CARREFOUR DES LECTEURS

Le palmarès d'écoles, cégeps ou universités sont-ils orientants?

Lorsqu’un étudiant ou une étudiante consulte un conseiller d’orientation (c.o.) et demande : « Quelle institution offre le meilleur programme en administration? », ses réponses pourraient ressembler à :

« Qu’aimerais-tu développer comme compétences dans ce domaine? », « Que connais-tu des différences entre les institutions offrant ce programme? », « Selon toi quels sont les avantages ou inconvénients qui pourraient influencer ton degré d’engagement? », « Quel programme auras-tu plus le goût de défendre lorsque tu te présenteras en entrevue d’embauche? ». À cette dernière question, répondre « celui qui était no1 au palmarès 2018 » semblerait bien mince pour convaincre un employeur.

Le programme de formation d’une institution a des avantages et des inconvénients relatifs aux besoins toujours uniques d’une personne. Il est impossible d’établir indépendamment des besoins particuliers d’un individu si une institution assurera un succès mieux qu’une autre. Il n’y a pas de meilleur programme d’études en soi, mais seulement un bon programme d’études pour soi. Autrement dit, un choix de programme d’études dépend d’une multitude de facteurs à analyser avec la personne qui va s’y investir.

Accompagner la personne à mieux définir sa connaissance du monde des études et du travail pour effectuer un choix qui fait du sens pour soi est au cœur du travail d’un conseiller en orientation.

Nous suggérons fortement de procéder à un questionnement de fond avant de consulter un palmarès d’institutions. Se fier que sur une réputation pour orienter un choix d’études n’a rien d’aidant pour engager le potentiel d’un étudiant en meilleure connaissance de sa cause. Les formules « prêtes à penser » ne responsabilisent pas la personne puisqu’elles remettent entre les mains d’autorités extérieures des ancrages de motivation qui doivent se forger à l’intérieur de soi.

Les conseillers d’orientation ne préfèrent donc pas se prononcer sur la valeur d’une institution en soi et valorisent plutôt un positionnement assumé de l’étudiant pour favoriser son réel engagement.  

Tania Milani
Présidente de l’Association des conseillers d’orientation au collégial

Érick Beaulieu
Porte-parole de l’Association des conseillers et des conseillères d’orientation du privé

Chantal Lepire
Présidente du conseil d’administration de l’Association québécoise des professionnels du développement de carrière

Luc Gélinas
Président de l’Association des conseillères et des conseillers d’orientation du réseau
scolaire du Québec

Opinions

Ouverture sur le monde

Henry Ford a dit : « Si tu n’achètes pas aujourd’hui l’outil dont tu as besoin, tu finiras par le payer sans l’avoir. »

Le fait de ne pas avoir notre ligne d’aviation commerciale a un coût. Nous perdons des occasions d’affaires, des investissements, des expansions, des contrats, des accès à des nouveaux marchés et nous risquons de perdre des joueurs. Nos entreprises et institutions ont des pertes en productivité et des frais supplémentaires pour leurs déplacements d’affaires. Nous manquons des événements et des visites dans notre région. 

Nous sommes convaincus qu’à eux seuls, les impacts sur notre économie qu’aurait une déserte commerciale justifieraient ce qu’on pourrait y investir, pour chaque palier gouvernemental.

Nous ne comprenons pas que nous soyons la seule agglomération de notre ampleur au Canada à ne pas avoir le service de transport aérien régulier. Nous avons un fort potentiel de développement dans les domaines industriel et du savoir où on fait des affaires partout sur la planète.

Touristiquement, notre région a une très belle offre, une excellente capacité d’accueil et un grand potentiel de développement. Malheureusement, nos touristes sont abandonnés à Montréal où leurs voyages dans notre région deviennent complexes, voire désagréables.

Nous sommes conscients et préoccupés par l’exode de nos cerveaux et de nos talents. Des entreprises axées en recherche et développement qui les embaucheraient n’investissent pas ici.

On s’est intéressé au modèle de Kingston où l’offre quotidienne de sièges aller-retour a augmenté de 126 à 185 en 2016, malgré le fait qu’ils aient une gare de VIA Rail qui offre 17 départs vers Toronto, 9 à Ottawa et 5 pour Montréal. Cette formule nous plait, car c’est un standard éprouvé. Leur aéroport pivot est Toronto et le nôtre est Montréal. 

Il y a trois éléments qui nous semblent fondamentaux et qui sont successibles d’être déterminants pour la réussite du projet. L’achat des billets doit être simple pour d’ici à destination et l’inverse. Il est important que ce soit possible d’aller partout sur la planète et l’inverse. Que l’impact sur le prix total des billets entre YSC et YUL soit raisonnable.

C’est indéniable, toutes les littératures le confirment, le transport aérien est un outil de développement économique pour les communautés.

Claude Denis
Président de la Chambre de commerce de Sherbrooke

Opinions

La catastrophe n’aura pas lieu

Malgré des zones de confusion, des réglementations qui s’entrechoquent et des inquiétudes qui persistent, le cannabis devient légal aujourd’hui. Il est possible qu’il y ait une curiosité accrue, mais on peut se rassurer: cette légalisation et les mécanismes d’encadrement qu’elle sous-tend ne devraient pas entraîner la catastrophe que certains prévoient ou annoncent déjà.

On aura toujours un certain malaise envers cette nouvelle étape qu’on est en train de franchir en tant que société. Un malaise relativement hypocrite, puisque plus de 40 % des adultes de 18-24 en consomment occasionnellement ou régulièrement, mais un malaise parce qu’on est devant l’inconnu et parce que le produit qui devient aujourd’hui légal a toujours eu un caractère illégal, dommageable ou clandestin.

L'opposition de grands ténors conservateurs traditionnels

ANALYSE / Depuis la Deuxième Guerre mondiale, le courant conservateur américain s’était développé autour de la protection des valeurs traditionnelles, la promotion d’une liberté ordonnée et le développement d’une économie reposant sur le laissez-faire. Ainsi, différents groupes de conservateurs, motivés autant par des raisons sociales, fiscales, économiques ou militaires, ont forgé une alliance logique et cohérente. Cette alliance donna durant les années 1980 la révolution Reagan qui perdurait encore sous la présidence de George W. Bush.

Que ce soit avec Ronald Reagan, la famille Bush ou Mitt Romney, la vision conservatrice véhiculée par les dirigeants républicains reposait sur un langage parlant d’espoir et d’opportunité pour tous. Le conservatisme traditionnel de ces derniers était ouvert et optimiste tout en préconisant à la fois le libre-échange et l’immigration.

Ce conservatisme soutenait une politique compatissante préconisant le bon sens. Fondée sur la décence et la réconciliation nationale, cette politique fournissait la meilleure justice et assurait la paix sociale. Les États-Unis devaient représenter une cité sur la colline qui éclaire le reste du monde.

La campagne présidentielle de 2016 et l’élection de Donald Trump ont fait voler en éclats le consensus entourant le conservatisme traditionnel. La montée de Trump, marquée par ses diatribes racistes, a causé un divorce politique et culturel au sein du mouvement conservateur. De fait, avec la prise de contrôle du parti républicain par Trump, le conservatisme américain est devenu de facto le Trumpisme.

Dans la foulée de la campagne présidentielle de 2016, une série de grands ténors de la pensée conservatrice, représentant des créneaux légèrement différents dans le spectre conservateur, ont pris position ouvertement contre Donald Trump. Ces derniers sont restés catégoriques dans leurs critiques virulentes et leur opposition viscérale à Trump en dépit de son élection.

Ces ténors regroupent entre autres George Will, vétéran commentateur politique et ardent défenseur du mouvement conservateur, David Frum, ancien rédacteur des discours de George W. Bush, Peter Wehner, évangéliste et ancien membre, comme Frum, de l’administration Bush, Liz Mair, consultante politique de tendance conservatrice-libertaire, Jennifer Rubin, journaliste du centre droit, David Brooks, journaliste conservateur renommé du New York Times, et Mary Matalin, stratège républicaine vétérane devenue depuis associée à la tendance libertarienne, etc.

Depuis plus de deux ans, ces différents conservateurs exhortent inlassablement les conservateurs à ne pas soutenir Trump et à ne pas voter républicain, affirmant que ce parti n’est plus leur parti.

En examinant la façon démagogique dont Trump courtise l’électorat blanc âgé, les critiques conservateurs constatent que l’objectif ultime de Trump n’est pas la protection du statu quo. En fait, sa stratégie consiste à refondre entièrement le parti républicain pour en faire un nouveau parti plus réactionnaire, plus nationaliste et plus xénophobe.

Face aux propositions de Trump, selon ces derniers critiques, les dirigeants républicains, afin de préserver leurs principes philosophiques conservateurs, n’avaient qu’un choix. Ils devaient rejeter Trump, comme un porte-étendard grossier et répulsif de leur parti. Dans un pacte faustien, ils ont fait le choix contraire. Ainsi, ces critiques accusent les hauts dirigeants républicains d’avoir vendu leurs âmes à Trump et d’avoir abandonné leurs supposés principes philosophiques en échange de promesses de réductions d’impôts et de la mise en place d’une politique de déréglementation.

Dans la perspective des conservateurs traditionnels, Trump n’est pas un véritable conservateur. Il est en fait à la tête d’un mouvement révolutionnaire. Alors que les vrais conservateurs veulent « mettre de l’ordre dans le chaos, la rationalité dans la passion », et gouverner de manière responsable et inclusive, Trump cherche à mélanger les choses en agissant comme démolisseur et en entrant en guerre contre les médias traditionnels et le vieux système politique.

Contrairement à Burke, philosophe du XVIIIe siècle et père du courant philosophique conservateur, qui affirmait que tout acte d’un gouvernement doit être prudent et fondé sur le compromis, Trump propose une rupture brutale avec cette tradition politique. Il a donné non seulement à ses politiques un caractère théâtral, mais sous sa gouvernance, celles-ci reposent sur la rancune et le ressentiment.

Plus encore, les critiques conservateurs reprochent à Trump son manque de décence. Ils sont outrés de la façon dont il s’attaque à la vérité, comment il cherche à l’anéantir. Pour eux, la situation présente est unique dans l’histoire politique américaine. Or, un vrai conservateur plaide en faveur d’une vérité objective. Mais avec Trump, ces derniers sont confrontés à un dirigeant qui propose un relativisme moral et dont la vision du monde repose sur une « sorte de nihilisme nietzschéen ».

Ici encore, ces derniers considèrent Trump comme représentant « une force maligne et malveillante dans la politique américaine ». Par la nature de ses mensonges, leur nombre et leur vélocité, il se trouve à saper les fondements mêmes de la démocratie américaine. En somme, la société américaine, sous la gouvernance de Trump, est confrontée à une véritable crise sociale et politique.

Au-delà du cri du cœur sur les conséquences à long terme que les politiques de Trump ont sur l’avenir du conservatisme orthodoxe, ses tenants espèrent qu’un assez grand nombre de conservateurs traditionnels vont se lever à l’instar des Jeff Flake, Mike Lee, Ken Buck et Cory Gardner pour dénoncer les politiques de Trump. En somme, en rappelant la société américaine au bon sens, ils rêvent que la majorité des Américains soient capables de déceler le caractère mauvais et inacceptable du Trumpisme.  

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

CARREFOUR DES LECTEURS

Un nouveau pont économique

Voilà dix mois, le conseil de ville de Sherbrooke discutait de la construction du nouveau pont des Grandes-Fourches.

À l’unanimité, ils ont convenu d’en faire la reconstruction plus près de la rue Wellington Nord et de l’éloigner de la zone inondable.

C’est très vertueux, car un nouveau pont quatre fois plus court pour enjamber la rivière Magog devrait être environ quatre fois moins dispendieux, une spectaculaire économie de millions de dollars.

Mais à la suite de cette excellente décision, le conseil convient majoritairement que ça leur prendrait un pont signature, c’est-à-dire que la signature serait représentée par une architecture d’une sculpture incorporée au nouveau pont qui coûterait de 4 à 5 millions additionnels dans un secteur où la visibilité est très restreinte.

C’est un non-sens. On se félicite d’économiser beaucoup avec un beau futur pont solide, propre et beaucoup moins long que l’actuelle structure sur la rue des Grandes-Fouches Nord en zone inondable, et on veut se récompenser en dilapidant une partie de cette énorme économie.

Même si le gouvernement du Québec participait à cette construction, il faut garder nos demandes de subventions au provincial pour des choses beaucoup plus importantes, comme la non-performance de Valoris qui sera récurrente. La Ville ne s’attendait pas aux modestes résultats de Valoris et c’est nos taxes qui vont augmenter pour combler ce manque de performance.

Chers membres du conseil, vous devez économiser pour faire démolir l’Hôtel Wellington barricadé et le défunt Studio Sex dans la zone éphémère de la rue Wellington Sud.

Prenez vos responsabilités et démolissez ces deux bâtiments dont on entend trop parler pour gagner des mois avant l’ultime nouveau projet, mais surtout pour que la population connaisse les véritables coûts de démolition et de décontamination. Que se cache-t-il dans ces mystérieux bâtiments? J’aimerais mieux y voir un parc en pelouse temporaire avec des tables et des bancs ordinaires pour une population normale.

Un référendum serait peut-être de mise pour évaluer la pertinence d’une signature de 5 millions pour notre nouveau pont? Ce référendum serait perdu d’avance, on veut des économies. Le comité de revitalisation du centre-ville, il faut régler ça avant d’aller dans des gros projets avec des consortiums. Soyons raisonnables.

Sherbrooke est la septième plus grosse ville du Québec, et qu’arrive-t-il avec ses nombreux paiements en double de certains fournisseurs? Le peuple veut un rapport détaillé. On doit nous expliquer clairement ce qui s’est passé depuis quelques années, c’est inconcevable. Normalement lorsqu’on paye une facture de 2000$ d’un fournisseur, son état de compte tombe à zéro. Pourquoi réémettre un autre chèque de 2000$ par une autre personne une heure plus tard? On parle ici de la comptabilité de notre Ville de Sherbrooke de 150 000 habitants. Ces fournisseurs doivent remettre ces trop-payés, et non les considérer comme des pourboires ou des avances de fonds.  

André Larkin
Sherbrooke

chronique

Légal mais illégal

ÉDITORIAL / Permis ou pas? C’est la question que se posent sans doute nombre de citoyens et de policiers à deux jours de la légalisation du cannabis au pays alors que le gouvernement du Québec et plusieurs villes de la province ont adopté des règles plus restrictives que ce que prévoit la loi fédérale.

Permis ou pas? C’est la question que se posent sans doute nombre de citoyens et de policiers à deux jours de la légalisation du cannabis au pays alors que le gouvernement du Québec et plusieurs villes de la province ont adopté des règles plus restrictives que ce que prévoit la loi fédérale.

Un certain flou entoure donc l’encadrement de l’usage de cette drogue, particulièrement dans les endroits publics puisque les règles du jeu vont varier selon la ville où l’on réside et même, dans les grandes agglomérations comme Montréal, le quartier où l’on habite.

En voulant légaliser cette drogue « douce » afin d’en prévenir la consommation chez les moins de 18 ans et de contrecarrer le crime organisé —ce qui reste à être démontré—, le gouvernement Trudeau a refilé aux provinces et aux municipalités les enjeux reliés à la santé publique et à la sécurité.

Et c’est là que ça se complique.

Par exemple, alors que la loi fédérale dit qu’il sera légal de cultiver jusqu’à quatre plants de cannabis à la maison, la loi québécoise l’interdit.

En vertu de la loi québécoise, il sera possible de fumer du cannabis dans les parcs et sur le trottoir (mais pas dans les abribus, ni sur les pistes cyclables ou à proximité des garderies et des établissements d’enseignement et de santé, notamment), alors que plusieurs villes, dont Sherbrooke et Magog, l’interdiront.

La situation risque d’être encore plus confuse à Montréal où l’administration Plante autorisera la consommation dans les lieux publics, alors que cinq arrondissements veulent l’interdire.

Autre exemple : alors que la loi fédérale et la loi québécoise autorisent la consommation de cannabis chez les 18 et plus, le nouveau gouvernement caquiste de François Legault entend hausser l’âge légal à 21 ans.

Il veut également prohiber la consommation dans les lieux publics, donnant ainsi raison aux municipalités qui l’interdisent déjà, même si cela est en contradiction avec la position de la Santé publique qui demandait de limiter le bannissement du cannabis aux seuls endroits où il est interdit de fumer du tabac en vertu de la loi provinciale.

L’interdiction du « pot » dans les endroits publics comme les parcs et les trottoirs obligera donc les consommateurs à fumer à la maison.

Or, de plus en plus de propriétaires d’immeubles locatifs interdisent l’usage du tabac et du cannabis dans leurs immeubles.

Et puisque 42,4 % des ménages sherbrookois sont locataires (60 % à Montréal), où iront fumer les amateurs de « pot » s’ils ne peuvent le faire ni à la maison ni dans les endroits publics?

Autre bizarrerie : le « pot » récréatif sera légal à compter de mercredi, mais plusieurs villes comme Sherbrooke n’ont pas encore de succursale de la Société québécoise du cannabis (SQDC).

Les consommateurs devront donc s’approvisionner en ligne auprès de la SQDC ou sur le marché illicite.

Ils pourront donc, en principe du moins, fumer légalement du « pot » illégal!

Les policiers municipaux, eux, devront s’adapter à la nouvelle loi et aux règlements municipaux, notamment surveiller les espaces publics et réprimer la conduite automobile sous l’effet du cannabis.

De l’aveu même du directeur du Service de police de Sherbrooke, Danny McConnell, la légalisation a « généré un flou général pour les services de police et toutes les organisations ».

Bien que les policiers sherbrookois n’entendent pas se lancer à la chasse aux fumeurs de cannabis, les amendes pour les contrevenants sont salées : de 250 à 750 $.

À Magog, le montant de la contravention est de 149 $.

Un premier test pourrait se produire samedi prochain alors qu’un groupe de citoyens prévoit se rassembler au parc des Braves, à Magog, afin de célébrer la légalisation du cannabis.

Points de vue

Proportionnelle: la modération a bien meilleur goût

Trois des quatre partis présents à l’Assemblée nationale se sont engagés à modifier le mode de scrutin d’ici les prochaines élections, en vue de le rendre plus représentatif. Le Premier ministre désigné, au lendemain du 1er octobre, réitérait cet engagement.

On constate par ailleurs que malgré tous les efforts du DGEQ, la participation aux dernières élections a décliné substantiellement et on peut y voir, en partie, une désaffection vis-à-vis du système électoral actuel. Cependant, si une réforme peut sembler souhaitable, toute modification à notre mode de scrutin devrait viser la simplicité et l’efficacité, tout en n’étant pas sujette à provoquer trop d’instabilité.

Nous proposons de conserver 125 sièges à l’Assemblée nationale dont 100  conserveraient le mode de scrutin actuel et 25 vingt-cinq seraient désignés au prorata des voix totales obtenues. Pour éviter que pullulent les groupuscules, les 25 sièges seraient alloués par tranche de 4% de vote.

Sans connaître les limites du recoupage éventuel de 125 à 100 sièges, il est difficile de projeter l’impact de cette proposition. Mais, comme le vote, cette année, a été concentré géographiquement pour tous les partis, il est permis de croire que l’effet serait assez uniforme. Sous cette hypothèse, la CAQ passerait de 74 à 59 sièges, au seuil d’une majorité des 125 comtés, le PLQ déclinerait de 32 à 26 députés, QS et le PQ se retrouveraient avec huit sièges chacun. En distribuant les 25 sièges réservés à la proportionnelle par tranche de 4% du vote populaire obtenu, la CAQ obtiendrait neuf sièges (en vertu de son 37%), pour un total de 68 députés; le PLQ gagnerait six sièges (grâce à 24% du vote populaire) et totaliserait 32 députés; le PQ et QS se verraient accorder quatre députés chacun, pour passer à 12 députés. Il resterait donc deux autres sièges de proportionnels. À chaque élection, selon la distribution des votes, un ou deux sièges résiduels seraient à pourvoir et il faudrait déterminer comment les allouer.

Ces deux sièges pourraient être accordés aux deux partis le plus près d’une tranche complète de 4% du vote. Ici, il faudrait aussi décider si tout parti n’ayant pas obtenu au moins 4% des voix est exclu. Dans l’esprit voulu de représentativité plus forte des électeurs, si on ouvrait la porte à toutes les autres formations pour l’obtention du dernier siège (ou des deux derniers), en se fondant sur les résultats préliminaires du DGEQ, le Parti vert (1,68%) et le Parti conservateur (1,46%) devanceraient la CAQ (1,42% au-delà de son premier 36%) et le PQ (1,06% au-delà de son premier 16%) et pourraient ainsi revendiquer chacun un siège.

Cette même formule aurait permis à l’ancienne ADQ de voir son chef, seul député élu en 1998, d’être épaulée par deux ou trois députés additionnels.

Ce mode de scrutin protégerait donc le vote des petits partis en réduisant la propension au «vote stratégique».

Désignation des députés issus de la proportionnelle

Ici, nous prônons la souplesse. Les formations politiques devraient pouvoir déterminer elles-mêmes le mode de nomination de leurs députés qui seraient appelés à les représenter via le mode proportionnel. Il pourrait s’agir de listes préétablies et publiques, de personnes désignées par le chef du parti ou le caucus, notamment à partir des candidats défaits.

Cette souplesse offerte aux partis leur permettrait de pallier à des lacunes dans leur représentation dûment élue; ainsi, des personnes issues des Premières nations, des communautés culturelles, des régions ou disposant d’expertises recherchées pourraient être désignées en priorité. De même, il pourrait s’agir d’une occasion de corriger tout déséquilibre homme femme.

Par contre, pour éviter les «abonnements prolongés» au Parlement via la seule désignation par proportionnelle, on pourrait limiter à deux mandats cette façon de siéger à l’Assemblée nationale, la première qualification devant être la volonté de se soumettre à l’épreuve d’une campagne électorale.

Parallèlement, dans le même esprit d’une meilleure représentativité de la volonté de l’électorat, il faudrait réduire les exigences (nombre de députés et pourcentage de voix) pour qu’un parti politique soit reconnu à l’Assemblée nationale. Sinon, à quoi bon donner une voix à des groupes de citoyens s’ils n’ont pas de voix officielle, avec les moyens qui accompagnent ce statut, au Parlement. Le nombre de cinq députés élus ou désignés nous semblerait plus démocratique. Ainsi, selon le modèle proposé, une formation politique ayant fait élire deux députés (au mode actuel) mais ayant récolté 12% des voix à l’échelle du Québec, compterait trois députés désignés à la proportionnelle, pour un total de cinq.

Depuis plus de quarante ans, on a beaucoup parlé de proportionnelle au Québec sans jamais livrer rien de concret. À la recherche d’un système parfait, on a imaginé la proportionnelle régionale modérée ou bien le «mode de scrutin proportionnel mixte avec compensation nationale et distribution régionale» mis de l’avant par le MDN.

Il faut trouver une formule simple que tous pourront facilement assimiler. Une façon de faire qui encouragera l’électeur à voter selon ses convictions profondes au lieu de le rebuter.

Il faut éviter une quête de perfection qui produirait un système de vote proportionnel, comme celui sur lequel les Ontariens se prononcèrent par référendum en 2007, qui exigeait une page entière du Globe & Mail pour expliquer son fonctionnement.

Aucun système n’est parfait et la proportionnelle intégrale est illusoire. Il faut aller de l’avant, poser un premier geste vers une représentation plus équitable des diverses voix du Québec à l’Assemblée nationale.

Patrice Dallaire

Diplomate en résidence

Hautes études internationale

Point de vue

Études à l’étranger: s’ouvrir à un avenir prometteur

En cette période de la rentrée, impossible de ne pas me remémorer les sentiments qui m’habitaient il y a cinq ans au moment d’assister à mes premiers cours au Palasis-Prince de l’Université Laval.

Malgré le nouveau parcours de bus, les nouvelles connaissances, les nouvelles implications et la nouvelle vie qui m’attendaient, ce qui m’enthousiasmait par-dessus tout, c’était l’occasion d’effectuer un séjour d’études à l’international. Dans mon cas, mon expérience au Chili aura été si enrichissante, à la fois sur le plan de l’apprentissage que personnel, que voulant diversifier encore plus mes compétences, je suis aussi allé étudier à Copenhague.

Plusieurs personnes se demanderont à quoi sert de vivre, si ce n’est pour vivre des moments inoubliables et s’épanouir? Une philosophie que je partage. Je ne conserve que de bons souvenirs de mes moments passés dans une résidence étudiante à Copenhague où j’ai fêté mon 22e anniversaire avec des amis provenant des quatre coins du globe. Encore aujourd’hui, je me réjouis d’avoir eu la chance de m’imprégner de cultures différentes de la mienne. Cette capacité à établir des liens durables avec d’autres à travers toutes sortes d’expériences me sera certainement utile pour mieux contribuer à un monde où l’adaptabilité et la compréhension de l’autre seront clés. Bref, c’est ça la vie…

Nous apprenons énormément à l’université, mais ces aventures vécues à l’international nous forment d’une autre façon tout aussi importante. Dans un rapport publié en 2017, le Groupe d’étude sur l’éducation mondiale a souligné que le fait d’aller étudier dans un pays étranger a même l’effet d’un égalisateur social et économique, particulièrement pour les étudiants issus de milieux moins favorisés. Ne l’oublions pas.

Qu’on le veuille ou non, nous vivons tous en quelque sorte au sein de notre propre silo social formé de personnes qui nous ressemblent et qui ont les mêmes valeurs. Évoluer quelques mois dans un environnement inconnu est une occasion en or de confronter ses idées, de se remettre en question et de se créer un nouveau cercle social. Au retour d’un séjour d’étude à l’étranger, les étudiants sont beaucoup plus matures et leur horizon s’est notamment ouvert sur de nouvelles façons d’apprendre. Par exemple, le Danemark est reconnu pour être très humain dans sa façon d’éduquer la population. Ainsi, les Danois n’ont seulement qu’à rédiger à la maison une dissertation par cours, qui fait office d’examen et qui compte pour la totalité de la note finale. Une formule particulièrement appréciée par le Québécois que je suis.

Indéniablement, le monde change, il est en révolution. Désormais, il est évident qu’avoir étudié dans un pays étranger sera un grand avantage futur sur le marché du travail. Comme le rappelle PricewaterhouseCoopers dans un rapport, d’ici 2050, six des sept plus grandes puissances économiques mondiales seront des économies émergentes et plus de 50 pour cent du PIB mondial sera concentré en Asie. Les Canadiens doivent être prêts pour l’économie de demain.

Il est donc d’autant plus pertinent de s’intéresser au constat du conseil consultatif en matière de croissance économique à l’effet que les jeunes qui acquièrent de l’expérience de travail auprès de cultures différentes, particulièrement dans les marchés émergents, auront une longueur d’avance. Les compétences recherchées par les employeurs seront des compétences mondiales comme la sensibilisation aux cultures, la connaissance de plusieurs langues et l’adaptabilité.

Plus que jamais, les campus universitaires sont multiculturels. À titre d’exemple, à l’Université Laval, on estime à 7 000 le nombre d’étudiants étrangers ou de résidents permanents. Ce qui représente 14 pour cent de l’effectif étudiant total. Pendant ce temps, en moyenne seulement 11 pour cent des étudiants canadiens choisissent d’aller étudier à l’étranger pendant leurs études au premier cycle.

Considérant les nombreux avantages que tirent les étudiants de leurs expériences d’études à l’international, tels qu’une compréhension holistique du monde dans lequel ils évoluent qui contribuera certainement à leur réussite dans notre environnement de plus en plus branché sur le monde, il est surprenant qu’un si faible nombre se prévale de cette possibilité, pourtant à leur portée.

Je ne peux qu’appuyer les efforts des universités canadiennes et leurs partenaires qui souhaitent voir passer cette proportion à 25 % d’ici 10 ans. La première politique jeunesse canadienne actuellement en élaboration est d’ailleurs une occasion unique de parvenir à cet objectif. Il est temps de se doter de mesures qui favoriseront ces expériences qui pourraient s’avérer la source d’un bien public essentiel pour la réussite future du Canada.

François-Olivier Picard
Membre du conseil Jeunesse du Premier ministre du Canada 

Points de vue

À vous qui avez remporté les élections

Cette lettre a été écrite en septembre 2018, avant de connaître le résultat de l’élection provinciale du 1er octobre. Elle s’adresse donc à la fonction de premier ministre, plus qu’à un individu ou à un parti. Elle est publiée dans L’état du Québec 2019, publication phare de l’Institut du Nouveau Monde

Je vous félicite d’avoir fait campagne, d’avoir présenté votre candidature et d’avoir choisi de vous dédier à la vie politique, malgré tous les sacrifices que ce choix de carrière impose. Renoncer à une vie loin des projecteurs, s’exposer sans cesse à la critique, subir les pressions des lobbys et de l’opinion publique n’est pas de tout repos.

S’engager dans l’arène alors que la confiance des citoyens envers la politique est fragilisée demande une bonne dose de courage. Nos institutions ont besoin des électeurs pour assurer leur stabilité tout comme les citoyens comptent sur celles-ci pour réguler de façon équitable et responsable la vie en société. Elles contribuent au renforcement du lien social et permettent que se tissent des solidarités entre les citoyens et avec les autres composantes de notre société.

La réforme attendue du mode de scrutin pour améliorer la représentativité électorale est un dossier qui vous occupera sans doute très vite. Le consensus a maintes fois été exprimé: le lien entre un vote et le résultat d’une élection doit être clair. Notre démocratie n’a pas les moyens d’être désertée par ses commettants sous prétexte qu’ils ne se sentent pas représentés.

Malgré la baisse des taux de participation qui inquiète d’une élection à l’autre, la confiance qui vous a été exprimée lors du récent scrutin doit trouver écho dans le souci que votre gouvernement mettra à répondre adéquatement aux grands défis qui nous attendent et dont nous proposons une revue annuelle, fiable et objective dans L’État du Québec, notre antidote à la désinformation et aux fausses nouvelles. Parmi ces défis, qui ne sont pas tous des sujets populaires – ce qui ne les rend pas moins importants – je me contenterai d’en nommer quelques-uns: le développement de l’intelligence artificielle ; les inégalités sociales ; le vivre ensemble ; la relation que nous entretenons avec l’information, mais aussi avec notre travail, notre prochain. Notre vie privée sera appelée à se redéfinir considérablement à l’aube des transformations qui se pointent à l’horizon. Vous êtes le seul à pouvoir garantir, par la légitimité que votre élection vous confère, la protection du bien commun dans un monde toujours plus globalisé et déréglementé.

Parmi tous les défis auxquels nous devons faire face, il y en a un qui domine, puisqu’il met en jeu toutes les dimensions de la vie « moderne ». Ce défi, bien qu’il n’ait été, au moment d’écrire ces lignes, que timidement évoqué pendant la campagne électorale, doit impérativement devenir la priorité de tous nos dirigeants. Il s’agit de l’urgence d’agir face au réchauffement climatique.

Difficile de parler de quelque chose aux retombées aussi vitales et systémiques. Nous pouvons décomposer le problème : acidification des océans, concentration de CO2, énergies propres, économie verte, mobilité durable. Ce défi n’en a pas moins pris des proportions effrayantes au fur et à mesure que les ramifications de nos sociétés ont continué à s’enchevêtrer dans un système d’une complexité telle qu’il nous apparaît désormais impossible à maîtriser.

Les dilemmes sont nombreux. Comment décarboner notre économie sans que nos systèmes financiers s’effondrent ? Comment éviter que les chaînes alimentaires ne se rompent sans s’interroger sur notre mode de vie ? Comment agir maintenant sans compromettre notre prospérité et en évitant la fuite des capitaux vers des législations plus clémentes ? Comment protéger les plus vulnérables sans renoncer aux progrès que nous avons accomplis, comme humanité et comme société québécoise, depuis les derniers siècles ? Comment cesser d’accumuler une dette écologique alors qu’elle est impossible à rembourser ? Les réponses qu’on trouvera détermineront si les générations présentes et futures pourront aspirer à une vie de qualité, voire à survivre.

Le changement climatique ressenti de plus en plus fortement ici même, dans un Québec pourtant prospère, a fini par convaincre les plus sceptiques que le climat était déréglé. À la suite de la démission du ministre français de la Transition écologique et solidaire, des artistes du monde entier ont interpellé la classe politique mondiale, dont vous faites partie, pour agir vite. La parole est en train de se libérer. J’en suis !

Vous avez le devoir de gouverner de façon responsable pour opérer une transformation en profondeur et rapide. Alors que des options s’offrent encore à nous. Nos chances de renverser la vapeur s’amenuisent. Je vous prie de profiter des dernières brèches disponibles pour lancer un grand chantier. Cette transition a toutes les chances de stimuler l’innovation, la fierté, l’ingéniosité qui nous caractérisent. Nous avons déjà été capables de choses grandioses et de transformations profondes dans un passé pas si lointain.

Il vous faudra trouver les moyens pour faire de ce chantier un ouvrage collectif. Nous devrons tous nous mettre à la tâche. Appuyez-vous sur les centaines de milliers de citoyens qui veulent un meilleur avenir. Qui est prêt à contribuer à faire bouger les choses? Vous pouvez compter sur nous. Votre courage en inspirera d’autres. Je vous tends la main.

Julie Caron-Malenfant

Directrice générale, Institut du Nouveau monde

Points de vue

La CAQ et les symboles religieux: un débat très mal engagé

À peine quelques jours après la dernière élection générale, le premier ministre désigné, François Legault, et quelques membres de sa députation ont indiqué très clairement leur intention de mettre en œuvre rapidement une idée faisant partie programme de la Coalition avenir Québec (CAQ) depuis sa formation en 2011: l’interdiction du port de signes religieux pour les fonctionnaires en position d’autorité.

S’il faut en croire les récentes affirmations du porte-parole de la transition gouvernementale, Simon Jolin-Barrette, l’intention du futur gouvernement serait «d’adopter une véritable loi sur la laïcité au Québec» et de «régler la question» du port des symboles religieux pour les fonctionnaires, tout en préservant l’équilibre entre «les droits et libertés de tout un chacun».

Si tel est l’objectif du prochain gouvernement, le dossier devra être mené avec un infini doigté et, surtout, de manière cohérente avec les principes invoqués. On l’a vu dans le passé, au Québec et partout à travers le monde, les risques de dérapages sont grands dès qu’on touche à la question de la place du religieux dans l’espace public. Ces risques croissent d’autant plus lorsque la proposition débattue, en l’espèce, touche en particulier plusieurs groupes minoritaires au Québec.

Violation claire des droits fondamentaux de groupes religieux minoritaires

L’état actuel du droit canadien et québécois reconnaît le droit qu’ont les agents de l’État de manifester leurs convictions religieuses sur leur lieu de travail tant que ces personnes n’agissent pas de manière à imposer leurs convictions à autrui. De manière générale – et bien que plusieurs exceptions puissent être imposées pour des motifs liés, notamment, à la sécurité – le port de symboles religieux est donc autorisé pour les fonctionnaires.

En conséquence, la proposition de la CAQ entraînerait d’importants changements pour plusieurs secteurs d’emploi de la fonction publique. Plus précisément, la modification à l’état du droit québécois que propose le futur gouvernement heurterait de front deux droits fondamentaux protégés par la Charte canadienne des droits et libertés et par la Charte québécoise soit:

1) la liberté de conscience et de religion, et

2) le droit à l’égalité et l’incidente interdiction de désavantager des individus sur la base d’une caractéristique personnelle, en l’espèce les convictions religieuses et le droit de les manifester dans l’espace public.

Le fait que l’interdiction du port des symboles religieux soit, en théorie, applicable à toute personne, indépendamment de son appartenance religieuse, ne change rien à l’affaire. Dans la réalité, ce sont les membres des groupes religieux minoritaires qui subiront les désavantages découlant de cette mesure. 

En effet, la grande majorité de la population québécoise est composée de chrétiens, d’athées et d’agnostiques qui, sauf exception, ne portent pas de symboles religieux visibles. Ces citoyens n’auront donc aucun effort à fournir pour se conformer aux exigences de la loi, contrairement à ce qui sera exigé de la part des membres d’autres groupes religieux, fortement minoritaires sur le territoire québécois, pour qui le port de symboles religieux fait partie intégrante de leur foi.

L’État pourrait-il justifier cette violation?

Tout le débat entourant la validité constitutionnelle de la proposition de la CAQ portera donc sur le premier article de la Charte canadienne qui permet aux législateurs de justifier, et donc «racheter», une atteinte à un ou plusieurs droits fondamentaux. Pour ce faire, l’État devra démontrer que d’importantes considérations sociales ou contextuelles l’emportent sur la violation des droits fondamentaux qui découleraient de la mise en œuvre de leur projet. Les «atteintes justifiées» aux droits fondamentaux seraient alors considérées comme compatibles avec la Charte canadienne.

Jusqu’ici, les membres du prochain gouvernement du Québec appuient leur proposition presque exclusivement sur l’existence d’un «consensus» autour de ce que plusieurs appellent le «compromis Bouchard-Taylor». En effet, les coprésidents de la Commission du même nom avaient proposé, dans leur rapport rendu public en 2008, de restreindre le droit de porter des symboles religieux sur leur lieu de travail pour une catégorie très particulière d’agents de l’État. Les seules personnes visées par cette proposition n’étaient pas les fonctionnaires en situation «d’autorité», mais bien celles et ceux ayant un «pouvoir de coercition » (juges, procureurs de la Couronne, policiers, gardiens de prison, etc.) à l’endroit des justiciables québécois.

Plus d’une décennie après son énonciation, il est permis de se demander s’il subsiste encore quelque chose d’un éventuel consensus autour de la solution préconisée par Gérard Bouchard et Charles Taylor, en particulier dans un contexte où Taylor a lui-même désavoué publiquement le compromis de 2008, qu’il jugeait inapplicable à la réalité sociopolitique actuelle.  Il convient également de rappeler que, malgré les arguments solides que les coprésidents avaient fournis, à l’époque, à l’appui de cette solution et qui auraient toujours des chances de succès raisonnables s’ils étaient plaidés devant un tribunal canadien, la validité constitutionnelle du compromis Bouchard-Taylor n’a jamais été testée devant les tribunaux.

Mais surtout, au-delà de ces objections de principe, la proposition mise de l’avant par les membres du prochain gouvernement est tout simplement incompatible avec le «compromis Bouchard-Taylor».

Une proposition très éloignée de Bouchard-Taylor

Le futur gouvernement du Québec ne peut prétendre vouloir mettre en œuvre le compromis Bouchard-Taylor s’il ne tient pas compte:

1) des fonctionnaires visés par la proposition de 2008, et

2) de l’ensemble des propositions émises par les coprésidents et de la nature, résolument pluraliste et égalitaire, du raisonnement à la base de cette proposition.

Or, il semble que le projet qu’on décrit actuellement dans les médias ne respecte aucune de ces conditions.

D’abord, en ce qui concerne le type de fonctionnaires: la CAQ ajouterait les enseignantes et enseignants aux corps de métiers de la fonction publique visés par le compromis Bouchard-Taylor, lesquels se limitaient, comme il a été mentionné précédemment, aux agents investis d’un pouvoir de coercition à l’égard des justiciables québécois. 

Cet ajout laisse croire que les responsables du dossier n’ont peut-être pas bien compris la portée du compromis Bouchard-Taylor. Surtout, il affaiblit considérablement les chances – déjà peu élevées – d’une justification possible des atteintes aux droits fondamentaux qui découleraient de l’éventuelle loi. En effet, les arguments fournis par les auteurs du rapport Bouchard-Taylor ne sont valables, et défendables, que pour la catégorie restreinte d’agents de l’État visés par le compromis proposé.

Cela étant, même s’il n’appliquait son interdiction qu’aux fonctionnaires ciblés dans le rapport Bouchard-Taylor, le nouveau gouvernement du Québec ne remportera pas de succès s’il limite la portée de son interdiction aux seuls symboles des minorités, soit les symboles visibles. En effet, la solidité juridique des arguments fournis par Bouchard et Taylor pour justifier une atteinte à la liberté de conscience et de religion des fonctionnaires à qui il serait interdit de porter des symboles religieux sur leur lieu de travail est inextricablement liée au caractère inclusif (et donc égalitaire) de la laïcité qu’on souhaite mettre en place.

Ne pas instrumentaliser la laïcité

Depuis la Déclaration universelle des droits de l’homme, en 1948, il est clair que la protection des droits et libertés de la personne a comme objectif primordial de protéger les minorités contre les abus potentiels des majorités au sein des États-nations. Également, la protection des groupes minoritaires et vulnérables est un principe phare de la jurisprudence canadienne en ce qui concerne la protection des droits et libertés de la personne en vertu, notamment, de la Charte canadienne. 

Cela dit, il est légitime qu’un gouvernement cherche à définir et à préciser le cadre normatif applicable sur son territoire en ce qui concerne la séparation du religieux et de l’État ou la laïcité. Il peut également être tout à fait justifiable d’élargir, pour les motifs exposés dans le rapport Bouchard-Taylor, la portée du devoir de réserve de certains fonctionnaires en ce qui concerne l’expression de leurs convictions religieuses sur leur lieu de travail. En revanche, pour être conforme avec l’esprit des droits et libertés de la personne, cette démarche ne doit pas constituer un paravent qui restreindrait uniquement les symboles des groupes minoritaires tout en conservant ceux de la majorité dans l’espace public.

C’est dans cet esprit que le rapport Bouchard-Taylor proposait, en plus de son fameux compromis, le retrait du crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale.  La laïcité que défendaient les présidents de la commission, et sur laquelle ils ont fondé les arguments soumis à l’appui de leur compromis, était une laïcité inclusive et non pas une catho-laïcité.

Or, les signaux récemment envoyés par les membres du prochain gouvernement du Québec laissent entendre que l’interdiction du port de signes religieux par certains fonctionnaires québécois ne sera pas accompagnée d’une démarche visant à neutraliser l’espace public par le retrait des symboles religieux de la majorité (comme le crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale). Si tel est le cas, cette approche affaiblirait grandement, voire réduirait à néant, les chances de convaincre un tribunal de sa compatibilité avec la Charte canadienne.

Toutefois, l’actuel droit canadien en ce qui concerne la neutralité religieuse de l’État reconnaît expressément le droit de la majorité de conserver certains de ses symboles religieux au sein de l’espace et des institutions publiques au nom de la valeur «patrimoniale, culturelle et historique» qu’auraient acquis ces mêmes symboles au fil du temps.  Mais la reconnaissance juridique de ce privilège ne peut se justifier que par une ouverture réciproque aux manifestations religieuses des groupes minoritaires.

Si l’objectif des membres de la CAQ, en créant une loi québécoise sur la laïcité, est réellement de préserver l’équilibre entre les droits des uns et des autres, la modification des règles applicables à un nombre important de fonctionnaires québécois n’aura de légitimité que si elles visent, véritablement, toutes les religions. En ce sens, un projet de loi qui impose des restrictions aux droits des groupes religieux minoritaires n’aura aucune chance de passer le test de validité constitutionnelle si l’on n’y retrouve pas de restrictions conséquentes à ceux du groupe majoritaire.

Ce texte est d’abord paru sur le site «Les blogues de Contact» de l’Université Laval. Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici:  [LIEN http://contact.ulaval.ca/blogues/].  Les blogueurs conservent l’entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.

Louis-Philippe Lampron 

Professeur à la Faculté de droit à l'Université Laval.

Détenteur d'un doctorat en co-tutelle de l'Université Laval et de l'Université d'Avignon, spécialisé en droits et libertés de la personne, aux aspects juridiques du pluralisme culturel ainsi qu'au droit public en général.