Opinions

Une remise en question des alliances comme l’OTAN

ANALYSE / L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) fut créée en 1949 afin d’assurer la défense collective et la stabilité en Atlantique Nord. Cette alliance qui comprend 29 membres joue depuis 70 ans un rôle majeur dans la préservation de la paix et la sécurité en Europe.

L’OTAN représente donc un élément clé dans l’ordre international. En plus de maintenir une sorte de Pax Americana dans le monde, l’alliance a permis aux États-Unis de conserver leur rôle de superpuissance. Plus encore, tout en jouant un rôle majeur pour dissuader l’émergence de plus grands conflits, elle a aussi assuré un monde plus prospère.

L’OTAN est plus qu’un simple traité de défense. La présence de bases militaires américaines en Europe, la tenue d’exercices et le déploiement de systèmes de défense antimissile sont autant de points assurant la viabilité de l’organisation. Mais c’est d’abord l’Article 5 qui rend l’OTAN crédible. Les Européens adhèrent à l’Alliance, parce qu’ils sont convaincus qu’en cas de conflit, les États-Unis respecteraient leur engagement et les soutiendraient.

D’ailleurs, les réflexions du président américain concernant le recours à l’Article 5 sont contreproductives. Il agit comme s’il ne comprenait pas le rôle joué par l’OTAN comme système de défense mutuelle. En contraignant tous les pays à intervenir en cas d’agression, l’OTAN se trouve à dissuader des agresseurs éventuels.

Or, depuis trois ans, Trump ne cesse de répéter que l’OTAN est devenue désuète tout en dépeignant les alliés européens comme des « voleurs exploitant la générosité américaine plutôt que d’être des partenaires ». En conséquence, il menace de retirer les États-Unis de l’alliance, à moins que les autres membres augmentent substantiellement leur contribution financière.

Lorsque Trump affirme que l’OTAN représente une sorte de racket de protection qui force les États-Unis à payer pour la défense de l’Europe, simplement il trafique les chiffres. Les États-Unis dépensent deux fois plus militairement que les autres membres de l’OTAN. Mais il oublie que les États-Unis assument des responsabilités militaires partout dans le monde. C’est comme comparer des pommes avec des oranges.

Le comportement grossier récent de Trump envers la chancelière allemande n’a fait qu’accentuer le mépris de beaucoup d’Européens à son égard. Ses attaques systématiques contre l’alliance, jointes à sa vision accommodante vis-à-vis le dirigeant russe, suscitent le chaos et créent la confusion au sein de l’organisation. Plus encore, ses commentaires menacent la stabilité des démocraties occidentales.

Les propos de Trump sont très dommageables psychologiquement parlant. Depuis son entrée en fonction, Trump a largement miné la cohésion de l’OTAN par son comportement intempestif. Que vous soyez alliés ou adversaires, tous doivent comprendre ce qu’ils entendent. Les gens se disent que le président américain doit croire ce qu’il dit. En somme, ses propos ont déjà créé une incertitude majeure. 

L’alliance fonctionne sur une base de réciprocité à la fois sur le plan militaire, sécuritaire et humanitaire. Trump semble l’oublier. Or, à la suite du 11 septembre 2001, les membres de l’Alliance se sont mobilisés pour soutenir les États-Unis, lutter contre Al-Qaïda et renverser les talibans en Afghanistan.

Certaines déclarations de Trump sont pour le moins aberrantes. Par exemple, il a affirmé encore récemment que l’OTAN représentait un traité aussi mauvais que l’ALENA, allant aussi à l’encontre des intérêts américains. Il oublie que l’organisation a joué un rôle déterminant pour promouvoir la démocratie, assurer la sécurité, protéger le commerce international et qu’elle représente l’alliance la mieux réussie de l’histoire.

Les dirigeants européens expriment à l’unisson de grandes d’inquiétudes concernant les engagements de Trump à l’égard de l’alliance transatlantique. Ces inquiétudes découlent d’abord de l’antipathie évidente qu’il manifeste ouvertement envers les institutions et les dirigeants de l’organisation. 

Ces inquiétudes sont amplifiées par un sentiment de malaise découlant du comportement très chaleureux que Trump affiche entre-temps envers le président Poutine. D’ailleurs, ses commentaires acerbes et provocateurs jouent directement dans le jeu de Poutine dont l’objectif premier est de briser l’OTAN, de renforcer son propre pouvoir autocratique et de maintenir une large zone d’influence russe en Europe.

Aussi, en juillet 2018, un groupe de sénateurs démocrates a écrit au président Trump lui rappelant qu’il devait faire la distinction entre les pays alliés des États-Unis et ceux qui sont des adversaires. De même un groupe de sénateurs républicains a exprimé une forte inquiétude en voyant comment Trump endommage le leadership américain par ses assauts inconsidérés contre l’OTAN.

La situation est telle que plusieurs observateurs se demandent si la multiplication des déclarations bizarres et des insultes proférées par Trump ne cacherait pas en fait une stratégie plus globale pour détourner l’attention de ses politiques étrangères douteuses. D’ailleurs, certaines de ses politiques sont pour le moins questionnables : pressions sur la France à abandonner l’Union européenne, le retrait de l’accord nucléaire iranien, le déclenchement d’une guerre commerciale avec le reste du monde, la menace d’abandonner l’OTAN, ou la décision de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem qui rend presque impossible la reprise des négociations de paix au Moyen-Orient.

Les remises en question de la politique étrangère américaine par Trump ne se limitent pas à l’OTAN. Il a aussi annoncé le retrait américain d’accords multilatéraux comme l’accord climatique de Paris ou le TPT. Il se montre aussi critique des alliances qui sous-tendent la puissance américaine pas seulement en Europe, mais aussi en Asie. Décidément, il est déterminé à déstabiliser l’ordre international mis en place après 1945.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Opinions

Il était temps

ÉDITORIAL / Il en aura fallu du temps mais il faut saluer l’annonce par Ottawa et Québec d’une aide financière de 4 millions $ sur cinq ans pour l’Observatoire du Mont-Mégantic (OMM).

Cette décision permettra aux scientifiques de poursuivre leur mission sans devoir se soucier épisodiquement de la survie de ce centre de recherche en astronomie et astrophysique de calibre mondial.

Opinions

L’herpès, ce n’est pas une poussée d’acné

Depuis quelque temps, nous recevons des demandes de plusieurs parents très inquiets pour la santé sexuelle de leurs adolescent(e)s.

Nous apprenons que plusieurs jeunes ont des relations sexuelles sans protection, se croyant à l’abri de toute infection transmissible sexuellement et par le sang (ITSS) ou d’une grossesse. Certains croient que l’herpès se dissipe comme un bouton d’acné, alors que d’autres nous ont affirmé être à l’abri de toute infection s’ils prennent une douche avant une relation sexuelle. Plusieurs jeunes filles ayant reçu le vaccin Gardacil, en prévention du virus du papillome humain (VPH), se croient immunisées contre toutes les souches du VPH et contre toutes les ITSS. Garçons et filles croient que le retrait préventif empêche les grossesses. Ce ne sont que quelques exemples de ce qui nous est rapporté.

Point de vue

Légaliser les drogues pour limiter leur impact

Nous assistons actuellement aux balbutiements d’un réel débat autour d’une plus grande disponibilité légale des drogues au Canada.

La légalisation du cannabis a ouvert les esprits quant à l’idée d’une régulation responsable, tandis qu’une augmentation inquiétante des surdoses aux opioïdes a créé un sentiment d’urgence. Les instances de santé publique de Toronto et de Montréal se sont positionnées pour une décriminalisation de la possession et de l’usage de toutes les drogues afin de pouvoir mettre en place les mesures d’urgence nécessaires à une telle crise. Mais au-delà de l’urgence, quelles sont les options pour une prise en compte efficace et pragmatique de la consommation de drogues?

«Légaliser toutes les drogues» peut paraître effrayant. Pourtant, lorsque cette proposition est considérée pour ce qu’elle est réellement — une mesure de régulation pragmatique et de gestion des risques entourant certains produits et comportements que la répression a rendus problématiques — cette option devient raisonnable. Soyons clairs: la légalisation des drogues n’est en rien la libéralisation de ces substances, encore moins sa promotion ou un laxisme de sa régulation pour usage récréatif. En voici un exemple : depuis 25 ans, les médecins suisses prescrivent de l’héroïne pour stabiliser et traiter les patients ayant une dépendance à cette substance. Cette héroïne «légale» n’est associée à aucune hausse de criminalité, violence, décès par surdose ou transmission du VIH comme c’est le cas lorsque fournie par le marché noir. Ce modèle a déjà été mis de l’avant avec succès comme projet pilote au Canada.

La «guerre aux drogues», telle que nommée par Nixon, légitimise le bafouage des droits humains dans plusieurs pays, constitue un obstacle majeur à l’atteinte d’objectifs de santé publique, exacerbe la violence et la criminalité, en plus de coûter des milliards. Alors que la régulation légale du tabac en réduit actuellement l’usage problématique, la consommation d’une variété croissante de drogues est à la hausse dans la majorité des pays. Devrait-on continuer d’investir dans une stratégie qui échoue aussi lamentablement? Lorsque les décideurs reconnaissent que l’hypocrisie de la prohibition n’a fait qu’amplifier les problématiques liées à la consommation de drogues, ils mettent en place des politiques efficaces pour les réguler.

Quelles substances devraient être disponibles, à qui et où? Ces questions peuvent paraître complexes, mais il est possible d’y répondre dans un modèle de régulation où le gouvernement, plutôt que des criminels, a repris le contrôle plutôt qu’abdiquer toute responsabilité du marché des drogues. Ainsi, les substances à haut risque pourraient être disponibles uniquement par prescription médicale avec un usage supervisé, comme l’héroïne en Suisse. Les substances à risque moyen, dont certains stimulants et drogues utilisées en milieu festif, pourraient être obtenues dans une quantité limitée par individu dans les pharmacies, une fois que le consommateur a démontré qu’il en comprend les risques. D’autres drogues à risque plus faible pourraient être disponibles auprès de distributeurs autorisés, comme ce sera le cas pour le cannabis.

Une telle régulation optimisée des drogues permettrait d’utiliser les ressources plus efficacement en prévention et traitement afin d’en faciliter l’accès aux plus vulnérables. Les pouvoirs du marketing corporatif qui ont été fort dommageables pour le tabac et l’alcool pourraient être mieux déjoués par des politiques strictement appliquées. Une telle régulation, si mise en place de façon responsable, pourrait aussi diminuer les incitatifs à consommer, réduire les risques encourus par ceux qui consomment malgré tout et permettre d’investir dans des interventions de santé publique reconnues efficaces.

La guerre aux drogues a échoué. Le Canada a maintenant l’opportunité de réaffirmer son rôle de leader en réforme des drogues en y mettant réellement fin. Saisirons-nous cette opportunité?

David-Martin Milot, médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive, Canada, Fellow en recherche sur la législation des drogues et les normes sociales, France et Royaume-Uni

Steve Rolles, analyste politique principal chez Transform Drug Policy Foundation, Royaume-Uni

Carrefour des lecteurs

Pancartes d’une coalition syndicale

Je ne sais pas qui a raison entre la municipalité de Sherbrooke au sujet du règlement municipal interdisant l’affichage d’opinions et la pensée syndicale voulant que l’on ne peut brimer la liberté d’expression.

Cependant, je trouve cette idée de s’afficher contre des partis politiques de tentative de détournement de la démocratie.

Il y a environ 45 ans, le syndicat C.S.D. naissait et inscrivait à l’article 1 de sa charte que ce syndicat serait apolitique. Comme vous avez pu le constater, ce syndicat ne fait pas partie de cette coalition.

Et pour une raison évidente c’est-à-dire que ce syndicat pense que ses membres sont assez intelligents et informés pour se faire chacun une idée bien personnelle selon son vécu, ses attentes et ses besoins. Il appartiendra aux différents partis politiques le temps venu de promouvoir leur vision du futur et à la population de décider sans l’interférence de quelque syndicat que ce soit.


- Serge Boislard, Asbestos

Éditorial

L'angle mort du système de santé

ÉDITORIAL / Les négociations entre les dentistes et le ministère de la Santé n’auraient jamais dû aller jusqu’à la désaffiliation de milliers d’entre eux du régime public des soins dentaires. Le ministre Gaétan Barrette aurait été mieux avisé de maintenir le dialogue plutôt que d’en arriver au point où il doit avoir recours à un arrêté ministériel pour assurer que les services soient offerts. Une négociation se fait à deux, le blâme n’est pas exclusif, mais le ministre a tous les outils pour éviter l’escalade.

Mais à quelque chose, malheur est bon. Cela nous donne non seulement l’occasion de parler d’un domaine négligé de la santé, mais même d’en faire l’un des (nombreux) enjeux de la prochaine élection. En ce sens, la stratégie de M. Barrette pourrait se retourner contre lui si les autres partis en profitent pour se distinguer du bilan libéral en la matière, ce qui ne constitue pas un défi insurmontable. 

Le Québec est l’une des provinces où la santé dentaire est le plus en retard. La Direction de santé publique, citée par l’Ordre des dentistes, observe que «les enfants québécois ont de 40% à 50% plus de caries que les autres enfants nord-américains du même âge» et que la proportion des personnes de 45 ans et plus complètement édentés est deux fois plus élevée au Québec (24%) que dans l’ensemble du Canada. 

Parce que la santé dentaire n’a jamais été incluse dans la Loi canadienne sur la santé, on persiste à y voir une question de responsabilité individuelle ou d’hygiène personnelle. Mais pour ceux et celles qui ont de graves problèmes à faire soigner, cette distinction est futile. Un problème de santé est un problème de santé. Qu’il soit dans les pieds ou dans la bouche n’y change rien.

Le ministre Barrette a raison de dire que «ce n’est pas à la table de négociation que sera déterminé le panier de services». Mais en même temps, lorsqu’il demande aux dentistes de «prioriser» les services qui devraient être couverts, et implicitement ceux qui ne le seraient plus, ou moins, n’est-ce pas exactement ce qu’il fait?

Il est difficile pour les Québécois de se faire une idée précise du désaccord à la table de négociations, mais si on en arrive au point où 2000 dentistes se disent prêts à se retirer du régime public, la moindre des choses serait d’expliquer à ceux et celles qui seraient touchés quel est l’enjeu exact de ces discussions. 

La couverture publique actuelle est inadéquate, pour ne pas dire dérisoire. Mais les blâmes sont à partager pour cet état de choses. Les négociations pour redéfinir les champs de pratique, qui devaient mener au dépôt d’une nouvelle loi, ont avorté en grande partie en raison des intérêts corporatistes des corps professionnels dentaires. 

L’Office des professions avait fait ses recommandations à la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, pour permettre entre autres aux hygiénistes dentaires de pratiquer de façon autonome, sans la supervision des dentistes. Le Québec est l’un des seuls endroits en Amérique du Nord où c’est le cas, selon la présidente de l’Ordre des hygiénistes dentaires. 

L’Association des dentistes ne convaincra personne que son opposition à cette pratique est motivée par l’intérêt des patients. Pas dans l’état actuel des choses. 

Ce dossier fait rarement les manchettes, mais l’élection qui s’amorce offre une occasion inespérée de s’y pencher et d’offrir mieux. Québec Solidaire propose un plan audacieux qui mérite d’être considéré. Les autres partis doivent se positionner eux aussi. 

Point de vue

Modulation des tarifs: le piège d’Hydro-Québec

Hydro-Québec a annoncé qu’elle songe à moduler les tarifs de sorte que les clients de la société d’État, de moins en moins étatique et de plus en plus privée, paieraient beaucoup plus cher les kilowatts dépensés aux heures de pointe, soit entre 6h et 9h, puis entre 16h et 20h. Pendant les autres périodes, on paierait moins cher.

Les analystes de notre radio publique, de moins en moins publique et de plus en plus dévouée au marché, trouvent l’idée fort intéressante. Les lecteurs de nouvelles nous annoncent l’idée sur un ton presque enjoué et les reporters rapportent la nouvelle de manière guillerette en donnant la parole aux dirigeants d’Hydro, dirigeants ayant moins l’allure de fonctionnaires dévoués au bien public que de businessmen entichés du marketing destiné à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. 

Finalement, ces mêmes reporters donnent la parole à un représentant de la Fédération canadienne des consommateurs, un organisme de la droite économique dont le but est de faire baisser les impôts et de réduire le rôle social de l’État à son minimum.

C’est drôle, mais on ne sollicite aucun point de vue critique, aucun opposant, aucune analyse sociale. Disparu le sacro-saint principe de «l’équilibre journalistique» qui nous impose, lorsqu’il s’agit de causes sociales, de subir les délires de groupuscules d’arrière-garde et de les mettre au même niveau que la parole des groupes populaires ou des experts en sciences sociales.

Je parie qu’il se trouvera nombre d’écologistes pour se réjouir de cette innovation, qui n’en est pas une, parce que cela va «responsabiliser» le consommateur. La modulation des tarifs est à l’électricité ce que le ticket modérateur est à la santé: un frein pour les personnes qui sont dans l’incapacité de choisir, un piège pour les moins nantis, une prime de plus pour les élites économiques.

Rappelons quelques faits:

1. La consommation d’électricité est contingente. Ce n’est pas pour rien que l’heure de pointe est l’heure de pointe. Elle correspond aux plus basses températures en hiver et en tout temps aux moments où les gens doivent se préparer pour aller au travail ou en reviennent. C’est alors qu’ils doivent s’occuper de nombres de tâches familiales. Qui a les moyens de décaler l’heure de son lever? Qui a les moyens de retarder sa douche après le repas de midi? Qui a les moyens de faire son lavage dans le milieu de la journée à moins qu’on ne prêche pour le retour des femmes au foyer? Qui a les moyens de baisser le chauffage quand les enfants reviennent de l’école et qu’il fait moins trente dehors?

2. La modulation des tarifs est pénalisante pour les personnes dont le travail est le moins mobile, donc pour la classe la moins fortunée des travailleuses et travailleurs. Cette prétendue «responsabilisation» n’est qu’un leurre destiné à donner des avantages aux personnes possédant déjà plus de liberté de mouvement et d’action.

3. Cette modulation n’est qu’un pas de plus vers la concurrence et la privatisation. D’ailleurs, le représentant de la Fédération canadienne des contribuables le dit explicitement, c’est faire entrer le marché dans la gestion de l’électricité. Or, si l’électricité a été nationalisée, si Hydro-Québec a été fondée, c’est justement pour réparer les injustices du marché et pour rendre la tarification plus équitable, de sorte que toutes les citoyennes, tous les citoyens, aient accès à un service essentiel. Avec les augmentations importantes que cette nouvelle tarification imposera, il y a fort à parier que de nombreux ménages endettés subiront des coupes de courant pour non-paiement de facture.

4. Les économies effectuées pendant les périodes creuses ne compenseront jamais les dépenses incompressibles des périodes de pointe pour les familles ne disposant pas de marge de manœuvre pour leurs tâches quotidiennes. Les garderies et les centres de petite enfance ne se mettront pas à ouvrir plus tard. Les patrons ne permettront pas aux employé(e)s (de commerce notamment, mais partout en général) d’arriver plus tard au travail ou de finir plus tôt.

En attendant qu’un organisme comme l’Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS) ne produise des études détaillées et critiques montrant les effets réels d’une telle mesure, je peux déjà en prédire la conséquence principale: la plupart des familles connaîtront une augmentation notable de leur facture d’électricité.

Francis Lagacé, Montréal

Éditoriaux

Nous avons créé ces canicules

ÉDITORIAL / Nous ne les avons pas inventées. Les canicules, les sécheresses ou les feux de forêts ont toujours existé. Mais celles qui frappent, simultanément, plusieurs points du globe cet été, c’est nous qui les avons façonnées.

Et ça n’est que le début, un simple avant-goût du monde que nous laisserons en héritage aux générations qui suivent.

Ce que nous modifions avec la hausse de concentration du CO2 dans l’atmosphère, c’est la variabilité, l’intensité, la fréquence de ces phénomènes. Ces canicules généralisées qui frappent aussi bien le Japon que l’Amérique ou la Suède, sont alimentées par des systèmes à l’échelle planétaire.

«Les indices provenant de ces événements extrêmes autour du monde sont très convaincants», soutient dans Inside Climate News Corinne Le Quéré, une Québécoise qui dirige un centre de recherche britannique sur les changements climatiques. «C’est un signe que le réchauffement en est la cause, sinon y contribue.»

Mme Le Quéré était d’ailleurs de passage à Québec récemment pour plaider en faveur d’une meilleure gouvernance de l’État face à ce défi.

Les chercheurs sont de moins en moins réticents à relier des événements précis aux changements climatiques.

Chaque année, depuis six ans, l’American Meterological Society publie un rapport sur les événements extrêmes de l’année précédente. La sixième édition, publiée en janvier dernier, est la première où on conclut que les records de chaleur observés en 2016, tant à l’échelle planétaire qu’en Asie et dans le milieu marin sur les côtes de l’Alaska, n’auraient pas été possibles dans l’ère préindustrielle, sans le CO2 que nous avons rejeté dans l’atmosphère.

Il est trop tôt pour se prononcer définitivement sur l’année en cours, mais une autre organisation, le World Weather Attribution (WWA), qui réunit plusieurs centres de recherche, publie des analyses préliminaires. À partir des données recueillies cette année et les années précédentes, le WWA conclut que les vagues de chaleur sont deux fois plus fréquentes en Irlande, aux Pays-Bas et quatre fois plus au Danemark.

L’année dernière, l’organisation arrivait aux mêmes conclusions pour le sud de l’Europe. Dans le nord de la Finlande, les températures enregistrées cette année ont d’ailleurs surpassé tout ce qui a été mesuré depuis un siècle.

Les scientifiques ne sont pas les seuls à tirer cette conclusion.

En Californie, la présidente de la Pacific Gas and Electric Company (PG&E) affirmait que les feux qui ravagent l’État cette année «sont la preuve que nous vivons dans une nouvelle normalité désormais».

Ce n’est pas pour rien que cette puissante corporation invoque les changements climatiques. Les incendies de cette année risquent d’entraîner des pertes de plus d’un milliard de dollars et l’entreprise fait pression sur l’État pour obtenir des assouplissements.

La compagnie a aussi été tenue responsable, par le Département de foresterie de protection contre le feu de Californie, pour certains des feux qui ont ravagé les régions vinicoles de Napa et Sonoma l’année dernière, en raison de travaux de déboisement insuffisants près des fils, ou de transformateurs qui ont explosé.

L’impact des changements climatiques n’est plus une vue de l’esprit, c’est une réalité qui se calcule par les pertes qu’elle provoque, par les investissements qui sont nécessaires pour adapter nos infrastructures à de plus grands extrêmes météorologiques, et par les pertes de vies humaines qu’elle entraîne. 

Environnement

Baliser l'incertitude

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Dans cette série de chroniques, nous avons examiné les cinq scénarios socio-économiques (SSP) qui vont servir au prochain rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat pour son prochain rapport prévu pour 2020. Ces cinq scénarios explorent des futurs possibles. Le premier décrit un monde où on appliquerait le développement durable alors que le second explore ce qui se passerait si rien ne change dans le monde politique. Le troisième décrit un monde où le protectionnisme et les rivalités régionales dominent et où les organismes internationaux ne peuvent pas jouer efficacement leur rôle. Le quatrième présente une société à deux vitesses où les plus riches s’en tirent et les plus pauvres casquent. Enfin, le cinquième SSP présente un monde où la technologie est reine et où le développement économique est partagé à la grandeur de l’humanité.

Ces constructions sont bien sûr hypothétiques. Elles relèvent de modèles socio-économiques qui servent à prévoir l’évolution de la démographie, de l’éducation, de la consommation énergétique et des émissions de gaz à effet de serre pour postuler des enjeux de l’adaptation et de la lutte aux changements climatiques. Ils nous donnent un spectre de réponses possibles qui vont d’un réchauffement de 2 à 6 degrés en 2100. Cette fourchette est importante, mais chaque scénario comporte sa propre incertitude. Ainsi le SSP 1 pourrait nous donner un réchauffement de 2 à 3 degrés alors que le SSP3 pourrait dépasser 6 degrés et l’on sait que malgré tous les efforts qu’on peut imaginer, il serait impossible avec le SSP3 de réduire ce réchauffement sous la limite souhaitée par l’Accord de Paris.

Naturellement, ces projections dépendent de décisions prises par des comités d’experts qui nourrissent les modèles. Par exemple, la date à laquelle les gouvernements mettront en œuvre leurs engagements est une donnée primordiale. Si tout le monde rend ses devoirs en 2020, il sera plus facile de limiter le réchauffement que si on tergiverse jusqu’en 2040 pour le faire. L’atteinte des cibles est aussi une donnée cruciale. Si les réductions ne sont pas au rendez-vous ou si d’autres activités économiques occasionnent de nouvelles sources d’émissions, les progrès peuvent être annulés. Mais on ne peut pas tout savoir, l’avenir n’est pas écrit.

À quoi cet exercice de modélisation nous sert-il comme citoyens ? Pour ma part, je fais confiance à l’intelligence des gens. Les SSP reflètent d’abord des choix sur l’avenir que nous voulons pour nos petits-enfants. Mes petites-filles et mon petit-fils ont la possibilité réelle d’être encore vivants en 2100 s’ils atteignent l’âge de mes parents. Aujourd’hui, je fais des choix de consommation, je cherche des solutions scientifiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, j’enseigne, j’écris, je vote aussi. Ce pouvoir d’influence n’est pas négligeable et chacun d’entre nous a aussi prise sur le futur du climat. 

Cet automne, nous irons voter pour un nouveau gouvernement du Québec ; l’an prochain, c’est à Ottawa que nous pourrons déposer un bulletin dans l’urne. Ce geste est insignifiant s’il ne sert qu’à élire un parti qui fera comme tout le monde. En regardant les possibles que nous permettent d’anticiper les SSP, nous pouvons choisir l’avenir que nous voulons et chercher des engagements de ceux qui veulent nous représenter en conséquence. La vraie démocratie repose sur la participation au débat public et sur l’attention que nous apportons à dénoncer les promesses non tenues, les cibles non atteintes et l’incompétence au pouvoir.

Notre pouvoir d’influence s’exerce aussi sur notre famille, sur nos amis. Si le problème est causé par une infinité de gestes insignifiants, tout geste est significatif. C’est un sujet à discuter avec votre beau-frère et ses enfants autour du feu de camp. Je souhaite à toutes et tous de bonnes vacances et du bien beau temps pendant qu’il en reste !

Point de vue

«Kanata»: comprendre la démarche, aller plus loin

Maintenant que «Kanata» a été annulée, j’aimerais, comme dramaturge et coauteur du texte, préciser certaines choses à la suite de plusieurs des commentaires qui ont été exprimés.

Bien que l’histoire de la pièce ait été écrite en très étroite collaboration avec Robert Lepage et inspirée par toute l’énergie des comédiens et comédiennes du Théâtre du Soleil, je parlerai en mon nom personnel.

LIRE: Robert Lepage annule Kanata

Il y a tout d’abord une question de contexte. Quand Robert m’a offert de participer à cette magnifique aventure avec le Théâtre du Soleil, nous étions en 2015, quelques mois avant l’élection de Justin Trudeau et de sa célèbre boutade: «Parce qu’on est en 2015!» Mais le 2015 où nous étions, était celui de la fin du règne de Stephen Harper qui ne voulait rien savoir d’une enquête sur la disparition des femmes autochtones; il n’y avait pas de Commission Vérité et réconciliation, il n’y avait pas le Théâtre autochtone du Centre National des Arts ni les nombreux programmes de subventions du Conseil des Arts du Canada dédiés aux artistes des Premières Nations, et on ne parlait pas d’appropriation culturelle — ou si peu. Sur toute cette question, c’était une autre époque! Alors quand Robert m’a dit qu’il voulait faire une création qui parlerait de cette situation, en rapport avec les pensionnats, il m’a semblé évident que, oui, il fallait en parler.

D’où la question: pourquoi ne pas avoir engagé d’acteurs autochtones? Ariane Mnouchkine avait «offert sa troupe» à Robert pour faire une création. Quel metteur en scène n’aurait pas accepté l’honneur d’une telle invitation? Mais voilà, le Théâtre du Soleil, c’est une troupe, c’est un modèle unique en Europe. Ce n’est pas une compagnie qui engage des acteurs pour quelques mois selon les productions comme partout ailleurs. C’est une trentaine de comédiens-nes, de nationalités diverses — sans aucun Canadien ou Autochtone — qui travaillent ensemble à longueur de semaine, à longueur d’année, depuis 5, 10, 15, 20 ans, même plus. C’est un esprit, c’est un corps. On ne peut, pour un projet, y intégrer quelques acteurs étrangers, qui viendraient, épisodiquement, faire quelques laboratoires de création étalés sur deux à trois années, puis quelques semaines de répétition avant la première. En pareil cas, il n’y aurait pas la cohésion si spécifique des acteurs du Théâtre du Soleil. 

Quant aux concepteurs, chaque compagnie a son personnel de production et, devant un spectacle d’une telle ampleur, sur deux continents, où les problèmes sont complexes et les risques très importants, un metteur en scène s’entoure de personnes qu’il connaît et sait capable de livrer la marchandise.