Bienvenue à Québec, en ce 18 octobre 1976. Il est midi. On annonce du temps nuageux. Il fait 5 °C. (1)
Dans quelques heures, le premier ministre Robert Bourassa annonce le déclenchement des élections sur une cassette préenregistrée, expédiée aux médias. (2) Oui, une cassette. Plus chaleureux que cela, tu donnes une poignée de main avec une pince en acier désoxydable.
Rien n’oblige Robert Bourassa à déclencher des élections. Sauf qu’il croit que le temps joue contre lui.
Le gouvernement est englué dans des affaires de favoritisme. Les grèves sont nombreuses. En plus, le torchon brûle avec Ottawa. Pierre Elliot Trudeau, le premier ministre du Canada, ne manque jamais une occasion d’humilier son «ami Robert». En public, il l’a traité de «mangeur de hot-dogs». En privé, il le surnomme «Ti Pitt».
La campagne électorale va durer 28 jours. Le minimum. Robert Bourassa veut prendre ses adversaires de vitesse. Pas question de laisser l’Union nationale préparer son grand retour. Sans parler du mouvement nationaliste, qui a le vent dans les voiles.

À la veille de la Saint-Jean, le spectacle 1 fois 5 a triomphé avec Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Claude Léveillée, Jean-Pierre Ferland et Gilles Vigneault. À Québec, on évoque une foule de 125 000 personnes au Bois de Coulonge. (3) Et jusqu’à 300 000 personnes sur le Mont-Royal.
Chaque fois, l’hymne Gens du Pays est chanté au début et à la fin. Le 22 juin, à Québec, l’animatrice Lise Payette présente le spectacle en ces termes: «Nous pourrions nous unir pour survivre. […] Nous pourrions nous donner un pays.» (4)
«Des maudits cochons»
Robert Bourassa ne réalise pas à quel point il est devenu impopulaire. Dès le début de la campagne, il se fait chahuter un peu partout. Le 28 octobre, il débarque au Saguenay. La région est alors en ébullition. Déchirée par un conflit de travail de cinq mois à l’Alcan. (8)
Quelques jours plus tôt, l’escouade antiémeute de la SQ a tabassé les grévistes à Arvida. Elle frappait tout ce qui bougeait. Sur le coup, même les policiers de Jonquière ont décrit leurs collègues de la Sûreté comme «des maudits cochons»! (9)
Vers midi, lorsque Robert Bourassa débarque à l’hôtel de ville de Chicoutimi, 400 grévistes l’attendent de pied ferme. L’ambiance est électrique. Devant la porte d’entrée, le premier ministre est copieusement hué. Un peu bousculé. Un œuf passe tout près de lui atterrir sur la tête. (10)
À l’intérieur, l’assemblée tourne au chaos. On frôle la mêlée générale. Le discours du premier ministre se perd dans le brouhaha. Entre nous, l’auditoire ne manque pas grand-chose. Le thème principal est... la constitution!
Des propriétaires de garages se joignent au cirque. Ils bloquent les alentours avec leurs dépanneuses et leurs camions-remorques. (11) Pour s’assurer de pouvoir repartir, la limousine du premier ministre est garée dans la caserne des pompiers!
Au moment de ressortir, le véhicule du premier ministre fonce sur la foule. Les manifestants ont juste le temps de lui donner un coup de pied ou de lui taper dessus avec leur pancarte.
Créditiste, ça rime avec humoriste
À la droite de la droite, deux petits partis se disputent les faveurs de l’électorat. Le Parti national populaire (PNP) et le Ralliement créditiste. Camille Samson, le chef créditiste, est celui qui attire le plus l’attention.
Camille fait rire les foules. Son histoire la plus connue raconte les aventures d’un castor qui construit des barrages sans avoir besoin d’emprunter à New York.

À l’Assomption, le 31 octobre, Camille dénonce les syndicats de la construction. «Avez-vous déjà vu ça, un siffleux [marmotte] avec une carte de compétence pour creuser un trou? Pas moi!» s’écrie-t-il.
Le chef créditiste s’oppose férocement à l’ajout de chlore dans l’eau. «Moi, je n’ai jamais vu un brochet avec un dentier. Ça fait qu’ils ne viennent pas nous faire accroire qu’on va garder nos dents en mettant du chlore dans l’eau!» (14)
En fin de campagne, notre humoriste déraille. Il se met à voir des communistes partout. Le 9 novembre, au Centre Mgr Marcoux, dans Limoilou, il explose. Il accuse le PQ de vouloir abolir les élections.
«Dans les régimes communistes, les élections sont abolies. C’est ce que PQ cache à la population.» (15)
Un Chevalier du «quatrième degré»?
En 1973, l’Union nationale, l’ancien parti de Maurice Duplessis, a été rayée de la carte. Elle n’a pas obtenu un seul siège!
Trois ans plus tard, le parti s’est trouvé un nouveau chef, Rodrigue Biron. Il déborde d’énergie. Il courtise l’électorat anglophone, en prônant le libre-choix en matière de la langue d’enseignement. Avec lui, les parents pourront faire éduquer leurs enfants dans la langue de leur choix. (17)
«La seule façon de réussir sa vie, c’est d’apprendre l’anglais, philosophe le chef de l’UN. Ceux qui n’apprennent que le français à l’école deviendront des citoyens de seconde zone. Ils vivront de l’assistance sociale.»
Rodrigue Biron appartient aux Chevaliers de Colomb. Un peu partout, des Chevaliers tentent d’entrer secrètement en contact avec lui. Ils lui font de mystérieuses grimaces. Ils tiennent des propos étranges. Ils prétendent que M. Biron est un chevalier du «quatrième degré». Le plus élevé. Le degré patriotique! (18)
Rodrigue Biron fait campagne à bord d’un petit avion. Il vise 60 députés! Son problème? Un individu mystérieux le suit pas à pas. Pour saboter sa campagne! Le farceur se déguise. Il se fait passer pour un organisateur de l’Union nationale.
Un jour, il donne de fausses indications aux journalistes. Le lendemain, il annonce la venue du chef au mauvais endroit. Chaque fois, il disparaît sans laisser de traces! (19)
La dernière chance de René Lévesque?
À la fin de l’été, René Lévesque semblait au bout du rouleau. En septembre, au moins deux députés péquistes ont contesté son leadership. «Il est temps que le petit vieux s’en aille,» aurait dit Claude Charron. (21)
Le déclenchement précipité des élections constitue une bouée de sauvetage pour le chef du PQ. Grâce à Robert Bourassa, il aura une dernière chance! Sauf qu’après avoir été défait dans sa circonscription en 1970 et en 1973, il n’a plus droit à l’erreur.
Il va passer plus de la moitié du temps dans sa circonscription de Taillon, pour s’assurer d’y être élu!
La campagne du PQ sera prudente. Il promet un «vrai» gouvernement. L’indépendance est mise sur la glace. Les attaques se concentrent sur les ratés de l’administration Bourassa. Une cible facile. L’équivalent de tirer au bazooka sur un éléphant, à trois mètres, dans un couloir...
Un exemple? Les coûts des travaux de la baie James ont augmenté de 463% en l’espace de cinq ans. Ils ont bondi de 3,1 milliards à 16,2 milliards $. (22)

«Ti-Poil», comme le surnomment certains électeurs, brûle la chandelle par les deux bouts. Sa journée commence vers sept heures. Elle se termine vers deux heures du matin. Il oublie souvent de manger. Il fait ses annonces sans trop se préoccuper de l’heure.
Les journalistes se plaignent du rythme «inhumain» de la campagne de Lévesque. «Combien de cigarettes fumez-vous en une journée, demande l’un d’eux. «Je ne compte pas, répond-il. Ça me fait peur.» (23)
«Je me battrai jusque dans la boue»
Vous connaissez la chanson. Au début d’une campagne électorale, chacun promet, la main sur le cœur, d’être respectueux. Poli. Positif. Ça ne dure pas. Avec le temps, le ton monte. Les coups volent bas. Le contenu prend un peu le bord...
Au bout de quelques semaines, Robert Bourassa accuse le PQ d’encourager les voyous qui perturbent ses assemblées. Rodrigue Biron traite un peu tout le monde de «raciste». Et René Lévesque affirme «que le paysage est si ravagé qu’on se retrouve devant les résultats combinés d’un ouragan et d’un tremblement de terre».

«Je me battrai jusque dans la boue, s’il le faut», clame le premier ministre Bourassa. Monsieur accuse de «trahison» certains fonctionnaires qui se feraient les complices du PQ. Il promet de régler ses comptes avec ces «traitres» au lendemain de sa réélection.
Entre nous, il est temps que cela finisse…
Le 10 novembre, les derniers sondages entrevoient l’impossible. Une victoire du Parti québécois! Mais les sceptiques sont nombreux. Environ 40% des électeurs se disent indécis ou refusent de répondre aux sondeurs. (25)
Bref, à la veille du scrutin, les résultats restent totalement imprévisibles. En route pour une soirée électorale mémorable...
Demain, ne manquez pas la deuxième partie de ce dossier, consacrée à la soirée du 15 novembre 1976 et à ses suites...

