Le Goncourt, une bénédiction et une malédiction pour Atiq Rahimi

Pour Atiq Rahimi, remporter le prix Goncourt en 2008 pour "Syngué Sabor" aura été à la fois une bénédiction et une malédiction.

Pour le romancier et cinéaste franco-afghan Atiq Rahimi, l’obtention du prix Goncourt en 2008 pour son roman Syngué Sabour a été à la fois une bénédiction et une malédiction.


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«Oui, ça m’a permis d’avoir une certaine notoriété, une certaine voix pour influencer les jeunes artistes. Et après, j’ai bien sûr été emporté par les demandes de toutes sortes», explique-t-il en entrevue avec Le Soleil, à quelques jours de participer à une causerie lors du festival Québec en toutes lettres samedi.

«Mais ensuite, ça devient de plus en plus difficile, car on devient de plus en plus exigeant envers soi-même. Mais je peux dire que le Goncourt m’a conforté dans mes choix et dans mes doutes», précise l’écrivain.

Rahimi a d’ailleurs dû se résigner à ne plus se rendre dans son pays natal, qu’il avait quitté lors de la guerre afghano-russe en 1985 pour y retourner en 2002, après le départ des talibans, pour réaliser un documentaire sur les 40 dernières années de l’Afghanistan.

«J’y allais pour divers projets, notamment un film et des ateliers de scénarisation et d’écriture, mais j’ai cessé parce que ma vie était menacée après la parution de Syngué Sabour. Ce livre dérangeait, car il s’attaquait aux talibans, mais aussi aux moudjahidines et à la religion en général», explique-t-il.



Fatwa

«Un mufti avait même fait une fatwa contre moi. Il avait dit que si j’entrais en Afghanistan, il y avait deux ou trois hommes musulmans afghans prêts à me broyer les doigts et à me crever les yeux!» raconte Rahimi.

L’auteur est tout de même retourné discrètement en Afghanistan en 2016 pour lancer une série pour la jeunesse qui parlait entre autres de l’endoctrinement des jeunes étudiants dans le jihadisme.

«J’ai été deux semaines à me promener dans une voiture blindée avec deux gardes du corps. Après ça, je me suis dit: plus jamais!» confie-t-il.

De toute façon, le retour des talibans au pouvoir en 2021 a complètement rayé cette possibilité d’un autre retour vers la terre natale. «Ce serait impossible», laisse tomber Rahimi, qui refuse cependant de pointer uniquement les talibans pour les problèmes de l’Afghanistan.

Ati Rahimi insiste pour dire que le peuple de son pays natal en a assez de la guerre.

Situation complexe

«Tout le long de l’Histoire, des Grecs à aujourd’hui, dès qu’il y a une crise mondiale n’importe où, ça se reflète en Afghanistan en raison de sa situation géographique et géopolitique: entre la Chine, l’Iran, le Pakistan et l’Inde et pas très loin de la Russie. L’Afghanistan ira mieux seulement si, dans le monde, tout va bien!»

Pour appuyer son point, il cite l’exemple de la troisième guerre anglo-afghane survenue juste après la Première Guerre Mondiale, de l’invasion de l’Afghanistan par l’U.R.S.S. en pleine guerre froide en 1979 et de la guerre entre Al-Qaeda, les jihadistes saoudiens et l’occident qui a été lancée après les événements du 11 septembre 2001.

«Quand on parle des Afghans, on entend souvent des choses très romantiques du genre: c’est un peuple insoumis qui continue de se battre. Mais non! Quel peuple veut vivre dans la guerre? Le peuple afghan en a marre de la guerre! Mais on a créé cette image à laquelle des imbéciles s’identifient à chaque fois», enchaîne Rahimi, qui considère les problématiques de son pays comme beaucoup plus complexes.

«Je suis le premier à taper sur les talibans, mais le problème n’est pas que les talibans, il est plus étendu que ça. Ce n’est pas un hasard si on entend parler souvent de la situation des femmes, car, à côté de ce problème majeur, souvent, on oublie tous les autres problèmes, comme le fait que, présentement, le gouvernement tente d’éliminer certains peuples dans le nord du pays, comme les Hazaras. Ça, malheureusement, personne n’en parle!»

Atiq Rahimi rappelle que pendant que le monde entier ne parlait que des bouddhas détruits par les talibans en mars 2001, les attentats du 11 septembre étaient en préparation.

Le romancier va même plus loin, ajoutant qu’il croit que le régime utilise sciemment ces tactiques pour brouiller les pistes.

«Le 11 mars 2001, les talibans ont détruit les deux bouddhas de Bamiyan et tout le monde ne parlait que de ça alors que, pendant ce temps, s’organisaient les attentats du 11 septembre… Ils lancent des trucs médiatiques dont ils savent que ça touche la sensibilité du monde et font leurs opérations en catimini pendant ce temps là.»

Le dernier roman d'Atiq Rahimi, "Kalibuwala, c'est moi" est une oeuvre presque autobiographique inspirée par une nouvelle de l'écrivain indien Rabindranath Tagore en 1892.

Kabuliwala, c’est moi

Avec le roman Kabuliwala, c’est moi, publié l’an dernier, Rahimi se penche d’ailleurs sur le parcours d’un exilé afghan dans une œuvre presque autobiographique.

«Ma vie est toujours présente sous le texte, sous les mots. Même dans mon premier roman, Terre et cendres, qui est l’histoire d’un vieillard qui n’a rien à voir avec moi. C’est l’histoire de mon père et de ce qui s’est passé lors du décès de mon frère», indique l’auteur.

Dans son nouveau livre, il se positionne cependant comme narrateur et utilise même son nom propre pour son personnage principal. Comme son personnage, il s’est retrouvé exilé en Inde entre 2005 et 2007 et souhaitait également faire un film avec la nouvelle Kabuliwala publiée par l’écrivain indien Rabindranath Tagore en 1892.

«Kabuliwala, c’est le nom que les Indiens donnent aux immigrants afghans. L’image des Afghans n’était pas bonne après la seconde guerre anglo-afghane et Tagore voulait refaire cette image.»

«J’ai connu cette nouvelle à 15 ans par un professeur qui m’enseignait l’hindi à travers ce texte. J’ai écrit un scénario avec Jean-Claude Carrière, mais le projet est tombé à l’eau...», raconte Rahimi, qui avoue du même souffle que, comme son personnage, il a alors songé au suicide.

Dans son livre, le personnage principal de la nouvelle de Tagore, Rahmat, un exilé afghan qui vend des fruits en Inde, devient d’ailleurs le double du narrateur et, du même coup, sa planche de salut.

«Rahmat m’a vraiment sauvé la vie et c’est d’ailleurs un film que j’aimerais bien faire sur comment ce personnage a sauvé ma vie», termine le romancier de 64 ans.

Atiq Rahimi participera à une causerie ce samedi 24 octobre, 17h30, à la Maison de la littérature de Québec à l’occasion du festival Québec en toutes lettres.

Ian Bussières

Ian Bussières, Le Soleil

Ian Bussières travaille dans le domaine des médias depuis plus de 30 ans, ayant œuvré dans les agences de presse, à la radio et dans la presse hebdomadaire. Au Soleil depuis 1992, il a auparavant été affecté au reportage général et dans la section sportive. Il est maintenant aux arts.