Actualités

De mauvais souvenirs

BILLET / Demandez-moi l’événement le plus marquant de ma jeune carrière de journaliste. Ce n’est pas les procès pour meurtre. Ni les différentes élections fédérales, provinciales, municipales. Ni les Jeux du Canada. Mais bien le drame de Lac-Mégantic. Sans hésiter.

Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais au fond des bois, dans un chalet avec celle qui allait devenir la mère de ma fille un an plus tard. Un appel d’urgence de mon patron à La Tribune durant mon congé.

Je me suis alors présenté à Lac-Mégantic. En fait j’y suis revenu. Parce qu’une semaine avant jour pour jour, le vendredi dans la nuit du 29 au 30 juin 2013, j’étais assis au Musi-Café. Jusqu’aux petites heures du matin, avec du bien bon monde.

Je me souviens de ces huit ou neuf personnes, encore assises au bar après le last call. On jasait encore de tout et de rien. J’aidais à ranger la terrasse. Il était beau, ce bar. Et on était bien.

Il y avait Jo-Annie, une serveuse du Musi-Café qui émerveillait par sa joie de vivre. Sa collègue Mélissa, tout aussi sympathique et drôle, à l’image des autres membres du personnel. Mon ami était le chauffeur désigné. On devait partir à 18h, il était 3h du matin lorsqu’on a quitté. Pas la peine de vous dire qu’on avait eu du bon temps.

On devait d’ailleurs y retourner après une autre partie de golf. On l’avait promis aux autres. Mais je ne pensais jamais que je reviendrais aussi rapidement, avec une scène de guerre devant moi.

La fumée au loin, la Croix-Rouge sur place, les sirènes, les policiers, les pompiers et les ambulanciers qui roulaient à vive allure dans les petites rues de Mégantic. Il y avait ces gens en deuil, tous entassés dans un dortoir. Des hommes âgés, en larmes, qui dînaient au resto. Ces résidants qui distribuaient des bouteilles à ceux qui n’avaient plus d’eau courante. Et aussi tous ces touristes curieux, qui n’étaient alors pas à leur place avec leur appareil photo.

Pendant plus d’un mois, j’ai couvert l’événement sur les lieux de la tragédie. Des 14h par jour, en faisant l’aller-retour chaque fois. Mon ex ne me reconnaissait plus. Moi non plus.

Je m’étais alors donné comme mandat de garder une touche humaine dans mes écrits. Rester la personne que je suis, mais dans un rôle de journaliste. Cet événement m’a probablement changé d’une certaine façon.

Je cherchais du coin de l’œil les gens avec qui on avait jasé durant toute la veillée. Rencontré par hasard dans la rue, Mélissa m’annonçait qu’il y avait moins de survivants que de décédés parmi les personnes qui étaient encore au bar lors de ce fameux soir. Dont l’une des victimes... Jo-Annie. J’ai retenu mes larmes. Surtout parce qu’au même moment, on annonçait la visite d’Edward Burkhardt, président de la défunte Montreal, Maine and Atlantic (MMA).

Je lui en voulais certainement. Cette voie ferroviaire a tout de même tué 47 personnes. Dont certaines que je venais à peine de rencontrer la semaine précédente. Mais je devais rester neutre. D’autres ont pu se charger de Burkhardt durant la conférence de presse tenue à l’extérieur. Il n’y a pas une insulte qui n’a pas été entendue. Difficile de rester professionnel, mais il le fallait.

Par la suite, pendant près d’un an, j’ai couvert l’actualité de Lac-Mégantic en effectuant différents suivis. Parfois sur place, d’autres fois à distance. Le visage de la population était encore le même : rempli de tristesse et de colère.

Certaines images sont demeurées dans ma mémoire. Dont celle de cet homme assis un bon matin devant son Journal de Montréal au Tim Hortons. Son visage était parmi ceux des victimes sur la Une. Pourtant, il était bien vivant, là devant moi, en train de boire son café et répondre au téléphone en rassurant ses proches. J’étais dégoûté.

Une fois que mon travail a été accompli, j’ai quitté Lac-Mégantic pour me joindre à l’équipe des sports, fier de la façon dont j’avais travaillé.

Aujourd’hui, je me permets de revenir sur le récent verdict des trois hommes assis sur le siège des accusés. Ces trois personnes ont certainement fait des erreurs. Est-ce qu’ils méritaient la prison? Peut-être pas. Il y a eu assez de vies brisées. Celle des victimes, de leurs proches, mais aussi celle des accusés. Pourquoi en faire des boucs émissaires alors que nous savons très bien que les vrais coupables, c’est la MMA, le gouvernement et même notre société qui est menée par l’argent et qui oublie parfois les vraies choses : l’environnement et la sécurité des humains.

Ces mêmes humains qui ce soir-là étaient assis avec moi afin de profiter de la vie. Une vie qui ne sera pas ramenée. Peu importe les verdicts.

Lac-Mégantic, je pense à toi. Une page est tournée, mais l’histoire est loin d’être terminée.

Sciences

Entre le «fake news» et le délire

«J’ai reçu un document vidéo d’un ami récemment, par courriel. Il y est question de trous qui apparaissent dans la terre de plus en plus souvent, un peu partout dans le monde. J’aimerais bien savoir de quoi il retourne», demande Cécile Neault.

Le courriel reçu par notre lectrice décrivait la vidéo comme «terriblement impressionnante» et parlait d’une «explosion du nombre de cas […] depuis cinq ans». La vidéo en question, sur fond de musique nouvel âge, avance en effet qu’«avant 2010, ces dolines (sinkholes, dans le texte anglais, soit des trous qui se creusent «tout seuls» quand le sol s’effondre à un endroit) étaient relativement rares. Maintenant, il s’en forme presque chaque jour». À ce moment précis du film s’affiche un graphique montrant qu’il n’y aurait eu que 11 de ces trous qui seraient apparus partout sur la planète en 2010, contre presque 350 en 2015.

Voilà qui serait bien effrayant si c’était vrai, ou si au moins les sources derrières ces affirmations rocambolesques étaient ne serait-ce qu’à moitié crédibles. Mais voilà, on touche ici à ce qui fait que les fake news sont un problème sérieux de notre époque : pour juger de la valeur d’une histoire comme celle-là, il faut «remonter aux sources», comme on dit, ce que M. et Mme Tout-le-Monde n’ont pas toujours le temps de faire en semaine — ni même le samedi après-midi, entre la cinquième brassée de lavage et la casserole de sauce à spaghetti. Mais c’est précisément ce pourquoi je suis payé, alors voici les principaux points que j’ai relevés.

› La vidéo, en toute fin, recommande «pour en savoir plus» la lecture d’un livre de Pierre Lescaudron et Laura Knight-Jadczyk, qui sont deux auteurs spécialisés en… ésotérisme. Ça part pas bien, disons.

› Le graphique montrant une soi-disant explosion de ces sinkholes cite une source, soit le site Web sott.net, sur lequel les fausses nouvelles abondent. Par exemple, un article publié cette semaine laisse entendre que les sursauts gamma qui proviennent de l’espace pourraient être des signaux extraterrestres, «selon un astronome du MIT». Or on sait maintenant que ces sursauts naissent quand des étoiles massives s’effondrent sur elles-mêmes ou fusionnent avec d’autres. Et la source de la «nouvelle» est une hypothèse que l’astronome du MIT John A. Ball avait émise dans The Astrophysical Journal en… 1995. Le site sott.net la présente comme une nouveauté.

› La vidéo dure 13 minutes. En ce qui me concerne, c’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour se fatiguer d’entendre de la musique nouvel âge, mais, surtout, il montre beaucoup, beaucoup d’images de ces sinkholes. L’intérêt est évidemment de renforcer l’impression que le phénomène est en explosion, mais, même si je n’ai pas eu le temps d’en retracer toutes les origines, j’en ai trouvé plusieurs qui ne cadrent pas bien du tout avec la trame narrative. Ainsi, tout de suite après le graphique montrant l’«explosion des cas» depuis 2010, on voit une image d’un gros trou au Texas ; or comme le montre le site du Bureau of Economic Geology du même État (voir les images superposées, ci-contre), cette doline s’est formée… en juin 1980. On y montre aussi, à 9:15, des images qui, vérification faite, sont une partie des «McCauley Sinks», une série de dolines bien connues dans l’Arizona et dont on trouve des traces dans la littérature scientifique remontant à au moins 1970.

› L’explication proposée pour expliquer cette «épidémie de trous» est, quant à elle, totalement abracadabrante. Il est avancé que c’est l’activité solaire qui, par le flux de protons que notre étoile nous envoie, ferait tourner la Terre sur elle-même (c’est faux); que l’activité solaire serait présentement aussi basse que lors du «minimum de Maunder» qui a causé un petit âge glaciaire à la fin du XVIIe siècle (c’est faux); que la rotation terrestre s’en trouverait ralentie (faux encore, elle se poursuit comme avant), ce qui rendrait sa forme plus sphérique (c’est faux) et que ce sont ces changements ouvriraient des trous dans la croûte terrestre. On y ajoute aussi une histoire de différence de potentiel électrique entre le noyau et la croûte terrestres (rien de tel n’a jamais existé) qui retiendrait fermement la croûte contre le noyau (rien à voir avec l’électricité, c’est la gravité qui fait ça) et qui, en s’affaiblissant en même temps que l’activité solaire, rendrait la croûte plus relâchée (bruit d’un détecteur de bullshit qui explose).

En fait, si c’étaient vraiment des fractures à grande échelle de la croûte terrestre qui étaient derrière ces dolines, il faudrait s’attendre à voir une activité volcanique accrue dans les régions où elles apparaissent, mais rien de tel n’a été observé. Et il n’y a pas plus de ces sinkholes qu’avant de toute manière. Il y en a toujours eu, pour des raisons qui tournent à peu près toujours autour du même thème : de l’eau souterraine qui, en circulant, emporte du matériel. Cela creuse des cavités nommées karsts qui, si elles finissent par s’effondrer, peuvent mener à des affaissements de terrain en surface. Par exemple, on sait que les McCauley Sinks sont situés dans une ancienne région marine où le sol contient beaucoup d’«évaporites», soit des matériaux comme du gypse et des sels que l’eau de mer laisse derrière elle en s’évaporant. Quand de l’eau circule ensuite dans ce genre de sol, elle dissout ces évaporites (qui sont très solubles) et les emmène avec elle.

Mine de rien, lit-on dans un document récent de la commission géologique américaine, ces conditions sont beaucoup moins rares que ce qu’on peut croire, englobant de larges pans de quelques États. Et c’est sans compter que l’activité humaine peut aussi avoir le même genre d’effet, par exemple à cause d’anciennes mines ou quand un tuyau percé coule pendant assez longtemps pour que l’eau lessive d’importantes quantités de sol. Bref, le fait qu’il y ait beaucoup de dolines n’est pas nouveau ni n’indique quoi que ce soit de particulier.

Sources :

› Jack B. Epstein, «National Evaporite Karst — Some Western Examples», U.S. Geological Survey Karst Interest Group Proceedings, 2005, goo.gl/rCJHTY
› James T. Neal et al., «Evaporite karst in the Holbrook Basin, Arizona», Land subsidence case studies and current research: Proceedings of the Dr. Joseph F. Poland symposium on land subsidence, 1998, goo.gl/cXc6Rw
› Michel Bakalowicz, «Karst et érosion karstique», Planet-Terre, École normale supérieure de Lyon, 2003, goo.gl/vCz7G5

Luc Larochelle

Deux contributions majeures et un mystère à élucider

CHRONIQUE / Guy Hardy était conscient des sacrifices que lui imposerait la politique lorsqu’il a déposé son bulletin de candidature à l’élection provinciale de 2013. En savourant le congé des fêtes parmi les siens, le député libéral de Saint-François a décidé que la vie politique s’arrêterait pour lui au terme d’un seul mandat.

« J’ai aimé être un peu plus disponible pour ma famille, être avec mes enfants et petits-enfants, et avoir du temps pour moi. Je vais laisser ma place. Si j’avais 10 ou 15 ans de moins, ce serait peut-être différent. Comme j’aurai 68 ans en avril, il m’aurait été plus difficile de tenir le rythme et j’avais peur de ne pas pouvoir être à la hauteur des attentes des électeurs », confie-t-il.

Le coureur des bois

Un changement d’habitudes après celui des règlements

CHRONIQUE / La première des cinq saisons expérimentales de chasse au cerf de Virginie en Estrie a rencontré certains des objectifs gouvernementaux, mais elle a aussi révélé la nécessité d’appeler avec plus d’insistance à un changement d’habitudes chez les chasseurs sans quoi la région pourrait de nouveau connaître une surpopulation qui n’est pas souhaitée.

L’interdiction d’abattre les jeunes mâles a provoqué une chute de 22 % de la récolte dans la zone 6 nord et de 28 % dans la 6 sud, qui ont été désignées comme territoire d’expérimentation par le gouvernement du Québec. Le programme de restriction de la taille légale de bois (RTLB) interdit d’abattre les mâles les plus vulnérables qui ont toujours représenté le gros de la récolte à l’arme à feu.

Une comparaison avec la zone 4, qui couvre pour l’essentiel les MRC du Haut-Saint-François et du Granit et qui est exempte des changements réglementaires, fait clairement ressortit les impacts du RTLB et traduit ce qui aurait fort probablement été une tendance généralisée dans la région avec le mode conventionnel de gestion à la suite d’hivers peu rigoureux (voir tableau). En considérant seulement les résultats de la saison à l’arme à feu, la récolte de mâles a progressé de 29 % dans la zone 4.

« Les impacts mesurés sont assez conformes à ce que nous annoncions pour les mâles. L’élément le plus étonnant, qui est aussi le plus préoccupant, est du côté des cerfs sans bois. L’augmentation considérable du nombre de permis pour récolter des femelles ou des faons n’a pas provoqué les effets escomptés » constate le biologiste Éric Jaccard, responsable de la grande faune en Estrie.

Les gestionnaires fauniques avaient émis près de 7000 permis additionnels dans ces deux zones pour offrir à un plus grand nombre de chasseurs la possibilité d’abattre un cerf sans bois, et cela afin de compenser les restrictions visant les jeunes mâles ainsi que comme mesure transitoire pour le contingentement s’appliquant désormais durant la saison à la poudre noire. Or, à peine 4 détenteurs de permis sur dix s’en sont prévalu dans la zone 6 Sud alors que cette proportion n’a même pas atteint 2 sur 10 dans la zone 6 Nord.

Les résultats globaux obtenus dans les deux zones expérimentales au terme de cette première saison créent des conditions propices à une croissance rapide du cheptel qui pourrait compromettre « l’acceptabilité sociale », en particulier la tolérance des agriculteurs fortement exposés à la déprédation.

« L’hiver est un autre agent régulateur et s’il s’avère rigoureux, il réduira ce risque. Nous le saurons seulement au printemps. Mais nous ne pouvons pas nous en remettre seulement à ce facteur. Comme nous avons entendu très peu de protestations durant l’automne, l’adhésion des chasseurs au projet semble acquise. C’est un premier pas important.

« Nous devons maintenant améliorer leur niveau de compréhension pour qu’un changement de culture s’opère. Avec plus de mâles matures dans le futur, l’attrait du trophée augmentera lui aussi, c’est sûr. Par contre, pour atteindre cet objectif sans compromettre nos cibles de gestion, il faudra qu’il y ait aussi plus d’intérêt pour la récolte de cerfs sans bois », fait valoir le biologiste Jaccard.

En viendrons-nous à ce que le détenteur de permis de cerf sans bois devra obligatoirement s’en tenir à la récolte d’une femelle ou d’un faon comme c’est le cas dans certains États américains?

« Pas dans l’immédiat, mais c’est une mesure qu’il ne faudra pas exclure si jamais l’accroissement du cheptel devenait trop rapide. »

Vous, que retenez-vous de cette première expérience?

Perspectives

Le dynamisme sans artifices

CHRONIQUE / Les changements climatiques ont décidément des répercussions sur tout, y compris la politique. Nous sommes passés en une soirée du désert à un déluge d’information, avec plus de 400 pages d’études sur Well inc. Si c’était tombé en neige, on viendrait de revivre la tempête de la Saint-Valentin!

C’est pour déblayer le chemin que la Ville a produit sept fiches thématiques comme comptes-rendus de réflexions auxquelles de nombreux acteurs du centre-ville de Sherbrooke ont participé dans le passé ainsi que d’analyses plus récentes réalisées par des consultants externes. Il s’agit d’information utile pour imaginer ce à quoi le secteur de la rue Wellington Sud pourrait ressembler à court et moyen termes.

Par contre, pas besoin d’être un 400 Watts ou le pogo le plus dégelé de la boîte pour déceler des zones d’ombre dans ces documents. La quantité d’information peut également être source de confusion.

Le rappel, à titre indicatif, que quelque 382 M$ ont été investis sur le territoire du centre-ville de Sherbrooke entre 1999 et 2010 (89 M$ par la Ville, 108 M$ par Québec et Ottawa et 185 M par le privé) sert à illustrer que chaque dollar investi par le public a été générateur de capitaux privés équivalents. La Ville est-elle de la même façon capable de démontrer, chiffres à l’appui, que ces investissements colossaux ont été remboursés à même ses nouveaux revenus?  

C’est une information que nous n’avons pas, m’ont tour à tour répondu le maire Steve Lussier et le directeur général de la Ville, Yves Vermette. Ce dernier m’est revenu avec un tableau sommaire loin du compte à compte.

On nous lance des chiffres mirobolants en anticipant sur 50 ans les revenus fiscaux de 71 M$ que pourraient rapporter à eux seuls les deux édifices de Well inc. On nous annonce également un retour sur investissement après 35 ans. Sans toutefois pouvoir fournir le « réel » de nos précédents placements, un principe comptable pourtant assez élémentaire.  

Même en poussant l’analyse à fond, l’administration Lussier ne parviendrait pas à nous démontrer une rentabilité absolue des investissements du passé. La raison est fort simple., le modèle conventionnel de développement des villes n’est plus viable. Même pas sûr qu’il l’ait déjà été.

Le développement engendre inévitablement de nouvelles dépenses directes et indirectes pour une Ville et celles-ci ne peuvent être financées seulement à partir de l’impôt foncier. M. Lussier n’a pas mis de temps d’ailleurs à prendre la relève de ses prédécesseurs Bernard Sévigny et Jean Perrault dans la cabale des maires réclamant des gouvernements supérieurs de nouvelles sources de revenus. Ce serait un peu maladroit de sa part de se tirer dans le pied en affirmant le contraire pour Well inc.

D’autre part, les pronostics de rentabilité véhiculés par la Ville n’identifient qu’une partie des dépenses. La Ville met en évidence « une augmentation conservatrice de 400 000 $ à 500 000 $ par année des revenus générés par les stationnements », mais aucune dépense d’exploitation ou d’entretien n’est annoncée dans les fiches d’information pour son parc de stationnement qui triplerait de superficie. Idem pour sa future place publique.

De la même façon, « l’énoncé conceptuel du futur plan d’aménagement du secteur Wellington Sud » annonce la réouverture de la rue du Dépôt à sens unique vers la rue King, ce qui impliquerait le déplacement du terminus des autobus urbains. Aucune allusion aux déboursés qui pourraient en découler.

« Nous y travaillons. Nous convenons que les études rendues disponibles sont incomplètes, elles seront évolutives », répond à ce sujet le directeur Vermette tout en confirmant que les 3 M$ déboursés pour acquérir les propriétés à transformer sur la rue Wellington Sud n’ont pas été inscrits dans le chiffrier.

Les gestionnaires municipaux risquent de s’empêtrer à essayer de vendre la rentabilité en se rabattant sur des chiffres épurés. Les 29 M$ investis autour du lac des Nations dans le cadre de la Cité des rivières ou le poste de police de 15 M$ construit en retrait du plan d’eau ont-ils eu un impact significatif sur le centre-ville? Ils sont pourtant parmi les investissements recensés dans le palmarès 1999-2011 précédemment évoqué.

L’exemple concret de la rénovation de la gare du Dépôt, devenue le berceau de la microbrasserie Siboire opérant aujourd’hui un deuxième restaurant à Sherbrooke et une succursale à Montréal est moins tape-à-l’œil qu’une cagnotte fiscale calculée sur un demi-siècle. Mais il illustre aussi efficacement l’effet d’entraînement recherché avec la revitalisation.

Je souscris depuis le début au concept général de Well inc. et je demeure persuadé que la pire des options serait de réinjecter presque 10 M$ pour retaper un stationnement en fin de vie qui n’apporterait aucune valeur ajoutée au centre-ville. Chercher ensemble les fils conducteurs qui nous mèneront aux conditions de faisabilité, n’importe quand. Mais pas n’importe comment.

Les dirigeants municipaux seraient avisés de se tenir loin du danger. Ils devraient laisser aux maîtres-artificiers de la Fête du lac le soin de nous éblouir en lançant des bombes pyrotechniques dans le ciel de Sherbrooke.

Patrick Duquette

J’ai cru au canular

CHRONIQUE / Mais bien sûr que j’ai cru à l’histoire de cette Torontoise de 11 ans. C’est ce qu’on nous dit de faire sur toutes les tribunes, ces jours-ci. De croire les victimes lorsqu’elles dénoncent leur agresseur.

La jeune écolière prétendait qu’un inconnu avait découpé son hijab avec des ciseaux alors qu’elle était sur le chemin de l’école. Il l’a même attaquée à deux reprises, a-t-elle raconté avec aplomb lors d’une conférence de presse convoquée à son école de Scarborough, quelques heures après la présumée agression. La jeune fille a même ajouté ce détail terrifiant à son récit : l’homme a souri avant de s’enfuir.

J’ai cru à son histoire, comme j’ai cru aux larmes de sa mère éplorée alors qu’elle pleurait à ses côtés sur les images à la télévision. J’ai pensé à mes propres enfants. À ma réaction s’ils étaient attaqués sur le chemin de l’école. Je serais horrifié. Et pourquoi n’aurais-je pas cru à son histoire ? Tout avait l’air si véridique. La présence d’une policière de Toronto à la conférence de presse ajoutait un vernis de crédibilité à toute l’histoire. 

J’y ai cru, comme les premiers ministres Justin Trudeau et Kathleen Wynne qui se sont empressés de dénoncer un geste lâche et incompatible avec les « valeurs canadiennes ». « Aucun enfant ne devrait craindre de se faire attaquer sur le chemin de l’école en raison de ce qu’il est », a renchéri le maire de Toronto, John Tory. Leur intervention a vite donné un retentissement national à toute l’affaire, qui a fait les bulletins de nouvelles d’un bout à l’autre du pays.

Or voilà, c’était un canular.

Il n’y a pas eu d’agression, pas de crime haineux.

Pas d’Asiatique âgé dans la vingtaine, avec des lunettes et une fine moustache. Pas d’attaque par-derrière pour découper un hijab. That « did not happen », a fait savoir lundi matin la police de Toronto dans un laconique communiqué. Pour la police, l’enquête est close. On ne déposera pas d’accusations contre la jeune fille.

Alors c’est tout ? On ne saura pas la fin de l’histoire ? 

Pourquoi la jeune fille a-t-elle menti ? Voulait-elle cacher quelque chose ? A-t-elle été manipulée par des adultes autour d’elle ? Si on en reste là, la porte est grande ouverte à toutes les théories du complot. L’affaire est peut-être classée aux yeux de la police de Toronto. Mais la famille doit, si ce n’est des excuses, au moins des explications à tous ceux qui ont sympathisé avec la jeune fille vendredi dernier.

Toute cette histoire a de quoi faire réfléchir à plus d’un titre. Justin Trudeau, Kathleen Wynne, le maire de Toronto ont dénoncé un geste avant même que l’enquête policière soit conclue. Aujourd’hui, ils ont l’air d’avoir réagi trop vite. Qu’est-ce que ça dit sur notre société ? Qu’à l’ère des médias sociaux, la pression est forte sur les politiciens pour commenter vite, alors que la nouvelle est encore brûlante d’actualité. Surtout quand le sujet est chaud et qu’il s’accorde avec notre discours politique.

Depuis l’affaire Weinstein, nous sommes plus que jamais à l’heure des dénonciations. Sur toutes les tribunes, on nous dit de croire les victimes sur parole. Et il faut continuer de le faire. Les statistiques prouvent que, la majorité du temps, les victimes disent la vérité. Mais c’est inévitable, une fois de temps en temps, un gros mensonge va nous péter en pleine face. Le plus triste, c’est qu’il vient semer le doute sur un prochain témoignage qui, lui, a toutes les chances d’être véridique.

Chronique

Tempête au Québec, calme en Ontario...

CHRONIQUE / C’est tout de même révélateur : pendant que les politiciens et les médias du Québec débattent de la demande d’une journée contre l’islamophobie comme si c’était une crise nationale, c’est le calme plat sur le sujet en Ontario. Pas un mot sur cette nouvelle dans le Globe and Mail depuis la fin de semaine.

Pourtant, c’est au gouvernement Trudeau et non à Philippe Couillard que la demande du Conseil national des musulmans canadiens a été expédiée. Mais c’est chez nous que le débat fait rage, comme si c’était au gouvernement du Québec qu’il incombe de répondre.

Je comprends que c’est à Québec et non à Toronto ou Halifax que le drame du 29 janvier 2017 à la Grande Mosquée est survenu, mais ce n’est pas suffisant pour expliquer ce qui se passe. Les Québécois ne sont pas tous islamophobes, mais ce serait hypocrite de prétendre que la peur ou les préjugés à l’endroit des musulmans n’existe pas ou n’est qu’un phénomène marginal chez nous. Il y a un problème sur cette question au Québec, et le débat en cours le démontre très bien, une fois de plus… et de trop!

Dans un tel contexte, il est dommage que le Conseil national des musulmans ait formulé sa proposition sans plus de préparatifs. Une règle de base en démocratie est de s’assurer d’appuis solides auprès des décideurs avant de lancer une idée ou un projet controversé. La réaction mitigée du gouvernement Trudeau à la proposition du Conseil démontre que cette précaution n’a pas été prise. Avec comme résultat qu’Ottawa n’a pas annoncé de décision, laissant ainsi le chemin libre aux politiciens québécois, qui s’en vont en élections, d’en faire un enjeu politique et partisan. La Coalition avenir Québec s’est empressée de rejeter la demande du Conseil des musulmans, et le Parti québécois a suivi, par crainte que la CAQ ne fasse des gains avec cette question.

Que faire dans une telle situation? La réponse s’impose : la tuerie à la Grande Mosquée de Québec a été un tel drame qu’il serait cruel d’entacher les activités commémoratives prévues, avec un débat partisan et teinté de préjugés. J’ignore si c’est réaliste, mais il me semble que le Conseil national des musulmans devrait retirer sa demande, quitte à revenir plus tard avec un projet faisant consensus. À défaut d’un tel compromis, les politiciens du Québec devraient laisser au gouvernement Trudeau le soin de se dépêtrer avec cette proposition. Parce que de toute manière, c’est à lui qu’elle a été présentée.

Bref, on se calme et on tient les cérémonies commémoratives dans la dignité et le respect dûs aux victimes, à leur famille, ainsi qu’aux membres de la communauté musulmane qui ont été traumatisés par ces événements.

Cette controverse de début d’année donne un aperçu de la situation qui nous attend d’ici les prochaines élections. Comme les finances du Québec sont bonnes, que le taux de chômage est au plus bas et que la souveraineté n’est pas au menu, ce sont des questions comme l’immigration et la laïcité qui seront débattues. Des questions où il est très facile d’attiser les tensions et de faire de la démagogie. La santé aussi sera au rendez-vous. Mais on a l’habitude et c’est bien davantage la personnalité de Gaétan Barrette que l’état du réseau dont il sera question. Quant à l’éducation, la deuxième dépense budgétaire en importance du gouvernement, il est douteux qu’elle fasse les manchettes même si elle le mériterait bien.

Tout ça pour dire que si vous aviez hâte de voir le débat électoral porter sur autre chose que la querelle entre fédéralistes et souverainistes, vous serez servi cette année, Mais ce ne sera pas nécessairement pour le mieux.

Entre les lignes

Donnez donc!

Au cours des deux dernières semaines, on s’est donné la main, des bisous, des câlins, donc nos microbes. On s’est donné des cadeaux, des nouvelles et nos recettes de petits pains fourrés. Pendant deux semaines, on s’est donné du trouble, de l’ouvrage. On s’est donné rendez-vous.

En gros, ça fait deux semaines qu’on se donne!

Devinez ce que je voulais vous inviter à faire plus en 2018?

Donner!

Donner, dans le sens altruiste du terme, fait du bien. 

Même les plus petits gestes de bonté ont un effet positif, autant sur la personne qui le pose que pour celle qui le reçoit. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est un super docteur psychologue clinicien du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse! 

Donner de son temps, des compliments, de l’attention fait chaud aux cœurs.

Assis autour d’un xième repas dans le temps des Fêtes, la conversation a soudainement virée sur Midas. 

Hormidas, c’est mon grand-père du côté de mon père. Hormidas Gaboriault. 

Malheureusement, je n’ai pas eu la chance de le connaître. Midas est parti en janvier 1973 et moi, je suis arrivée en décembre 1975.

J’en ai toutefois beaucoup entendu parler. 

Midas avait le cœur sur la main. Chauffeur d’autobus par plaisir (il travaillait à temps plein comme opérateur à la centrale d’Hydro-Québec à Saint-Césaire ), il semble avoir marqué toute une génération d’enfants par sa bonté. Ma tante racontait ce soir-là qu’il offrait souvent (en cachette) un lift à des dames qui se rendaient ordinairement au travail à pied. 

Il voulait leur épargner des pas. 

Des fois, après l’école (toujours en secret), il faisait un arrêt à la crèmerie du coin pour acheter un cornet-de-crème-à-glace à tous les enfants qu’il transportait dans son autobus. 

Faire plaisir aux autres et rendre service faisaient partie de ses activités préférées. 

Un jour, Midas a embarqué des pouceux à Saint-Césaire. Le couple, qui venait de Boston, cherchait à se rendre à Expo 67. En deux temps, trois mouvements, ils se sont retrouvés à l’entrée du site sur l’Île Notre-Dame! C’est tout juste si Midas ne leur a pas acheté leur passeport «adulte» et une barbe à papa.

Mon père est pareil. Toujours le premier à ouvrir la porte aux autres. Toujours celui qui intervient si quelqu’un tombe dans la cour du centre d’achats. Avec sa souffleuse, s’il pouvait ouvrir la rue Yamaska au grand complet et toutes les cours qui s’y jettent, il le ferait. À la maison, mon père est toujours prêt à nous aider, mon chum et moi. En dedans comme en dehors de la maison. Il conduit les filles à l’école ou la danse. Il lave l’auto, booste le camion, passe la tondeuse, peint la galerie, etc.

«C’est juste normal de rendre service!, qu’il m’a dit quand je l’ai appelé pour lui demander d’où ça vient cet élan de générosité. Pour moi, pis c’était pareil pour popa, c’est automatique. Quand t’’as le temps, quand t’es pas trop occupé, c’est normal d’aider les autres.»

C’est une façon de se rendre utile, qu’il a ajouté.

«C’est valorisant. Pis une autre affaire que me disait tout le temps popa, c’est de toujours aller chercher la personne seule dans le coin.»

À ces paroles, je me suis revue en cinquième secondaire, toute croche de voir une petite nouvelle de première seule dans son coin lors d’une sortie scolaire. L’image était tellement triste, que je suis allée la chercher pour qu’elle vienne s’amuser avec nous, les grandes. 

Ce jour-là, Midas, comme mon père, venait d’agir à travers moi. 

Et c’est comme ça depuis. C’est inscrit dans mon ADN. Ils m’ont donné l’exemple. 

J’aime donner de mon temps. Faire plaisir aux autres. Les aider. Être la pour eux. Les écouter. Les faire rire. Avec plus de temps devant moi, je le ferais encore plus. Mais sachez qu’on n’a pas besoin d’offrir la lune. Un petit geste tout simple peut, à lui seul, faire une grosse différence.

Et même si l’hérédité s’en occupe en partie, je tente de donner le goût à mes filles d’en faire autant.

Une année dans ce billet, je vous invitais à oser. Au début de 2017, je vous souhaitais du temps.

Cette fois, je vous invite à oser donner du temps. C’est bon pour la santé.

Tout est dans tout!

Bonne Année 2018!

Chronique

Le spaghetti italien, ce vilain raciste

CHRONIQUE / Nous vivons une époque formidable, mais un peu délirante sur les bords, au cours de laquelle on ne rigole plus avec l’injustice. Ça, non!

En Grande-Bretagne, des parents veulent bannir le conte de La Belle au bois dormant des écoles primaires. Imaginez. Le Prince charmant donne un bisou à la Princesse endormie sans avoir obtenu son consentement! Un très mauvais exemple pour la jeunesse! Ne faites pas semblant que vous l’aviez oublié, bande d’inconscients!

D’accord, je vous le concède. Il n’est pas toujours nécessaire d’interdire. Parfois, il suffit de corriger. Récemment, l’opéra de Florence a réécrit la finale tragique du chef-d’œuvre Carmen, composé en… 1875. On trouvait qu’une jeune bohémienne tuée par un brigadier fou de jalousie, ça ne fait pas très moderne. Dans la nouvelle version, Carmen s’empare d’une arme et elle abat son agresseur. Un dénouement plus acceptable, semble-t-il.

Des fois, on s’ennuie de la réponse servie par Serge Gainsbourg à l’académicien Michel DROIT, qui se scandalisait de l’entendre chanter La Marseillaise sur un air reggae.

— On n’a pas le con d’être aussi DROIT.

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À défaut de changer un monde profondément injuste, on se réfugie dans l’imaginaire. À défaut de faire avancer le train immobilisé, on ferme les rideaux et on secoue un peu le wagon, pour que les passagers croient que l’engin est reparti.

L’an dernier, la British Medical Association a recommandé à ses membres de cesser d’utiliser des expressions comme mères ou femmes enceintes. Elle craignait que cela insulte les transgenres qui ont un enfant. On suggère plutôt l’expression personnes enceintes, qui ne cause de chagrin à personne.

En 2015, à l’Université d’Ottawa, la Fédération étudiante a fait annuler un cours de yoga. Pour elle, il s’agissait d’un emprunt scandaleux à la culture indienne. À la limite du pillage colonial. Même chose en Grande-Bretagne, où des chefs cuisiniers se sont fait rabrouer pour avoir baptisé des recettes «ragoût jamaïcain» ou «riz tunisien». On estimait qu’ils avaient commis une «microagression» raciste contre les Jamaïcains et les Tunisiens.

Fiou. Si la tendance se maintient, notre spaghetti italien et notre pâté chinois n’ont qu’à bien se tenir… 

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De gauche ou de droite, les censeurs sont tous les mêmes. Ils veulent protéger nos esprits fragiles contre ce qui est impur. À commencer par les mots. 

— Chez nous, Québec Solidaire a décidé de remplacer le mot patrimoine par l’expression héritage culturel, jugée moins sexiste.

— Aux États-Unis, la National Rifle Association, le puissant lobby des armes, déteste le mot silencieux. Trop associé à des criminels comme Al Capone. Elle aime mieux parler de suppresseur. On a tout de suite l’impression que ça tue plus gentiment, avouez-le.

— En France, plusieurs documents officiels n’utilisent plus le mot chômeur. Ils lui préfèrent l’expression bien javellisée de salarié en transition.

Surtout, défense d’applaudir. En 2015, l’aile féministe de l’Union nationale des étudiants britanniques a banni les applaudissements. Pas pour abréger ses réunions, rassurez-vous. L’organisation assurait que le bruit des applaudissements peut «créer de l’anxiété» chez certaines personnes. Pour montrer son approbation, lors d’un discours, les gens étaient plutôt invités à utiliser «les mains jazz», un geste silencieux.

Plus surprotecteur, tu obliges aussi le port d’un tuba et de palmes, pour pouvoir affronter une inondation soudaine.

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Ce n’est qu’un début, continuons le combat. À quand une nouvelle version du film Titanic, dans lequel le navire gagne enfin contre l’iceberg? Ça nous changerait. En plus, ça donnerait une finale provoquant beaucoup moins d’angoisse dans le public.

Et le petit chaperon rouge? Vous avez pensé à l’histoire du Petit chaperon rouge? Aujourd’hui, il apparaît complètement démodé de parler d’un grand méchant loup. Même que ce genre d’insulte salit l’image d’un honnête prédateur essentiel à la biodiversité. De plus, le petit chaperon rouge ne transporte plus de pot de beurre, car il est certainement devenu végétalien. Ajoutons aussi que la grand-mère n’est plus malade, depuis qu’elle déguste les multiples variétés de mangers mous parrainés par notre ministre de la Santé, Gaétan Barrette.

Quant au chasseur, faut-il vraiment qu’il fasse partie de notre histoire 100% jovialiste? À la rigueur, on lui offre un rôle s’il se reconvertit au tricot. Ou à la pétanque. Parce qu’entre nous, l’idée de se promener dans les bois pour chasser un animal appartenant à une espèce menacée, c’est complètement out. Un cas classique de «spécisme», si vous voulez mon avis. Et le premier qui demande de quoi il s’agit sera privé de son dessert sans sucre et sans gluten, est-ce bien compris? 

Chronique

Seul son coiffeur le sait...

CHRONIQUE / Pendant que les gouvernements promettent à chaque exercice budgétaire de s’attaquer au travail au noir, ils ferment les yeux sur les appels à l’aide d’une industrie qui dénonce ce phénomène dans ses rangs depuis plusieurs années. Vous êtes passé chez votre coiffeur avant le temps des Fêtes? Lui avez-vous demandé s’il payait ses taxes et impôts comme tout le monde? Vous auriez peut-être dû…

Les dirigeants de l’Association professionnelle des employeurs de la coiffure du Québec viennent de lancer un appel à l’aide au Conseil du patronat (CPQ) pour mener une campagne de sensibilisation sur le sujet auprès des politiciens et de l’Agence du revenu. L’Association est membre du CPQ depuis un an. Elle espère y profiter d’une expertise de lobby plus forte, afin de faire entendre sa voix.

Le problème soulevé par l’Association est simple : de nombreux coiffeurs délaissent les salons professionnels pour travailler seuls ou «louer des chaises» dans des locaux et déclarer des revenus inférieurs à 30 000 $ par année, ce qui leur évite d’avoir à s’enregistrer à la TPS et à la TVQ. Selon l’Association, «une imposante majorité de salons de coiffure» sont dans cette situation. Une pratique qui équivaut à une fraude fiscale annuelle de 280 millions $ dans le secteur des soins personnels, selon une évaluation de l’Agence du revenu.

Outre la concurrence que cela leur crée, les employeurs de la coiffure font valoir que leur respect de la loi, notamment au chapitre de l’impôt, de la CNESST, des assurances et des congés payés, les défavorise par rapport à ceux qui travaillent au noir.

«Quand je paie un congé de maternité à une employée qui amène ses clients dans son sous-sol pendant ce congé et qui m’annonce ensuite qu’elle ne reviendra pas travailler pour moi, c’est une perte énorme», explique un membre de l’Association. Les employeurs affirment également que cette concurrence du travail au noir nuit à leur recrutement de personnel. Selon eux, plus de la moitié des coiffeurs au Québec évitent ainsi de payer la TVQ et la TPS, privant les gouvernements de revenus importants.

«En 2012, nous avons obtenu une rencontre avec le ministre Raymond Bachand», raconte le président de l’Association, Gervais Bisson. «Mais il y a eu des élections tout de suite après et ç’a été oublié.»

Les coiffeurs ont également soulevé le problème sous le gouvernement de Pauline Marois, raconte M. Bisson, mais ils se sont fait dire que le gouvernement «ne toucherait pas à ça» tant et aussi longtemps qu’il serait minoritaire.

À moins d’un an des prochaines élections, en octobre 2018, les coiffeurs tentent à nouveau de sensibiliser les politiciens, mais également la bureaucratie, afin que leur message ne soit pas perdu au lendemain du scrutin s’il y a un changement de gouvernement.

La démarche des employeurs coïncide avec l’implantation, au début de 2018, de modules d’enregistrement des ventes dans leurs commerces, comme on l’a fait dans les restaurants. Dans ce dernier cas, l’implantation de ces modules chez les restaurateurs aurait permis à l’Agence du revenu de récupérer plus de 400 millions $ par année. Les employeurs de la coiffure ne sont pas opposés à l’implantation de ces modules, mais ils estiment qu’elle doit être accompagnée d’autres gestes à l’endroit des gens de leur industrie qui travaillent au noir et qui ne paient pas leurs taxes et impôts.

Légitime comme requête? Il me semble que oui. Bien sûr, ils veulent protéger leurs entreprises. Mais c’est tout aussi légitime que de protester contre le congé de taxes accordé à Netflix, vous ne croyez pas? Parlez-en à votre coiffeur…