L’Office québécois de la langue française définit le keffieh, un nom masculin, comme la «coiffure traditionnelle des Bédouins, faite d’un morceau de tissu plié et maintenu sur la tête par un cordon».
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Le gardien national des bonnes mœurs linguistiques suggère la graphie alternative et simplifiée de «kéfié». Cette dernière s’avère autrement moins payante au Scrabble, mais pourrait néanmoins vous tirer d’affaire sur un plateau encombré, sans que vous ayez à en rougir – 91 points sur mot compte triple, avec le «k» judicieusement placé sur lettre compte double, à titre d’exemple.
On conviendra cependant que l’apparition du vocable d’origine moyen-orientale dans les grands titres s’est fait sur des considérations beaucoup moins ludiques cette semaine...

Art, vandalisme, terrorisme?
Le Tout-Saint-Boniface était en émoi mardi matin. Ce sont d’abord les mitraillettes roses dans les mains du Christ qui ont attiré l’attention devant l’église du village. Pour certains, le «foulard» autour de son cou se voulait la preuve supplémentaire et irréfutable que le djihad venait de gagner la MRC de Maskinongé.
Appelées à commenter, les autorités locales se gardaient de tirer de telles conclusions, mais pesaient précautionneusement leurs mots. On n’est jamais trop prudent, derrière le méfait, la menace couvait peut-être...
De leur côté, certains médias n’ont pas hésité à parler de vandalisme et de l’œuvre de malfaiteurs.
On nageait dans le mystère et l’inédit.

Il faudra attendre quelques heures et une plainte officielle à la Sûreté du Québec pour que l’artiste derrière le coup d’éclat brise le silence et se confonde en excuses.
L’adepte des contrastes-chocs et des couleurs vives aura appris à ses dépens que la laïcité dont se targue la société québécoise reste affublée de certains tabous.
L’art qui transgresse les codes, qui provoque, qui suscite le débat?
«Bravo le maillet», se sont plutôt exprimé des internautes derrière l’éloquence de leur clavier, alors que les réseaux sociaux ont roulé quelques heures l’affaire en boucle.
Pourtant, au niveau du symbolisme, il y aurait eu beaucoup à dire. L’apôtre de la paix qu’est Jésus, Palestinien de surcroit et drapé pour l’occasion dans un keffieh, affublé de mitraillettes – roses pour appuyer le propos... Le tout pendant que la bande de Gaza et la Cisjordanie sont à feu et à sang. Sur le plan sémiologique, il y a là matière à dissertation.
Certes, il s’agissait d’une propriété privée. Et il s’avère également que la statue en question est déjà dans un état de décrépitude qui commande qu’on l’approche avec délicatesse. Il y avait, de la part de l’artiste, une maladresse dont on peut convenir.
Avec le recul, difficile cependant de ne pas constater que notre rapport au sacré et à notre héritage catholique a été bousculé par un geste que la majorité s’est tôt fait de disqualifier.
Dans l’histoire de l’art, pareils ressacs ont parfois été précurseurs de mouvements que l’on salue aujourd’hui comme des actes fondateurs – on pourra par exemple penser à la Fontaine de Duchamp, en 1917.
On en sera pourtant quitte ici pour un fait divers bientôt oublié...
Spontanéité au salon Rouge
Le feu roulant de l’information étant ce qu’il est, le Christ de Saint-Boniface a en effet été délogé de la Une au profit d’une actualité politique en ébullition.
Au nombre des manchettes, la porte-parole solidaire Ruba Ghazal, fraîchement assermentée, qui tirait du cou de l’ex-députée Manon Massé le keffieh qu’elle arborait, pour le tendre au-dessus de sa propre tête, large sourire aux lèvres, en plein salon Rouge.
La séquence, qui en a choqué plusieurs, ne laisse aucun doute sur le caractère spontané du geste de Mme Ghazal.
L’émotion n’en est pas moins vive. En 24 heures, plus de 60 000 personnes avaient signé une pétition en ligne – sur Change.org, une plateforme américaine, on n’en est pas à un paradoxe près! – réclamant la démission de la porte-parole solidaire.
L’instigateur de l’initiative voudrait que «nos élus se concentrent sur les priorités de notre peuple et sur les valeurs de neutralité politique et de respect des institutions démocratiques de notre province».
Que des dizaines de milliers de signataires demandent à des élus de faire preuve de «neutralité politique» laisse déjà perplexe. Le fondement de la politique n’est-il pas précisément de prendre position? Enfin, passons...
Sans renier ses convictions ni la posture de Québec solidaire dans le dossier palestinien, Ruba Ghazal a défendu son geste en faisant valoir que le keffieh «fait partie du patrimoine traditionnel de mon peuple d’origine».
L’argument semble légitime. D’autant qu’on peut se demander si, en pareilles circonstances, un député d’ascendance haïtienne se drapant spontanément d’un drapeau de son pays d’origine, qu’on lui aurait tendu de manière inattendue, aurait soulevé le même tollé – on se permettra d’en douter.
La «coiffure traditionnelle des Bédouins» était trop chargée symboliquement pour que l’opinion publique polarisée passe sous silence le moment d’euphorie auquel a laissé libre-cours la porte-parole solidaire. Et l’occasion était belle de casser un peu de sucre sur le dos de la formation de gauche.
Le vrai symbole
S’il est un symbole qui aurait dû retenir l’attention, c’est précisément l’assermentation à l’Assemblée nationale d’une réfugiée qui a embrassé la culture, la langue et les valeurs de sa société d’accueil – sans pour autant se renier.
Par-delà la partisanerie, Ruba Ghazal, francophile et souverainiste affichée, incarne tout le potentiel d’intégration de la société québécoise. La seule présence à la tête d’un parti politique d’une «enfant de la Loi 101» devrait être source de fierté pour tous les Québécois.
A-t-on oublié qu’avant que le Parti québécois n’adopte la Loi 101, en 1977, l’immigration au Québec se faisait quasi exclusivement sous les auspices de l’école anglaise, laissant entrevoir un déclin accéléré de notre langue? On reverra l’excellent film de Félix Rose sur la question, La bataille de Saint-Léonard.
Si beaucoup reste à faire à ce chapitre, l’assermentation mardi de Ruba Ghazal nous montre que les victoires sur ce front sont possibles. Et ça, en simple, en double, ou en triple, ça vaut tous les points du monde.
NOTES DE BAS DE PAGE
- Depuis l’incident du salon Rouge, des photos circulent sur la Toile, où on peut notamment voir des Michel Chartrand ou des Pierre Falardeau portant le keffieh. Une autre est celle de l’ancien député bloquiste Denis Trudel, posant avec le foulard palestinien autour du cou, du temps qu’il siégeait à Ottawa – il l’avait lui-même fait circuler sur la plateforme X. Tous de fiers Québécois, attachés à la démocratie, on en conviendra.
- Le chanteur Renaud utilise le mot keffieh dans une des rimes de son excellente chanson Deuxième génération. L’opus porte précisément sur l’identité et l’immigration, le rejet et l’exclusion. «J’ai rien à gagner, rien à perdre, même pas la vie...» va le texte.
- Au Scrabble, la pose d’un mot de sept lettres entraine automatiquement un bonus de 50 points. Keffiehs, au pluriel, en compte huit. C’est donc dire qu’il faut jouer le mot en profitant d’une lettre déjà placée sur le plateau – vous l’aviez évidemment deviné. Quant au mot lui-même, vous bénéficiez d’abord d’un «f» qui compte double, bon pour huit, puis d’une case rouge, mot compte triple, à chaque extrémité, nonuplant dès lors le total de vos lettres. Soit 30 x 3 x 3 + 50 = 320. Ne me remerciez pas.


