C’était Luc Godbout!
Ça faisait chaud au cœur, parce que son message confirmait que le directeur de la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke (CFFP) lisait mes chroniques au déjeuner; et «presque», car il m’écrivait pour me dire qu’il trouvait la dernière un peu «weird», façon polie de dire «douteuse», du moins le bout où je tente une petite blague à ses dépens. J’y feins de me plaindre qu’il ne réponde pas à un message, dans une tirade qui se voulait humoristique. (Je n’ai pas le luxe de tester mon matériel dans un comedy club.)
Combien douteuse, demandez-vous?
Vous est-il déjà arrivé, dans un moment de distraction, de vous tromper de verre et de prendre une gorgée d’eau tiède alors que vous pensiez boire un jus frais, ou n’importe quelle boisson que vous avez confondue avec une autre? Ce que vous avalez n’est pas forcément mauvais, mais comme ce n’est pas ce à quoi votre cerveau s’attendait, ouach, pipi! La gorgée passe mal.
Je dirais douteux dans cet ordre-là. Il y a aussi que mon cocktail n’était peut-être pas des plus balancés, je peux parfois avoir la main lourde sur certains ingrédients. Enfin, tous les goûts sont dans la nature.
Revenons aux choses sérieuses
Je vous dis ça, car le professeur de fiscalité aurait pu raisonnablement s’attendre à ce que je traite à la place d’une étude de la CFFP publiée ce même jeudi, et qu’il m’avait envoyée sous embargo quelques jours plus tôt.
En plus, elle était porteuse de «bonnes nouvelles» (mes guillemets), puisqu’elle nous apprenait que, bien que les Québécois restent les plus lourdement taxés au pays, l’écart qui nous sépare des contribuables des autres provinces s’amenuisait.
Mais ce n’est pas là le plus intéressant. Non, le plus intéressant, c’est que ces allègements fiscaux dont profitent les Québécois se concentrent sur certaines tranches de la population, alors que d’autres continuent à casquer à fond!
[Rendu ici, le lecteur perspicace aura compris que je tente de faire amende honorable. Vous n’y perdez rien, car l’étude est intéressante, elle peut offrir des guides dans une réflexion plus large sur les finances publiques.]
D’abord, un constat global: au Canada, c’est au Québec qu’on paie le plus d’impôt, de taxes et de charges sociales.
Toutefois, le portrait devient un peu plus nuancé lorsqu’on tient compte des transferts, soit l’argent retourné à la population sous forme de crédits d’impôt remboursables et d’allocations. On parle alors du «fardeau fiscal net».
Le Québec est suffisamment généreux en transferts pour s’extirper de la cave, occupée par les quatre provinces des Maritimes. Toutefois, les contribuables québécois demeurent, en général, plus taxés que ceux des provinces à l’ouest de ses frontières. C’est fou quand même: le Canada fiscal se présente comme un tableau dégradé.
En 2026, l’ensemble des Québécois auraient 9,3 milliards de dollars de plus si on appliquait ici le régime fiscal ontarien, et plus de 29 milliards si les paramètres fiscaux de l’Alberta étaient en vigueur au Québec [observation de ma part : on profite ici d’une électricité bon marché et d’un réseau de garderies bien développé, entre autres].
En comparaison des autres provinces, c’était encore pire il y a 10 ans, à l’exception de la Colombie-Britannique avec laquelle le fossé s’est aggravé, et du Manitoba, avec un écart stable.
Donc, ça s’améliore au Québec. Mais de quelle façon? C’est là que l’étude de la CFFP (signée par Julie S. Gosselin et Luc Godbout) apporte une nouvelle couche de nuances.
Qui gagne, qui casque?
Le Québec a diminué le taux d’imposition d’un point de pourcentage sur les deux premiers paliers, en 2023. Le resserrement des écarts s’explique toutefois en bonne partie par l’augmentation de certains transferts, plus particulièrement l’Allocation famille, le crédit d’impôt pour les aînés et le crédit d’impôt de solidarité.
Autrement dit, la réduction du fardeau fiscal net des Québécois s’est faite surtout au bénéfice de certaines franges de la population qui paient déjà le moins d’impôt.
Résultat: les ménages qui se situent dans le premier quintile sur l’échelle des revenus (les plus faibles), peu importe leur composition, sont mieux au Québec qu’en Ontario. Même chose pour les ménages du deuxième quintile, à l’exception des personnes seules.
L’étude montre que ma mère, une personne âgée à faible revenu vivant seule, a tout intérêt à rester au Québec. Elle perdrait même en Alberta, qui se distingue par ses faibles taux d’imposition et l’absence de taxe à la consommation.
En général, les Québécois supportent un fardeau fiscal net plus élevé que presque partout ailleurs, à l’exception notable des familles monoparentales et des personnes âgées à faible revenu, montre l’étude.
Qu’est-ce que ça veut dire? Que le poids des impôts, au Québec, a tendance à se concentrer toujours un peu plus sur les ménages des troisième, quatrième et cinquième quintiles de revenu, et tout particulièrement chez les couples sans enfants.
Je pourrais m’étendre encore un bon moment sur d’autres détails, mais vous aurez compris que le régime fiscal québécois, déjà progressif, l’est devenu davantage au cours des dernières années.
Vous aurez aussi compris à quoi était occupé Luc Godbout, pendant qu’il ne me répondait pas.
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