Chronique

Autour d’une chapelière

CHRONIQUE / Il y a plus de 20 ans, Mireille Racine a organisé une exposition sur le monde de la chapellerie de Québec, elle a glané quelques informations sur la douzaine de chapelières de la ville. Toutes sauf une.

«Je n’avais rien trouvé sur Laurette Dulac.» 

Même pas un chapeau.

Elle avait inscrit son nom dans la liste de ces femmes qui «chapeautaient»  à une époque où le couvre-chef était une convention sociale. Certaines portaient le nom de leur époux, comme Éliane Cloutier qui signait ses chapeaux «madame Léopold Cloutier». Cette époque des femmes effacées.

D’où la difficulté, pour Mireille, de les retracer.

Laurette Dulac n’avait pas pris le nom de son mari, mais elle avait «usurpé» une autre identité.

Le père Noël.

Je vous ai raconté en juillet l’histoire du petit Jean-Louis Blouin, 10 ans, qui était tombé en décembre 1942 sur une page du Soleil où on invitait les enfants à envoyer une lettre au père Noël. Jean-Louis lui a écrit pour lui demander des cadeaux. Et pour savoir pourquoi il n’allait pas chez les pauvres.

Le père Noël a répondu.

Avec la lettre, une boîte remplie de bonbons.

Le généreux père Noël, c’était Laurette Dulac, dont le père, Edmond, travaillait comme traducteur au Soleil. On suppose qu’il a remis la lettre de Jean-Louis à sa fille. Laurette a pris sa famille sous son aile pendant plus de 10 ans, sa mère et ses neuf frères et sœurs. Elle a fini par dévoiler sa véritable identité.

La fille de Jean-Louis a gardé les lettres.

Lorsque Mireille a lu l’histoire, elle était à son bureau. «J’ai tourné la tête et j’ai vu le nom de Laurette Dulac sur un panneau qui faisait partie d’une exposition que j’ai réalisée sur la chapellerie à Québec. [...] Je m’amuse à croire qu’elle m’inspire de l’au-delà lointain ou de mon mur si près...» 

Mireille est chapelière.

Comme Laurette.

Enfant, Mireille portait des chapeaux pour le plaisir, chapeaux que sa mère faisait. Elle aimait la couture, a étudié en histoire de l’art. Elle a suivi un cours sur la mode, a été attirée par les outils de la chapellerie. «Je cherchais des chapelières plus âgées pour parler du métier. J’ai trouvé Émérentienne Dubé, je l’ai rencontrée, elle était devenue fonctionnaire au gouvernement. Elle ne voulait pas être payée, je lui donnais en échange des confitures, des cadeaux.» 

C’est ainsi que Mireille a appris les rudiments du métier de chapelière, qu’elle enseigne aujourd’hui à la Maison des métiers d’art. À son tour de transmettre cet art et cette tradition dont elle est l’héritière.

Une tradition qui tient à un fil.

Elle m’a invitée dans son univers, dans sa maison où elle continue à jouer avec les chapeaux, avec la matière. Elle ne fait plus de prêt-à-porter, le chapeau est devenu un objet de créativité. Elle en a «un millier», tous des témoins d’une autre époque. «Le chapeau est près de la personne, il y a un lien. Des fois, quand j’en reçois un, je sens encore son parfum. Qu’est-ce qui fait que cette personne a conservé son chapeau toute sa vie? Il y a une histoire dans chaque chapeau, comme un mystère.» 

Enfoui dans «le silence du chapeau» .

Elle aime marier les histoires aussi. Elle m’a montré un de ses projets, des phrases imprimées sur des tranches de moules ajustables, pratiques pour faire plusieurs grandeurs de chapeaux à partir d’un seul moule. Les phrases qu’elle a imprimées sont celles écrites par son père, dans le journal qu’il tenait chaque jour.

Janvier «1941. Congé fête du Roi. Sors avec Yvette. Froid. Premier essai de blackout, 10h à 10h25 PM.»  C’était la guerre, en cas d’attaque.

Mois d’août «1943. J’ai veillé chez Yvette. Roosevelt arrive à Québec pour rencontrer Churchill.» 

Il a marié Yvette.

C’est aussi pendant la guerre que Laurette Dulac est devenue le père Noël des Blouin de Saint-Louis-de-Blandford. Elle l’a fait comme elle a mené sa vie, discrètement. Et des années plus tard, grâce à la fille de Jean-Louis, des gens qui l’ont connue l’ont rappelée à leur mémoire.

De ceux-là, Adrienne Tremblay m’a écrit pour me parler de sa tante Laurette, qu’elle appelait Colette, qui «a appris son métier d’une Française, Madame Nicoulau — dont elle a racheté le commerce sur la rue Saint-Jean, non loin de la côte du Palais, dans les années 1948-1950» .

Elle m’a envoyé une photo.

Je l’ai fait parvenir à Mireille, elle était contente de mettre un visage sur ce nom dont elle avait tant cherché l’histoire.

Même si elle voit bien que la casquette a depuis longtemps détrôné le haut-de-forme, la chapelière ne baisse pas les bras. «Je trouve qu’on revient à une époque où on se questionne sur l’origine des choses. Il y a une sensibilité à ce qui est local, à l’importance de faire de bons produits qui vont durer longtemps. Il y a un espoir.» 

Perspectives

De la bouteille interdite au joint légalisé

CHRONIQUE / Avec sa bouille de star, le premier ministre Justin Trudeau a su charmer les Canadiens lors la dernière campagne fédérale et il livre aujourd’hui sa promesse de légaliser le cannabis, une décision nous plongeant dans un fouillis réglementaire indescriptible.

De l’expérience des derniers mois, retenons d’abord l’importance de ne jamais accorder la pleine latitude aux autorités locales d’amender le Code de la sécurité routière comme bon leur semble. Car si la conduite automobile était encadrée par autant de balises distinctes que celles que devra respecter le bon citoyen qui voudra fumer son joint en toute impunité, les routes seraient un labyrinthe infernal.

Au jour 1 de cette ère permissive, nous baignons toujours dans une mer de contradictions. L’Association médicale canadienne a posé d’une part un regard très critique sur ce qu’elle décrit comme une « expérience incontrôlée » tandis que la Direction de la santé publique du Québec a reproché aux dirigeants municipaux, dont ceux de Sherbrooke, de ne pas avoir suivi ses recommandations éclairées en restreignant à pratiquement rien, les lieux de consommation autorisés. 

Pendant que certaines provinces, comme le Québec, ont freiné le mouvement de libéralisation lancé par le fédéral, d’autres ont vu l’opportunité d’aller plus vite et plus loin. 

Avons-nous pris soin de vérifier si ce n’est pas après avoir été autorisé à fumer du pot que les occupants de la Tour de Babel auraient fini par se détendre et, ultimement, à se comprendre? 

Pas nécessaire d’aller enquêter aussi loin, il suffit de monter quelques marches jusque dans le grenier de notre passé pour se rendre compte que ces tergiversations sont des traits de nos fronts plissés à douter des choix. Elles sont dans notre ADN.

Le premier ministre libéral Lomer Gouin a-t-il considéré l’effort de guerre couronné par la première victoire des Alliés comme des conditions gagnantes avant de lancer le Québec dans un référendum, le 10 avril 1919, sur la question suivante : « êtes-vous d’opinion que la vente de cidres et vins légers devrait être permise? »  

Ce jour-là, 78,6 % des Québécois ont voté « Oui » et ils avaient aussi été les seuls Canadiens à rejeter le plébiscite fédéral sur la prohibition en 1893. L’exemption réclamée et obtenue par la province avait toutefois été court-circuitée par des villes et des comtés ayant interdit la vente et la consommation d’alcool sur le territoire sous l’influence du clergé et de citoyens plus conservateurs.

Premier comté à imposer la prohibition en 1863, Brome a été avec Compton, Stanstead et Richmond parmi les sept comtés s’étant opposés au retour de la vente légale durant le référendum de 1919. Les Townshippers ont été de fervents partisans de la prohibition, mais il n’y avait pas un endroit au Québec où l’on retrouvait une plus forte concentration de contrebandiers!

Les magasins de la Commission de liqueurs se sont-ils remplis de clients assoiffés le jour où tous se sont enfin ralliés?

« Non. Probablement que la plupart de ceux qui consommaient avaient déjà leur réseau d’approvisionnement ou fabriquaient leur bagosse, une boisson alcoolisée qui était souvent de piètre qualité et qui pouvait même rendre aveugle à cause d’aliments qui devenaient risqués durant la fermentation », rapporte l’historien Jean-François Nadeau.

Natif de Cookshire-Eaton, M. Nadeau maintient toujours un lien d’affection avec la région malgré ses obligations professionnelles dans la métropole à la direction du journal Le Devoir.

Tous les gouvernants n’ont pas été des modèles de modération.

« L’épouse de John  A. Macdonald consommait de 10 à 15 boulettes d’opium par jour alors que le tout premier ministre du pays élu, élu en 1867, buvait tellement qu’il a failli mourir comme grand brûlé après avoir provoqué un incendie dans son hôtel », ajoute au portrait M. Nadeau. 

En 2014, le Musée de Sutton a connu du succès avec une exposition sur la prohibition. Ses archives les plus étoffées sont arrivées de la Sûreté du Québec, qui reconnaît elle-même que son ancêtre méconnu est la « Police des liqueurs ». Cette escouade a été créée en 1921 afin de veiller au respect les règles de production et de mise en marché de l’alcool au Québec ainsi que pour faire la vie dure aux contrebandiers qui poursuivaient leurs activités criminelles malgré la légalisation du produit.

« Je peux me tromper, mais je n’entrevois pas de grande révolution. Je pense même qu’un jour, on abordera la question de la légalisation du cannabis avec une certaine curiosité historique comme c’est le cas aujourd’hui pour la prohibition », s’avance à dire le président du Musée de Sutton, Richard Leclerc.

Chose certaine, c’est du déjà vu, du déjà vécu et non, tout n’avait pas été prévu en 1919!

Les connaissances ont grandement évolué depuis sur les dangers du cannabis et de l’alcool. Nous avons aussi tout ce qu’il faut pour s’ajuster rapidement s’il s’avère que c’était une décision trop risquée. La suite est une question de maturité individuelle, sociale et politique.

Éditorial

La ligne dure de la CAQ

ÉDITORIAL / Si les caquistes abandonnent leur promesse de hausser à 21 ans l’âge minimal légal pour acheter du cannabis, il ne faudra pas leur en tenir rigueur. S’ils veulent vraiment aider les jeunes, il y a en effet meilleure stratégie à adopter.

En plus de faire passer de 18 ans à 21 ans l’âge légal, la Coalition avenir Québec (CAQ) veut interdire la consommation du cannabis dans les lieux publics et préconise que la Société québécoise du cannabis n’installe pas de point de vente à proximité d’un cégep ou d’une université.

En quoi laisser les jeunes étudiants aux mains du marché illégal va-t-il mieux les protéger, mieux les informer sur les conséquences néfastes de la consommation de cannabis?

Le gouvernement caquiste devra fournir de bons arguments avant de concrétiser ses promesses électorales. Jusqu’à maintenant, son approche n’est pas très convaincante et cohérente avec les objectifs de la légalisation. 

«C’est absurde. Je ne comprends pas. Oui, il y a des risques pour la santé mentale, mais c’est aussi le cas pour l’alcool», affirmait récemment au Soleil Jean-Sébastien Fallu, professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal. 

«Il n’y a aucun endroit où il y a un âge différent entre l’alcool et le cannabis. […] Si on interdit à ces jeunes l’accès à un produit de qualité, cela signifie qu’on les laisse dans un milieu interlope. Ils vont consommer quand même.»

Empêcher la Société québécoise du cannabis (SQDC) d’ouvrir une succursale près d’un cégep ou d’une université ne garantit pas non plus que des jeunes résisteront à l’envie de goûter au pot et de s’en procurer. Laisser les étudiants aux mains des pushers et de leur marchandise douteuse est une bien étrange façon de veiller sur eux.

Certains spécialistes rappelleront que la consommation de cannabis a des impacts sur le développement du cerveau d’une personne de moins de 25 ans.

Certes, mais nos politiques publiques doivent être réalistes. 

Ce n’est pas parce que l’âge légal pour consommer sera fixé à 21 ans que les jeunes n’achèteront plus de cannabis à 18, 19 ou 20 ans. La prohibition et l’approche répressive n’ont pas empêché que le Canada soit le pays comptant le plus grand nombre de jeunes consommateurs au monde.

Par ailleurs, légaliser ne veut pas dire banaliser et faire preuve de laisser-faire.

Et pour qu’il en soit ainsi, il faut pouvoir compter sur un gouvernement qui aura la santé et la sécurité publique à cœur. La prévention, la sensibilisation et l’éducation aux comportements responsables, ainsi que la recherche doivent être dans ses priorités, et non seulement durant les premières années suivant la légalisation.

La ligne dure, c’est au suivi de la légalisation que le gouvernement caquiste doit l’appliquer.

À cette fin, il doit s’appuyer sur des données fiables, sur des faits, sur l’avis d’experts, notamment ceux en santé publique.

Si la consommation s’accroît de façon alarmante, si les règlements adoptés par les villes ont des effets néfastes et contre-productifs, si des effets non prévisibles se manifestent dans les milieux de travail, s’il s’avère que les conseillers de la Société du cannabis poussent à l’achat, il devra apporter rapidement les ajustements qui s’imposent.

Les revenus tirés de la vente du cannabis ne doivent jamais lui faire oublier ses responsabilités à l’égard de la santé et de la sécurité de la population.

La Société québécoise du cannabis ne doit pas dans quelques années se retrouver sur la sellette comme l’a été Loto-Québec avec les joueurs compulsifs et pathologiques.

La collision annoncée

CHRONIQUE / Les déboires de Valoris contaminent les rapports politiques et deviennent source de conflit régional. C’est bien la pire chose qui pouvait nous arriver, aux uns comme aux autres, alors que les immenses défis environnementaux nous laissent de moins en moins de temps pour agir.

Refusant de subir ce qu’il considère être une forme de mise en tutelle, le préfet de la MRC des Sources, Hugues Grimard, quitte la présidence de Récup Estrie dont le budget a été taillé en pièces par la Ville de Sherbrooke. Celle-ci exige que les bénéfices de 2 M$ de l’année courante soient partagés sous forme de ristournes plutôt qu’investis dans l’amélioration des équipements servant à valoriser les matières recyclables amassées sur l’ensemble du territoire estrien, excluant la MRC du Granit.

L’ex-maire Bernard Sévigny avait heurté des susceptibilités à pareille date l’an dernier en manifestant l’intention d’utiliser les revenus des opérations rentables pour financer le centre de valorisation à gros volumes construit à Bury, beaucoup plus coûteux que prévu. Or, la vente des matières recyclables rapporte un peu plus de 1 M$ chaque année.

« Je ne suis pas du genre à laisser les autres prendre des décisions à ma place », avait prévenu le maire d’Asbestos.  

Après avoir reproché l’automne dernier à son prédécesseur une approche directive et incendiaire propice à la division plutôt qu’à la concertation, le maire Steve Lussier n’a pas vraiment cherché à empêcher cette collision annoncée.

M. Lussier a formulé des objections seulement après l’adoption du budget que le conseiller Pierre Avard a entériné le 25 septembre comme représentant de la Ville de Sherbrooke ainsi qu’à titre de vice-président de ce regroupement municipal.

« J’ai été témoin des propos échangés par la suite entre les maires et ils n’étaient pas particulièrement polis », rapporte le conseiller Pierre Avard, lui-même penaud d’avoir à admettre qu’il n’avait reçu préalablement aucune directive contraire de la mairie ou du comité exécutif.

Il n’est pas usuel de renvoyer les surplus du recyclage aux actionnaires. Cela s’est toutefois produit l’an dernier et en fonction du nombre de logements, Sherbrooke a reçu 850 000 $ des 1,5 M$ disponibles. L’administration Lussier cherche donc à mettre la main sur une somme de 1,3 M$ qui serait bienvenue, car elle viendrait couvrir la hausse des dépenses d’enfouissement qu’ont dû s’imposer les actionnaires de Valoris. Les gestionnaires de Récup Estrie ne veulent toutefois pas se retrouver à découvert au risque de créer... un autre Valoris!

Si Sherbrooke compte pour le deux tiers des portes, elle ne détient par contre que 50 % des voix lors d’un vote. Son objection peut donc bloquer le budget sur table, mais le maire Lussier ne peut espérer une redistribution du surplus approprié sans l’appui d’au moins une autre MRC.

« Je serais surpris que cela se produise. Sa volonté, Sherbrooke peut l’exprimer sans l’imposer. Je suis d’accord à ce qu’on y réfléchisse à deux fois pour les investissements majeurs avant d’avoir statué sur la pertinence de regrouper toutes les matières à valoriser à Bury. Les sommes réservées ne seront pas automatiquement dépensées. Notre MRC souscrira au budget de Récup Estrie, mais en demandant à ce que chaque projet d’investissement nous revienne pour approbation », commente de son côté le préfet du Haut-Saint-François, Robert Roy.

Comme le maire Lussier à Sherbrooke, le préfet Roy a un pied dans le pré plus vert du recyclage au sein de Récup Estrie et un autre dans la mare de Valoris.

Sans adresser de blâme à l’administration sherbrookoise, M. Roy craint que ce conflit brise la confiance entre les parties. Cela risque effectivement de se produire à court terme, le temps que chacun refasse ses calculs.

Une régie régionale de recyclage pourrait-elle être aussi rentable et garantir aux MRC plus étendues et moins populeuses un prix avantageux de 7 $ par porte sans la densité et le volume de matière première généré par Sherbrooke, comme c’est le cas actuellement?

De la même façon, les garanties d’approvisionnement et de revenus de chacun des partenaires de Récup Estrie augmenteraient la crédibilité financière et politique d’une relance de Valoris, aux bénéfices des contribuables de la région.

La destination souhaitable, on la connait. Il faut par contre trouver le bon chemin pour s’y rendre. Or, de tous ceux qui peuvent être envisagés, celui de la bisbille est assurément le moins prometteur.

Chronique

«Clovis chanceux»

CHRONIQUE / Notre dernier a huit ans, il parle à donner le tournis, à se demander comment il arrive à émettre un tel flot de paroles.

C’est bien pour dire, à deux ans, les médecins s’inquiétaient qu’ils ne disent que quelques mots.

Ils pensaient qu’il était sourd.

Le dernier de Guylaine Guay, lui, n’a jamais commencé à parler. Clovis a 15 ans, il baragouine quelques mots tout au plus, jamais de phrases structurées. Il ne peut pas dire ce qu’il veut, ce dont il a besoin.

Ni «je t’aime».

Clovis est autiste, autiste non verbal, ce qui limite les discussions à pas grand-chose. Guylaine lui parle, sans trop savoir ce qu’il comprend.

Je suis Guylaine sur Facebook, elle y partage des bribes de sa vie avec ses deux gars, son plus vieux est autiste aussi, mais il parle. Beaucoup. Elle partage ses réflexions sur le monde, ou sur le souper qu’elle lui a préparé.

Léo, 17 ans, dit ce qu’il pense.

Voyez, le 23 juin, Guylaine s’est payé un peu de luxe à la boucherie.

«Moi : J’ai acheté des petits filets mignons pour célébrer le début des vacances...

Léo : Je vois rien de mignon.

#MonLéo»

Je vous ai parlé en janvier 2017 de Guylaine Guay, animatrice et comédienne que vous pouvez voir à la télé et entendre à la radio, elle me racontait comment elle devait toujours surveiller son Clovis, entre autres pour ne pas qu’il mange ses babouches. Clovis a cette fâcheuse manie de tout porter à sa bouche.

Il ne mange plus ses babouches.

Il raffole des effaces et des gommettes bleues.

Miam.

Je vous parlais de Guylaine et de ses deux fils parce que Guylaine avait demandé le supplément pour enfants handicapés, dont les grilles d’analyse ne convenaient pas pour les autistes. Un enfant gavé se qualifiait. Un enfant qu’il faut surveiller pour ne pas qu’il mange la colle à tapis, non.

Guylaine a fini par y avoir droit.

À la maison, elle ne peut pas le laisser d’une semelle, surtout quand le ciel est à l’orage. Clovis a une peur bleue du tonnerre. Comme le 3 septembre, journée où Dame Nature jonglait entre le beau temps et le mauvais. Pour Guylaine, ça veut dire une journée à jongler avec les humeurs de Clovis.

Clovis «Colette Provencher» Beaudin scrute méticuleusement l’horizon.

Menaçant mélange de soleil et de tonnerre.

Et scande de sa voix qui mue son grand classique : «The storm is coming, WE’RE ALL GONNA DIE !!!!!!!»

Rien de moins.

#ÇaVaÊtreUneLongueJournée»

Puis, cet autre statut:

«Je t’explique.

Quand il tonne, Clovis se réfugie dans la salle de bain. Évidemment, comme il est très anxieux et qu’il risque de se donner des coups, je l’accompagne. Depuis ce matin; soleil, tonnerre, soleil, tonnerre, soleil, tonnerre, soleil, tonnerre, soleil, tonnerre.

Nous avons passé grosso modo 2h30 dans la bécosse.

Mets ça dans ta pipe Mères à boutte à Canal Vie.»

Le pire, c’est que Guylaine n’a même pas l’air à boutte, elle raconte avec humour les tranches de vie de ses gars, et on se dit en lisant ça qu’on serait à boutte à moins. On est à boutte à moins.

Tenez, cette autre tranche de vie, en juin. «Essayer d’expliquer et mimer à Clovis qu’il ne peut prendre de bain à cause de son otite et que je vais le laver à la débarbouillette aura été la chose la plus abstraite et drôle que j’aurai fait cette semaine! Ma vie est une partie de Cranium sans fin.»

Guylaine travaille fort pour que les gens comprennent mieux ce qu’est l’autisme, que ce n’est pas une maladie, mais une autre façon de voir le monde. Elle a écrit un livre il y a quatre ans, Deux garçons à la mère, qui a donné naissance à la Fondation Véro et Louis, pour avoir des maisons pour autistes.

Ça avance.

Fin septembre, elle a participé à l’annuelle vente de garage de la Fondation, elle a vendu le vélo de Clovis.

Un beau moment.

«Aujourd’hui, la bicyclette adaptée de Clovis a été achetée par la famille d’un petit Olivier.

Olivier a pris place sur la monture en disant : «Ma bicyclette». Sa mère et moi, on s’est fait un câlin. On a même pleuré un peu. Il y a un fil d’amour invisible entre tous les parents d’enfants autistes.»

Il y a eu un plus beau moment encore, le 6 septembre, une journée qui s’annonçait comme les autres.

«Ce matin, j’ai vécu toute une affaire!!!!!

Mon Clovis était collé sur moi, avant de partir à l’école et comme tous les matins je lui dis :

- Je suis chanceuse d’être ta maman.

Et contrairement à d’habitude où il se met à chanter une toune de Bob l’Éponge ou une comédie musicale grecque inconnue, il a dit, en ne me regardant pas évidemment :

- Clovis, chanceux.

Ne JAMAIS sous-estimer le pouvoir de compréhension d’une personne autiste non verbale!!!!!!!!!!!!!!!

C’est confirmé, il m’aime.»

À 15 ans, pour une première fois, son gars lui a dit je t’aime, pas avec ces mots-là, mais c’est tout comme.

Actualités

Le premier joint de Charles

CHRONIQUE / Charles Gauthier avait 13 ans au moment de fumer son premier joint en cachette, une cigarette trouvée dans la poche du manteau de son grand-père, au chalet de ce dernier.

L’occasion fait le larron. Le petit-fils s’est laissé tenter même s’il savait que ce n’était pas une bonne idée. L’envie d’assouvir sa curiosité a eu raison de sa petite voix qu’il a fait taire en se disant qu’une fois n’est pas coutume.

Patrick Duquette

Les démons du pot

CHRONIQUE / Le pot? «Avoir su, je n’aurais jamais touché à ça!», laisse tomber Ulrique Collin, un Gatinois de 36 ans atteint de schizophrénie paranoïde.

Une des craintes formulées dans la foulée de la légalisation du cannabis au Canada, c’est que sa consommation augmente le risque de développer des maladies mentales. Or pour Ulrique Collin, il est clair que la substance a accéléré l’apparition de sa maladie alors qu’il fréquentait l’école secondaire de l’Île dans les années 1990.

«Le pot a été le déclencheur», affirme-t-il.

Lui qui entendait déjà des petites voix dans sa tête au début de l’adolescence a senti les symptômes s’accentuer après avoir fumé ses premiers joints de pot dans la cour d’école. Il s’est mis à entendre des voix de plus en plus pressantes. Des voix souvent effrayantes, alors qu’il n’arrivait plus à discerner la ligne entre ses hallucinations et le monde réel.  

«Tout avait l’air vrai dans ma tête. Quand tu crois dur comme fer que le diable te parle, c’est assez épeurant!», a-t-il raconté à un auditoire venu l’entendre raconter son histoire à la cafétéria de l’UQO, plus tôt cette semaine, dans le cadre de la semaine de la santé mentale.

Après ses premiers joints de cannabis, les voix ont enflé au point de devenir un choeur obsédant et destructeur. Il avait l’impression que le monde entier complotait contre lui. Il a cessé de faire du sport et de voir ses amis, sa paranoïa le poussant même à douter de ses parents.

La souffrance l’a poussé à consommer de plus en plus et à attenter à ses jours. Il a plongé dans une psychose si sévère qu’il a cru ne jamais en sortir.

Il aura fallu un séjour prolongé à l’Institut psychiatrique Pinel de Montréal, de même que des années de traitements et de thérapie avant qu’il reprenne le dessus sur la schizophrénie. 

Après son rétablissement, il est devenu pair-aidant pour l’organisme L’Apogée de Gatineau. À ce titre, il vient en aide bénévolement à l’entourage des personnes affectées par des troubles graves de la santé mentale.

Chronique

Les petits héros de Marjo

CHRONIQUE / «Je leur disais : “Tiens ma main, je vais juste te laisser quand tu seras de l’autre côté.” Quand ils lâchaient, je savais qu’ils étaient rendus.» L’enfant mourait.

Marjolaine Dion en a accompagné plus d’une centaine, pendant ses 30 ans comme infirmière en oncologie à l’hôpital Sainte-Justine. «Ils sont encore dans mon cœur. Je leur disais : “Quand tu entres dans mon cœur, tu n’en sors pas.”»

Ils y sont encore.

Elle se souvient du premier enfant qu’elle a vu partir, Michel avait cinq ans, elle était parvenue à entrer dans sa bulle, gagner sa confiance. Le jour de son décès, Marjolaine était entrée plus tôt au travail, son père est venu lui dire qu’il n’en avait plus pour très longtemps.

Le père a dit : «Il vous a attendue.»

Elle a couru à son chevet. «Il est décédé cinq minutes plus tard. Lui et moi, on était connectés. Avant de mourir, il m’avait dit : “Ma seule peine de mourir, c’est la peine que ça va faire à ma mère.” Il m’avait demandé : “Quand je serai trop fatigué, j’aimerais ça que tu prennes soin d’elle.”»

Elle a tenu promesse. «Du mieux que j’ai pu.»

La mère était dans «un désespoir total». Comme l’était la mère de Marjolaine quand sa sœur est morte noyée. Elle avait deux ans. «Elle a été emportée par la rivière, on l’a cherchée pendant 10 jours avant de la retrouver.» Marjolaine avait six ans. «Je ne réalisais pas ce que c’était la mort, même à la mise en terre. Personne ne nous parlait de ça, les adultes ne parlaient pas de ça aux enfants. Ce n’est qu’à neuf ans que j’ai réalisé que je ne jouerais plus jamais avec ma petite sœur...»

Vu ce qu’elle avait vécu, les débuts à Sainte-Justine ont été «confrontants».

Elle a répondu aux questions des enfants sur leur propre mort, ils veulent savoir si ça fait mal. Ou s’ils vont avoir froid dans leur cercueil. «Les plus jeunes, ils ne font pas un drame de mourir. Ils vivent ça dans leur naïveté.»

C’est plus dur pour ceux qui restent.

Elle est restée en contact avec certaines familles. «Il y a une mère qui m’a invitée à aller voir sa famille sur la Côte-Nord, aller au cimetière.»
Elle y a passé deux semaines.

C’est dire le rôle qu’elle a joué dans le dernier bout de vie de ses enfants, qu’elle aimait comme s’ils étaient les siens.

Tout ça a commencé à Chicoutimi, où elle a fait ses premières armes comme infirmière. «Il y avait une jeune, préado, elle était hospitalisée en précontagion, elle avait les mains complètement pansées. Elle était toute seule avec comme unique compagnie la femme de ménage. Je me suis dit que jamais je ne laisserais personne comme ça...»

La vie l’a menée à Sainte-Justine.

Elle y a entre autres accompagné Pierre-Hugues, il n’avait que trois ans. «Nous restons longtemps debout autour du lit à lui parler, le caresser. On prend soin, une dernière fois, de ce qu’a été sa vie. On le lave, on change son pyjama en lui remettant son toutou dans les bras.»

En lui tenant la main.

Marjolaine a pris sa retraite il y a quatre ans, elle a trouvé le temps — et l’énergie — de coucher sur papier les histoires de ces enfants partis trop tôt. Le livre est sorti en avril, le titre est Marjolaine et la lumière des enfants. «Je voulais partager comment ça a changé mon rapport à la mort, mais surtout à la vie.»

Elle a même pu voir si elle avait vraiment mieux appris à vivre, en 1993, quand le cancer s’est invité dans son corps. Elle est passée au travers des traitements, de la chimio, est revenue au boulot. «Je n’avais pas fini d’apprendre à vivre.» Encore plus proche de ses petits patients. «Les enfants m’acceptaient plus facilement, j’étais une des leurs, je les comprenais : les cheveux qu’on perd, le goût de métal dans la bouche.»

Marjolaine ne se voit pas comme une survivante. «Je n’aime pas ce mot-là, ça donne trop d’importance à la maladie, à la difficulté de vivre.» Elle préfère dire qu’elle a «fait» un cancer. Elle voit la maladie comme un «accident de parcours», même si l’accident est parfois fatal.

Et sinon, eh bien, la vie continue.

Ça lui vient d’une discussion avec une petite patiente. «Elle avait deux ans, mais c’est comme si elle en avait 18, elle tenait à un fil... Elle m’a dit un jour : “Je ne suis pas seulement une maladie, je suis une petite fille.”» Elle lui a demandé de regarder le film L’ère de glace avec elle.

«Elle m’a dit : “C’est le temps de rire, assis-toi”.»

Et elles ont ri.

Chroniques

Autrement dit

La comparaison

Prix atteint par la toile Girl With Balloon, de l’artiste Banksy, AVANT qu’elle ne soit déchiquetée par une machine camouflée dans son cadre: 1,8 million $ CAD

Valeur minimale de la toile APRÈS qu’elle ait été déchiquetée: 3,3 millions $ CAD

Prix atteint par la toile Girl With Balloon, de l’artiste Banksy, AVANT qu’elle ne soit déchiquetée par une machine camouflée dans son cadre: 1,8 million $ CAD
Valeur minimale de la toile APRÈS qu’elle ait été déchiquetée: 3,3 millions $ CAD

Source: slate.com

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Chronique

La petite poche arrière

CHRONIQUE / On a parfois l’impression que le premier ministre et chef du Parti libéral du Canada tient le Québec pour acquis. Imaginez si la rumeur d’un Steven Guilbeault joignant ses rangs s’était avérée fondée! Bien que des gens maintiennent la version de La Presse au moment d’écrire ces lignes, le principal intéressé tend plutôt à nier. Sans toutefois décocher un «non» ferme.

Les sondages récents — pour ce que ça vaut, dira-t-on — suggèrent non seulement que le Parti libéral du Canada (PLC) est encore dominant au Québec, mais aussi que les conservateurs ne soutiennent pas leur éphémère percée du printemps dernier, que le NPD n’y a plus d’ascendant et que le Bloc québécois, réunifié depuis peu et à l’aube d’une refondation (terminologie qu’adoptent aussi tant le PQ que le PLQ), ne performe encore pas de façon convaincante.

En Ontario, par contre, Doug Ford n’a fait ni une ni deux avant d’offrir la collision frontale à Justin Trudeau. Ce sera une tout autre affaire. Pas mal de gens prétendent que le PLC ne pourra plus se passer du Québec. Certains en doutent, mais tout le monde admet que l’Ontario sera névralgique. Le contingent ontarien aux Communes est de 121 sièges. Celui du Québec, de 78. Plus de 150 % en faveur de l’Ontario. Plus du tiers du total.

Ainsi, malgré un sentiment entre peu enthousiaste et franchement hostile au pétrole chez les Québécois dans la foulée du drame collectif d’Énergie Est (allez savoir pourquoi Andrew Scheer veut tant le ranimer…), Justin Trudeau y va de milliards dans l’achat de Trans Mountain en Colombie-Britannique, quitte à montrer ses biceps de boxeur d’un soir.

L’Ontario souffrira presque comme le Québec du recul du Canada sur la gestion de l’offre indispensable aux industries agricoles du lait, des œufs et de la volaille. Le Québec, lui, ne gagne ni ne préserve rien de spécifique dans la version rebidouillée de l’ALENA. L’Ontario protège l’essentiel de ses avantages exclusifs pour l’industrie automobile. Il est facile d’y voir une transaction consentie au détriment du Québec.

Dans le cas des droits élevés que les É.-U. continueront d’imposer sur l’acier ontarien et l’aluminium québécois, ou même du petit commerce transfrontalier ou des transactions en ligne, on n’a pas sauvé tous les meubles. Tout le monde semble y perdre, et parmi eux, tant l’Ontario que le Québec. Où y a-t-il des gains dans ce nouveau traité où le Québec perd au final un peu plus que sa voisine?

On nous apprenait cette semaine que le gouvernement du Canada envisage de couler de nouveaux milliards de dollars dans l’énergie nucléaire, maintenant privatisée. Encore un puissant lobby ontarien qui s’ennuie de la belle époque des déficits épongés pour une industrie dont les dangers sont terribles et dont, encore une fois, le Québec ne veut pas et n’y gagne rien. Les milliards qu’on a failli perdre dans la reconstruction de Gentilly II et la menace latente de contamination de l’eau potable du Québec par les installations de Chalk River ne semblent pas peser bien lourd à Ottawa et Toronto.

Le Canada se magasine un affrontement avec le nouveau gouvernement du Québec. Plusieurs, en fait. Le premier porte sur le recours à la disposition dérogatoire pour assurer la mise en œuvre d’une éventuelle loi assurant la laïcité du petit bout de l’État où des gens exercent une autorité coercitive ou encore enseignent à nos jeunes. Justin Trudeau calcule que chaque vote perdu au Québec lui en vaudra deux dans la région de Toronto. Ressortir Jean Chrétien qui accuse le relatif consensus québécois de manquer de bon sens et d’être un débat inutile, ce n’est pas une indication que les libéraux craignent le verdict du Québec.

En prime, le Parti libéral du Canada peut compter sur un nouvel allié : la ritournelle de Maxime Bernier, joviale et libertarienne, à deux mains dans la base conservatrice. Maxime Bernier a peut-être la candeur de rêver à plusieurs sièges, mais chez les libéraux et les conservateurs, on ne fantasme ou ne s’effraie qu’en termes de pourcentages de votes soutirés par le Parti populaire du Canada. La poussée conservatrice au Québec est menacée par la vengeance de Maxime Bernier. Il n’a pas digéré qu’on vende des cartes de membre aux agriculteurs qu’il menaçait et lui subtilise ainsi une victoire qu’il croyait acquise à la tête des conservateurs. Justin jubile.

Bref, les billes de Justin Trudeau et du Parti libéral du Canada sont en Ontario en vue du scrutin de 2019. Pas qu’il n’aspire plus à conserver ses sièges au Québec, mais bien parce qu’il les croit acquis.

Ça semble imprudent, mais il a le temps de se raviser et de mieux les protéger encore. Si M. Trudeau traitait les provinces, le Québec et leurs premiers ministres comme des égaux complémentaires et partenaires plutôt que comme des vassaux à mettre à son pas, il en arriverait possiblement à des relations cordiales qui, au Québec en tout cas, favoriseraient une position pour l’instant solide que parce que ses adversaires y sont faibles. Et les conservateurs se fendent une cour assidue à la CAQ…

Jusqu’à nouvel ordre, donc, Justin Trudeau et sa garde rapprochée se bercent de l’illusion que le Québec tient au complet dans la petite poche arrière du costume du jour. Steven Guilbeault y trouvera matière à réflexion bien au-delà d’incohérences que son adhésion au PLC pourrait exacerber.