En famille

Nos enfants ne devraient pas être notre priorité

CHRONIQUE/ Saviez-vous que 45 % des enfants trouvent que leurs parents passent trop de temps sur leur téléphone, et que 27 % d’entre eux rêvent de pouvoir confisquer l’appareil à leurs parents pour avoir leur pleine attention à certains moments ?

C’est du moins ce qui ressort d’une étude de 2015 réalisée par AVG Technologies, qui a interviewé 6117 parents et leurs enfants âgés de 8 à 13 ans.

Chronique

Sacs d’école et paniers de Noël

CHRONIQUE / Vous n’avez probablement pas le goût que je vous parle de Noël ni de la prochaine rentrée scolaire.

Tant pis.

Je vais vous en parler quand même parce que chaque année à Québec, des enfants se rendent à l’école sans rien, sans sacs d’école, ou avec des crayons cheaps qui se brisent à les regarder. 

Avec des souliers si petits que leurs orteils sont pliés dedans. 

Claude Ferron a été informé de cela il y a trois ans par la fille d’une amie qui enseigne à l’école primaire Sainte-Odile, il a mis sur pied un fonds d’aide aux écoliers. «J’ai parti ça parce que la pauvreté, ça crée des stress pour les enfants. En les aidant, on peut peut-être empêcher qu’ils aient des problèmes plus tard.»

Avec des amis, il a amassé 12 000 $ pour acheter du matériel scolaire, des vêtements, des souliers, tout ce dont les enfants peuvent manquer. 

Il a pensé aux autres écoles.

C’est là qu’entre en scène l’organisme Le Pignon bleu, qui s’occupe des petits ventres vides depuis 25 ans, qui fournit entre autres des collations dans les 16 écoles les plus défavorisées de la région. En un quart de siècle, il en a distribué 10 millions, à plus de 20 000 enfants.

Le Pignon bleu a embarqué à pieds joints dans le projet de Claude Ferron, qui est une suite logique à ce qu’il fait déjà. «On a décidé d’élargir notre mission et d’offrir aux écoles que nous desservons déjà. Au début, on n’offrait que du matériel scolaire, mais on a rapidement intégré les vêtements, comme des habits d’hiver», explique Roseline Roussel, directrice générale de l’organisme.

Il arrive, par - 30 °C, que des enfants se pointent à l’école avec des gants magiques, avec des pantalons d’hiver qui arrêtent à mi-mollet.

Ou avec des sandales.

Ils ont sondé les 16 écoles desservies, ont identifié une vingtaine d’élèves en moyenne dans chacune d’elle. Ils ont besoin de presque tout, des vêtements pour faire du sport, des espadrilles. «Il y en a qui passent l’année avec la même paire de souliers même si leurs pieds grandissent. Ils se plaignent que ça fait mal…»

Quand ça arrive, le personnel de l’école va dans la réserve où se trouve tout ce dont les enfants ont besoin. «On voulait que le matériel soit disponible sur place, que l’enfant puisse l’avoir tout de suite. Dans des situations comme celle-là, il faut pouvoir intervenir sur-le-champ.»

On fournit des livres aussi pour les classes, les bouquins qui ne sont pas des manuels sont «des besoins qui ne sont pas officiels».

Le budget alloué de 200 $ est vite dépensé.

Michèle Duchesneau enseigne en première année à la Grande-Hermine dans Limoilou, où les items achetés grâce au fonds sont plus que bienvenus. «Avant, c’était les enseignants qui apportaient le linge de leurs enfants quand il ne faisait plus ou qui en payaient avec leur argent.»

Il arrive encore qu’ils partagent leur lunch avec un enfant. «On le voit surtout dans les sorties où il faut apporter un lunch froid. Des fois, il n’y a pas de lunch du tout, des fois il n’y a presque rien à manger…» C’est là où les collations du Pignon bleu peuvent venir en renfort, quand il en reste.

Et quand il y en a. Certaines écoles, en raison de contraintes budgétaires, n’ont pas les moyens de financer les collations pour toute l’année. «Cette année, l’école Saint-Malo n’arrivait pas à se rendre jusqu’à la fin de l’école, ils avaient prévu arrêter avant. Il y a un joueur du Rouge et Or qui a fait une campagne personnelle pour aller au bout de l’année, il a ramassé 10 000 $. Il en avait bénéficié quand il était jeune, ça l’avait aidé.»

Cet hiver, Claude Ferron a dû acheter 150 paires de bottes d’hiver. «J’ai cherché une entreprise qui en fabriquait, j’ai trouvé Hichaud. C’est une compagnie où ils engagent des gens avec des handicaps pour les fabriquer. Ils nous les ont faits au prix coûtant, et ça encourage l’économie sociale.»

Claude essaye toujours de dénicher de «bonnes affaires», des commandites ou des échanges de bons procédés. L’an dernier, le fonds a amassé autour de 15 000 $ plus environ 30 000 $ en contributions de toutes sortes, ce qui a permis d’aider plus de 300 enfants qui manquent de presque tout.

Il y en aurait tellement plus. «Nous avons fait un sondage pour voir les besoins dans d’autres écoles. C’est certain qu’il y en a, mais il faut prioriser…»

Par manque de fonds, donc, des élèves passent leur tour.

Et c’est ici que j’arrive à vous parler de Noël, parce qu’à peu près toutes les campagnes de financement ont lieu un peu avant, en capitalisant sur un mélange de générosité et de culpabilité. Et pourtant, c’est à la rentrée que les besoins sont les plus criants, quand il faut remplir le sac d’école, la boîte à lunch. 

Bien avant la guignolée.

Claude m’avait d’ailleurs contactée une première fois au début décembre, se disant qu’«un article, si possible avant les Fêtes, cela pourrait nous aider énormément à combler les besoins criants de ces enfants». La pauvreté est là toute l’année, la générosité devrait l’être tout autant. 

Il ne faudrait pas tout mettre dans le même panier.

De Noël.

* Sur ce, je prends une petite pause de quelques semaines, de retour début juillet...

** Si vous voulez donner un coup de main, vous pouvez faire un don à www.pignonbleu.org en indiquant dans la section «message» que c’est une contribution au fonds d’aide aux écoliers.

Séance d’orthographe

Chronique au poil

CHRONIQUE / Discussion au salon de coiffure. Le coiffeur applique la teinture et l’on attend 35 minutes. Doit-on écrire «35 minutes de temps de pause» ou «35 minutes de temps de pose»? Merci de nous éclairer sur le sujet. Merci aussi pour vos chroniques que je parcours assidûment. (Louise Roy, Sherbrooke)

C’est fou comment une question d’apparence banale peut parfois nous conduire à nous arracher les cheveux. Même si je n’y connais rien en coiffure, j’étais persuadé de pouvoir vous répondre en criant ciseau.

En fait, oui, je pourrais couper court, car le Grand Dictionnaire terminologique nous dit qu’en cosmétologie, le temps de pause est le «temps fixé pour chaque opération sur le cheveu». Le GDT tire cette information du Conseil international de la langue française. L’équivalent anglais est «waiting time». Je pourrais donc arrêter ma chronique ici sans couper les cheveux en quatre.

Mais quand on tape «teinture» dans Google avec «temps de pause», puis «temps de pose», on s’aperçoit que le deuxième ressort beaucoup plus souvent. Évidemment, ça ne veut pas dire que l’usage prépondérant l’emporte et que «temps de pose» s’en trouve cautionné. Mais pourquoi une vaste majorité est-elle tentée d’écrire «temps de pose»?

Parce qu’il me semble qu’on ne pose pas une teinture. Certes, le verbe «poser» ne se limite pas qu’aux objets concrets et est souvent utilisé au sens figuré. On peut poser une question, poser un regard, une situation peut poser un problème... Mais le verbe «appliquer», auquel vous avez d’ailleurs recouru, me semble tomber pile-poil sur le sens recherché. Le Petit Robert lui donne comme définition : «Mettre (une chose) sur (une autre) de manière à faire toucher, recouvrir, faire adhérer ou laisser une empreinte.»

L’attrait pour «temps de pose» pourrait venir d’une analogie qui peut paraître tirée par les cheveux: en photographie, la pose, c’est «l’exposition de la surface sensible d’une pellicule à l’action des rayons», et le temps de pose, c’est la «durée nécessaire à la formation d’une image correcte». L’expression est tantôt synonyme de «durée d’exposition», tantôt de «vitesse d’obturation», explique le GDT.

On pourrait ainsi dresser un parallèle entre cette durée nécessaire pour que l’image se forme correctement et cette autre durée nécessaire pour que la teinture fasse effet, pénètre le cheveu et le colore convenablement. Du moins, c’est peut-être de cette façon que les gens qui écrivent «temps de pose» le perçoivent.

Tout ça, évidemment, n’est que suppositions de ma part, la source la plus fiable nous assurant que «temps de pause» est la bonne orthographe. Mais cette petite recherche nous permet de constater que «temps de pose» est loin d’être dénué de sens et ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe.

D’ici à ce qu’un dictionnaire accepte les deux, vous saurez quoi écrire et quoi répondre. Sans friser le ridicule.

PERLES DE LA SEMAINE

Un examen sur les vaches. Les élèves n’avaient pas droit à leur «caillé» de notes.


«La vache a toute sa force dans les pattes de devant, c’est une traction avant.»

«La vache française la plus courante est la hollandaise.»

«Le petit de la vache est le vacherin.»

«Heureusement qu’on tue les vaches pour les manger, sinon il y aurait plus de vaches que de brins d’herbe.»

«Le lait stérilisé est le lait des vaches qui n’ont pas eu d’enfants.»


Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Chronique

Le puissant Simon Jolin-Barrette

CHRONIQUE / C’est «un jeune homme brillant qui gagne à être connu», avait confié le chef de la Coalition avenir Québec en 2015 en parlant de son député Simon Jolin-Barrette. Quatre ans plus tard, et huit mois après avoir été nommé ministre, Simon Jolin-Barrette est la figure la plus connue du gouvernement à travers le Québec.

Puissant, le jeune homme? C’est le moins que l’on puisse dire.

La situation est unique : c’est lui qui fera atterrir, à titre de leader parlementaire du gouvernement, les deux gros projets de loi qu’il parraine lui-même à titre de membre du conseil des ministres, celui sur l’immigration et celui sur la laïcité. Il les fera atterrir sous bâillons législatifs, qui plus est. La situation est bel et bien unique.

Simon Jolin-Barrette porte plusieurs chapeaux à la fois. C’est ce qui explique que l’étude détaillée du projet de loi sur la laïcité n’a commencé que récemment.

Le puissant et fougueux ministre n’a pas démérité de la confiance placée en lui par François Legault. Mais mener deux projets de loi comme ceux-là de front dans les délais requis était presque une mission impossible.

Il aurait fallu une opposition officielle docile pour qu’il y parvienne. Or, ce n’est pas ce qu’a été le groupe parlementaire libéral.

Bouclier

La cote du gouvernement de François Legault ne souffrira pas de l’imposition de deux bâillons législatifs. Sa popularité agit comme un bouclier. Elle le protège.

Pour qu’un gouvernement pâtisse du recours à une telle mesure d’exception, même si ce n’est que sur le moment, il faut qu’il soit déjà impopulaire. L’imposition d’un bâillon renforce alors un sentiment négatif déjà existant.

Rien de tout ça pour un gouvernement populaire comme celui de M. Legault.

Question : dans quelques mois, une fois passé le moment de grâce dont il bénéficiera encore dans l’opinion publique en raison de l’adoption des projets de loi sur l’immigration et la laïcité, le gouvernement deviendra-t-il plus vulnérable aux critiques? Ces deux projets comptent pour beaucoup dans le bouclier qu’il a actuellement en main, en tout cas.

Restons sur la laïcité. S’agissant d’un projet de loi recourant à des dispositions dérogatoires pour le soustraire à certains volets des chartes canadienne et québécoise des droits et libertés, et qui modifie la charte québécoise, il aurait été préférable à mes yeux de poursuivre le débat au moins jusqu’au vendredi 21 juin. Pourquoi jusque-là? Parce qu’il n’aurait pas été saugrenu que les parlementaires soient à l’Assemblée nationale jusqu’à cette date.

Sur le fond, il demeure regrettable à mes yeux que la nécessaire clause de droit acquis ne suive pas les personnes visées dans leur cheminement professionnel. Je pense à l’enseignante qui obtiendrait une promotion ou changerait d’employeur. Elle perdrait cette protection. La clause est bien restrictive.

Mais il en existe au moins une, c’est vrai. Ce n’était pas acquis d’avance. Simon Jolin-Barrette y tenait, même si beaucoup de ses collègues caquistes y étaient opposés. Sur cet élément clé, François Legault s’en est remis au «jeune homme brillant qui gagne à être connu». C’était politiquement bien vu. Cette clause a limité l’opposition.

Un dernier mot : si le gouvernement de Jean Charest ou celui de Philippe Couillard avaient donné suite au rapport Bouchard-Taylor, les enseignants ne seraient pas concernés par les restrictions à venir.

Télé et radio

La fin de l’ère Chaloult

CHRONIQUE / Après avoir donné le go à des succès comme «District 31, 1res fois, Deuxième chance» et «Les dieux de la danse», Dominique Chaloult tirera sa révérence à l’automne. Directrice générale de la Télévision de Radio-Canada depuis janvier 2015, elle invoque le souhait de se consacrer à sa famille et de travailler à titre de consultante, à son propre compte. «Je ne prends pas ma retraite», précise celle qui aura passé huit ans à occuper un poste aussi stratégique, si on compte ses trois années à Télé-Québec.

Pour plusieurs, l’ère Chaloult aura représenté la trop forte présence de vedettes à la télé publique; pour d’autres, elle sera synonyme de succès d’écoute et de fidélisation du public avec des productions de grande qualité. La principale intéressée considère qu’elle laisse la maison en très bonne condition, après avoir permis à ICI Radio-Canada Télé de devenir «la chaîne la plus regardée des francophones en heure de grande écoute partout au pays», de 19h à 23h, une première en 25 ans. «Je suis devant le sentiment du devoir accompli. J’ai monté une super équipe, solide, avec laquelle on a eu de beaux succès», affirme l’ancienne productrice.

Un des accomplissements dont elle est le plus fière : avoir installé une stratégie multiplateforme, une synergie forte entre ICI Télé, ICI ARTV, ICI Explora et ICI Tou.tv. «Ça prenait de la persévérance. Au début, les producteurs n’aimaient pas ça quand on mettait leurs séries en primeur sur Tou.tv. Il a fallu les convaincre qu’on se ne cannibalisait pas en faisant ça», explique-t-elle, convaincue que c’était la chose à faire. «ICI ARTV a augmenté ses parts de marché depuis un an», donne-t-elle comme exemple. Elle se dit à l’aise avec le principe de l’abonnement payant de l’Extra d’ICI Tou.tv, qui irrite au plus haut point des joueurs comme le Groupe TVA. «40 % de nos revenus proviennent encore de la publicité. Mon travail est de m’organiser pour avoir assez d’argent pour donner au public les programmes qu’il aime. Je travaille avec cette vision-là depuis cinq ans.»

Même si elle n’a jamais traversé de controverse majeure, elle reconnaît qu’il «faut avoir de bons nerfs» pour occuper cette fonction, scrutée à la loupe. On lui a notamment reproché la légèreté des Échangistes, et la trop grande présence de «A» (les plus gros noms) à la télé publique. Parmi ses décisions moins appréciées, il y a récemment l’annulation de la série Demain des hommes après une seule saison, malgré une moyenne de 695 000 téléspectateurs l’automne dernier. Dominique Chaloult partira peu de temps après avoir mis fin à plusieurs émissions bien implantées, dont Entrée principale, Marina Orsini, Deuxième chance, Ici Laflaque, et tout dernièrement, Des squelettes dans le placard. Un grand ménage qu’elle associe à un désir d’étonner le public. «Il faut rester dans la mouvance. Le téléspectateur veut du changement, de la diversité, de l’audace. Il faut savoir se renouveler, amener de nouvelles têtes à l’écran. Ça demande du courage, parce que chaque fois qu’on prend de telles décisions, les gens les questionnent», explique-t-elle.

Elle a toujours considéré le mandat de Radio-Canada comme un outil plutôt que comme un boulet, même s’il est constamment remis en question par les détracteurs du diffuseur public, qui déplorent l’insuffisance de produits culturels. Un argument qu’elle réfute. «J’ai eu beaucoup de plaisir à faire l’équilibre entre notre mandat et les émissions plus populaires. Je suis fière de la stratégie culturelle qu’on a mise sur pied. Le problème, c’est que les médias en parlent moins. On a toujours un peu plus de misère à faire parler de nos émissions «mandats».»

Dans une vision plus large, Dominique Chaloult ne s’inquiète pas pour l’avenir de la télévision. «Il faut bien s’adapter aux changements, être toujours à l’affût. Mais je crois que la télévision linéaire ne disparaîtra pas de sitôt. Quand on voit des succès comme District 31 et le Bye Bye, on constate qu’il y a encore des gens qui se regroupent devant la télé.»

Le diffuseur public a déjà mandaté une firme de chasseurs de têtes pour lui trouver un successeur. «Ça permet de découvrir des gens auxquels personne ne pense. C’est une bonne chose de diversifier les forces. Ça permettrait d’avoir quelqu’un qui peut avoir des qualités différentes des miennes, et amener Radio-Canada encore plus loin», croit Dominique Chaloult, qui compte rester en poste jusqu’à ce que soit nommé son successeur. Parions que quelques-uns ont déjà commencé à se voir dans ce siège convoité, mais à haut risque.

Chronique

Ces lieux qu'on aime: la cour arrière la plus cool à Québec

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Maurice à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

J’ai découvert l’endroit par hasard il y a quelques années, une journée de canicule, les enfants ont détalé dès qu’ils ont aperçu de l’eau. Et j’ai eu le réflexe que nous avons trop souvent.

«Sortez, ce ne doit pas être permis de se baigner là.»

C’était permis.

Nous nous promenions au Vieux-Port sur le bord du fleuve, je n’avais pas remarqué en contrebas de la terrasse du Café du monde cette espèce d’îlot de fraîcheur, que j’avais pris pour un simple aménagement urbain, ce genre d’aménagements qui ne sont là que pour faire joli.

Comme les fontaines.

J’ai cherché en vain les règlements, il devait bien y en avoir, il y a des règlements partout, jusqu’au mode d’emploi pour se laver les mains. Pas de règlements. Incroyable, mais vrai, il semble qu’on se fie au bon jugement des parents. Et ça fonctionne. Les marmots se rafraîchissent dans l’eau et les parents s’assurent qu’ils le fassent en sécurité, sans arroser le gentil monsieur assis pas loin.

Et la beauté du concept, c’est que les parents aussi peuvent se rafraîchir.

Il y a un bar.

Tenez-vous bien, il y a même une pataugeoire. Mais une pataugeoire pour adultes, les chaises et les tables y étant installées, de sorte que vous pouvez siroter les pieds dans l’eau une limonade ou un gin-tonic, que vous ayez le goût d’alcool ou non. Il y a l’embarras du choix pour boire, de la sangria à la barbotine, en passant par le scotch.

Et 70 sortes de bières.

L’endroit est tenu par le Festibière, qui l’a simplement baptisé La cour arrière du Festibière et qui s’occupe aussi de l’ambiance, souvent reggae et latino, des rythmes festifs et tropicaux. Il y a même quelques trucs à grignoter, la pizza saura assurément plaire à toute la famille.

Le gros danger est de ne plus vouloir partir.

Vos enfants non plus.

Les miens passent le plus clair de leur temps à monter et descendre ce que j’ai baptisé l’escalier-cascade, où l’eau qui déboule sur les blocs de bétons étagés procure une grisante illusion d’optique, comme si on faisait du surplace. Essayez-le, c’est un peu comme emprunter un escalier roulant à contresens.

Ça bat bien des jeux d’eau.

Même chose pour le mur d’eau que la marmaille peut s’amuser à traverser comme un rideau de théâtre. Un antidote aux coups de chaleur et… de magnifiques photos assurées, le bonheur des enfants étant à son comble. 

Et tout ça, c’est complètement gratuit.

Face au fleuve.

Dans les commentaires que j’ai lus, l’expression «on se croirait dans le Sud» revient souvent, tout comme «c’est une belle découverte», comme quoi, ironiquement, l’endroit qui est dans un des secteurs les plus fréquentés de la capitale demeure un secret relativement bien gardé. 

Maintenant que vous le savez, n’oubliez pas le maillot de vos enfants si vous passez par là. Vous ne le regretterez pas.

Un bémol revient aussi dans les commentaires, les verres en plastique jetables. Des internautes suggèrent une alternative en plastique réutilisable, le verre — cassable — n’étant pas vraiment une option.

Il y a toujours place à amélioration.

Mais côté formule, difficile de faire mieux, difficile de trouver un concept aussi «gagnant-gagnant» pour profiter des belles journées d’été, un compromis parfait entre les piscines municipales où on «relaxe» sur un plancher de béton et les terrasses classiques où les enfants s’ennuient, quand ils y sont admis.

C’est tellement différent de tout ce qu’on retrouve en ville qu’on a l’impression d’être ailleurs tout en étant en plein cœur de la carte postale.

Sentiment étrange.

J’aime ce sentiment, celui de me sentir touriste dans ma propre ville, où je suis née et où j’ai grandi. Cette ville que je pense connaître comme le fond de ma poche continue de me surprendre, j’y découvre régulièrement des coins dont j’ignorais l’existence, comme cet îlot tropical au bord du Saint-Laurent.

Comme le parc Cavalier-du-Moulin, que j’ai découvert il y a quelques années en empruntant les rues derrière le Château Frontenac. J’aboutis dans ces endroits en marchant sans but, en m’étonnant de trouver de nouveaux chemins, de nouveaux espaces. En flânant avec mes garçons.

Comme l’écrivait Pierre Sansot en 2008 dans Du bon usage de la lenteur, «flâner, ce n’est pas suspendre le temps, mais s’en accommoder sans qu’il nous bouscule.»

J’aime.

Chronique

Les abeilles ne font pas que du miel

CHRONIQUE / Ils ont peut-être trouvé ça très cool, peut-être chanté «Feu, feu, joli feu» en regardant les flammes danser, peut-être ri en entendant les abeilles grésiller. C’est peut-être ils, elles, il ou elle, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que dimanche matin, la ruche était en cendres.

Et le cœur de Richard en miettes.

Ceux qui y ont mis le feu n’ont pas pensé une demi-seconde à ceux qui, comme lui, s’occupaient de la ruche de la Cuisine collective de Beauport, un organisme communautaire dont le seul but dans la vie est d’aider les gens qui ont besoin d’un coup de main pour manger à leur faim.

Et beaucoup plus que ça parce que souvent, la popote devient un prétexte, un terrain neutre où les gens, parfois, se confient.

Ils ont eu l’idée il y a six ans d’aménager un jardin, ça leur en a pris trois avant de convaincre la ville de leur laisser utiliser la parcelle de terrain vague qui longe la clôture Frost à côté du chalet Saint-Ignace. «La ville nous a donné la permission d’utiliser le terrain, mais on n’avait pas le droit de creuser, me raconte Karina Bédard, présidente de l’organisme. Ça nous a pris trois ans pour avoir assez épais de paillis et de terre et là, ça fait trois ans qu’on cultive.»

L’été suivant, ils ont eu l’idée d’installer une ruche.

Richard Lévesque est membre de la cuisine collective, il avait pris l’habitude d’aller s’asseoir près des abeilles. «La ruche, c’est mon calmant. Ceux qui l’ont brûlée ne voient pas l’impact que ça a. Moi, j’arrive le matin vers 7h, 7h15, je regarde le jardin, je fais le désherbage et après, je vais m’asseoir près de la ruche. Je regarde les abeilles travailler... Elles vivent juste 40 jours, c’est pas croyable.»

Il ne reste plus rien de la ruche et de ses milliers de locataires. 

Christian Beaubien, un intervenant de la cuisine, en a rattrapé quelques-unes. Il les a mises dans un petit bol de plastique, les emmènera chez lui, dans ses ruches. Il s’est mis à l’apiculture il y a quelques années. «J’y ai trouvé l’euphorie que j’ai cherchée, plus jeune, de plein de mauvaises façons.»

Il a dompté ses démons, aide aujourd’hui d’autres à le faire.

Comme Richard.

Le jardin et la ruche sont ses alliés. «Comme intervenant, je m’en sers pour faire des parallèles, je prends l’exemple de la ruche pour expliquer des choses. Et les légumes, c’est une excuse, c’est thérapeutique. On se met à jardiner ensemble, on se met à jaser... Et ça sort.»

Il y a une femme qui traverse chaque hiver de force, qui «tient en vie» en pensant au printemps. «Elle reste encabanée chez elle, elle fait des recherches sur Internet, elle nous arrive avec ce qu’elle trouve», raconte Christian. «Elle nous fait des suggestions, que c’est mieux de mettre ça avec ça, elle trouve des choses à essayer.»

Comme les kiwis japonais. «Elle a essayé ça et ça a marché. Elle est tellement fière, elle les abrille pendant l’hiver.»

Et ils passent au travers, comme elle.

Il y a cette autre femme qui a entrepris de trouver des débouchés pour la quantité industrielle de cerises de terre produite par le jardin. «Elle va chercher des recettes, elle fait des tests chez elle et elle vient avec ça nous faire goûter», relate Karine. «Quand elle est satisfaite, elle nous apporte la recette et on la produit! Le temps qu’elle passe à faire ça chez elle, elle oublie ce qui ne va pas.»

Et ça donne de bonnes confitures en plus.

Sucrée avec du miel.

La ruche sert aussi à ça, à remplacer le sucre blanc dans les recettes, ça permet des économies et c’est mieux pour la santé. «On garde du miel pour nos besoins et on donne le reste.»

Les jours de récolte, deux à trois fois par été, c’est jour de fête. Les gens du coin se réunissent, «les enfants décorent les pots et tout le monde repart avec un pot». Chaque fois, c’est une centaine de livres qui sont extraites. «Et le miel n’est jamais pareil, m’informe Richard. C’est gratifiant de voir ça aller.»

La ruche était presque mûre pour une extraction.

Quand il l’a vue en cendres, Richard a failli «faire la van», c’est le bruit qu’il fait quand il se met en colère, il sonne comme un frein moteur. «Ça fait un bout que tu ne l’as pas fait!» lui fait remarquer Christian, qui voit le bien que font le jardin et la ruche à Richard, qui n’a pas eu une vie facile. Et aux autres. «Les gens sont plus calmes, il y a moins de pétages de coche.»

Ça vaut bien des pilules.

Karina est en discussion avec la ville pour avoir les quelques centaines de dollars nécessaires à l’achat d’une nouvelle ruche. «Ce n’est pas l’argent qui est important dans cette histoire-là. Ce qu’on déplore, c’est le geste gratuit. C’est un geste qui est tellement gratuit, et qui a fait mal à plein de monde.»

Karina et Christian voudraient trouver qui l’a posé.

Pour lui parler.

«Ce qu’on veut dire à cette personne, ou à ces personnes, c’est de venir faire des travaux avec nous, pour voir l’impact que ce geste-là a causé. C’est une partie de notre travail qui a été détruite, que les gens font avec leur cœur. J’ai dans l’espoir de les rencontrer, pour qu’elles comprennent.»

Sur le coup, Richard a souhaité se venger.

— Celui qui a fait ça, il paierait!

— Il va venir t’aider, à la place… lui suggère Christian.

— …

— Si on t’avait donné une couple de chances quand t’étais plus jeune, si on t’avait expliqué, qu’est-ce que tu penses que ça aurait fait?

— J’aurais eu une autre vie… 

Chroniques

F1: la paille dans l’oeil du voisin

CHRONIQUE / La semaine dernière, l’équipe de l’émission scientifique Les Années lumière de Radio-Canada m’a demandé de répondre à une question d’un auditeur. Ce dernier voulait savoir combien il fallait planter d’arbres pour absorber le CO2 émis par une voiture dans une course de Formule 1 comme le Grand Prix de Montréal. La question mérite une réflexion plus large.

Pour la course, une voiture consomme de 50 à 75 litres par 100 kilomètres et parcourt 305 km. Cela représente de 600 à 700 kilos de CO2. C’est la quantité que cinq épinettes noires mettront 70 ans à absorber dans le nord du Lac-Saint-Jean, selon les équations que nous utilisons avec Carbone boréal.

Chronique

Une carotte, un médecin de famille

CHRONIQUE / Docteur, aimez-vous les carottes? La ministre de la Santé, Danielle McCann, et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec en proposent pour 46 millions $ aux médecins qui prendront plus de patients en charge. Souhaitons que cette fois-ci, la recette retenue soit également digeste pour les malades et les contribuables.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement québécois sort le chéquier et le plat d’incitatifs financiers pour influencer le comportement des médecins et les inciter à recevoir plus de patients dans leur cabinet. 

Les résultats ont été jusqu’à maintenant plutôt mitigés. Les patients orphelins de médecin de famille se comptent encore par milliers et même ceux qui en possèdent un, n’y ont pas toujours accès rapidement.

En 2015, la Vérificatrice générale avait exposé dans un rapport que le ministère de la Santé et la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) exerçaient un suivi peu serré des sommes versées aux médecins et de l’efficacité des mesures incitatives. À la fin de 2018, la Vérificatrice notait certes des améliorations, mais relevait encore certaines lacunes dans les façons de faire de la RAMQ. 

Est-ce que l’approche retenue par la ministre McCann et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) sera plus bénéfique pour les patients?

Les 46 millions $ auraient pu être versés à tous les médecins en haussant le montant accordé pour une consultation. «Les médecins auraient pu toucher les 46 millions $ sans rien faire de plus», explique le président de la FMOQ, le DLouis Godin. Il dit que la FMOQ a préféré donner plus de services à la population avec cette somme déjà prévue dans l’entente convenue avec le gouvernement libéral. 

La ministre de la Santé estime que l’incitatif financier de 10 $ par dossier — 7500 $ par année de plus pour un médecin qui aura plus de 750 patients inscrits et 15 000 $ pour celui qui en comptera plus de 1000 — permettra à 175 000 Québécois d’avoir enfin un médecin de famille. 

Vraiment? 

Si un médecin gagne déjà 240 000 $ par année, un supplément de 7500 $ va-t-il vraiment le convaincre de prendre trois patients de plus s’il en a déjà 747, ou 250 malades de plus s’il traite présentement 500 patients? 

S’il a toujours l’obligation de consacrer du temps de pratique à l’hôpital ou au centre d’hébergement et de soins de longue durée, s’il préfère cette pratique à celle au cabinet, un médecin sera-t-il vraiment enclin à inscrire des patients supplémentaires pour 7500 $ de plus? Jugera-t-il que sa tâche est déjà bien assez lourde, que sa paye est déjà suffisante, qu’il préfère avoir plus de temps pour lui et sa famille?

Les critiques des médecins ont été virulentes lorsque Gaétan Barrette, l’ancien ministre de la Santé et ancien président de la Fédération des médecins spécialistes, a voulu leur imposer des quotas de patients pour diminuer le nombre de malades orphelins de médecins de famille. Ils ont dénoncé cette «médecine à la McDo». 

En brandissant d’abord la carotte plutôt que le bâton comme le faisait son prédécesseur libéral, Mme McCann connaîtra-t-elle plus de succès? Le gouvernement de François Legault pourra-t-il se présenter devant l’électorat en disant qu’il a accru l’accès aux soins de première ligne?

Louis Godin rappelle qu’en bonifiant il y a trois ans et demi la rémunération des médecins qui avaient plus de 500 patients, plus d’un million de personnes ont été prises en charge par un médecin de famille. Le président admet toutefois que l’incitatif était plus important que celui mis actuellement sur la table. 

Même s’il est persuadé que l’objectif de 175 000 nouveaux patients inscrits sera atteint, il ne veut toutefois pas d’un thermomètre public pour suivre la progression. «Ce n’est pas une campagne de Centraide. Ce n’est pas une campagne de souscription». 

Le Dr Godin estime que les données de la RAMQ permettent de suivre au quotidien les résultats et qu’il n’est pas nécessaire que les partis politiques s’interpellent de façon partisane pour savoir si la cible de nouveaux patients inscrits est atteinte ou non.

Les relations sont harmonieuses jusqu’à maintenant entre la ministre McCann et le «syndicat» des médecins omnipraticiens. Les parties entameront toutefois sous peu des travaux afin de mettre en place un nouveau mode de rémunération des médecins. Ce n’est pas une «petite affaire», selon M. Godin.

Les deux parties s’entendant pour apporter des changements, mais le sujet demeure délicat et complexe. Quelle sera la part de la rémunération à l’acte, de la capitation, du salariat dans le futur modèle québécois? Le président Godin ne s’avance pas sur ce qu’il considère le modèle idéal. Il juge toutefois que l’Ontario consacre une faible proportion — 15 % — à la rémunération à l’acte. Au Québec, c’est de l’ordre de 70 %. La capitation représente environ 30 % de la rémunération des médecins. 

En 2009, le Commissaire à la santé et au bien-être invitait Québec à revoir le mode de rémunération des médecins, estimant qu’une mixité de modalités (capitation, à l’acte, salariat) favorisait l’interdisciplinarité, notamment avec les infirmières. 

Le Québec se met enfin au travail. Comme il a enfin décidé de faire appel davantage aux infirmières praticiennes spécialisées, comme le font d’autres provinces depuis des années, pour améliorer l’accès à des soins. Il y a de l’espoir.