Comme votre humble serviteur, l’auteur et journaliste est allé faire un tour à Saint-Césaire après le décès de Serge Fiori l’an dernier. Une étape qui, en plus de servir les intérêts de La Presse à plus brève échéance, était sans doute incontournable pour l’écriture de son livre.
Laurence savait depuis longtemps que les pistes de base de L’heptade avaient été enregistrées à l’été 1976 dans une vieille maison de campagne qui appartenait alors à Fiori. Il ignorait cependant, au début de ses recherches, que le studio mobile envoyé par la compagnie américaine Fedco avait été endommagé lors d’une embardée quelques semaines plutôt. Ce qui explique en grande partie les frustrants pépins qui ont ponctué la première phase.

L’équipe technique a par ailleurs dû isoler les instruments pour éviter qu’ils ne se contaminent au niveau sonore, et ainsi faciliter le mixage. Le jute et la laine minérale n’auraient ultimement pas permis de couper tout le bruit extérieur dans un secteur très agricole.
Au fil de cet essai publié par Les Éditions du Boréal, l’ingénieur de son Michel Lachance affirme que le choix d’enregistrer à la campagne a entraîné plus d’inconvénients que de bienfaits.
«Selon lui, ça changeait rien parce que les âmes des musiciens auraient été là de toute façon, en studio ou pas. Chose certaine, ça a ajouté à la mystique, à la magie et à la légende [entourant Harmonium]», nuance Jean-Christophe Laurence, qui a effectué une quarantaine d’entrevues afin d’étayer son ouvrage.
Une séparation brutale
Le processus mené en bordure du rang Saint-Ours fut marqué par une séparation brutale avec le guitariste et cofondateur Michel Normandeau, alors installé dans la municipalité voisine de Rougemont. Cet épisode demeure tabou et sujet à différentes interprétations, un demi-siècle plus tard.

Le claviériste Serge Locat a néanmoins rapporté, en entrevue avec l’auteur du bouquin, que Normandeau «ne suivait pas vraiment» sur le plan technique. Michel Lachance serait allé jusqu’à lui dire qu’il faisait «tellement autre chose que de la musique», pistes audio à l’appui.
On peut penser que la professionnalisation du groupe et la pression imposée par les bonzes du puissant label CBS ont joué contre Michel Normandeau.
Même si l’apport de ce dernier à l’album demeure indéniable à travers le fameux concept inspiré des «sept niveaux de conscience», Serge Fiori a éventuellement convenu qu’un changement était nécessaire.
«Oui, c’était ingrat comme décision, mais quand la business s’en mêle et que ça devient une grosse affaire, on dirait que certaines amitiés ne tiennent plus», fait valoir Jean-Christophe Laurence.
L’ex-critique de musique ne s’oppose pas à la théorie voulant que l’effritement d’Harmonium ait débuté avec cette séparation, puisque Normandeau «protégeait» souvent Fiori face aux vents extérieurs. Signe que les ponts n’ont jamais été totalement rebâtis, le premier n’a pas participé à l’hommage national rendu au second.

Si haut... et si bas
Dans la deuxième moitié de son plus récent livre, Laurence aborde la sortie de L’heptade, le jour de l’élection du Parti québécois en René Lévesque en novembre 1976, et surtout à la tournée qui a suivi.
Quelque 100 000 copies ont été écoulées en l’espace de quelques mois, les salles se sont remplies un peu partout et Serge Fiori est devenu une sorte de gourou dans le créneau du rock progressif. Harmonium semblait aux portes de grandes percées en Europe et aux États-Unis lorsque le train s’est mis à dérailler.
Tout en s’accrochant à certaines convictions, Fiori peinait à assumer son rôle de leader et a sombré dans des périodes particulièrement dépressives. Bien peu de gens s’en doutaient à l’époque, mais les derniers véritables concerts du groupe ont eu lieu les 3 et 4 octobre 1978, au Starwood Club de Los Angeles.
Jean-Christophe Laurence croit aujourd’hui être en mesure d’expliquer, autant que faire se peut, cette chute des plus spectaculaires.
«La pression venait de tous les côtés. Il y avait la fragilité de Fiori, oui, mais aussi des questions d’argent et d’ego dans le groupe. Les ambitions des uns et des autres n’étaient pas les mêmes», résume-t-il.
Bien que deux albums solos aient vu le jour par la suite, Serge Fiori a offert sa dernière performance devant public lors d’un festival en plein air à Bromont en juillet 1979, aux côtés, notamment, de Richard et Marie-Claire Séguin. Il avait 27 ans.

Des lecteurs auront peut-être l’impression de se trouver devant un travail inachevé. Laurence n’avait pas encore placé son ultime demande d’entrevue lorsque le décès de Fiori a pris le milieu artistique québécois par surprise. Il assure toutefois n’avoir aucun regret à ce propos.
«Si je lui avais parlé, il aurait une fois de plus attiré toute la lumière, avec raison. Fiori n’étant plus là, des intervenants ont peut-être parlé plus librement, parce qu’il y a beaucoup de sensibilités impliquées.»
«C’est comme un prisme: ça a permis d’avoir d’autres facettes, pour en arriver à un portrait plus général à mon avis.»
Avis aux mélomanes: Les Éditions du Boréal ont en fait effectué un triple lancement pour la nouvelle collection «Microsillon», dirigée par le journaliste Dominic Tardif. Les auteurs Jean-Michel Fortier et Laïma Abouraja Gérard se sont respectivement intéressés aux histoires entourant les albums D’eux, de Céline Dion, et Limoilou, de Safia Nolin.


