Perspectives

Bourde monumentale

CHRONIQUE / Il ne restait que quelques minutes à la joute oratoire entre les candidats à la mairie réunis à La Tribune lorsque Bernard Sévigny s’est planté, et pas à peu près. Qui trop embrasse mal étreint.

Jusque-là, il s’en tirait pourtant plutôt bien. Alors que sa susceptibilité lui joue parfois des tours, là, il encaissait les reproches calmement en assumant ses choix.

« Les vols commerciaux à l’aéroport sont indispensables. Je le redis, c’est un outil de développement fondamental », a-t-il maintenu.

M. Sévigny ne s’est pas montré contrarié lorsque Steve Lussier, Denis Pellerin et Hélène Pigot ont tour à tour affirmé après lui que, pour eux, l’aventure de la desserte commerciale avait assez duré.

« La défunte compagnie Air Sherbrooke a laissé une dette de 50 000 $ à la Ville en visant à transporter sept passagers par jour, c’est l’équivalent du nombre de passagers pouvant prendre place dans une camionnette » a notamment lancé M. Pellerin.

Même cette pointe d’ironie n’a pas déstabilisé le chef du Renouveau sherbrookois, qui a eu droit à un moment de répit lorsque Mme Pigot et M. Lussier se sont crêpé le chignon avec l’objectif évident d’établir lequel des deux devait être perçu comme le sérieux rival du maire. Les visions de l’une et de l’autre sont tellement opposées qu’il est difficile de départager les gains de chacun.

Le maire Sévigny a essuyé une première rafale de critiques sur son projet fétiche Well Inc., dont les premières esquisses ne font pas l’unanimité.

« Je suis content que vous vous intéressiez au centre-ville, à la rue Wellington Sud, ça fait 40 ans qu’il n’y avait pas d’intérêt. Sur le plan architectural, le projet peut évoluer » a tenté de récupérer le maire Sévigny.

C’est à vouloir trop en mettre qu’il s’est empêtré.

« Vous ne comprenez pas que les 50 millions, c’est un projet privé piloté par un consortium. Y’a d’autres investisseurs privés qui se positionnent, c’est ça Well Inc. ! »

Comme il était prévu que l’équipe de La Tribune pouvait relancer, une précision a été demandée : ne faut-il pas soustraire des 50 millions du privé, la vingtaine de millions que la Ville aura à débourser pour racheter les stationnements?

« Les deux bâtiments, euh..  Ce qu’on m’a dit, c’est que le projet du consortium en est un de 50 millions. Est-ce que ça inclut les stationnements, euh... » a bredouillé le maire.

Une étonnante hésitation s’avérant une bourde monumentale dans un contexte électoral.

« Si vous ne le savez pas, qui devrait le savoir? » s’est élancé Denis Pellerin.

« Ça va pas bien, M. Sévigny, c’est votre plus gros projet... » s’est ensuite moqué Steve Lussier avant qu’Hélène Pigot en ajoute en exprimant le sentiment « de se faire passer un gros sapin ».

Seul le discret Patrick Tétreault n’a pas participé à la ruade, lui dont la participation a été minimale tout au long du débat.

Bernard Sévigny a quitté le journal préoccupé par les répercussions de ce trou de mémoire inopportun.

Le 2 octobre dernier, les membres du conseil municipal ont eu droit devant public au dévoilement du premier rapport d’étape du consortium formé du Fonds immobilier de solidarité de la FTQ, du Groupe Custeau Immobilier et de la compagnie
SherWeb. Il a été clairement indiqué que les investissements projetés de 50 M$ incluaient un stationnement à étages dont la capacité pourrait se situer entre 700 et 950 places.

Il en est d’ailleurs fait mention dans le communiqué de presse que les autorités municipales ont publié la même journée et que l’on retrouve dans la vitrine Well Inc. du site internet de la Ville.

Voici comment le PDG du Fonds de la FTQ, Normand Bélanger, présent ce soir-là à l’hôtel de ville, a résumé en entrevue avec journalistes les intentions de son groupe :

« Nous allons démolir et reconstruire un stationnement que nous allons revendre à la Ville, puis nous allons construire deux édifices à bureaux, l’un pour héberger les partenaires économiques de la Ville et l’autre répondre à des besoins de SherWeb dans lequel on retrouvera 60 unités de logement ».

La mairie a confirmé plus tard en journée que ces informations étaient exactes.

Comment tout cela a-t-il pu échapper au parrain politique qui a placé cet ambitieux projet de revitalisation au cœur de la campagne électorale de son parti? C’est difficile à croire, mais c’est vrai!

Rencontre

Geneviève Legault : faire des choses simples pis tripper

CHRONIQUE / Cette chronique débute — très exceptionnellement — dans la cuisine du chroniqueur, alors que sa blonde offre un verre d’eau et une pomme à Geneviève Legault. Pourquoi autant de sympathiques petites attentions? Parce que cette cuisine et cet appartement ont jadis été ceux de Geneviève Legault, lorsqu’elle habitait Sherbrooke. Drôle de hasard, han? Drôle de hasard, oui.

« La chambre d’Émile était juste ici », lance mon invitée à propos de son fils aujourd’hui âgé de huit ans, en passant devant le bureau depuis lequel j’écris présentement ce texte. C’est à la fois parfaitement banal et complètement vertigineux, comment dans ce 5 1/2, en ce lumineux samedi après-midi, le passé, le présent et le futur se télescopent et enveloppent nos souvenirs pourtant pas si lointains d’un brouillard aussi surprenant qu’euphorisant.

Vous l’aurez compris : Geneviève Legault est une amie. Une amie, sans doute davantage dans ma tête à moi que dans la sienne. C’est que Geneviève Legault a été de 2006 à 2010 l’esprit sensible, la barmaid rieuse et la femme d’affaires audacieuse derrière Le Téléphone Rouge, défunt bar-spectacles du centre-ville dont je parlerai (trop) pour le reste de ma vie avec dans la voix le même trémolo qui étreint certains noctambules à la retraite lorsqu’ils se remémorent le Graff ou les Marches. Le Téléphone Rouge est ce lieu où je me serai dépouillé de trop de mes nuits et de beaucoup de cash, mais où j’aurai surtout garni le scrapbook de ma mémoire de plusieurs photos précieuses, sur lesquelles le sourire de Geneviève Legault surgit presque toujours en réjouissante figurante.

J’ai vu les meilleurs (et les pires) concerts de ma vie au Téléphone Rouge (aujourd’hui La Capsule), y ai rencontré certains de mes amis les plus indéfectibles et y ai bu une quantité de pintes de rousse dont je ne peux aujourd’hui que tirer un certain orgueil (même si je sais que c’est ridicule).

C’était donc — trêve de réminiscences — un de ces quasi-caniculaires samedis de septembre et j’avais profité du passage de Geneviève en ville pour la convier à un petit pèlerinage sur Well Sud, question de jaser de son retour à la musique et de cet album, Le bruit des avions, qu’elle révélera en janvier 2018 (dévoilement du premier extrait prévu pour novembre). « J’peux-tu voir l’appart? » me demanderait-elle à la fin de notre jasette, au sujet de son ancienne demeure, aujourd’hui la mienne. Je ne sais pas pourquoi j’aurais dit non.

Assis sur un bloc de béton, au cœur de cette rue en pleine transformation, je mets en marche mon enregistreuse. Geneviève s’allume une clope et me raconte comment, quelque part en 2004 ou 2005, elle s’inscrivait au programme de chant jazz de l’UdeS, sans connaître Sherbrooke, afin d’échapper à ses barbantes études de chant pop à l’UQAM. Le goût de l’aventure, elle l’avait dans les veines depuis son départ à 18 ans de sa Rive-Nord natale.

Elle participe ensuite, en 2006, au Festival en chanson de Petite-Vallée, dont elle ramène le Prix de la chanson primée SOCAN, mais se laisse néanmoins avaler par ce projet de bar-spectacles, autour duquel orbitera pendant quelques années toute sa vie, et duquel elle ne prendra que deux semaines de congé pour accoucher d’un enfant. Traduction : la tenancière de bar-spectacles évince alors le créatrice.

« Quand je suis allée à Petite-Vallée, je m’excusais presque d’exister. J’avais le trac à fond la caisse et je n’assumais pas qui j’étais », se rappelle Geneviève, après que je me sois étonné de cette voix profondément généreuse résonnant tout au long de son premier disque, une voix qui mord dans les mots d’une chanson comme Fuck ça, alors que j’avais le souvenir d’un timbre beaucoup plus éthéré.

« Fuck ça, dit-elle en évoquant cette ode aux petits riens qui font crépiter le feu de chaque jour, ça veut dire fuck la routine. C’est moi qui se demande : ‘‘On peut-tu juste avoir du fun, faire des choses simples pis tripper? ’’ »

La faute au bacon de la voisine

Il ne s’écrirait pas autant de chansons autour de la volupté des choses simples s’il ne suffisait que de les désirer pour en goûter les suaves saveurs. Après avoir débranché les fûts et les haut-parleurs du Téléphone Rouge, Geneviève Legault rentre à Montréal en compagnie de sa petite famille, sans trop d’amertume, avec au cœur la fierté d’avoir déployé des trésors d’efforts pour épargner à son bar le naufrage. Reprend-elle alors la guitare? Pas encore.

Rejoignons plutôt Geneviève quelques années plus tard. Face à elle-même après s’être séparée de son chum — le père de son fils —, la chanteuse en hibernation prolongée hume dans son nouvel appart du quartier Villeray une odeur de bacon, et c’est là que recommence sa vie d’artiste. Oui, c’est là que ça se passe, dans les vapeurs de bouffe voyageant de l’appart de sa voisine jusqu’au sien. Des vapeurs trimballant une sorte de réconfort, mais aussi la promesse d’une éventuelle vie douce.

« La voisine avait fait du bacon et j’ai texté ça à un gars que je fréquentais dans ce temps-là », m’explique Geneviève au sujet d’un des meilleurs moments de son album, une toune baptisée Bacon. « Puis je suis allée dans le salon, j’ai pris ma guitare et j’ai chanté ce que j’avais texté : « Ma voisine a fait cuire du bacon pis ça sent bon. » J’ai enregistré ça et ça a déboulé. J’ai écrit une vingtaine de chansons en huit mois. »

Réalisé par Dany Placard, Le bruit des avions égraine le quotidien d’une femme tentant de retrouver, malgré le poids des années, la légèreté de ses anciens émois. Il y un étrange mélange d’urgence et d’apaisement dans ces refrains burinés par la joie et l’intransigeance de la vie de mère, par les fulgurances et les déceptions de la vie de blonde, par les ivresses et les échecs de la vie de tenancière de bar. On n’enregistre pas à 37 ans ses premières chansons comme à 27.

Mais dis-moi Geneviève, es-tu aussi nostalgique que moi du Téléphone Rouge? « Quand les gros shows de Malajube, de Karkwa, de We Are Wolves commençaient, quand on entendait la première note, le premier accord, le motton me pognait systématiquement. J’avais toujours les yeux plein d’eau. Ça, ça me manque, de mettre tout en place pour que 150 personnes vivent quelque chose qu’ils ne pourraient pas vivre ailleurs. T’as pas idée d’à quel point ça me fait plaisir quand je vois une photo du Téléphone apparaître dans les médias sociaux. Je me dis à chaque fois : « C’est arrivé pour vrai Le Téléphone Rouge. Je n’ai pas rêvé ça. » Et si nous avions été plusieurs à le rêver?

Perspectives

Un job d’acrobate

CHRONIQUE / Comme les investissements pour la réfection des chaussées sont largement supérieurs à ses engagements, Bernard Sévigny aimerait bien que l’asphalte neuf pave la voie à sa réélection.

Le chef du Renouveau sherbrookois s’était commis pour 40 M$ en 2013, mais sans nous annoncer la taxe spéciale de 2 % pour la voirie qu’il a instaurée en 2016. Tout comme la fameuse taxe-ascenseur que le regretté Jacques Parizeau avait imposée aux automobilistes québécois comme mesure temporaire, la taxe sur l’asphalte du maire Sévigny est devenue permanente.

Pas possible d’y renoncer, précise celui qui juge néanmoins que les citoyens en ont pour leur argent puisque le total des investissements a atteint 60 M$. Le maire s’est livré à un calcul mental en présence des journalistes pour chiffrer « à autour de 7 M$ » les sommes payées en sus des taxes foncières par ses commettants.

Il a du coup assuré que la promesse d’affecter la totalité de cet argent au réseau routier a été tenue et qu’il en restera ainsi s’il est reconduit. M. Sévigny se commet personnellement et engage les candidats de son parti à hauteur de 70 M$ pour les quatre années à venir, « dans la mesure où la Ville pourra compter sur le même niveau de soutien financer de la part des paliers gouvernementaux supérieurs ».

Au fait, quelle a été la part de la Ville et celle des tiers au cours du dernier mandat?

« Ah, la question est bonne, va falloir que je valide... Il y avait 20 pour cent d’un programme de 8 à 13 millions que nous pouvions affecter librement... ce qu’il faut comprendre, c’est que le pacte fiscal vient à échéance le 31 décembre 2018 et nous continuerons à faire valoir au gouvernement provincial que 58 % des infrastructures routières relèvent des villes », s’est éparpillé M. Sévigny.

Le détail des chiffres n’est pas une déformation professionnelle chez notre ancien professeur en administration.

Il lui aurait pourtant été simple de présenter un tableau sommaire et d’expliquer : nous sommes allés chercher tant d’argent de plus dans les poches des Sherbrookois, la Ville a mis la main à la pâte pour dégager des sommes et payer le maximum de travaux au comptant, considérant que nous avons reçu X millions des gouvernements provinciaux et fédéraux, la différence a été portée sur la dette.

Le maire aurait même pu poursuivre l’exercice en associant les emprunts pour les rues à de la « bonne dette » puisque plus les retards s’accumulaient dans le programme d’entretien minimal du réseau, plus la remise en état allait être coûteuse.

Comme la Ville estime avoir payé 10 M$ en trop sur des prix gonflés et que le directeur général de la Ville a le mandat d’évaluer les compensations que les compagnies Sintra et DJL seraient prêtes à offrir pour s’exonérer de tout reproche « de fraudes ou de manœuvres dolosives », le maire a évidemment été questionné sur son niveau de vigilance face à la fluctuation des prix.

« En vertu des lois, le résultat de la négociation sur les éventuelles compensations va rester confidentiel. La mise en place d’une instance provinciale, l’Autorité des marchés publics, va par ailleurs nous fournir des références et pourra nous alerter lorsqu’il y aura des prix exorbitants » a rappelé le maire.

Ouais, mais dans l’immédiat, considérant que Sherbrooke n’est sûrement pas la seule ville à avoir un gros budget d’asphalte en cette année électorale à la grandeur du Québec, avez-vous gardé un regard allumé et suspicieux sur les soumissions au cas où une demande accrue aurait causé une hausse de prix, auquel cas nos investissements seront moins rentables?

Pas de réponse.

Finalement, en réaction au tableau publié dans nos pages mardi, qui démontrait que la croissance enviable du parc immobilier sherbrookois n’a pas servi de parapluie aux payeurs de taxes depuis son arrivée à la mairie, voici ce que M. Sévigny a répondu :

« Le développement dans de nouveaux quartiers ou dans le parc industriel génère effectivement de nouveaux revenus. En même temps, y’a de coûts de services qui viennent avec la croissance et celle-ci est en bonne partie absorbée par les dépenses inhérentes à l’expansion du territoire ».

Alors, en dépit de la fusion, le modèle de développement n’est toujours pas rentable?

« Nous ne sommes pas une entreprise privée visant la rentabilité, on collecte des taxes pour payer des services. On travaille sur l’équilibre entre ce que nous percevons et le coût réel des services rendus ».

Dans les prérequis pour devenir maire, ajoutez qu’il faut des talents d’acrobate.

Perspectives

Le tri des grands projets

La foi avec laquelle le maire Bernard Sévigny a vanté à nouveau cette semaine le projet Well inc. ne laisse aucun doute quant à son désir d’aller de l’avant s’il est réélu le 5 novembre. D’autant que le consortium privé choisi par la Ville veut mettre en marche rapidement un projet de 50 M$.

CHRONIQUE / Le maire Sévigny se dit incapable à ce moment-ci de chiffrer la participation financière de la Ville. Des projections à cet effet figurent pourtant au Plan triennal de dépenses municipales en immobilisation 2017-2018-2019, déposé en décembre dernier au moment de l’adoption du budget 2017.

Dans ce document, des investissements totalisant 18,8 M$ sont annoncés pour le Quartier de l’entrepreneuriat. Les déboursés les plus substantiels (17 M$) sont prévus en 2019. Cela correspondrait au moment où la Ville ferait l’acquisition du parc de stationnement sur lequel deux immeubles doivent être construits.

Cette anticipation de coûts a probablement été calculée en fonction des attentes minimales de 500 cases de stationnement exprimées par la Ville au mois de mai. Ce serait la logique, du moins. La proposition déposée lundi dernier référant plutôt à « un stationnement à étages dont la capacité pourrait se situer entre 700 et 950 places », à un coût approximatif de 20 000 $ la case, les millions pourraient s’additionner rapidement.

En contrepartie, le maire Sévigny pourra toujours plaider que les engagements privés, initialement fixés à 38 M$, ont grimpé de 30 pour cent.

Dans cette planification triennale, 13 M$ sont également associés à la revitalisation du secteur des Grandes-Fourches, si Québec accepte de déplacer le pont en fin de vie devant être reconstruit. La Ville voudrait éloigner cette structure de la rivière Saint-François en orientant les futures voies de circulation dans l’axe de la rue Wellington. De ce partenariat avec le ministère des Transports, l’administration provinciale espère une contribution provinciale de 19 M$. Aucune entente n’est encore intervenue.

C’est dans la foulée de ces réaménagements que la Ville a également pour projet de sortir le Club de curling du secteur de la rue des Abénaquis et le greffer au complexe sportif du Centre Julien-Ducharme. Chiffrée à 6,2 M$, l’initiative serait entièrement à la charge des Sherbrookois.

La somme de tous les remue-ménage à l’étude aux extrémités de la rue Wellington atteint presque 40 M$ en investissements municipaux dans le centre-ville. Des visées ambitieuses, susceptibles de devenir aussi plus chatouilleuses en période électorale.
« On va procéder par étape et aucune décision n’a encore été prise dans le dossier du pont des Grandes-Fourches » s’empresse de pondérer le maire Sévigny.

De fait, un budget triennal n’annonce que des intentions. Celles-ci peuvent être revues d’une année à l’autre.

Comme le pont fait déjà l’objet de restrictions de charge, les délais ne pourront toutefois pas être étirés très longtemps. Dans ce cas, par contre, si le conseil municipal retirait sa demande de déplacer le pont, Québec assumerait seul la presque totalité des coûts de reconstruction.

Perspectives

Les semences qui précèdent les récoltes

La Coalition Avenir Québec a infligé un cuisant revers cette semaine aux libéraux de Philippe Couillard. Comme quand le Canadien est rossé beaucoup à presque rien.

Une humiliation ne fait pas une saison. Pas plus qu’une partielle est nécessairement annonciatrice des résultats d’une élection générale. Mais la secousse politique de lundi dernier devrait normalement être ressentie jusqu’en Estrie, non?
François Legault a-t-il communiqué avec vous pour sonder votre intérêt à devenir ministre de l’Agriculture, ai-je demandé à Alain Dion pour tâter le terrain.
« Non, et si jamais le chef m’appelle, je m’offrirai à poser des pancartes pour un autre. J’ai fait une croix là-dessus. En revenant sur la terre, j’ai réalisé que je ne suis pas vraiment fait pour être député. Au point de penser d’ailleurs que j’aurais probablement été malheureux si les électeurs de Richmond m’avaient choisi à la dernière élection. »
Alain Dion a terminé troisième en 2014 et avec 22 pour cent des voix comme candidat caquiste dans cette circonscription. Il était alors plus actif dans l’immobilier à Sherbrooke qu’en agriculture.
Fils de l’ex-syndicaliste Jacques Dion, qui a été à la tête des producteurs de lait de l’Estrie, le promoteur ayant construit et acquis des immeubles au centre-ville de Sherbrooke est retourné sur les tracteurs pour assurer la relève sur la ferme familiale, à Saint-François-Xavier-de-Brompton.
« Je passe 90 pour cent de mon temps sur la ferme même si elle ne génère que 10 pour cent de mes revenus. C’est redevenu ma grande passion. »
Le moins que l’on peut dire, par contre, c’est que la passion souffre d’un manque de continuité chez les caquistes. Alain Dion est au champ. Celui qui été candidat dans Sherbrooke il y a trois ans, Philippe Girard, a changé de camp et s’est joint à l’équipe de la députée libérale Karine Vallières. Même celui qui s’est déjà vu confier certaines tâches de coordination dans la région de Sherbrooke et qui a été candidat dans Saint-François, Gaston Stratford, avoue passer plus de temps en support à la députation du Centre-du-Québec qu’à mettre des graines caquistes en terre en Estrie.
« Il y a pourtant de l’effervescence dans votre région. Le militantisme est actif. De bons candidats potentiels se manifestent et nous font parvenir leur curriculum vitae. Nous fondons tellement d’espoir sur l’Estrie, que la CAQ tiendra son conseil national à Sherbrooke, les 25 et 26 novembre prochain », corrige un permanent du parti, Marc-André Bergevin.
Sans prétendre que c’est dans l’air, dans un simple jeu de rôle, voici néanmoins ce que je ferais si j’étais dans les souliers de François Legault...  
Si j’étais chef de la CAQ, je chercherais le moyen le plus subtil, mais en même temps le plus direct, pour avoir accès au jeune député de Sherbrooke, Pierre-Luc Dusseault. Je lui ferais savoir que sa notoriété, sa crédibilité et sa fougue m’intéressent. Que ses talents de politicien pourraient prendre de la valeur, jusqu’à devenir ministrable à Québec.
Je lui dirais, ne décide rien. Reste seulement ouvert à tout. Je lui rappellerais le parcours de Jean Charest.
J’agirais évidemment discrètement, très discrètement, pour veiller à ce que cette main tendue ne place jamais M. Dusseault dans l’embarras. Je lui donnerais ma parole qu’il ne sera jamais trahi, veillant à ce que, si la popularité de la CAQ pique du nez, il ne soit pas exposé à des reproches de s’être retrouvé assis entre deux chaises.
Mais dès lors, je planifierais avec lui un éventuel coup d’éclat, advenant qu’un vent de changement persistant annonce des mois à l’avance la fin du régime libéral et accorde à la CAQ le vote populaire. M. Dusseault se rendrait alors à l’évidence qu’il aurait de meilleures perspectives d’avenir à sauter dans un train à grande vitesse vers Québec qu’à espérer que le NPD remonte la pente au fédéral.
« Jamais, au grand jamais, je n’ai songé à cela », m’a répondu un Pierre-Luc Dusseault assommé d’entendre pareille hypothèse.
Les chemins tracés d’avance sont de plus en plus rares en politique. Encore plus, lorsqu’on y atterrit aussi précipitamment et à seulement 20 ans comme l’actuel député fédéral de Sherbrooke.
Comment allie-t-on la droite caquiste à la gauche néo-démocrate? En mettant en évidence les points de convergence, par exemple, le fédéralisme autonomiste prôné à Québec par la CAQ et défendu à Ottawa par le NPD. Pour le reste, il y a eu des conversions politiques bien plus bizarres. Pensons juste à l’hybride Gaétan Barrette.
Je n’ai aucune prétention que c’est ainsi que les choses se passeront. Je vous soumets simplement l’hypothèse que Pierre-Luc Dusseault pourrait être une carte cachée d’un chef qui manque de temps pour recruter des personnalités expérimentées et suffisamment connues pour menacer sérieusement la forteresse libérale qu’est l’Estrie depuis plus de 20 ans.

Perspectives

Il était une fois la révolution

Si vous n’avez pas de siège, agrippez-vous à un poteau. Autrement, vous risquez de vous retrouver cul par-dessus tête au fond de l’autobus lors du coup de volant que le maire Bernard Sévigny veut donner à la Société de transport de Sherbrooke (STS).

« Réinjecter de l’argent avec les résultats que ça donne, il faut sortir de la boîte. Si nous voulons améliorer la desserte sur le territoire de Sherbrooke, il faut prendre un virage à 360 degrés » a campé le chef du Renouveau sherbrookois dès le début de son point de presse sur la « mobilité intelligente. »
L’actuel président de la STS, Bruno Vachon, qui est membre du même parti, en a rajouté.
« Le modèle dans lequel nous réinvestissons depuis dix ans est épuisé, il a atteint ses limites. Les gens sont tannés de voir les gros bus se promener dans les quartiers en périphérie. Notre proposition est d’introduire le transport à la demande avec le bon mode, au bon endroit, en déployant des véhicules de plus petite taille là où ce sera utile ».
Le maire Sévigny s’était déjà montré agacé que la part de la Ville pour le transport en commun ait grimpé aussi rapidement sans nécessairement voir le nombre d’usagers augmenter proportionnellement. Jamais par contre je ne l’avais entendu livrer un diagnostic de performance aussi sévère à propos de ce service.
Nombre de Sherbrookois ont relevé dans le passé que la plupart des gros autobus roulent sans ou avec peu de passagers les soirs et les fins de semaine. À cela, les gestionnaires et les élus membres du conseil d’administration de la STS ont toujours répondu qu’une flotte plus petite ne serait pas nécessairement plus économique, notamment parce que les coûts de main-d’œuvre resteraient les mêmes.
Soudainement et sans la moindre réserve, le président Vachon souscrit à la logique citoyenne.
« Nous ne garantirons pas un service sur demande de porte-à-porte, mais au lieu d’avoir un 40 pieds vide circulant sur un réseau de 20 km, on pourrait augmenter le territoire desservi en allant chercher des gens dans des secteurs plus isolés afin de les ramener vers des lignes à haut niveau de service. Y’a des rapports et des études qui sont restés sur les tablettes parce que ça prend du courage pour les réaliser. Nous prenons l’engagement de modifier les façons de faire ».
Un Uber collectif qui se raccorderait à la flotte des autobus conventionnels en mettant à profit les nouvelles technologies.
« Dans certains pays, ce sont même des véhicules sans chauffeur qui effectuent ces navettes dans les secteurs périphériques. Il n’est pas dans nos plans de proposer cela à court terme aux Sherbrookois, mais ça existe déjà » décrit avec enthousiasme le président Vachon.
Ce que les campagnes électorales rendent nos gouvernants créatifs.

Perspectives

La facture architecturale et celle de la Ville

CHRONIQUE / Les promoteurs choisis par la Ville n’avaient pas d’obligation contractuelle de produire un rapport d’étape sur Well inc. avant les élections municipales de novembre. À la suite d’une brève présentation, lundi soir à l’hôtel de ville, le PDG du Fonds de solidarité de la FTQ, Normand Bélanger, s’est défendu d’avoir répondu à une commande politique de la mairie.

« C’est notre initiative. Pour s’arrimer au plan d’expansion de SherWeb, il faut lui livrer des bureaux à l’hiver 2020. Pour cela, il nous faudra signer une entente avec la Ville d’ici la fin de la présente année. Nous aurions risqué de manquer de temps en attendant au mois de novembre », a justifié M. Bélanger.
L’exercice s’est néanmoins déroulé pour la forme puisque les élus n’ont pas eu à voter. Les prochaines approbations reviendront à celles et ceux qui seront choisis par les électeurs, le 5 novembre.
Les premières acquisitions de terrains et la première animation en 3D de la conversion de la rue Wellington Sud en quartier d’entrepreneuriat avaient stratégiquement été dévoilées à pareille date l’an dernier, à quelques jours du discours du maire Sévigny devant la Chambre de commerce. De la même façon, le chef du Renouveau sherbrookois se retrouve cette fois avec du matériel neuf pour le dernier droit de sa campagne électorale et à l’approche des débats entre candidats à la mairie.
Contrairement au projet de Cité des rivières qui a rétréci au fil du temps, Well inc. a pris de l’ampleur. Les entreprises sherbrookoises SherWeb et le Groupe Custeau de même que le Fonds de solidarité de la FTQ sont disposés à injecter 50 M$ pour construire deux immeubles qui totaliseraient 210 000 pieds carrés. Cette superficie représente une fois et demie celle que la Ville exigeait comme minimum dans le contrat d’exclusivité accordé en mai à ce consortium.
Les besoins locatifs de Sher-Web n’ont pas changé, ceux des organismes de développement qui seront regroupés dans Well inc., non plus. La bonification vient de l’addition d’un volet résidentiel. Une soixantaine d’unités d’habitation feraient passer l’un des immeubles de quatre à six étages.
« Si on veut faire un village verticalement évolué et obtenir la qualité de main-d’œuvre recherchée par SherWeb, il faut du commerce de proximité et de quoi loger ces travailleurs. Tout cela s’est précisé au fur et à mesure dans notre planification. C’est devenu pour nous un incontournable » a expliqué le PDG du Fonds de solidarité.
L’un des objectifs de la planification Centre-ville 20/20, élaborée il y a quelques années, est de doubler le nombre de citoyens habitant ce noyau urbain. Une nouvelle cellule résidentielle doit notamment voir le jour à l’extrémité de la rue des Abénaquis suite à la reconfiguration du pont des Grandes-Fourches.
« Well inc. s’inscrirait à l’intérieur de cette planification globale et ne compromettrait aucunement les visées à l’autre extrémité de la rue Wellington. Nous sommes à recenser l’offre d’hébergement existante et nous produirons un tableau de bord pour valider tout cela » assure le directeur de l’équipe de planification du quartier de l’entrepreneuriat, Gilles Marcoux.
La transformation de la rue Wellington Sud serait spectaculaire avec cette facture architecturale moderne et conviviale. Le grand inconnu reste cependant la participation financière de la Ville.
Le futur stationnement à étages pourrait comprendre jusqu’à 950 places, soit le double des 500 cases que la Ville avait fixées pour multiplier par l’offre existante par deux.
Comme il est prévu que la Ville achètera et opérera le parc de stationnement une fois construit, aux coûts évoqués par Normand Bélanger, cette seule facture municipale pourrait être de 17 à 20 M$.
Sous prétexte que la formule de partage des coûts à finaliser, M. Sévigny refuse d’élaborer sur le sujet. Bien que son bras droit, Serge Paquin, ait coupé court à la discussion lancée par Jean-François Rouleau au conseil municipal en affirmant « qu’il était illusoire » d’espérer ce niveau de détails à ce moment-ci, les adversaires du maire ne seront pas rassasiés pour autant.
« En plus d’être moralement discutable, la façon de procéder de l’administration Sévigny est attaquable d’un point de vue légal. Des promoteurs ont été ignorés et lésés puisque les terrains de la Ville ne leur ont pas été offerts. En plus des chiffres, il manque encore pas mal d’explications… » a glissé Steve Lussier en quittant l’hôtel de ville.
L’étape de la conceptualisation étant franchie, reste à ancrer le concept avec des colonnes de chiffres.

Dominic Tardif

L'art délicat de vulgariser l'art public

/ La scène est tirée du film Bozarts, documentaire de 1969 dans lequel le réalisateur Jacques Giraldeau donne « au grand public l'occasion d'émettre ses opinions sur les oeuvres dont la beauté et la signification échappent parfois ». Devant l'École des arts et métiers d'Asbestos (aujourd'hui l'Escale), un étudiant bombarde l'artiste Armand Vaillancourt de questions au sujet de L'Humain, cette sculpture « pas plaisante à regarder, pas douce à regarder », selon l'aveu même de son créateur, une oeuvre vivement détestée dès son inauguration en 1963, et généralement décrite depuis comme un abject tas de ferraille.

La scène, donc, m'émeut profondément, parce que ce jeune homme, devant Vaillancourt, semble réellement animé par un désir de mettre des mots sur sa confusion. Il aimerait bien savoir l'apprécier, la sculpture, mais ne parvient pas à trouver l'angle sous lequel son éclat se révélerait enfin à lui.

« Quand j'arrive devant un affaire de même , explique-t-il dans une syntaxe joyeusement colorée,  je comprends pas, je peux pas m'expliquer ce qui se passe là-dedans. Tout ce que je dis, ben, c'est que c'est de l'art, peut-être, mais dans nos écoles, on aurait dû nous l'expliquer avant de nous l'envoyer sous les yeux de même. » Il ajoute plus loin : « Quelque chose que je comprends, je l'aime. »

Vaillancourt lui répond, avec l'étourdissante poésie qu'on lui connait, qu'il faut savoir se ménager une « marge d'incompréhension dans la vie », mais en appelle aussi à une plus grande place pour l'art et son histoire dans nos écoles. Sinon, conclut-il sur un ton inquiet, « il va y avoir encore une tranchée terrible entre la société et les artistes ».

Cette tranchée, décrite il y a près de 50 ans par un de nos plus puissants créateurs, s'est-elle depuis résorbée? Pas suffisamment, a-t-on envie de hurler, face à deux exemples récents. Le premier : en août dernier, des vandales arrachaient de son socle l'oeuvre extérieure de David James, trônant devant le Musée des beaux-arts de Sherbrooke. Le deuxième : il y a une douzaine de jours, des élus locaux avaient comme premier réflexe celui de la censure, plutôt que celui de la prudence, face à l'indignation de quelques citoyens au sujet d'une murale d'une irrévérence plutôt sage.

Pour Renée Giguère, ces regrettables événements témoignent de notre rapport encore trouble à l'art public. L'Asbestrienne d'origine, qui a fait carrière un peu partout au Québec dans le milieu de la culture et des communications, se souvient bien de l'irritation de son ferblantier de père, lorsque L'Humain de Vaillancourt est arrivé en ville.

Elle entreprend à son retour dans la région, il y a quelques années, un grand chantier de réconciliation entre une oeuvre mal-aimée et la communauté qui en a hérité. À titre de présidente du conseil d'établissement de l'Escale, elle convainc en 2014 un Vaillancourt récalcitrant de remettre les pieds à Asbestos, pour une journée de réflexion autour de L'Humain, à laquelle assistent plusieurs citoyens qui adhéraient jusque-là à la ligne de parti prévalant à Asbestos (traduction : ils ne portaient pas la sculpture dans leur coeur).

« Il y avait des profs autour de la table du conseil d'établissement qui me demandaient : ''Pourquoi tu tiens à ce qu'on reparle de ça? C'est affreux! '' On me disait : ''Décroche, Renée'', alors que moi, je voulais qu'on soit fier d'avoir un Armand Vaillancourt dans notre cour. Mon idée, c'était qu'on s'éduque et qu'on s'intéresse à quelque chose qu'on a boudé. Alors pendant toute une journée, on a mis un tabou au milieu de la table et on s'est posé la question : ''Pourquoi c'est tabou? '' »

« Il y a beaucoup d'éducation à faire autour de l'art public », poursuit celle qui aimerait que des initiatives du genre bourgeonnent un peu partout au Québec. « On ne peut pas demander à une population de respecter ou d'aimer ce qu'on ne lui a pas appris à aimer, surtout dans le cas d'une oeuvre qui nous renvoie au visage une image pas forcément belle de nous-mêmes, comme celle de Vaillancourt. »

Vaillancourt, c'est par là-bas!

Mais s'éduquer collectivement aux vertus et aux pouvoirs de l'art public, ça veut dire quoi concrètement? Ça veut dire ceci : Renée Giguère lance cet automne un vaste concours de conception d'une oeuvre d'identification de la sculpture L'Humain.

Incroyable mais vrai : encore à ce jour, aucune petite plaque, aucun panneau, ne raconte l'histoire du proverbial tas de ferraille à ceux qui vont le zieuter. Des élèves du primaire et du secondaire seront ainsi sollicités afin d'imaginer le dispositif d'identification en question, que concevront ensuite les gars et les filles du Centre de formation professionnelle de l'Asbesterie. Entretemps, tout ce beau monde en aura appris un bout - grand ou petit - sur ce fou braque d'Armand Vaillancourt, un des plus importants artistes de notre époque.

Le rêve de Renée? « Qu'on en prenne soin, de notre sculpture, que ça devienne un centre d'intérêt culturel et touristique, qu'on dise : ''Notre Vaillancourt, allez le voir, c'est par là-bas! '' »

Renée évoque une anecdote qui, d'emblée, n'a aucun rapport avec notre conversation sur l'art public, mais qui, au final, a tout à voir. « Dans les années 90, j'ai travaillé comme relationniste pour l'Agora de la danse. J'appelais les journalistes et plusieurs me disaient : ''Je ne comprends rien à la danse! '' Aline Gélinas, la directrice artistique, expliquait à ceux qui osaient venir faire un tour que ce n'est pas avec la tête que tu comprends l'art, c'est avec l'émotion. Et le problème, c'est qu'on a souvent peur de notre émotion. »

Je ne l'aurais sans doute pas dit ainsi à l'époque où j'étudiais à l'Escale d'Asbestos, mais je n'en pensais sans doute pas moins : au milieu d'une communauté où l'oxygène de la culture se fait parfois rare, L'Humain se dresse, à l'instar de plusieurs oeuvres d'art public, comme une autorisation à de ne pas cacher sa différence, voire à l'exhiber fièrement, peu importe les regards désapprobateurs que cette différence générera.

« Est-ce que c'est une bonne raison d'être choqué, que d'avoir devant soi quelque chose de différent? », me répond Renée, sans se rendre compte qu'elle pose par le fait même une des questions les plus graves de notre époque.

Luc Larochelle

Raviver les mémoires

Comme Bernard Sévigny a joué un rôle de premier plan dans la bataille des maires pour l'obtention d'un nouveau cadre de négociation et le partage du financement des caisses de retraite, il était écrit dans le ciel que des leaders du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) viendraient lui rendre visite en campagne électorale. Une courtoisie qui s'était préalablement manifestée lorsque ce syndicat avait symboliquement tenu son congrès dans la ville du maire qui préside l'Union des municipalités du Québec durant le printemps houleux de 2016.

Le numéro un du secteur municipal, Patrick Gloutney, la directrice adjointe Hélène Bélanger et quelques autres hauts gradés du SCFP ont ainsi passé une partie de la journée de jeudi avec les représentants des cols bleus de la Ville.

« Nous ne sommes pas ici pour régler des comptes. Le rôle de toutes les organisations, syndicales ou pas, est bien encadré durant une période électorale et nous respectons les lois », précise d'entrée de jeu M. Gloutney.

Les leaders syndicaux sont plus modérés et plus subtils depuis que la FTQ et certains de ses syndicats affiliés ont été mis à l'amende par le Directeur général des élections du Québec pour avoir financé une campagne publicitaire qui appelait ouvertement les électeurs à voter contre l'Action démocratique de Mario Dumont.

« Nous ravivons la mémoire de nos membres et celles des citoyens » ajoute Hélène Bélanger en usant de la même diplomatie.

Les représentants nationaux et locaux déplorent que les employés municipaux servent encore aujourd'hui de boucs émissaires.

« Qu'un employé municipal comptant 30 ans de service ait droit à une prestation de retraite de 18 000 $, je ne pense pas que ça en fasse un gras dur. Le maire de Sherbrooke nous dénigre en véhiculant que les 142 M$ versés dans les caisses de retraite représentent l'équivalent 18 arénas payés comptant. Pourtant, M. Sévigny était un maire heureux lors du renouvellement de la convention collective des cols bleus même après avoir consenti des hausses salariales de 2 % par année » soulève comme paradoxe Patrick Gloutney.

L'attitude patronale influence grandement les résultats, fait valoir le leader syndical.

« Montréal, Trois-Rivières, Saguenay et Lévis ont déjà réglé le dossier des caisses de retraite, pas encore Sherbrooke. Le dernier contrat de travail des cols bleus de Lévis a été négocié en seulement six mois. Il a fallu deux ans à Sherbrooke » compare-t-il.

Mise à jour sur les caisses de retraite, la Société de transport de Sherbrooke vient de s'entendre avec l'ensemble de son personnel. La négociation a été menée de front avec les deux syndicats représentant les chauffeurs, les mécaniciens, le personnel de bureau et du transport adapté.

« Ça s'est très bien passé. Tous les objectifs ont été rencontrés et cela, à la satisfaction de toutes les partiese », se réjouit le conseiller municipal Bruno Vachon, qui préside la STS.

Tel que prescrit dans le cadre législatif provincial, les contributions à la caisse de retraite se feront dorénavant à parts égales. Les chauffeurs ont d'autre part dû renoncer à la clause d'indexation dont ils étaient les seuls à bénéficier.

La caisse de retraite des employés de la Société de transports est distincte de celle des employés municipaux et tout comme celle des policiers, elle n'était pas déficitaire.

Du côté des cols bleus, des cols blancs, des pompiers et des cadres de la Ville de Sherbrooke, qui ont à combler une part du déficit actuariel avec des concessions dans leur régime, d'autres progrès ont été réalisés et un règlement pointe à l'horizon.

Il n'y aura aucune ingérence directe durant la campagne et pas davantage d'interférence, assure le président des cols bleus.

« Nous ne cherchons aucunement à repousser l'annonce d'une entente après les élections. Dès qu'un accord de principe sera intervenu, nous le dirons et nous soumettrons les termes de cette entente à nos membres » déclare Benoit Labonville.

Souciez-vous de la transparence que promettent les maires alors que la loi sur l'autonomie municipale les dispensera de certaines obligations de reddition de comptes, gardez un oeil vigilant sur l'intégrité d'élus qui pourront dans le futur accorder des contrats allant jusqu'à 100 000 $ sans avoir à lancer d'appel d'offres, recommandent les porte-voix syndicaux en disant s'adresser aux électeurs et en insistant auprès de leurs membres pour qu'ils aillent voter.

Leurs meilleures cartes, les cols bleus les gardent pour la prochaine bataille, dans deux ans, alors qu'expirera le contrat en vigueur et que les élus qui seront choisis en novembre seront à mi-mandat.

Perspectives

L’erreur qui pardonne

CHRONIQUE / L’intellectuelle Hélène Pigot, qui s’était principalement employée jusqu’à maintenant à nous vendre une forme de révolution tranquille, démontre soudainement un sens plus aiguisé de la politique.

Au lendemain du débat de La Tribune, au cours duquel le maire Bernard Sévigny a échappé un gallon de peinture sur son veston en défendant gauchement son projet Well Inc., la candidate du parti Sherbrooke Citoyen en a rajouté une couche.

« J’ai été sidérée, et je dois dire assez inquiétée, que Bernard Sévigny n’ait même pas été en mesure de dire si le coût de l’immense stationnement de 900 places prévu par les promoteurs faisait partie ou non du 50 M$ qu’ils allaient investir. Il est incroyable que le maire n’ait pas été capable de répondre à une question de 20 M$ sur son projet chouchou », a-t-elle martelé.

N’importe quel stratège politique ou entraîneur de boxe conviendrait que cette relance était la chose à faire. Dans le ring, dès qu’un adversaire baisse la garde et se présente le menton à découvert, vous décochez et tabassez jusqu’à ce qu’il tombe. À moins qu’il soit sauvé par la cloche.

Le maire Sévigny est une bonne pièce d’homme. Au corps à corps, ça doit prendre un bon crochet pour le coucher. De plus, une quinzaine d’années d’entraînement politique ont sûrement augmenté son niveau d’endurance.

Parenthèse, pas game, on essaie de convaincre la ministre Marie-Claude Bibeau d’inviter le premier ministre Justin Trudeau à enfiler les gants face à son mari, pour un combat-bénéfice qui viserait à amoindrir le déficit de 17 millions du CIUSSS de l’Estrie. J’offre les premiers 500 $ pour un selfie avec les deux pugilistes!

Pour revenir à l’actuelle campagne municipale, le leader du Renouveau sherbrookois aurait sûrement voulu s’épargner l’impair qui l’a fait mal paraître. Il n’a cependant pas à craindre comme chef d’un parti municipal les mêmes répercussions que s’il proposait ses services pour devenir premier ministre du Québec ou du Canada.

Sans nécessairement être le facteur déterminant d’une élection, les débats des chefs sont toujours un moment fort des campagnes provinciales et fédérales. Télédiffusée par plusieurs chaînes, cette confrontation rejoint un large auditoire. Les arguments, l’aisance, le langage non verbal, chaque détail est relevé, analysé et comparé durant des jours.

Le candidat qui cause l’effet de surprise durant un débat repart sur un tapis volant. J’en ai été témoin à bord de la caravane de Mario Dumont, en 2007, après que ce dernier eut reproché au gouvernement libéral d’avoir ignoré une étude sur la fragilité du viaduc de la Concorde, la structure qui s’était effondrée quelques mois auparavant, tuant cinq personnes et en blessant grièvement six autres.

Fondé ou pas, ce coup d’éclat avait déstabilisé les libéraux. Avec une meute de journalistes pour en témoigner, Jean Charest s’était vite retrouvé sur la défensive. Cette année-là, il n’a manqué que sept sièges à l’ADQ pour chasser les libéraux du pouvoir.

« Souvent les débats cristallisent le vote, ils font connaître les candidats. Mais il est rare qu’ils provoquent des déplacements importants de l’électorat. Outre l’exemple précédemment évoqué, il y a tout de même eu quelques autres exceptions : le débat lors de l’élection fédérale de 1984 où Mulroney avait habilement piégé et sermonné Turner. Le débat à la radio de 1976 Lévesque-Bourassa, au profit de Lévesque(René) et le fameux débat de 1960, à l’avantage de Lesage (Jean)  » commente le professeur Jean-Herman Guay, politologue réputé et directeur du site Perspective monde développé par l’Université de Sherbrooke.

Les débats municipaux n’ont toutefois pas la même portée.

Dans le cas qui nous préoccupe, je ne suis pas sûr d’un effet significatif, malgré l’oubli surprenant du maire. Ni télévision ni radio... lors d’un débat, le non verbal joue un grand rôle dans la réception par les électeurs. Or, ici, rien de cela n’est accessible », compare M. Guay.

Les répercussions du lendemain ont été peu dérangeantes pour M. Sévigny. La conférence de presse convoquée par Sherbrooke Citoyen pour tenter de garder cette maladresse dans l’actualité n’a été couverte que par La Tribune. Elle n’a pas eu d’écho ailleurs.  

Bernard Sévigny peut donc pratiquement considérer que ce faux pas est effacé tellement sa trace est déjà diluée. D’autant qu’il a été commis durant la pluie de dénonciations sur la déviance sexuelle et au plus fort de l’orage ayant électrocuté Éric Salvail et Gilbert Rozon. À côté de cela, le choc encaissé par M. Sévigny est celui d’une clôture à vache.

Je n’ai pas croisé M. Sévigny depuis le débat, mais je suis persuadé qu’il n’a rien perdu de son assurance. Car s’il est vrai que la politique municipale est exigeante, elle se trouve aussi à être le champ dans lequel l’erreur pardonne davantage.