Université Bishop’s : indignations face au renvoi d’un professeur militant

Une vague de contestation a déferlé sur les réseaux sociaux à la suite du renvoi du professeur en éducation de l’Université Bishop’s,  Christopher Stonebanks.

Une vague de contestation déferle depuis le renvoi du professeur titulaire en éducation de l’Université Bishop’s, Christopher Stonebanks. Alors que sa famille cherche réparation et que les étudiants se mobilisent par centaines, l’indignation grandit envers l’institution, à laquelle ces derniers reprochent de fermer les yeux sur d’importantes problématiques sociales.


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« Rien que [son renvoi] est une honte, car il est, aux yeux de beaucoup, le meilleur professeur de l’université », lance en anglais Naomi Crisp, une ancienne étudiante de l’Université Bishop’s.

Le bal a commencé le mardi 16 novembre lorsque Melanie Bennett-Stonebanks, qui est la femme de M. Stonebanks et elle-même enseignante pour l’institution, a dénoncé le renvoi de son mari par l’Université, dressant directement un lien avec les luttes de celui-ci contre le racisme systémique. 

Peu après, une pétition adressée à l’Université Bishop’s a vu le jour sur change.org afin de soutenir le professeur Stonebanks, qui est musulman et d’origine iranienne. Au moment d’écrire ces lignes, la pétition avait recueilli plus de 530 signatures. 

Celle-ci dénonce le licenciement « honteux » d’un des professeurs « les plus éminents et les plus appréciés du monde universitaire » qui serait, selon les auteurs de la pétition, lié au racisme institutionnel systémique. Des manifestations sont d’ailleurs organisées toute la semaine sur le campus par des étudiants de la Faculté d’éducation pour « dénoncer le racisme systémique dans notre université ». 

Contactée par La Tribune, Mme Stonebanks affirme que le couple maintient sa position et qu’il est actuellement représenté par un avocat. Il préfère donc limiter ses communications.

Cependant, dans une lettre ouverte qu’il a publiée sur les réseaux sociaux lundi, M. Stonebanks remercie la communauté pour cette vague de soutien, et pointe directement du doigt l’établissement d’enseignement. « L’Université Bishop’s a fait l’objet de protestations étudiantes durant les dernières années sur plusieurs sujets dont le traitement irrespectueux et condescendant envers les étudiants autochtones, une attitude dédaigneuse dominante envers les victimes de violences sexuelles, et maintenant, un des peu nombreux membres BIPOC [acronyme anglais pour personnes noires, de couleur et autochtones] de son personnel est commodément renvoyé après avoir dénoncé pendant des années le racisme systémique [traduction libre] ».

« Où est là responsabilité publique ? », demande-t-il, remettant en question la composition de l’administration de l’établissement et ses efforts d’inclusion. 

Christopher Stonebanks est effectivement reconnu comme une figure militante contre le racisme systémique, comme l’explique sa femme. Dans un texte signé de sa plume et publié en février dernier dans University Affairs, celui-ci dépeint d’importantes lacunes dans le système universitaire canadien en ce qui a trait au traitement des personnes noires, de couleur et autochtones. 

Faisant notamment référence aux différents soulèvements sociaux et aux recommandations de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada, il soulève un grand manque d’écoute du milieu. « En fait, il semblerait que le modèle typique soit d’attendre que le mouvement se calme, puis retourne à la normalité. Pour l’éducation supérieure au Canada, cela signifie retourner à une normalité qui est blanche [traduction libre] », a-t-il écrit.  

Le syndicat inquiet

L’Association des professeurs de l’Université Bishop’s (APBU) a elle aussi réagi à la nouvelle et le syndicat se dit « profondément préoccupé par cette mesure entreprise et le problème sous-jacent d’équité procédurale, du droit à un environnement de travail sécuritaire et exempt de discrimination, notamment de discrimination raciale, d’actes de représailles et du droit à la liberté académique ». Dans une communication officielle, l’APBU mentionne également travailler avec le professeur Stonebanks à sa représentation légale afin de garantir que ses droits et ceux de tous les membres de l’association soient respectés et défendus.

Contactée par La Tribune à ce sujet, la gestionnaire des communications de l’Université Bishop’s, Sonia Patenaude, a mentionné que l’Université « ne commente pas les dossiers de ressources humaines individuels des membres du personnel ou du corps professoral pour des raisons de confidentialité » et qu’elle « applique les processus prévus dans la convention collective et prend ses décisions en fonction du bien-être, de la santé et de la sécurité de tous les membres de sa communauté. »

Professeur titulaire à l’École d’éducation de l’Université Bishop’s jusqu’à tout récemment, Christopher Stonebanks a remporté à deux reprises le SRC Divisional Teaching Award, le William & Nancy Turner Teaching Award et a été nommé membre honoraire de la Golden Key International Honour Society depuis son arrivée au sein de l’institution en 2005.

Solidarité

L’ancienne étudiante de M. Stonebanks et signataire de la pétition, Naomi Crisp, dénonce également, dans une entrevue en anglais, le licenciement « injustifié » de Christopher Stonebanks. Selon elle, cette action s’inscrirait dans la façon dont l’institution ignorerait les grandes préoccupations.

« Le racisme systémique est un fait connu, c’est quelque chose qui est ancré dans nos vies quotidiennes, et c’est quelque chose qui doit être mis en lumière si nous voulons que les choses changent ! » lance-t-elle en précisant que c’est ce qu’a toujours fait le professeur Stonebanks, c’est-à-dire donner une voix aux enjeux délicats dans la société.

Le professeur est plus précisément spécialiste de la pratique critique, des études autochtones, de la décolonisation, des méthodologies qualitatives, de l’éthique, des études culturelles et de l’islamophobie, selon le site web de l’Université.

« Le professeur Stonebanks se bat depuis des années contre le racisme systémique au sein de l’université et cela a mis certaines personnes responsables mal à l’aise », croit Naomi Crisp.

Le professeur a aussi reçu le soutien du rappeur autochtone Quentin Condo, qui a écrit en anglais sur Facebook que le professeur Stonebanks « n’est pas seulement un de [s]es amis, mais aussi un allié et un partisan convaincu des peuples et des questions autochtones ». Le rappeur ajoute qu’il sera « présent pour montrer le même soutien qu’il a toujours montré pour moi ». 

Professeur titulaire à l’École d’éducation de l’Université Bishop’s jusqu’à tout récemment, Christopher Stonebanks a remporté à deux reprises le SRC Divisional Teaching Award, le William & Nancy Turner Teaching Award et a été nommé membre honoraire de la Golden Key International Honour Society depuis son arrivée au sein de l’institution en 2005.

Blessures qui durent

Il y a quatre ans, son épouse, Mélanie Bennett-Stonebanks avait aussi perdu subitement son titre de directrice du Practice teaching office à l’Université Bishop’s. Les étudiants s’étaient également mobilisés à l’époque et avaient fait circuler une pétition pour qu’elle regagne son poste, sans succès. Elle y est aujourd’hui chargée de cours. 

Celle-ci confie que les événements entourant le renvoi de son mari sont particulièrement difficiles pour sa famille, et ravivent le sentiment de persécution que celle-ci vit dans toutes les sphères de son quotidien depuis près de deux décennies. « Toutes ces années, tout ce que nous avons demandé, c’est de la dignité une fois pour toutes, de la paix et du changement », dit-elle.

Dans son texte publié dans University Affairs, Christopher Stonebanks raconte même que la haine à l’endroit de sa famille est déjà allée jusqu’à une tentative d’invasion à domicile, suivie d’un appel disant « Why aren’t you Pakis dead yet?! ».  

« Le “Paki-bashing” est une partie révoltante de l’expérience canadienne qui a été grandement ignorée. Plusieurs d’entre nous ont grandi en sachant que ni les espaces publics ni les espaces privés n’étaient sécuritaires. [...] je croyais profondément que les universités seraient des bastions de liberté contre la déshumanisation quotidienne. J’avais tort. [traduction libre] », a-t-il écrit.  

Jasmine Rondeau

Jasmine Rondeau, La Tribune

Jasmine Rondeau était journaliste pour La Tribune depuis 2019. Originaire de Bécancour, l’Estrienne d’adoption se passionnait particulièrement pour les enjeux touchant à l’agriculture, à l’environnement et aux injustices sociales. Les enquêtes journalistiques ont également fait partie de ses créneaux de prédilection.