Dix femmes rencontrées par Le Droit au cours du mois de mai affirment avoir été manipulées ou harcelées, dans certains cas sexuellement, entre 2021 et 2025, par celui qui était encore jusqu’à tout récemment l’un des politiciens les plus en vue en Outaouais.
M. Lauzon a subitement quitté toutes ses fonctions politiques à la fin avril, après qu’une plainte le visant personnellement ait été envoyée à la Commission municipale du Québec (CMQ) par sept employées de la Municipalité régionale de comté (MRC) de Papineau. M. Lauzon n’a pas contesté cette plainte. Le 1er mai, il a été jugé inhabile à siéger pour une durée de cinq ans par la Cour supérieure du Québec. Il s’agit de la plus forte sanction qu’un élu municipal peut recevoir dans ce type de dossier.
La moitié des femmes que nous avons rencontrées sont des professionnelles travaillant pour des organisations ayant un lien plus ou moins rapproché avec la Ville de Thurso ou la MRC Papineau. Parmi celles-ci, certaines sont des plaignantes à la Commission municipale. D’autres sont des citoyennes lambda qui n’avaient jamais imaginé qu’une simple requête de nature municipale allait mener à des avances sexuelles explicites de la part de leur maire.
Nous avons contacté Benoit Lauzon afin de lui offrir la possibilité de partager sa version des faits. Il a refusé en disant avoir des obligations légales qui l’en empêchent en lien avec le jugement de la Cour supérieure du Québec.
Messages salaces
Certaines femmes nous ont expliqué avoir été «très mal à l’aise» et avoir rapidement mis un terme aux avances de l’ex-maire, ce qu’il a accepté. D’autres reconnaissent s’être fait prendre au jeu et avoir entretenu pendant un temps une correspondance numérique avec lui, la plupart du temps par Messenger. Le Droit a pu authentifier de nombreux messages salaces envoyés par M. Lauzon. Dans certains de ces messages, il n’hésite pas à se vanter de ses prouesses sexuelles et à faire l’apologie de l’adultère.

Dans certains cas, la barrière numérique a été franchie, parfois directement dans le bureau de Benoît Lauzon, ou subtilement lors d’un événement public par un attouchement, une étreinte non sollicitée ou une main baladeuse. Ces femmes qui croyaient être seules à vivre de tels incidents affirment aujourd’hui avoir été manipulées par l’ex-maire de Thurso.
«Il s’est intégré dans ma vie, presque sournoisement, sans que je ne m’en rende compte», regrette une des femmes que nous avons rencontrées.
«Ce n’était pas juste une main basse, c’était une main sur une fesse et il me retenait près de lui», a raconté une autre.
«Dès que je suis entrée dans son bureau, j’ai senti que son attitude a changé et plus je m’éloignais, plus il se rapprochait», a relaté une troisième femme.
Les dix femmes rencontrées par Le Droit ont toutes exigé que leur identité demeure confidentielle, par crainte de représailles. Nous avons pris la décision de ne pas publier les extraits des échanges électroniques que nous détenons, afin d’éviter que leurs destinataires puissent être identifiées par M. Lauzon.
Nous avons été accompagnés par une avocate spécialisée dans ce genre de dossier, tout au long de notre démarche journalistique.
Même si M. Lauzon a été dépouillé par le tribunal de son droit de se présenter à une élection au cours des cinq prochaines années, les femmes rencontrées estiment toutes que le pouvoir d’influence de ce dernier demeure important dans la Petite-Nation.
Pendant la préparation de ce reportage, un membre de la famille de Benoît Lauzon, visiblement au fait de la collecte de témoignages en cours, a contacté Le Droit pour lui demander de mettre fin à son travail journalistique, affirmant que «cela apporterait seulement des propos diffamatoires» et que ce serait préférable pour «tout le monde qui voudrait tourner la page».
Banalisation
Dans une entrevue accordée peu de temps après le départ de M. Lauzon, le nouveau préfet de la MRC Papineau, Paul-André David, reprochait à plusieurs politiciens de continuer à consulter M. Lauzon et affirmait qu’«on banalise la situation». Il a publiquement affirmé avoir été en contact avec des femmes, qui n’étaient pas des employées de la MRC, qui lui ont affirmé avoir vécu des incidents malaisants avec l’ex-maire.

C’est d’ailleurs cette banalisation qui a poussé dix femmes à raconter leur histoire au Droit. Elles n’acceptent pas le narratif proposé par l’ex-maire Lauzon dans une publication Facebook, le jour de son départ subit.
En début d’année, M. Lauzon confirmait son intention de se présenter aux prochaines élections pour le poste de préfet de la MRC. Il n’a accordé aucune entrevue médiatique depuis son départ, malgré de nombreuses sollicitations.
«Je termine en disant que parfois, on peut être malhabile lors de discussions, on dit des choses, on emploie des mots, on met des emoji sur des messages sans juger l’impact, mais qui peuvent affecter des personnes, a écrit l’ex-maire Lauzon sur sa page Facebook, le jour de son départ, avant de fermer son compte quelques jours plus tard. On fait des farces qui ne sont pas nécessaires dans le quotidien de notre milieu de travail et j’en suis désolé.»
Pour les femmes rencontrées par Le Droit, les incidents qu’elles affirment avoir vécus avec l’ex-maire Lauzon dépassaient largement le niveau de la «farce» et des propos «malhabiles».
Le cas de Judith*
Judith a été la première à contacter Le Droit pour dénoncer les actions de Benoit Lauzon. Elle affirme avoir trouvé les employées de la MRC de Papineau «courageuses» de déposer une plainte à la CMQ. Elle aussi, voulait raconter son histoire en appui aux sept employées, mais également pour démontrer que l’ampleur de la situation dépassait les bureaux de la MRC Papineau.
Judith cotoyait Benoit Lauzon uniquement dans un cadre professionnel. Elle n’avait jamais échangé avec lui sur Messenger, n’ayant aucune raison de traiter directement avec l’ancien maire de Thurso. C’est après l’avoir croisé à quelques événements dans la Petite-Nation que M. Lauzon a pris l’initiative de la contacter.
Elle raconte qu’un jour, sans avertissement, il lui a envoyé un message privé: «bon matin» et «bonne journée». Puis, plusieurs autres, allant jusqu’à tous les jours durant une semaine.
«Les messages pour me souhaiter une “bonne fin de semaine ma belle” me faisaient sentir mal, comme dans un début de séduction», dit-elle.
Judith dit ne pas avoir compris pourquoi il essayait de s’immiscer dans sa vie personnelle. Elle affirme avoir répondu aux messages de manière cordiale, mais que la fréquence des messages la rendait «mal à l’aise», ce qu’elle n’a jamais osé lui dire.
«Je n’osais pas lui dire que j’étais mal à l’aise, de peur de nuire à mon organisation», témoigne-t-elle.
Elle décide tout de même de couper court à l’échange et cesse toute communication. M. Lauzon ne la recontactera plus par la suite.
Le cas de Charlotte*
Charlotte était très hésitante à raconter son histoire au Droit, notamment par peur de représailles. Elle a accepté de le faire, afin de changer le narratif que laisse transparaître le message de départ publié par M. Lauzon.
Dans le cadre de son travail, il arrivait à Charlotte de croiser Benoit Lauzon lors d’événements publics dans la Petite-Nation, mais jamais elle n’aurait pensé qu’il lui écrirait.
C’est après l’un de ces événements, tard en soirée, que M. Lauzon lui a envoyé un message sur Messenger, raconte-t-elle. Pas pour parler du boulot, puisque le message était accompagné de cœurs et d’emojis de bisous. D’autres messages du même genre ont suivi, dit-elle. Assez pour créer, selon Charlotte, un vrai malaise dans son couple.
«Quand tu te rends compte du malaise que ça crée dans ton couple, tu te dis que c’est pas normal», dit-elle.
Lors des événements où elle devait le côtoyer, Charlotte affirme que M. Lauzon la touchait de façon inappropriée. «Ce n’était pas juste une main basse, c’était une main sur une fesse et il me retenait près de lui», a-t-elle témoigné au Droit.
Le cas de Jasmine*
Pour Jasmine, d’apprendre que M. Lauzon faisait l’objet d’une enquête de la Commission municipale du Québec a été un véritable choc. Elle dit avoir alors réalisé qu’elle s’était fait embarquer dans son jeu.
«Quand cette histoire est sortie, je me suis sentie utilisée et humiliée, parce que je ne savais pas qu’il y en avait d’autres», lance-t-elle.
La relation de Jasmine et Benoit Lauzon était celle d’une citoyenne et de son maire. Sur Messenger, ils échangeaient à l’occasion, de façon cordiale. Mais avec le temps, le ton a changé.
M. Lauzon a commencé à la complimenter, à lui envoyer régulièrement de «beaux mots». Jasmine raconte qu’elle recevait chaque jour des messages de l’ex-maire. Puis, c’est devenu encore plus fréquent, à raison de plusieurs messages par jour, chaque fois qu’elle était en ligne. «C’était intense», dit-elle.
«Il s’est intégré dans ma vie vraiment sournoisement, sans que je m’en rende compte, tellement il était tout le temps là», confie-t-elle aujourd’hui.
Jasmine assure qu’elle a toujours été claire sur le fait qu’elle ne voulait pas aller plus loin et qu’elle n’était pas intéressée. Mais elle admet aussi s’être laissée prendre au jeu. Flattée par les compliments, impressionnée par la figure publique que représentait M. Lauzon, elle a continué à discuter avec lui.
Elle dit que M. Lauzon avait l’habitude de lui poser des questions personnelles, mais quand elle lui a confié traverser une période difficile, il a «redoublé d’ardeur». Il a commencé à lui envoyer des propos à caractère sexuel, exprimant explicitement son désir d’avoir des relations intimes avec elle.
Selon les échanges consultés par Le Droit, Jasmine recevait régulièrement des messages salaces. Mais elle lui répondait clairement que ce type de messages était déplacé.
Pendant ce temps, Jasmine avait un dossier municipal à régler. Elle affirme avoir craint qu’il ne se règle pas, si elle disait non à M. Lauzon. Un jour, prétextant régler le dossier municipal en question, M. Lauzon l’invite à son bureau après les heures normales d’ouverture.

Jasmine s’y rend, pensant qu’il s’agit d’un suivi légitime. Elle raconte qu’une fois sur place, il a tenté de la toucher.
«Il n’arrêtait pas de m’écrire après, mais je ne pouvais pas lui répondre… j’étais traumatisée», raconte-t-elle.
Depuis ce jour, Jasmine dit avoir arrêté de participer activement à la conversation.
Le cas de Martine*
Martine a aussi longuement hésité avant de raconter son histoire au Droit. Elle a accepté de le faire, dit-elle, pour que les gens sachent que l’ex-maire Lauzon pouvait aller beaucoup plus loin que ce que laissent transparaître la décision de la Cour supérieure et le message publié par ce dernier avant de quitter ses fonctions politiques.
Jamais, dit-elle, elle n’aurait cru qu’une simple demande d’information auprès de l’ex-maire concernant un règlement municipal, en 2021, aurait pu se transformer, des mois plus tard, en une série de messages la menant jusque dans le bureau de M. Lauzon à l’hôtel de ville de Thurso.
Martine reconnaît s’être laissée embarquer dans le jeu de séduction de M. Lauzon et y avoir participé. «Le ton mielleux» de ses messages et les compliments qu’il lui envoyait lui faisaient du bien. «Il me demandait régulièrement comment j’allais, si j’avais quelqu’un dans ma vie, si j’étais en amour, il me disait que je méritais d’être en couple, plein d’affaires de même, raconte Martine. Je trouvais ça bizarre et j’étais quand même mal à l’aise, je savais qu’il avait une conjointe.»
Un soir, Martine a reçu un message de M. Lauzon qui l’invitait à aller le rejoindre à son bureau de l’hôtel de ville. «J’étais consciente que c’était après les heures d’ouverture normales, mais je me suis dit qu’un maire, ça travaille le soir, explique-t-elle. J’ai été tellement nounoune de penser qu’on allait parler de mon dossier.»
«Dès que je suis entrée dans son bureau, j’ai senti que son attitude a changé, raconte Martine. Il était debout. Il s’approchait de moi, trop. Je n’étais pas à l’aise, donc je reculais, je me déplaçais dans la pièce, mais il me suivait et continuait de se rapprocher. J’ai fini par me retrouver coincée, sans autre place à aller. Je ne savais pas trop comment réagir et je lui ai dit que je n’étais pas à l’aise, mais c’est comme s’il n’entendait plus rien. Il s’est mis à m’enlacer et à me tripoter un peu partout. Je lui ai dit d’arrêter. Je ne sais pas combien de temps ç’a duré. Probablement pas très longtemps.»
Martine affirme avoir profité d’une distraction de la part de M. Lauzon pour quitter les lieux. Elle n’a pas voulu déposer une plainte contre l’ex-maire.
«Sérieusement, qui m’aurait cru, lance-t-elle. Lui, le politicien le plus puissant du coin, ou moi? C’aurait été sa parole contre la mienne. Je me suis aussi sentie coupable. J’ai juste préféré tenter d’oublier tout ça.»
Modus operandi
Les échanges de messages que nous avons consultés commencent généralement de la même manière, soit dans un cadre professionnel. Dans ce contexte initial, M. Lauzon conservait généralement une distance avec son interlocutrice.
C’est quelques jours ou semaines plus tard que plusieurs des femmes que nous avons rencontrées ont reçu des messages non sollicités du type «bonjour», «bon matin» ou «bonne semaine». Par politesse et courtoisie, ses interlocutrices lui répondaient généralement des banalités d’usage.
Progressivement, ce genre de messages devenait plus fréquent, allant jusqu’à tous les jours, voire à tout moment de la journée, ont raconté les femmes dans leurs témoignages. L’approche du maire devenait alors de plus en plus amicale et finissait par avoir un caractère personnel qui pouvaient prendre la forme de questions sur leur vie privée, et parfois plus crues sur leur vie amoureuse et sexuelle.
Dans le cas de deux femmes que nous avons rencontrées, des messages envoyés après des refus explicites de leur part montrent que M. Lauzon n’hésitait pas à utiliser des propos salaces et à mettre de l’avant ses caractéristiques physiques et ses aptitudes au lit pour les convaincre d’avoir une relation sexuelle avec lui.
Dans l’un des échanges que nous avons consultés, il tente de convaincre son interlocutrice de le prendre pour amant en soutenant qu’il s’agit, selon lui, d’un moyen de garder un certain équilibre dans une vie de couple.
D’autres femmes affirment que ce n’est pas que dans l’univers numérique que l’ex-maire Lauzon a eu des comportements répréhensibles. Il n’hésitait pas, disent-elles, à faire des invitations déplacées sur les lieux de travail ou lors d’événements officiels.

Certaines ont témoigné avoir été touchées de manière inappropriée. «Il entre vraiment dans ta bulle; deux becs sur les joues, une main un peu basse dans le dos, explique l’une d’elles. Tu veux reculer de sa bulle, mais tu n’es pas capable.»
La crainte de représailles a empêché plusieurs femmes d’entreprendre un processus de plainte contre M. Lauzon. «Il avait tellement de pouvoir politique qu’il pouvait faire tomber n’importe qui», a affirmé l’une des femmes rencontrées.
«S’il voulait démolir la réputation de quelqu’un, il était assez bien positionné pour le faire», a ajouté une autre.
(*) nom fictif


