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«Il veut juste travailler comme tout le monde»

CHRONIQUE / Quatre matins par semaine, Samuel* se rend à l’usine, il travaille pendant six heures à effectuer toutes sortes de tâches, surtout celles que les autres employés n’ont pas le goût de faire.


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Ça lui donne 10$ par jour.

Samuel, 23 ans, est autiste. Il est arrivé il y a presque deux ans dans cette entreprise manufacturière dans le cadre d’un programme pour donner du boulot à des gens qui ont des limitations, l’Association pour l’Intégration sociale (AIS). «Mon fils était sur un plateau de travail avec un éducateur spécialisé», m’explique Martine* au bout du fil. 

Mais Samuel «a compris très rapidement ce qu’il devait faire. Il pouvait se présenter au travail sans la présence de l’éducateur, il était assez autonome.»

À tel point que, lorsque la COVID a sonné le glas du plateau de travail, l’entreprise a demandé à Samuel de continuer à travailler et, depuis ce temps, il se pointe à l’usine tout seul et fait ce qu’il a à faire. Et en plus, ça adonne bien, il «adore faire ce que les autres ne veulent pas faire. Il est autiste, il aime ça, lui, faire les tâches répétitives, il aime la routine. Il a juste besoin d’un contremaître qui est à l’écoute, c’est tout.»

Et de conserver son horaire.

Depuis qu’il travaille, Martine a vu tout le bien que ça a fait à son fils. «Il s’est beaucoup amélioré, ça a stabilisé plusieurs aspects de sa vie. Il avait un niveau d’anxiété qui était très élevé, ça a beaucoup diminué. Tellement qu’on envisage maintenant qu’il puisse aller vivre en appartement.»

Le problème, c’est que Samuel est toujours sous la houlette de l’AIS, ce qui veut dire qu’il est prestataire de la solidarité sociale.

Et qu’il reçoit 10$ pour six heures de travail.

Il existe une solution qui conviendrait mieux à Samuel, c’est le SEMO, un organisme sans but lucratif qui offre entre autres aux entreprises une subvention salariale pour compenser le léger écart de productivité entre Samuel et ses collègues. Avec ça, Samuel ne serait plus prestataire de la solidarité sociale, il gagnerait sa vie comme les autres.

Pour lui, ça signifie beaucoup. «Il veut juste travailler comme tout le monde. Il me dit souvent : “je ne veux plus vivre aux crochets de la société”.»

Ça tombe bien, Samuel s’est qualifié à l’automne 2020 pour obtenir une subvention salariale, mais ça tombe mal, il est toujours au même point. «Tout est bloqué. Il y a toujours quelque chose qui accroche. L’employeur doit s’entendre avec le syndicat, mais il n’y a rien qui bouge.»

Le comble, c’est que l’acceptation par le SEMO dure 52 semaines. Elle est échue. «Il faut recommencer les démarches à partir de zéro.»

Il n’est pas le seul.

Visiblement, l’intégration d’un travailleur avec une limitation ne passe pas comme une lettre à la poste dans les entreprises syndiquées, où l’attribution des postes est régie par des conventions collectives qui sont rarement des odes à la flexibilité. Quand on embauche un employé comme Samuel, c’est un peu du sur-mesure.

Alors on le laisse sur l’aide sociale, pour éviter un grief. «Mon fils pourrait contribuer à la société, il veut contribuer à la société.»

Et il adore son boulot.

En désespoir de cause, Martine a écrit à son député. «Dans un contexte où les entreprises sont en manque criant de main-d’œuvre, que [Samuel] est déjà intégré dans l’entreprise et qu’il veut travailler, que son contremaitre lui fait suffisamment confiance pour lui confier de nouvelles tâches et qu’il est fonctionnel, je demeure sans voix devant la lourdeur et la longueur des démarches afin qu’il soit vraiment autonome.»

Mais le problème ne date pas d’hier. En 2008, une centrale syndicale, la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), a participé au projet «Travaillons ensemble», dont l’objectif était précisément d’«augmenter la participation à part entière des travailleuses et des travailleurs handicapés au marché du travail», tel qu’écrit dans le bilan du projet, fait en 2012.

Parce que, oui, quatre ans plus tard, on a mis fin au projet. 

On partait de très loin, jamais la FTQ ne s’était assise avec des représentants des associations de personnes qui vivent avec des handicaps. «Notre projet était très ambitieux puisqu’il visait des changements de mentalité et, ultimement, des changements de comportements. Nous n’avons pas la prétention d’avoir entièrement atteint cet objectif, mais en faisant connaître le potentiel de travail des personnes handicapées ainsi que les services d’emplois qui viennent soutenir les employeurs au regard de l’intégration et du maintien en emploi, nous avons fait un pas très important.»

On ne peut donc plus plaider l’ignorance. «Pour la suite des choses, alors que tant de milieux de travail ont été sensibilisés et que l’on a démontré que les personnes handicapées constituent une main-d’œuvre compétente et motivée, il faut faire un pas de plus afin d’enraciner ce constat, non seulement dans de nouvelles façons de penser, mais également dans de nouvelles façons de faire.»

Neuf ans plus tard, on en est encore là.

Et Samuel attend.

*Prénoms fictifs

Mylène Moisan

Mylène Moisan, Le Soleil

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis 1999, Mylène Moisan signe depuis 2012 une chronique où elle raconte des histoires singulières qui touchent à la fois les gens et la société dans laquelle nous vivons.