interférence de ces cétacés avec les activités de pêche et de transport maritime se traduit par une hécatombe. Ce sont des mammifères lents qui se nourrissent en surface. Résultat: elles sont heurtées par les grands navires lorsqu’elles croisent leur route ou s’empêtrent dans les câbles ou les filets des pêcheurs. En 2018, le gouvernement du Canada a tenté d’imposer des mesures de protection avec plus ou moins de succès. Bref, on a, après de décennies de travail et d’études scientifiques, établi une aire protégée là où il n’y a plus rien à protéger, et tout est à recommencer… Cela laisse songeur quant au dilemme de la protection des espèces menacées dans des espaces limités, dans un contexte de changements climatiques. C’est valable dans les océans comme sur les continents.

Denis Gratton

Le « calvaire Phénix » d’Hélène Potvin

CHRONIQUE / Après 35 années de service au sein du gouvernement fédéral, la Gatinoise Hélène Potvin a pris une retraite bien méritée il y a trois ans.

De son premier emploi comme commis alors qu’elle était âgée de 18 ans jusqu’à un poste de gestionnaire et de conseillère spéciale auprès de hauts fonctionnaires, cette mère de deux enfants a gravi les échelons de la fonction publique du Canada au fil des décennies.

Chronique

En direct des îles: les amoureuses du sable

CHRONIQUE / Ils ont agrandi cette année le stationnement de la plage de la Dune du sud, une des plus courues de l’archipel, avec ses grands caps de terre rouge. Sauf qu’il n’y a plus de plage.

On a fait le saut, début juillet, quand on s’est pointés là, quand on a voulu contourner le premier cap et qu’on a vu qu’il n’y avait que de l’eau de l’autre côté, là où il y avait avant une large dentelle de sable.

Les tempêtes de l’hiver l’ont mangée.

Il reste la portion qu’on appelle la Cormorandière, qui s’étire de l’autre côté, mais n’empêche.

Pascal Poirier, qu’on appelle ici Pascal à Jacques, est particulièrement attentif aux changements qui s’opèrent année après année. «C’est normal qu’après l’hiver, qu’avec les grosses tempêtes, qu’il y ait des plages qui soient mangées, mais elles se reforment habituellement après. Ce n’est pas le cas cette année. À Dune du sud, c’est fou, elle s’est fait laver, t’as de l’eau jusqu’ à la taille! Même l’escalier pour descendre a été arraché.»

En plus des autres caps, avalés par la mer.

La tempête du 29 novembre, qui a coupé les Îles du reste du monde, a particulièrement amoché le littoral. Des sections de la piste cyclable ont été emportées, la route menant à la Grande-Entrée a été submergée. Le ministère des Transports a ainsi dû procéder à l’enrochement de certaines sections en plaçant des pierres sous un couvert de sable, pour ne pas altérer le paysage.

Un budget de 25 millions $ a été alloué à l’archipel pour protéger ses côtes, il en faudra sûrement plus.

«Les Îles sont aux premières loges des changements climatiques. On vit des choses qu’on pensait impensables avant, comme le couvert de glace qui nous protégeait et qui est beaucoup moins important», illustre Pascal qui a été technicien de la faune pour les espèces en péril et pour la protection des dunes pour l’association Attention Fragîles, qui veille depuis 30 ans sur l’archipel.

Dans sa flore, il y a ce qui peut avoir l’air d’un vulgaire brin d’herbe.

C’est sa police d’assurance.

Le foin de dunes pousse partout sur les Îles, on le nomme comme ça parce que les Madelinots en fauchaient quand ils manquaient de fourrage pour le bétail. C’est le meilleur indicateur pour le sens du vent.

Son vrai nom, ammophile, veut dire amoureuse de sable.

Et elle tient les Îles ensemble, littéralement. «C’est une plante essentielle. C’est l’ammophile qui construit la dune et, sans les cordons dunaires, on ne pourrait pas passer d’une île à l’autre en voiture. Il faudrait des traversiers…» Ou des ponts, comme celui entre l’Île de Cap-aux-Meules et celle de Havre-aux-Maisons.

Les autres sont liées par la dune, tenue par les racines de l’ammophile.

Elle permet aussi de préserver les lagunes. «C’est là où on fait l’aquaculture des huîtres, des moules, des pétoncles. Si la dune lâche, ça devient des baies!»

Ça fait des années, donc, que Pascal et plusieurs autres se battent pour préserver le foin de dunes, particulièrement malmené par ceux qui le piétinent ou, pire encore, qui roulent dessus avec leurs véhicules. Il n’y a pas si longtemps encore, les camionnettes circulaient sur les dunes comme sur les chemins.

À trois exceptions près, les plages sont désormais interdites du 1er mai au 15 septembre.

En théorie, les dunes sont mieux protégées.

En pratique, c’est une autre histoire. «Les gens sont plus sensibilisés qu’avant, mais il y a encore du travail à faire.» Autant auprès de certains résidents qui continuent à faire comme avant et des touristes, qui ne mesurent pas toute l’importance de ces grandes herbes qui bordent les buttereaux.

Il y a un propriétaire privé qui aurait, cette année, «bulldozé» de la dune pour y installer des véhicules récréatifs.

«Quand l’ammophile n’est plus là, une fois que la dune est partie, il est trop tard, le dommage est fait. C’est comme couper un arbre, quand il est coupé, il est trop tard, quand bien même tu mettrais de la colle Lepage!»

Mais la pression du tourisme — et des revenus qui vont avec — est forte. Les touristes convergent toujours plus vers l’archipel qui a connu l’an dernier une saison record de 77 000 visiteurs et la tendance devrait se maintenir cet été. «C’est nous qui sommes responsables de les encadrer. On pourrait mettre des panneaux d’information dans le bateau, ce serait un début…»

La presque totalité des touristes arrive à bord du Madeleine, on pourrait même leur remettre un dépliant lorsqu’ils payent leur passage. C’est bien de leur dire ce qu’ils peuvent faire aux Îles, mais on pourrait aussi leur dire ce qu’ils peuvent faire pour elles.

Ce serait la moindre des choses.

Entre les lignes

À la recherche de la chanson velcro

CHRONIQUE / La mémoire est une faculté qui s’effrite. Ça, tout le monde le sait. Mais avez-vous déjà assisté à un épisode d’oubli collectif? Le genre de situation où tous les gens présents se creusent la tête simultanément pour trouver un souvenir censé tous les habiter, mais que ce dernier leur file entre les doigts. À TOUS !

J’ai eu le plaisir (car au final, c’est très drôle), de vivre ce phénomène récemment.

Denis Gratton

Retour à la Disco Viva

CHRONIQUE / Deux mots qui évoqueront des souvenirs pour plusieurs d’entre vous. Deux petits mots : Disco Viva.

Vous vous souvenez ? 

Située sur le boulevard Saint-Joseph à Hull, la Disco Viva était sans contredit la discothèque la plus populaire de l’Outaouais. 

Avec son plancher de danse illuminé et son jeu de lumière aveuglant et étourdissant, la Disco Viva était LA place pour danser et faire la fête jusqu’aux petites heures du matin au rythme de la musique disco.

Auto

Connaissez-vous la congestion fantôme?

CHRONIQUE / Loin d’être un phénomène ésotérique, la congestion fantôme est causée lorsqu’un ou quelques automobilistes freinent momentanément sur l’autoroute, pendant que plusieurs véhicules roulent en peloton. Résultat : ceux qui suivent aperçoivent les véhicules à l’avant freiner et freinent à leur tour, causant une réaction en chaîne qui produit un embouteillage sans raison apparente.

Ce phénomène a été sérieusement étudié par l’Université Vanderbilt, en collaboration avec le constructeur Ford. Ce dernier avait profité du lancement l’an dernier de son système Co-Pilot 360 pour dévoiler les résultats de l’étude faite par les chercheurs de l’Université Vanderbilt. Co-Pilot 360 est un système qui inclut un régulateur de vitesse adaptatif, dispositif offert pratiquement dans presque tous les véhicules sur le marché aujourd’hui.

Chronique

En direct des îles: l'histoire qu'on raconte trop peu

CHRONIQUE / 1822, Isaac Coffin, premier seigneur des Îles-de-la-Madeleine, envoie une lettre à l’Angleterre. Il veut vendre l’archipel aux Américains.

Une trentaine d’années après en avoir obtenu la concession, l’amiral calcule que son investissement ne lui rapporte rien, ses tentatives de mettre un terme au carnage du morse ont totalement échoué, tout comme la monnaie qu’il y a introduite en 1815, le Magdalen Island Token, frappé d’un phoque d’un côté, d’une morue de l’autre.

C’est aujourd’hui une des pièces les plus prisées au monde.

Raynald Cyr ouvre devant moi un cartable où il conserve précieusement celles qu’ils possèdent, il les a achetées un peu partout, jusqu’en Chine. «J’en ai vu circuler sur les sites. En bon état, ça peut valoir jusqu’à 11 000 $.» Lui les achète pour les ramener d’où elles viennent.

Comme la lettre de Coffin, qu’il retire avec précaution d’une enveloppe. «Je suis allé l’acheter dans un encan aux États-Unis.»

Coffin a dû attendre deux ans avant de recevoir la réponse de l’Angleterre, qui refusait d’accéder à sa demande. Il revint à la charge quatre ans plus tard en tentant de les annexer à la Nouvelle-Écosse.

En vain. Les Îles allaient demeurer québécoises.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été fasciné par l’histoire de ses Îles, il collectionne tous les bouquins qu’il trouve. Il me montre à l’intérieur de l’un d’eux la photo de Pierre Elliott Trudeau, prise l’été suivant la Crise d’octobre, en train de prendre un bain de soleil sur la plage de La Bluff.

Il en sort un autre, Chez les Madelinots, écrit en 1920 par Marie Victorin.

Ils sont une poignée de passionnés comme lui à rapailler dans leurs temps libres des fragments d’histoire de l’archipel, des objets surtout, qui permettent de remonter le temps, de mieux comprendre le passé.

Raynald s’intéresse particulièrement aux morses, qu’on appelle aussi vaches de mer à partir du terme anglais seacow. «Ma première défense, je l’ai eue en cadeau en 1996 par un pêcheur de pétoncles qui l’avait ramassée avec sa drag.» Depuis, il amasse tout ce qui a trait aux morses, il possède une impressionnante collection qu’il expose, faute de mieux, dans son bureau où il vend des assurances. 

Il rêve d’un musée.

Il n’est pas le seul, Jean-Simon Richard aimerait aussi que tout le monde puisse voir ce qu’il conserve chez lui, des objets qu’il a trouvés en se promenant le long des plages ou en effectuant des plongées sous-marines autour des Îles. Au début du mois, il a trouvé sa plus grosse défense jusqu’ici.

Jean-Simon, 27 ans, a commencé à farfouiller avec son père. «J’étais tout petit, il me prenait sur ses épaules pour aller marcher sur les plages. Parfois, on trouvait des défenses de morses, ça me fascinait. Mon intérêt part de là.» Ils ont aussi d’autres objets liés à la chasse aux morses, entre autres des vestiges de l’huilerie où les bêtes étaient abattues et où on faisait fondre leur lucrative graisse. 

En 2014, il a rédigé un rapport qu’il a fait parvenir au ministère de la Culture, dans lequel il détaille ses trouvailles. Le site qu’il décrit a été exploité par Richard Gridley, officier militaire qui aurait combattu aux côtés de Wolfe sur les Plaines en 1759, avant de venir s’établir aux Îles pour y exploiter les ressources.

La colonie est toute jeune, à peine une quinzaine d’années.

Quelques années après la Grande déportation, il embauche 22 Acadiens, qui doivent d’ailleurs signer une Déclaration d’allégeance à la Reine d’Angleterre. «Les documents sont signés avec des “X”, les gens ne savaient pas écrire.» Ils savaient chasser le morse par contre, c’est pourquoi ils ont été embauchés.

Jean-Simon a retrouvé plusieurs balles de mousquet, certaines intactes, d’autres aplaties. «Celles-là ont tué.» Il a retrouvé aussi différents objets qu’il a patiemment identifiés, parfois avec l’aide d’archéologues ou en consultant différents documents sur Internet. «Pour la paumelle de voilier, il m’a fallu un an.»

Il a aussi trouvé des traces d’activité humaine depuis aussi loin que 6000 à 8000 ans, des pointes de flèches typiques de l’époque paléoindienne, ce qui confirme que les autochtones venaient y chasser depuis longtemps. Il a trouvé des pierres qu’on ne retrouve pas aux Îles, également des pièces de monnaie européenne, la plus ancienne est un demi-sol Louis XV datant de 1722.

Quand il plonge, il lui arrive aussi de tomber sur les vestiges d’une épave, les Îles sont le deuxième plus grand cimetière marin en Amérique du Nord, entre 700 et 1000 bateaux s’y seraient échoués au fil des siècles.

Avec, dans leurs cales, des fragments d’histoire.

Il y a quelques années, il a déniché le squelette complet d’un jeune morse, qu’il a remonté lui-même, un gigantesque casse-tête grandeur nature. Nul doute que ses études en médecine vétérinaire à Ste-Hyacinthe ont aidé, il vient d’obtenir son diplôme. Il a aussi fait dater une défense au Carbone 14 à l’Université Laval.

Elle a 3345 ans.

Il conserve ses artéfacts précieusement chez sa mère, il a converti le salon en salle d’exposition.

Le morse «remonté» est au sous-sol.

«Quand je vois un objet en me promenant sur la plage ou en faisant une plongée, je le ramasse pour ne pas que la mer le prenne, ou encore des touristes, qui l’emmèneraient à l’extérieur des Îles. Je fais ça pour que ça reste aux Îles et pour qu’éventuellement ça soit mis en valeur. Le but, c’est d’exposer ça quelque part le plus tôt possible.»

Et pas juste pour la visite.

Il cherche une solution avec les autres collectionneurs. «On se rencontre une fois de temps en temps. On se questionne tout le monde ensemble sur l’avenir de nos collections personnelles. Il n’y a pas encore de projet concret, mais on réfléchit à une solution pour que ce soit mis en valeur.»

À bon entendeur.

C’est de transmission de mémoire dont il est question ici. «Quand mon père est décédé subitement il y a deux ans d’un cancer, ça m’a fait réfléchir. Tout ce que je sais, tout ce qu’on sait, il ne faudrait pas que ce soit perdu…»

Opinions

L’enjeu des grands vignobles

CHRONIQUE / Depuis le 19e siècle, la France a codifié un ensemble de cahiers de charges concernant les pratiques permises dans les territoires d’appellation d’origine contrôlée (AOC). Bien sûr, la provenance géographique est le premier critère. Même si on fait des mousseux dans plusieurs régions, il n’y a que de la région champenoise que peuvent provenir les Champagnes. De même, les variétés de vignes qui sont permises au sein d’une appellation et la quantité de raisins produite à l’hectare sont sévèrement réglementées. Pinot noir, Chardonnay et Aligoté sont les seuls cépages permis en Bourgogne pour porter l’appellation d’origine de cette région. C’est un système complexe qui vise avant tout à s’assurer de la qualité et de la typicité des vins.

Ce système a fait la réputation des vins français à l’échelle internationale, mais avec les changements climatiques, une réforme s’impose. En effet, si on peut cultiver du Cabernet Sauvignon et du Merlot en Australie, en Afrique du Sud, au Chili ou en Californie, il n’y a que dans la région de Bordeaux qu’on peut faire du Saint-Émilion. Les conditions climatiques particulières, la nature des sols et l’exposition des pentes sur chaque domaine donnent aux vins une personnalité propre. Le savoir-faire des viticulteurs fait le reste.

Joël Martel

Êtes-vous psychopathe ?

CHRONIQUE / Il y a quelques semaines de cela, mon chien Billy m’a fait un merveilleux cadeau en m’offrant le livre intitulé Êtes-vous psychopathe ?. À l’origine, j’avais emprunté ce bouquin à la bibliothèque, mais voilà qu’un matin, Billy a eu envie de le lire et pour vous dire vrai, il l’a tellement apprécié qu’il l’a dévoré en partie.

Pour ma part, j’avais très hâte de parcourir ce bouquin, étant donné qu’il a été écrit par Jon Ronson, un auteur dont je vous avais parlé il y a quelques mois à la suite de ma lecture de La Honte, où il est question de ces personnes qui ont subi une humiliation publique par l’entremise des réseaux sociaux.

Ces lieux qu'on aime

Ces lieux qu'on aime: la place verte

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Mauricie à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

Pour avoir une bonne idée de l’endroit où on se tient le plus souvent, suffit de jeter un œil aux photos qui garnissent notre cellulaire. Certains accumulent des clichés de verres de bière dégustés dans diverses microbrasseries de la province. D’autres, les souvenirs de journées ensoleillées passées sur un plan d’eau, chaussés de skis nautiques ou les fesses coincées dans une chambre à air liée à un bateau par un câble. C’est selon.

Opinions

Gang de totons

CHRONIQUE / Lire les commentaires sur les réseaux sociaux est toujours un exercice périlleux, mais cela s’avère parfois nécessaire et révélateur des tendances actuelles. La semaine dernière, certains parcs aquatiques ont fait la manchette en annonçant qu’ils avaient révisé leurs politiques (code vestimentaire) afin de se conformer à la loi : maintenant, les femmes pourront déambuler seins nus dans ces parcs, tout comme dans la plupart des lieux publics. Cela dit, même si nous sommes en droit de douter que cette pratique s’avère véritablement répandue, il n’en fallait pas plus pour que cette nouvelle suscite l’émoi sur les réseaux sociaux, ainsi que son lot de commentaires, disons, douteux.

Un premier type de réaction que l’on rencontre en lisant les commentaires à ce sujet, c’est ce que j’appelle les « jokes de mononcles », c’est-à-dire des blagues de mauvais goût qui laissent entendre que les hommes seraient bien contents que les femmes se promènent seins nus, car ils pourront ainsi se rincer l’œil. Ces « blagues », en apparence anodines, reflètent assez bien le phénomène de l’objectivisation sexuelle des femmes, lesquelles se trouvent trop souvent réduites à n’être que des objets de convoitise. On me rétorquera probablement que ce si elles ne tiennent pas à être vues, elles n’ont qu’à ne pas se montrer, ce à quoi je répondrai qu’il revient aussi à nous, messieurs, de faire preuve de civisme et de maîtrise de soi – à ce propos, l’excuse des hormones s’avère un peu trop facile.

Chronique

En direct des îles: la tempête qui n’a pas eu lieu

CHRONIQUE / «Ce sont des toilettes mixtes?»

L’homme s’est retourné vers moi quand il a vu les deux portes des toilettes, l’une à sa gauche, l’autre à sa droite, sans aucune indication. Pas un pêcheur d’un côté et une sirène de l’autre, pas de rose ni de bleu. 

C’est voulu.

Je n’avais jamais remarqué avant, et je suis pourtant venue souvent boire une bière sur la magnifique terrasse d’À l’abri de la Tempête, microbrasserie des Îles-de-la-Madeleine fondée en 2004, une des premières à l’est de Québec. Un rêve fou, une vieille usine de crabe près de la plage du Corfu, du nom d’un navire échoué en 1963.

L’Abri est aujourd’hui une institution aux Îles, ses bières sont partout sur l’archipel et au-delà, environ le tiers de la production est exportée.

On est en train d’agrandir.

Je n’avais jamais porté attention non plus au logo de la microbrasserie, on y voit une silhouette, des bras musclés tiennent un tonneau qui recouvre le visage, un autre tonneau dissimule le reste du corps, jusqu’aux genoux.

Comme Élise Cornellier-Bernier qui, jusqu’à il y a trois ans, travaillait très fort pour ne pas montrer ce qu’elle était.

C’est elle qui a fondé la microbrasserie avec Anne-Marie Lachance, avec qui elle a été en couple avant de venir s’établir aux Îles. Elles avaient en commun l’amour de la bonne bière. «Anne-Marie et moi, on travaille ensemble depuis toujours. […] Mais j’étais très malheureuse en général, il y avait beaucoup d’alcool, beaucoup d’agressivité. Je travaillais sans arrêt pour m’échapper.»

Elle s’était fait un personnage. «Je vivais avec mes propres préjugés sur la transphobie, je tenais des propos transphobes pour me dissocier de ça, pour voir aussi la réaction des gens autour de moi. Je voulais être la plus masculine. Je le savais depuis toujours, depuis que j’étais petite, mais je le refusais. J’étais frustrée, je ne voulais pas ça…»

Dès qu’elle le pouvait, à l’abri des regards, elle se vêtait en femme. «C’est la seule chose qui me faisait me sentir bien. Quand je sortais de la maison, c’était comme une punition. La vraie moi était pognée chez elle.»

Un peu avant Noël, en 2015, elle a appelé son père pour lui dire qu’elle n’irait pas le voir aux Fêtes. «Je lui ai dit : “Je suis fatiguée...” J’étais toujours fatiguée, je consultais, mais ça ne donnait rien. Là, mon père m’a dit : “Si tu ne fais rien, tu vas crever. Fais quelque chose, peu importe c’est quoi”.»

Elle savait quoi.

«Ça n’a pas été long que tout s’est enclenché, comme si mon père venait de me donner la clé, parce que c’est de sa réaction que j’avais le plus peur. J’ai pris rendez-vous avec mon médecin de famille ici, j’étais la première personne trans aux Îles, il n’avait pas de référence. Il m’a orientée vers une ressource qu’il connaissait à Montréal, j’en ai trouvé d’autres de mon côté sur Internet.» 

«J’ai commencé à prendre mes hormones et des bloqueurs de testostérone. Ça a été une délivrance, la vie est devenue belle.» 

Elle venait d’avoir 40 ans.

Elle n’était pas au bout de ses peines, il lui restait à l’annoncer, d’abord à Anne-Marie, avec la peur que la microbrasserie écope. «Quand je lui ai annoncé, elle est partie un peu sonnée… Quand elle est revenue le matin, elle m’a dit : “C’est une bonne nouvelle!” Et elle m’épaule depuis, ça va vraiment bien.»

Elle n’avait rien vu venir.

Élise a pris l’avion pour aller l’annoncer à ses parents — ils ont plutôt bien réagi —, elle a laissé sa mère appeler «la tante qui jase le plus» pour que la nouvelle se répande dans toute la famille. 

Il restait les clients de la micro.

Et les Îles.

«Le 26 juin à chaque année, c’est l’anniversaire de la micro. On fait un gros party, on lance nos nouvelles palabres [des bières en quantité limitée], on félicite nos employés. C’est là que je l’ai annoncé. Avant de finir, tout le monde avait un verre de bière à la main, j’ai pris la parole et j’ai dit : “La bière que vous avez devant vous a été brassée dans la douleur et le mal-être. Dorénavant, elle sera brassée dans le bonheur et l’acceptation.”»

Il y avait 200 personnes. «Tout le monde pleurait.»

En faisant ça, Élise a coupé court au commérage. On dit ici que «la rumeur tue plus que la tumeur», elle a pris les devants. «J’ai voulu casser le cercle des préjugés», ceux-là mêmes qu’elle répandait il n’y a pas si longtemps. «Faire une transition, ça peut être très rough. J’ai été chanceuse, je m’en suis sortie indemne, et pas trop maganée.»

Elle sait que ça a jasé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Élise est convaincue que d’être dans un petit milieu a aidé. «En ville, tu peux peut-être t’habiller et faire ce que tu veux, mais essaye de te trouver une job… Je vois beaucoup de pauvreté chez les trans en ville et je vois des sourires de trans en région. Il y a ici une compassion qu’on ne retrouve pas en ville, où il y a un anonymat.»

Les gens ont vu le courage qu’il lui a fallu.

Elle s’est remise au CrossFit, elle avait arrêté de s’entraîner pour réduire sa carrure. «J’ai perdu 30 % de ma masse musculaire, je suis devenue moins forte.» Elle a même renoué avec le kitesurf, elle était dans le top dans sa vie d’avant. Début juillet, elle a participé à une compétition de Kitesurf, a terminé seconde dans une catégorie, première en Big Air. «C’était ma force.»

C’est la première fois qu’elle s’inscrivait comme femme. 

Pour la microbrasserie, la tempête qu’elle craignait n’a pas eu lieu. «On a vraiment eu peur, parce que tu ne sais pas à quel niveau est la transphobie dans la société. On a eu peur de perdre des ventes, que les gens nous jugent, mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Ça fait juste croître!»

L’Abri de la Tempête a même lancé la Trans IPA, qui est en fait une White IPL. «Au début, c’était pour faire un clin d’œil à la transsexualité, mais c’est devenu une bière régulière. Une des choses qui me fait le plus plaisir, c’est quand un gros biker arrive au bar pour commander et qu’il dit : “Je vais te prendre une trans!”»

Elle sourit.

Elle ne souriait pas, avant.

Denis Gratton

Les zinzins et les morons

CHRONIQUE / «Check le moron qui se prend pour Gilles Villeneuve !».

Cette phrase est une réplique que la Sûreté du Québec (SQ) a récemment publiée sur sa page Facebook. Lorsqu’un internaute a écrit « Check le zinzin sur le radar » en parlant d’un policier, la SQ y est allée du tac au tac en lui répliquant: « check le moron qui se prend pour Gilles Villeneuve !».

Claude Villeneuve

La course à la carboneutralité

CHRONIQUE / Les changements climatiques sont causés par un ensemble d’activités humaines qui changent la composition de l’atmosphère en y ajoutant plus de gaz à effet de serre (GES) que les écosystèmes n’arrivent à en recycler.

En raison de leur consommation d’énergie, toutes les activités humaines contribuent peu ou prou aux changements climatiques. En effet, plus de 80 % de l’énergie primaire utilisée sur la planète est d’origine fossile et il faut brûler les carburants à base de carbone pour produire de l’électricité, de la chaleur ou du mouvement. Cette combustion produit du dioxyde de carbone (CO2), qui est le principal GES. 

Mais le CO2 est une molécule indispensable à la vie qui est captée par les plantes et constitue l’assise de toutes les molécules organiques du vivant. Il se dissout aussi dans les océans, où il donne des carbonates qui forment les coquillages et éventuellement les roches calcaires. Dans le cycle du carbone, il y a donc des sources de GES, mais aussi des puits et des stocks.

chronique

L'été entre deux maternelles

CHRONIQUE / Que feront l’été prochain les enfants de 4 ans qui auront fréquenté la maternelle? Si les camps de jour des municipalités ne sont pas prêts à les accueillir, le congé scolaire estival risque d’être un casse-tête pour bien des parents et des grands-parents.

Les parents de jeunes enfants ont intérêt à s’assurer que Québec et les municipalités auront trouvé une façon de répondre adéquatement aux besoins des enfants qui ne sont plus inscrits à des services de garde parce qu’ils vont à l’école, mais qui sont jugés trop jeunes pour fréquenter les camps de jour des villes. 

Trois ministères travaillent sur le dossier de concert avec les municipalités : celui de la Famille, celui de l’Éducation, et celui des Affaires municipales. 

Un comité a été formé, deux rencontres ont déjà eu lieu et les travaux doivent se terminer cet automne, nous a-t-on précisé cette semaine au ministère de la Famille. 

À l’Union des municipalités du Québec (UMQ), un porte-parole nous indique pour sa part que les préoccupations soulevées par l’organisation en commission parlementaire, en juin, jouissent d’une bonne écoute.

Et pour cause.

L’UMQ a mis en évidence une difficulté qu’entraîne l’implantation de la maternelle 4 ans : la possible découverture des services de garde pour les enfants de 4 ans durant la période estivale. C’est, selon elle, l’angle mort du projet de loi 5 du gouvernement Legault sur les maternelles 4 ans.

La très grande majorité des municipalités accueillent les jeunes dans leur camp de jour à partir de 5 ans, voire 6 ans. 

Déjà, elles estiment avoir du mal à répondre à la demande et à absorber les frais de cette activité. Les coûts d’inscription assumés par les parents ne représenteraient que 50 % des frais de fonctionnement.

Les services de garde des écoles ferment à la fin des classes. Si des milliers d’enfants n’ont plus accès à des garderies ni à des centres de la petite enfance (CPE), qui veillera et animera les petits de 4-5 ans en entendant les vacances de papa et maman? 

Ce ne sont pas tous les parents qui jouissent de plusieurs semaines de vacances ou qui peuvent payer la facture d’un camp de jour privé qui accueille les tout-petits.

Est-il souhaitable que les très jeunes enfants aient accès aux camps de jour municipaux? Si la réponse est oui, alors appartient-il aux municipalités de prendre seules la charge financière de ce service? Ce sont les questions posées par l’UMQ qui note que le camp de jour est de plus en plus considéré par de nombreux parents comme un service de garde essentiel, et non comme un simple service de loisir.

Pour l’UMQ, la réponse à la dernière question est non. 

Elle rappelle dans son mémoire que les municipalités n’ont aucune obligation légale d’offrir des camps de jour durant l’été. Elle évalue à 26 millions $ la facture supplémentaire à payer par les villes si les camps de jour sont ouverts aux enfants de 4 ans.

L’organisation souligne aussi que les villes doivent de plus relever le défi de l’intégration des enfants ayant des handicaps physiques ou intellectuels, des troubles de comportement ou d’apprentissage. Les ratios enfants/accompagnateur doivent être abaissés dans ces cas. La formation des jeunes animateurs doit par ailleurs être revue à la hausse.

À la Ville de Québec, le coût du programme d’accompagnement particulier se chiffre à plus de 2 millions $ par année, rapporte l’UMQ.

Celle-ci prévoit des coûts supplémentaires à l’arrivée des enfants de 4 ans, moins autonomes. Dans ce cas aussi, la formation des animateurs — qu’il faudra dénicher dans un contexte de rareté de main-d’œuvre — devra être bonifiée et les ratios ajustés pour que le camp de jour soit enrichissant et sécuritaire pour les plus petits.

La disponibilité de locaux adaptés serait également un problème pour certaines villes, dont Laval et Montréal. 

Les municipalités exposent des enjeux réels.

Bien des gens ont intérêt à surveiller leur angle mort avant l’été prochain.

Le gouvernement Legault est convaincu des bienfaits de la maternelle pour les enfants de 4 ans. Il ne ménage aucun effort pour que tous les enfants de cet âge y aient accès partout au Québec, qu’ils vivent dans un milieu défavorisé ou non.

Son souci pour le bien-être et le développement des tout-petits doit aussi se manifester pour la période estivale qui précède leur entrée à la maternelle 5 ans.

Chronique

En direct des îles: du coeur au ventre

CHRONIQUE / À six ans, Pier-Philippe Poirier a fait un pacte avec son grand-père Gérard. Promis juré.

Il venait de surprendre une conversation entre sa mère et sa grand-mère, Gérard songeait sérieusement à vendre le bar laitier qu’il a construit sur son terrain, en face du quai de l’Étang-du-Nord. «Je suis allé voir mon grand-père, il tondait le gazon. J’ai fait un pacte avec lui, il ne devait pas vendre la crèmerie et attendre que je sois assez grand pour m’en occuper.»

Le pacte tient toujours.

Je les ai rencontrés un samedi après-midi à la Crèmerie du port, un des rares moments où les deux ne travaillaient pas, mis à part le téléphone de Gérard qui a sonné, le ministère des Transports avait besoin de lui le lendemain. À 77 ans, l’homme est sur son excavatrice du lundi au vendredi 10 heures par jour.

Et après, il va aider à la crèmerie.

Pareil pour Pier-Philippe, 22 ans, qui travaille à temps plein à la radio des Îles, CFIM, et qui s’en va à la crèmerie après, de 18h à 23h. 

Gérard se souvient quand il a «parti» sa crèmerie en 1989, il y en avait une seule sur l’archipel. «C’est une idée que j’ai eue comme ça, je ne connaissais pas ça pantoute. Je me souviens le premier dimanche que ça a ouvert, il y avait du monde, la machine prenait de l’air… Le cœur voulait m’arrêter!»

Le cœur a tenu bon, la machine aussi.

Le fils de Gérard, François, a mis la main aux cornets, et puis son fils à lui, naturellement. Pier-Philippe a grandi avec le bar laitier, sur sa photo de couverture sur Facebook, on le voit assis sur le comptoir à côté de la caisse, il n’a pas deux ans. «Je suis né dans la crèmerie… Ça a toujours fait partie de ma vie.»

Il a commencé en lavant des plats. «Je regardais comment ça fonctionne, j’ai appris comme ça. J’ai eu mon premier shift à 12 ans, et j’ai été embauché à 14.»

Aujourd’hui, c’est Gérard qui lave les plats.

Pier-Philippe a pris du galon au fil des années, c’est lui qui s’occupe des employés, de la gestion. Il a toujours de nouvelles idées, un peu trop au goût de Gérard. «Je dois le retenir…» Son petit-fils s’en accommode bien. «Je suis la jeunesse et il est la sagesse. C’est pour ça qu’on fait une bonne équipe.»

Pier-Philippe est chez lui à la crèmerie, il me fait faire le tour, m’explique comment ça fonctionne. «Je n’ai pas l’impression de travailler ici. Ce qu’on fait, ce n’est pas juste servir de la crème glacée, c’est faire vivre des moments aux gens. Venir à la crèmerie, c’est toujours quelque chose de spécial, c’est une grand-mère qui vient passer du temps avec ses petits-enfants, il y a toujours une occasion.»

Un cornet, ça passe du cœur au ventre.

La crèmerie aussi. «Je suis chanceux d’arriver dans quelque chose qui a été fait avec amour, on a beaucoup de plaisir!»

Ça paraît.

Chaque idée doit passer au conseil de famille, la mère de Pier-Philippe, Anne, travaille à temps plein de jour à la crèmerie, sa grand-mère Marie-Carmelle s’occupe des comptes, son père François, lui, est la caution morale. «Il travaille sept jours sur sept [sur son bulldozer] l’été, on ne le voit pas beaucoup. Mais il a son mot à dire sur chaque idée, il a un regard extérieur. Et il a souvent raison.»

Le C.A. doit s’entendre. «C’est un travail collectif.»

C’est un des secrets du succès du bar laitier — avec le chocolat belge concocté par Gérard — qui échappe d’ailleurs à la pénurie de personnel qui frappe les Îles, particulièrement cet été. Des CV, ils en ont plus qu’il n’en faut, ils en ont reçu 38 l’été dernier. Gérard y est pour quelque chose. «Le soir, je vais les voir et je leur dis merci. Si tu veux que ton commerce fonctionne, organise-toi pour soigner tes employés.»

Ils font partie de la famille.

C’est d’ailleurs en famille qu’ils ont eu l’idée d’aménager un parc juste à côté de la crèmerie, sur le terrain que tout le monde appelait d’ailleurs déjà «le parc à Wilfrid», le père de Gérard. C’était un terrain vague où les enfants allaient courir, où ils allaient jouer à la balle-molle!»

La famille a récupéré une partie des jeux qui étaient dans une école qui a fermé, ils ont demandé à un gars qui connaissait ça, Bernard Vigneau, de leur donner un coup de main. «Il a dessiné le parc avec nous, il nous a aidés à fabriquer des choses.»

Cet été, ils ont ajouté une glissage gonflable.

Et pas besoin d’acheter un cornet pour aller jouer. «C’est vraiment un parc pour les enfants, pour qu’ils puissent s’amuser, pour que ça fasse partie de leurs souvenirs.»

Trente ans plus tard, Gérard est content. «Sans Pier-Philippe, j’aurais vendu depuis longtemps. Et dans pas long, ça va être à lui… Quand je vais être encore plus vieux, je vais pouvoir passer ici et me dire que ce que j’ai fait, c’est pas pire.»

Le pacte aura été tenu.

Science

On chauffe pas le dehors (mais des fois oui)

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Lors des périodes de canicule de cette année, des scientifiques ont prétendu que l’utilisation de climatiseurs résidentiels aggrave la situation en rejetant l’air chaud à l’extérieur. D’après eux, cela aurait pour conséquence d’empirer le problème des îlots de chaleur. Mais quand on songe au volume d’air qu’il y a à l’extérieur, il me semble que cette conclusion est exagérée, non ?», demande Jean-Pierre le Bel, de Rimouski.

À partir d’une certaine taille, pratiquement toutes les villes ont des secteurs où il n’y a pas d’arbres pour faire de l’ombre. Le béton, l’asphalte et d’autres matériaux du genre (souvent foncés) y dominent, et comme ils captent et emmagasinent plus de rayonnement solaire que ne le feraient des surfaces végétales, cela augmente la température aux environs. Sans compter le fait que les végétaux peuvent rejeter des quantités étonnantes de vapeur d’eau dans les airs, vapeur qui emmène beaucoup d’énergie (lire : «de chaleur») avec elle. L’effet est très local, mais il peut être considérable : s’il tourne généralement autour de quelques degrés, l’agence américaine de protection de l’environnement parle de différences pouvant aller jusqu’à 12°C. Dans des cas extrêmes, des écarts de près de 15°C sur à peine 500 mètres de distance ont déjà été documentés à Montréal (pdf, p. 104/144).

Maintenant, les climatiseurs fonctionnent essentiellement comme des réfrigérateurs : ils ne détruisent pas de chaleur ni ne créent de fraîcheur (deux choses physiquement impossibles de toute manière), mais ils absorbent de la chaleur à l’intérieur et la libèrent dehors. Cela demande bien sûr de l'énergie, et la consommation d'électricité que cela implique produit une certaine quantité de chaleur. Alors d’un point de vue strictement mathématique, il est certain que cela ne peut qu'augmenter la température ambiante, ne serait-ce que de manière infinitésimale. La question est : est-ce suffisant pour être ressenti, ou à tout le moins mesuré ?

Et il semble que la réponse soit quelque chose comme «plutôt oui». Il existe plusieurs études à ce sujet, qui sont surtout des modélisations puisqu’on ne peut pas, dans la «vraie vie», reproduire deux fois la même météo dans une ville donnée, avec et sans air climatisé. Mais leurs résultats se recoupent à plusieurs égards.

D’abord, elles trouvent toutes que le «réchauffement» causé par les systèmes d’air climatisés survient surtout la nuit. Pendant le jour, la météo est dominée par le rayonnement solaire. D’après cet article d’une équipe française qui a examiné le cas de Paris, cela s’explique par le fait que la «couche limite» de l’atmosphère (celle qui est directement influencée par le sol) est beaucoup plus haute pendant le jour que pendant la nuit (2300 mètres contre 250 mètres d’altitude dans l’article) et qu’il y a plus de brassage atmosphérique durant le jour. La nuit, le volume d’air influencé par ce qui se passe au sol est donc réduit et il est plus calme. Cela signifie que la chaleur relâchée par les climatiseurs a plus tendance à rester au même endroit, ce qui amplifie son effet.

Ensuite, ces travaux concluent tous à un effet de la même amplitude, ou presque. L’étude parisienne indique que les climatiseurs font une différence de 0,5 à 1°C sur la température ressentie dans la rue (la nuit). Cette autre étude, qui portait sur la région de Phoenix, arrive elle aussi à un écart de 0,5 à 1°C dans ses simulations les plus réalistes. Cette dernière cite également plusieurs autres recherches qui arrivent à des résultats comparables.

Maintenant, est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Le mathématicien Francisco Salamanca, auteur principal de l’étude sur Phoenix, parle d’«un rôle important qui exacerbe les îlots de chaleur urbains nocturnes». Cependant, son article indique aussi que les différences de températures entre les zones urbaines et rurales de la région de Phoenix atteignent jusqu’à 5 à 7 °C — si bien que les 0,5 à 1°C de chaleur rejetée par les climatiseurs n’en représentent pas une grosse partie. Ce qui n’est pas très étonnant, puisque la liste des principales causes des îlots de chaleur (surfaces asphaltées/bétonnées, absence de végétaux, etc.) est essentiellement la même chez toutes les sources scientifiques et gouvernementales, et elle ne mentionne presque jamais la chaleur déplacée par les systèmes de climatisation. Celle-ci serait donc un facteur, mais pas parmi les plus déterminants.

Du point de vue du réchauffement, c’est plus l’électricité que la climatisation demande qui inquiète. Dans un rapport paru l’an dernier, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) avertit que 20 % de l’énergie consommée par les bâtiments de la planète est consacrée à les rafraîchir, et que cette consommation est appelée à tripler d’ici 2050 ; elle égalerait alors la demande totale en électricité de la Chine d’aujourd’hui !

Comme beaucoup de pays produisent une grande partie de leur électricité en brûlant du gaz naturel ou du charbon, c’est appelé à devenir un fort contributeur au réchauffement planétaire, ce qui fait dire à l’AIE que «la climatisation représente un mur dans lequel le monde se dirige» (cooling crunch). Notons cependant que cette règle générale ne s’applique pas bien au Québec, qui tire presque toute son électricité de source hydraulique.

Séance d'orthographe

Il ne pleuvra plus en tout

CHRONIQUE / Pourquoi 90 pour cent des hommes, au lieu de dire qu’ils sont prêts et inquiets, prononcent: «Je suis [prette] et [inquiette].» Cela me crispe. D’où cela vient-il? (Jeannine Miville-Deschênes, Québec)

Voici ce que je répondais le 30 mai 2014 à un lecteur qui en avait assez d’entendre les gens prononcer le t à la fin du mot «tout» [«toutte»].

Cette particularité de rendre sonore un t final censé être muet n’est pas propre au mot «tout» ni (je vais peut-être vous surprendre) au français québécois. On retrouve, en français de France, des t finaux qui sont audibles là-bas et muets ici. C’est le cas notamment des mots «août» et «but». La différence, c’est que, comme ce sont les Français qui font les dictionnaires, ils se sont organisés pour faire accepter les deux prononciations.

Chez nous, hormis «toutte», peut-être avez-vous déjà entendu des gens dire qu’ils n’ont pas «faitte» leur «litte» après avoir passé une très mauvaise «nuitte» à cause du chant des «criquettes», et qu’ils sont totalement à «boutte» de vos histoires à dormir «deboutte», que ça les rend «inquiettes» et qu’ils vont bientôt vous attraper par le «collette». Cette prononciation, caractéristique du parler populaire, se retrouve même dans certains noms propres, comme Ouellet, Paquet, Talbot, Gaudet, Chabot... Et l’on peut penser que c’est pour cette raison que les orthographes «Ouellette», «Paquette» et «Gaudette» sont apparues.

La théorie la plus plausible, c’est que cette prononciation nous vienne des dialectes vendéens et charentais. Mais selon le site du CIRAL (Centre interdisciplinaire de recherche sur les activités langagières) de l’Université Laval, ce phénomène pourrait être aussi le prolongement d’un processus déjà observé en français standard, le même qui a donné «aoûte» et «bute» en France.

D’après le linguiste Marcel Juneau, à Paris au XVIIe siècle, une mode savante tenta de restituer le t final dans certains mots. Cette mode, qui n’est pas passée dans l’usage, pourrait aussi avoir traversé en Nouvelle-France.

Évidemment, il faut le plus possible bannir ce t sonore dans la langue soutenue, surtout avec «tout», car il peut se créer une confusion avec le féminin.

Il y a juste un mot dans lequel on peut le tolérer : «pantoute». Comme nous sommes déjà dans la langue populaire, on ne s’embarrassera pas de dire «pantout»!

«Pantoute», rappelons-le, est la contraction de «pas en tout».


Perles de la semaine

On poursuit avec les perles du bac 2019, cette fois en philosophie. Certains étudiants sembler penser que «platitude» vient de Platon...

«Un philosophe avait imaginé une caverne avec une grotte à l’intérieur.»

«Épicure inventa l’épicurisme.»

«Le bonheur n’est donc pas le fait de se sentir heureux : il faut réellement être heureux pour se sentir heureux.»

«Prenons l’exemple de la loi pour l’interruption volontaire de grossesse. Grâce à cette loi, les hommes étaient heureux.»

«Les lois sont aussi pour nous rappeler que si on ne respectons pas les règles, nous pourrions atteindre la vie d’autrie par notre irrespect de celle-ci ou même détruire des vies par notre infarction.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Chronique

Au-delà de la job

CHRONIQUE / À la résidence de Colombe Grégoire et de Christian Saint-Pierre, à Lac-Etchemin, il n’y a pas que des photographies de leurs cinq enfants — dont trois ont été adoptés à Haïti — et de leurs petits-enfants qui ornent les murs du salon. S’y trouvent également celles des nouveaux arrivants haïtiens qu’ils ont parrainés, hébergés, dépannés et initiés à la vie québécoise et rurale au cours des huit dernières années et qui vivent et travaillent toujours dans Bellechasse et en Beauce. (2e de 2)

Pour Mme Grégoire, copropriétaire avec son conjoint d’un centre jardin et professeur de yoga, il est clair qu’il est nécessaire d’aller «au-delà de la job» pour retenir les immigrants en région et réussir à les intégrer aux communautés rurales.

«Trois ans d’engagement et d’encadrement de la part d’une famille et c’est fait. Les nouveaux arrivants sont “biculturels” et “sécures” après un an et demi. L’autre année et demie, ils sont autonomes, acquièrent une sécurité financière et contribuent à la collectivité», estime la femme de 63 ans qui a parrainé trois Haïtiens en plus d’en épauler et d’en héberger d’autres. 

Il y a des limites, selon elle, à ce que peuvent faire un employeur, une commission scolaire et un organisme communautaire ouvert de 9 à 5. «Il faut être dans la quotidienneté et dans l’immédiateté avec les nouveaux arrivants. La communication directe est importante. Ils ont besoin de coach». 

Sinon, le découragement risque de prendre le dessus et la tentation de prendre le chemin de la ville et de s’installer dans un ghetto peut être grande.

Des exemples des actions et du coaching du couple Grégoire-Saint-Pierre formé lors d’un stage au Sénégal dans les années 70? 

Organiser un cours de conduite automobile pour 12 Haïtiens, parce qu’en région, faute de transport en commun, il faut savoir conduire et posséder une voiture.

Trouver au quotidien un transport aller-retour Lac-Etchemin-Saint-Georges pour leur «filleul», Vladimir Louis, en formation au Centre intégré de mécanique industrielle de la Chaudière, grâce à une bourse d’études. Encourager cet Haïtien à persévérer dans ses études malgré les difficultés. Celui-ci occupe depuis quelques années un emploi de mécanicien industriel chez Rotobec, à Sainte-Justine. Sa conjointe, Maline, a également un emploi. Le couple a fondé ici une famille et a acheté une maison. 

Aider les nouveaux arrivants à se retrouver dans toute la paperasse administrative, à cuisiner à la québécoise sur une cuisinière électrique et sans tout faire baigner dans l’huile, à chauffer en hiver, même au bois. Les guider aussi pour qu’ils obtiennent des soins de santé, à se défendre si un employeur contrevient aux normes du travail.

Veiller sur un poupon, le conduire ou le récupérer à la garderie pour donner un coup de main à une jeune maman qui retourne au travail, c’est également cela l’engagement d’une famille accompagnatrice.

C’est aussi conseiller l’immigrant dans l’achat d’une voiture usagée, voire lui avancer des fonds si son acquisition est nécessaire pour se rendre au travail. 

S’ajoute à la liste les préparatifs d’un mariage, y compris aider la mariée à dénicher une robe.

Selon Mme Grégoire, ce n’est pas dans une semaine ou après un cours de quelques heures que les immigrants peuvent «penser en québécois» et être au fait de la vie et des façons de faire au Québec. «Il y a trop à dire, trop à comprendre».

Colombe Grégoire n’insiste pas sur la lourdeur de la tâche et les difficultés rencontrées. Pour elle, cela va de soi. Le travail ne la rebute pas, mais elle souhaiterait cependant que des familles comme la sienne puissent «s’accoter» de temps en temps sur d’autres, sur un réseau d’aidants.

Elle insiste davantage sur la satisfaction ressentie à voir les nouveaux arrivants prendre de l’autonomie et voler de leurs propres ailes. «Aujourd’hui, je les vois recevoir leurs parents, fonder leur famille. On se fréquente, on se rassemble.» Pour les plus jeunes, elle est leur «grand-mère du Québec».

«On a ramé Christian et moi. J’ai débité bien du travail, mais si c’était à refaire, je recommencerais. Ce sont de très belles années riches d’échanges. Je fais une vie hors du commun. On ne s’appauvrit pas en faisant ça. Au contraire, c’est une richesse humaine extraordinaire.»

Elle aimerait que plus de gens, notamment les décideurs et ceux qui tiennent les cordons de la bourse, reconnaissent qu’une contribution comme celle de sa famille est efficace et profitable.

«C’est une très belle façon d’intégrer les nouveaux arrivants, de les rendre “biculturels” et de garnir notre ruralité», croit-elle. «C’est d’une grande simplicité, d’une grande efficacité et c’est faisable si du monde s’implique». 

Elle prend soin toutefois de souligner que «c’est une job qui se fait à deux et il faut que les deux dans le couple soient bons». 

Elle est prête à aider ceux qui voudraient faire comme elle et son conjoint, et accompagner de nouveaux arrivants «compatibles» avec eux. 

Une femme lui a déjà dit : «Mes journées sont longues. Les tiennes Colombe, sont pleines». Cela ne semble pas sur le point de changer. Mme Grégoire les préfère manifestement ainsi.

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