Le travail ne paie plus

À l’évidence, le travail demeure une nécessité, du moins pour la survie qu’il assure, aussi précaire soit-elle pour une part signifiante des travailleurs.

POINT DE VUE / L’auteur, Jean-Claude Bernatchez, est professeur titulaire, relations industrielles, à l’Université du Québec à Trois-Rivières.


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Au sortir de la guerre 1939-45, le monde occidental a connu ce qu’on a pudiquement appelé les «Trente Glorieuses». C’était l’époque de la foi inébranlable dans le progrès. Le travailleur, à la chaîne ou derrière un bureau, pouvait espérer, par la seule force de sa vaillantise, acquérir une maison, faire instruire ses enfants ou se garantir une retraite décente. La valeur ajoutée était liée, de façon presque mécanique, à la rétribution.

Mais cette équation s’est fissurée. Dès les années 1980, un néolibéralisme débridé s’est installé, déconnectant lentement la productivité du salaire réel. C’était le début d’une mutation systémique. De telle sorte que l’économie ressemble désormais à un moteur dont les courroies de transmission auraient été sectionnées. La machine de la productivité tourne à plein régime, mais les roues du pouvoir d’achat restent bloquées. Lentement, mais assurément, le capital, juxtaposé à la technologie mondialisée, a pris le pas sur le travail humain.

La génération Z au pied du mur

Puis arrive la génération Z née au tournant des années 2000. Ces jeunes adultes entrent dans un marché du travail qui ressemble de plus en plus à un rafiot qui prend l’eau, leur gouvernement investissant dans des éléphants blancs. Ils doivent escalader une montagne dont la paroi s’érode sous leurs doigts à mesure qu’ils tentent de s’y agripper. Ils héritent notamment d’une précarité induite par les plateformes numériques dans une crise du capital. C’est le début d’une nouvelle quête de sens.

Puis dès que les salaires montent l’impôt frappe. Un salaire annuel de 100 000 $ après impôt fédéral-provincial et cotisations obligatoires, le ramène à 65 000. L’envolée du prix de l’immobilier et de l’alimentation s’occupe du reste. Si le prix d’une première maison équivalait à trois fois le salaire moyen en 1980, il tape maintenant aisément jusqu’à huit fois. En outre, pour acquérir une propriété, un revenu familial minimal de 150 000 $ est nécessaire. Or, moins de 20 % des ménages québécois le gagnent.



L’onde de choc des marchés émergents

Pendant que l’Occident se débat dans cette crise du pouvoir d’achat, le centre de gravité de la productivité s’est déplacé. La montée en puissance des pays dits émergents, tels que la Chine, fait exploser la productivité dans une carte du monde redessinée. Car on y trouve un travail humain à faible coût, transcendé par celui d’un travail machine graduellement robotisé. Vassaux hier, ces pays dits émergents, sont maintenant de féroces compétiteurs.

Cette compétitivité globale pèse comme une chape de plomb sur les salaires des travailleurs occidentaux. La concurrence n’est plus de quartier, elle est planétaire. Et dans ce grand casino mondial, le travailleur occidental peut perdre au change. Il est devenu le rameur dans une galère dont le rythme est imposé par un métronome mondial sur lequel il a peu d’influence.

La perplexité du lendemain

Alors, que nous reste-t-il? Une sensation étrange que nous travaillons davantage pour posséder moins. Entretemps, il faut vivre. Car à l’évidence, le travail demeure une nécessité, du moins pour la survie qu’il assure, aussi précaire soit-elle pour une part signifiante des travailleurs. C’est là toute l’ironie tragique de notre époque: une part trop large de la population semble condamnée à travailler pour des miettes, tout en sachant que ces miettes ne suffiront jamais à rassasier des besoins fondamentaux. Néanmoins, des réflexions sur le revenu universel s’immiscent dans le débat public, induisant une nouvelle espérance.

En clair, il flotte dans l’air des bureaux ou des entrepôts un silence d’appauvrissement. En spectateurs impuissants, nous jouons le jeu de notre mieux en espérant secrètement que le travail redevienne une valeur ajoutée. À tous égards, pour la classe moyenne, le travail paie de moins en moins. Ce marasme n’a pas été causé par le syndicalisme ou le patronat. Il provient de décisions politiques. Passons vite sur la dette étatique à la hauteur du colosse Goliath. En clair, le travail doit impérativement redevenir payant par des interventions soit en amont, en revitalisant la structure de production pour mieux contrôler le coût des produits, soit en aval, en offrant des salaires plus convenables.