Coureur des bois

Allez Galarneau, sinon l’ouverture est à l’eau!

CHRONIQUE / Ce n’est plus qu’une affaire de flair de marmotte. Cette fois, les météorologues sont catégoriques : la cassure entre l’hiver et le printemps se produira au cours des prochains jours avec une chaleur qui sera persistante.

À une semaine, jour pour jour, de l’ouverture de la saison de pêche, le soleil devra être vaillant pour passer à travers le couvert de glace qu’il n’a pas encore attaqué de front et qui n’a guère été exposé non plus aux grandes pluies. Allez Galarneau, sinon l’ouverture est à l’eau!

Chronique

Un dossier explosif

CHRONIQUE / Le gouvernement Trudeau a déjà un énorme litige sur les bras avec le pipeline de Kinder Morgan dans l’ouest du pays. La dernière chose dont il a besoin, à 17 mois des élections fédérales, c’est d’une querelle en règle avec le Québec sur les migrants irréguliers. Parce que si le dossier du pétrole est explosif dans l’ouest, celui de l’immigration illégale le sera doublement au Québec cet été, à l’approche des élections.

Mercredi matin, le premier ministre Couillard a haussé le ton sur le sujet. Ce n’est pas dans ses habitudes. À Ottawa, dans les coulisses gouvernementales, on a aussi manifesté de la frustration. «Le Québec réclame 146 millions $ mais il n’a même pas détaillé sa facture» m’a-t-on fait valoir.

Un rappel des faits s’impose : le 21 mars, le ministre québécois David Heurtel écrit à son homologue fédéral Ahmed Hussen, pour lui rappeler la hausse de 700 % du nombre de demandeurs d’asile en 2017, et le fardeau qu’un tel flux impose sur les services d’accueil et les finances de la province. M. Heurtel demande «de convenir d’un processus de compensation valable pour les années à venir». En ce qui a trait aux frais encourus pour l’année budgétaire 2017-2018, le ministre indique que le gouvernement est à revoir son évaluation des coûts «en fonction du nombre d’arrivées réelles et non plus estimées». Le ton de la lettre et les arguments invoqués étaient raisonnables.

La surprise, c’est que la réponse du ministre Hussen n’est arrivée que mardi soir à 21 heures, par courriel. Près d’un mois plus tard. Compte tenu de l’urgence de la situation, le délai est surprenant et maladroit. En fait, la réponse d’Ottawa a été motivée par la conférence de presse de lundi des ministres David Heurtel, Jean-Marc Fournier, Sébastien Proulx et Lucie Charlebois. Le gouvernement Trudeau y a vu une stratégie des libéraux québécois pour se faire du capital politique sur le dos du fédéral. 

C’est vrai que le gouvernement Couillard ne voulait pas être doublé par la CAQ dans ce dossier. Mais ce qui est tout aussi vrai, c’est que les libéraux ne veulent plus jouer dans le même film que l’été dernier, alors qu’ils ont assumé la responsabilité du fédéral dans cette affaire, et qu’ils en ont subi les dommages politiques. Ils ont donc décidé, cette année, d’y aller de façon préventive afin de forcer le gouvernement canadien à assumer toutes ses responsabilités. Dans sa réponse à David Heurtel, le ministre fédéral Ahmed Hussen s’étonne de constater que le nombre de lieux d’hébergement temporaires pour ces migrants, qui était de 13 l’été dernier, n’est plus que de 4. Il ajoute que cela risque d’entraîner une situation humanitaire inacceptable. «Nous devons éviter de causer des souffrances indues aux familles en quête de protection», ajoute M. Hussen.

Il est inexact de dire que le Québec avait 13 lieux d’hébergement temporaires l’été dernier, alors qu’il a fallu utiliser des écoles, des hôtels et même le stade olympique pour loger tous ces gens. Le gouvernement canadien ne peut tout de même pas demander au Québec de transformer à nouveau ses écoles et ses installations sportives en centres d’accueil pour migrants irréguliers. Visiblement, le ministre Hussen n’a pas compris l’urgence de ce qui se prépare sur le chemin Roxham. 

Le premier ministre Trudeau risque de perdre des députés dans l’ouest à cause de la querelle sur Kinder Morgan. S’il veut «se refaire» au Québec, il doit mettre une priorité sur la situation à nos frontières. Et cela, même si le gouvernement Couillard fait un peu de politique sur le sujet. Après tout, ce sont des politiciens, c’est un dossier politique, et les élections s’en viennent…

Chronique

Les enfants du code 34

CHRONIQUE / Sylvie et Karine ont trouvé une école pour leurs garçons et ça tombe bien, l’école veut bien les accepter.

Mais ce n’est pas possible.

Ils entendent.

L’école en question, c’est l’École Oraliste de Québec, où on enseigne aux enfants malentendants et sourds. Alors, même si les enfants de Sylvie et Karine ont les mêmes besoins que les élèves qui y sont, ils ne peuvent pas la fréquenter. 

Il faut modifier le permis.

Et pour modifier un permis, il faut se lever de bonne heure.

Sylvie l’a appris à la dure, ça fait deux ans qu’elle se fend en quatre pour que l’école ait la permission du ministère de l’Éducation d’accepter son garçon, qui a de très sérieux troubles de langage. Elle a commencé ses démarches avant que son garçon entre en maternelle, question qu’il parte du bon pied.

L’École Oraliste a évalué qu’il correspondait au profil des autres élèves, la Commission scolaire de la Capitale a recommandé le 23 mars 2017 qu’il y soit inscrit. Mais il fallait avoir la permission du ministère. La réponse est arrivée le 15 mai 2017. «L’admission d’élèves ne présentant pas une déficience auditive n’est pas autorisée au permis de cet établissement.»

Merci bonsoir.

Sylvie s’est rendue compte qu’elle n’était pas seule, Karine vivait exactement la même chose. Leurs fils sont tous les deux des «enfants du code 34», comme tous ceux atteints de troubles du langage, sauf qu’ils ne cadrent nulle part.

Depuis un an, les deux femmes se battent ensemble.

L’École Oraliste a fait en novembre la demande officielle d’un permis pour accueillir des enfants comme les garçons de Sylvie et de Karine, mais le ministère exige plus encore. Les deux mères doivent convaincre les neuf commissions scolaires des régions 03 et 12 d’approuver le changement.

Vous avez bien lu.

Elles ont pris leur bâton de pèlerines et contacté toutes les commissions, elles ont rencontré des commissaires, elles ont fait des présentations, rencontré des directions générales. «Quand on leur explique ce qu’on veut, il y en a qui ne comprennent pas vraiment ce qu’ils ont à voir là-dedans...»

Dans une commission scolaire, on les a fait venir à une réunion pour présenter leur demande. «Ils ont discuté 20 minutes du changement de nom d’une école. Ils ont parlé d’un projet de sacs à dos avec des livres dedans. Nous, on a eu trois minutes, pas de proposition, pas de motion. Ma mère était à l’hôpital, elle venait de se faire opérer. Karine, c’était son anniversaire de mariage. On a pleuré en sortant...»

Au ministère, on me dit que «le dossier évolue».

Chaque jour qui passe est un jour de trop pour les enfants qui, exception faite de leur trouble de langage, n’ont aucun trouble d’apprentissage. Le garçon de Sylvie ne parle pas. «Il est dans une classe langage, il a de l’orthophonie juste une fois par deux, trois semaines. Il n’a pas appris un seul mot depuis le début de l’année. Il en a même perdu. Il disait “maman, aide-moi”. Il ne le dit plus.»

Karine, elle, a dû se tourner vers l’école privée, son école de bassin ne lui offrait absolument aucun service. «Ça nous coûte 10 000 $ en tout par année, si on compte les services d’orthophonie et les autres services qu’il faut nous-mêmes payer. On n’a pas vraiment les moyens, mais on n’a pas le choix.»

Mais même là, son petit bonhomme de six ans écope. «Il trouve ça très difficile. Des fois, je vais le chercher le soir et il me dit “maman, même pas pleuré”.»

Il s’est retenu. «Je me retiens aussi.»

À l’École Oraliste, les garçons seraient avec des enfants qui doivent aussi apprendre à parler. «Nos enfants, il faut leur montrer comment faire bouger leur bouche, ça va jusque-là. Et c’est ce qu’ils apprendraient à l’Oraliste. Et une fois qu’ils vont avoir appris à parler, ils vont peut-être pouvoir continuer leur cheminement scolaire. Ils sont aussi intelligents que les autres, ce n’est pas ça le problème.»

Ça ne coûterait même pas plus cher à l’État.

Peut-être moins, en fin de compte.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, est au courant du problème, il a dit à Karine qu’il s’en occuperait. 

Cette semaine, les deux mères ont reçu la copie d’une lettre du ministère, on y lit que la question de la modification du permis de l’école serait transmise à la Commission consultative de l’enseignement privé avant le 17 mai, qu’«un avis sur le principe pourrait être formulé par le comité régional des directions générales» des neuf commissions scolaires de Québec et de Chaudière-Appalaches.

Il sera trop tard pour l’année scolaire en cours.

Les deux mères sont essoufflées. «Heureusement qu’on est ensemble. Quand une n’a plus de force, l’autre prend le relais, confie Karine. Si nos enfants dérangeaient, ils auraient des services. Leur place est à l’École Oraliste, ils ont les mêmes besoins que les autres qui y sont, ce n’est pas normal qu’ils ne puissent pas y aller. Mon fils, il ne se trouve pas bon. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais quand il revient de l’école, je lui dis “ce n’est pas grave si tu n’apprends rien”...»

Perspectives

Une autoroute à péage

CHRONIQUE / La prépondérance de pouvoir que Justin Trudeau compte invoquer pour imposer le passage d’un oléoduc à la Colombie-Britannique pourrait-elle aussi garantir à Terre-Neuve-et-Labrador un accès direct aux marchés d’exportation pour son électricité, en passant bon gré mal gré par le Québec?

La question nous vient évidemment à l’esprit à partir du moment où le gouvernement fédéral se pose en arbitre pour dénouer l’impasse entre deux provinces afin d’ouvrir une nouvelle voie maritime à l’exportation du pétrole des sables bitumineux.

Perspectives

Les gouvernements et les communautés

CHRONIQUE / Justin Trudeau est prêt à marcher sur l’autonomie de la Colombie-Britannique pour ouvrir un passage à l’oléoduc Trans Mountain, du nord de l’Alberta jusqu’aux terminaux maritimes à partir desquels du pétrole extrait des sables bitumineux partirait pour l’Asie.

Lorsque priment les intérêts nationaux, il faut ce qu’il faut, a invoqué le premier ministre canadien en tranchant à la Donald Trump, le politicien ayant relancé de semblables projets dans l’Ouest américain en renversant les décisions de son prédécesseur Barack Obama.

Chronique

Québec fait la morale à Ottawa

CHRONIQUE / Le gouvernement Couillard hausse le ton à l’endroit de Justin Trudeau. Faut-il y voir un signal préélectoral, un peu d’Ottawa «bashing» pour redorer le blason nationaliste du PLQ?

Samedi, c’est le ministre Jean-Marc Fournier qui a fait la morale aux grands frères libéraux, en publiant une lettre pour les mettre en garde contre une action unilatérale dans le projet de pipeline de Kinder Morgan en Colombie-Britannique. Lundi matin, c’est le ministre de l’Immigration, David Heurtel, encadré par M. Fournier et deux autres collègues, qui a pris la relève et réclamé que le gouvernement canadien assume ses responsabilités dans l’accueil des migrants sur le territoire québécois.

Ce n’est pas la première fois que ça se produit, mais disons qu’on n’a pas l’habitude de telles interventions sous Philippe Couillard. Le premier ministre nous avait plutôt habitués à régler ses litiges dans la discrétion et la bonne entente. Par opposition, Jean Charest nous avait habitués à le voir croiser le fer de temps à autre avec le fédéral, surtout à l’approche des échéances électorales. Il faut dire qu’il en avait plus souvent l’occasion, à cause des politiques de Stephen Harper qui n’étaient pas bien reçues au Québec.

Ces sorties publiques de l’administration Couillard ne sont pas les seules. En janvier, la ministre de l’Environnement, Isabelle Melançon, a écrit à son homologue fédérale, Catherine McKenna, pour revendiquer, au nom du Québec, le pouvoir d’évaluer seule les projets de compétence fédérale sur son territoire. Que l’on parle d’installations portuaires, aéroportuaires, ou d’infrastructures pétrolifères, le Québec revendique une véritable collaboration entre les deux paliers de gouvernement, et c’est normal. Ce qui m’a surpris, toutefois, c’est de voir le ministre Fournier mettre son grain de sel dans un différend à l’autre bout du pays. Si au moins il avait traité des conséquences environnementales du pipeline, j’aurais compris. Mais il a traité du dossier sous l’angle constitutionnel et des relations fédérales-provinciales.

Visiblement, les libéraux ne veulent pas voir François Legault endosser seul le veston nationaliste de la défense des intérêts du Québec au Canada.

La mémoire courte

Selon un sondage Léger Marketing publié en fin de semaine, les gens estiment que Robert Bourassa (26%) a été le meilleur premier ministre du Québec au cours des 25 dernières années. Lucien Bouchard (22%) serait le deuxième meilleur, suivi de Jacques Parizeau (17%), Jean Charest (10%), Pauline Marois (7%) et Philippe Couillard (7%). C’est drôle, ne trouvez-vous pas? Plus ça fait longtemps que vous avez gouverné, plus on vous aime… Les deux seules exceptions à ce constat sont Bernard Landry et Daniel Johnson. 

C’est vrai qu’on apprécie Robert Bourassa de nos jours. Le cancer qui l’a emporté en 1996 a ému tout le Québec, à un point tel qu’on lui a souhaité bonne chance à la fin d’un Bye bye à Radio-Canada. On a oublié à quel point il a été vilipendé et accusé de tous les maux de la planète avant de perdre le pouvoir aux mains de René Lévesque en 1976. Et Lucien Bouchard, vous pensez qu’on l’aimait lorsqu’il a cassé la grève des infirmières en 1999? Et M. Parizeau? On l’appréciait tellement qu’il a été obligé de se tasser derrière Lucien Bouchard pendant la campagne référendaire de 1995. Il n’a fait que 15 mois à ce poste et il aurait été l’un des meilleurs premiers ministres? 

La mémoire est une faculté qui oublie. Jean Charest, Pauline Marois et Philippe Couillard auront probablement eux aussi une meilleure place dans l’histoire, quand les gens auront oublié...

Chronique

306 fois je t'aime

CHRONIQUE / Quand on passe 60 ans avec la même personne, quand elle s’en va, forcément, elle ne s’en va pas vraiment.

Comme Pauline.

Clément Gravel se rappelle encore la première fois qu’il l’a vue, dans le Vieux-Québec. «Je marchais avec des amis, j’ai remarqué une jeune femme de l’autre côté de la rue, petite jupe grise, veston bleu marin. Avec un beau petit chapeau. J’ai dit à mes chums, “cette fille-là, je vais la marier.”»

Il l’a revue quelques mois plus tard. «J’étais à la patinoire, je regardais les gens patiner, quelqu’un m’a tapé sur l’épaule. C’était elle. Elle était la voisine d’une amie. Elle m’avait vu, elle m’avait remarqué aussi.»

Ils se sont dit «oui», à Chicoutimi, le 2 octobre 1954.

Ils ont eu «cinq beaux enfants», quatre gars et une fille. «J’ai été heureux comme ça ne se peut pas. C’est grâce à elle si je suis comme je suis aujourd’hui. J’ai eu une femme extraordinaire, je ne sais pas comment ils ont fait pour la faire... On s’est aimés, tellement aimés.»

Ils étaient partis pour s’aimer comme ça longtemps encore, mais Pauline est tombée malade. Elle est entrée une dernière fois à l’hôpital en novembre 2015, n’en est pas ressortie. À part une fois, pour fêter Noël chez elle, entourée de toute sa famille. «J’allais tout le temps la voir. J’y allais deux, trois fois par jour. Elle pleurait souvent, je la serrais dans mes bras. Des fois, je me réveillais la nuit et j’allais à l’hôpital, juste pour la voir dormir.»

Un jour de janvier, Pauline a tendu un paquet à Clément, une boite emballée de papier brun, sans chou ni ruban. 

«Je ne l’ai pas déballé tout de suite, je l’ai emmené à la maison et je l’ai déposé sur une table au sous-sol. Je l’ai laissé là. Pendant la nuit, je me suis réveillé et j’ai repensé au paquet, je suis descendu et je l’ai ouvert. Il y avait deux toiles, trois ou quatre petits pinceaux, sept ou huit tubes de peinture.»

Clément est remonté se coucher.

Il est redescendu.

«Je me suis mis à peindre. C’est mystérieux, je n’ai jamais peint de ma vie. J’ouvre ça, je donne des coups de pinceau, je me mets à peindre, à vouloir faire son visage.» 

Il signe Papy.

Le lendemain matin, dans la lumière du jour, Clément retrouve le portrait de sa femme, il décide de lui apporter à l’hôpital. «J’arrive, je lui montre ça et... elle s’est mise à sourire! Je suis tout de suite allé m’acheter le matériel qu’il fallait pour en faire d’autres. La nuit suivante, j’ai fait mon visage, pour compléter.»

Le lendemain, elle a encore souri.

Clément est devenu un peintre de la nuit. «Pauline, elle avait toujours hâte de voir ce que j’avais fait. Elle était heureuse quand je peignais, elle souriait. Elle me disait, “qu’est-ce que tu vas me faire cette nuit?”»

Le matin du 1er mars 2016, elle est partie.

Clément n’est pas allé à l’hôpital ce jour-là, ni au salon funéraire. Il a voulu garder l’image de sa Pauline vivante.

La nuit, il la retrouvait. «J’ai continué à peindre. À travers chaque tableau, j’échange avec elle, je raconte une partie de notre histoire, je replonge dans un souvenir. Il y a de l’âme dans mes tableaux, c’est un pinceau qui écrit. Mes tableaux parlent d’elle, ils parlent à elle. Je peux refaire un tableau plusieurs fois, jusqu’à ce que ce soit ce que je veux lui dire.»

Quand il est satisfait, il monte se coucher.

Chaque tableau a un titre, souvent un seul mot. Ensemble. Colère. Néant. Frisson. Bientôt. Heureux. Repos.

Les premiers étaient sombres, les derniers sont plus lumineux.

Il a, en neuf saisons, peint 306 tableaux pour Pauline, de toutes grandeurs. Il en a fait encadrer des dizaines qu’il a accrochés aux murs de sa maison de Saint-Nicolas. Une maison musée adossée au cap, dont les grandes fenêtres à l’arrière donnent sur des arbres matures, une impression de forêt.

Clément a été forestier.

«Quand on est heureux et bien, le temps passe vite. Je fais mes affaires, je passe ma balayeuse, je prends ma voiture pour aller faire un tour quand j’en ai envie. Je m’assois dans mon fauteuil et je regarde la forêt, je suis toujours en contact. Mon cerveau fonctionne, il est actif, je ne lui donne pas le temps de s’arrêter.»

Clément a 94 ans. «Je mène une vie simple et heureuse.»

Parfois, il compose un poème à Pauline. Il m’en a récité un, le premier qui lui est venu en tête, l’histoire de deux cœurs si liés qu’on ne sait plus lequel est lequel. «Je lui compose en regardant les arbres par la fenêtre, les feuilles qui tombent. Vous savez, c’est inspirant, l’amour.»

Surtout quand il est immortel.

Actualités

Que le cinéma ne parte jamais en fumée

CHRONIQUE / On est quelque part dans les années 1970, dans mon Windsor natal où l’usine de pâte et papier sert de baromètre, où un monsieur avec un haut-parleur sur sa mini van brune diffuse des bonnes et des mauvaises nouvelles et où on retrouve un cinéma juste à côté de la biscuiterie.

J’y ai vu Les 101 dalmatiens en animation, une version de 1961 qu’on avait sûrement eu à bas prix, je ne sais pas, mais Cruella y était dangereusement impressionnante.

C’est le seul film que je me rappelle avoir vu là, mais je décryptais toujours les affiches de la vitrine en passant, puis ce guichet à l’ancienne dans l’entrée étroite qui ressemblait à un confessionnal.

Quelques mois, quelques années plus tard, c’est flou, de la maison de mes grands-parents à l’extérieur de la ville, on a vu une colonne de fumée s’élever dans le ciel, et ce n’était pas l’usine qui annonçait une averse.

C’était le cinéma qui passait au feu. J’ai été aussi dévastée que le bâtiment, qu’on s’est bien sûr empressé de convertir en stationnement.

Quand je suis venue étudier au Cégep de Sherbrooke, une longue décennie plus tard, j’ai pris un appartement sur Kennedy, dans le fond d’une cour, j’ai arpenté Sherbrooke à ma guise et je suis tombée en amour avec la Maison du cinéma qui avait ouvert ses portes deux ans plus tôt en lieu et place du Capri.

Je vous niaise pas, je pense que je traversais le pont tous les soirs pour y voir à peu près tout ce qu’on y présentait. Des fois, je les revoyais deux, trois, quatre fois.

James Ivory, Eric Rohmer Woody Allen, Wim Wenders, Denys Arcand, ils habitaient pratiquement tous là en permanence, j’allais leur tenir compagnie sans dire un mot, il faisait sombre dans les salles, mais y avait de la saprée belle lumière dans ma vie de cégepienne.

Des fois, je me demande comment j’aurais occupé mes temps libres, mais surtout comment je me serais construit l’être humain sans cette Maison du cinéma, sans ces gens qui ont eu l’audace de sa renaissance, Jacques Foisy en tête.

Fallait y croire sur un chaud temps en cette ère de beta, de vhs, de télés câblées, surtout quand tu t’entêtes à diffuser une bonne part de cinéma de répertoire.

Fallait que les membres de la famille Hurtubise soient tout aussi timbrés quand ils en ont fait l’acquisition en 2011.

Imaginez. Le beta et le vhs s’étaient pas mal tous retrouvés dans les ventes de garage et les sous-sol d’églises, mais le dvd avait encore les reins solides et il y avait tout ce trafic sur le web qui s’intensifiait déjà, qui ne cesse de.

Et pourtant.

Et pourtant, non seulement Denis Hurtubise, Karen Hansen et leur progéniture sont là, avec leur Maison du cinéma qui a multiplié ses salles et ses améliorations technologiques, qui a su conserver sa mission et son indépendance – sérieusement, des fois on oublie notre chance d’avoir un cinéma indépendant à portée d’élan - mais ils s’assurent de mille façons que cette maison soit aussi celle de tout le monde, y compris celle du Festival cinéma du monde.

Parce que t’sais, pas de Maison du cinéma, pas de Festival.

Pas de passionnés de cinéma, pas de Festival de cinéma.

Pas de monde, pas de Festival de cinéma du monde.

Ça adonne vraiment bien que tout ça, ce soit là.

Ç’aurait été triste de voir le cinéma partir lui aussi en fumée.

Patrick Duquette

Le vélo qui libère les souvenirs

CHRONIQUE / Vous avez peut-être entendu parler de ces vélos stationnaires équipés d’un écran qui reproduisent virtuellement le trajet du Tour de France. À l’Institut de recherche Bruyère d’Ottawa, on teste ces jours-ci un vélo similaire. À la différence qu’il est conçu pour motiver les personnes âgées à faire de l’activité physique.

Le principe est simple. Pendant que la personne âgée pédale, des images de télévision filmées à Singapour, Paris, Oslo, Dubaï ou Pékin défilent en temps réel sur un grand écran. L’illusion est totale. Pour peu qu’on s’abandonne, on a vraiment l’impression de rouler dans les rues d’une grande cité du monde. On se surprend à observer les piétons ou même à ralentir quand une auto arrive en sens inverse.

J’ai testé la nouvelle technologie lors d’une conférence de presse vendredi. Non seulement c’est réaliste, mais c’est plus intéressant que de rouler sur un vélo stationnaire avec, en toile de fond, un mur blanc d’hôpital.

C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette technologie qui fait pour la première fois l’objet de tests cliniques au Canada. Son effet bénéfique serait double: non seulement elle favorisait l’activité physique chez les aînés, les paysages filmés stimuleraient également la mémoire des gens atteints de démence.

ACTUALITÉS

Joliane et ses colocs

CHRONIQUE / «On nous a déjà amené un chien et un chat, mais moi, je préfère avoir une étudiante comme Joliane!»

Elle est drôle, Madame Gagnon. Marie-Ange de son prénom. C’est l’heure de la partie de cartes du jeudi soir avec ses compagnes habituelles, Pauline et les deux Thérèse assises l’une en face de l’autre. Elles font équipe. À l’étage au-dessus, Françoise, Jacqueline, Anna et Gisèle sont tout aussi concentrées à marquer des points. Il n’y a pas à dire, le 500 est populaire entre les murs de cette résidence pour aînés.

Une nouvelle voisine a récemment fait son entrée. Ici, on l’appelle «la p’tite» et on lui pardonne son manque d’expérience autour de la table. Il faut encore lui expliquer les règles du jeu, mais ça s’en vient. «Elle commence à être bonne!», la félicitent les gentilles dames. 

Joliane Plante a 20 ans. Elle habite dans cet immeuble, entourée de personnes dont la moyenne d’âge est de 82 ans. La jeune femme est l’heureuse élue d’un projet de cohabitation intergénérationnelle qui, jusqu’à preuve du contraire, n’existe nulle part ailleurs au Québec.

L’offre de la résidence Les Marronniers, à Trois-Rivières, n’est pas passée inaperçue à l’automne dernier, particulièrement sur les réseaux sociaux où l’attention de Joliane a également été attirée par ceci: loyer gratuit en échange de 40 heures de bénévolat par mois. Critère numéro un: démontrer de l’intérêt envers les aînés en s’intégrant à leur quotidien.

«J’aime les personnes âgées!», m’annonce-t-elle tout de go en sachant pertinemment que ma première question sera «Pourquoi?»

Je peux comprendre l’économie réalisée. Son 3 pièces et demie est chauffé, éclairé, avec le câble et le téléphone compris. Le wi-fi est gratuit dans les aires communes. Ses repas sont également inclus, à condition de se présenter en même temps que les autres dans la salle à manger. Mais quand même. Elle a seulement 20 ans et ses 115 colocs, de 67 à 97 ans. Gros party. Elle rit.

La directrice de l’endroit s’est inspirée d’une initiative aux Pays-Bas pour mettre son projet de l’avant. Nancy Comtois avait déjà une bonne idée des effets bénéfiques d’une approche qui a fait ses preuves.

Depuis quelques années, les élèves de l’école primaire du secteur rendent visite aux résidents des Marronniers. Des liens ont été tissés entre ces derniers et les enfants. La gestionnaire a eu envie d’aller un peu plus loin en ouvrant ses portes à deux étudiants prêts à vivre en permanence en compagnie d’hommes et de femmes qui ont quatre fois leur âge.

À sa grande surprise, son offre a été partagée plusieurs milliers de fois sur Facebook. Une vingtaine de candidatures ont été retenues pour passer à l’étape des entrevues. Joliane Plante, une étudiante en psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a été choisie. Une autre jeune femme aussi, mais elle a récemment dû quitter pour des raisons de santé.

*****