Émanations et craintes de cancer au laboratoire de l’hôpital de Drummondville

Un vent d'angoisse balaie le laboratoire de pathologique de l'hôpital Sainte-Croix, à Drummondville.

Un vent d’angoisse souffle sur le laboratoire de pathologie de l’hôpital Sainte-Croix, à Drummondville, tandis que les travailleurs ont appris lundi que la table de macroscopie utilisée depuis 10 ans pour l’analyse de tissus humains n’a jamais été certifiée, et que de récents tests démontrent que les émanations de formaldéhyde qui s’en échappent dépassent jusqu’à trois fois les normes maximales. Volatile, le composé chimique servant à la conservation des tissus est une substance cancérigène reconnue. Un rapport d’inspection recommande une investigation plus approfondie et un échantillonnage de l’air dans les locaux adjacents.


0:00Écouter la version audio

La nouvelle a eu l’effet d’une bombe dans les murs du laboratoire de Drummondville. Mardi, une réunion du département convoquée sur un tout autre sujet aurait été monopolisée par la question, tandis que les travailleurs avaient reçu la veille le rapport d’inspection dans leur boite courriel, sans autre forme d’explication, relate le syndicat. «Il y a des filles qui pleuraient», expose-t-on.

Un médecin qui côtoie l’équipe du laboratoire, mais qui préfère taire son nom, témoigne du sentiment de désarroi qui s’est abattu sur le département en début de semaine.

«Ces gens-là sont très inquiets. Ils me parlaient, ils avaient les larmes aux yeux, ils étaient découragés... Ils disent “nous, on se force, on travaille fort pour diagnostiquer des cancers”, parce que c’est en pathologie qu’ils regardent au microscope, “là, on se rend compte que c’est nous qui [sommes] à risque... on se sent négligés, on se sent abandonnés”... C’était vraiment l’émotion qui ressortait.»

—  Un médecin proche de l’équipe du laboratoire de l’hôpital de Drummondville.

La problématique de la table de macroscopie était un dossier connu et documenté par l’APTS, syndicat qui représente les travailleurs et travailleuses (surtout) du laboratoire. Il apparait que la pièce d’équipement, installée en 2014, n’a jamais reçu la certification du Bureau de normalisation du Québec (BNQ), selon la chronologie des événements que dresse le syndicat.

Au fil des ans, les travaux visant à «certifier» l’équipement auraient constamment été repoussés. C’est en octobre 2023, lors d’une visite d’inspection, que le BNQ aurait exposé que la table n’avait jamais reçu son sceau de certification, poussant l’établissement à prioriser le dossier.



Suivant la visite, toujours selon le récit syndical, des tests d’émanation de formaldéhyde – ou formol, dans le jargon hospitalier – auraient été commandés par le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, en vue d’obtenir la certification. Fin janvier 2024, l’échantillonnage révèle que les émanations sont élevées.

Une nouvelle firme est dès lors mandatée pour conduire une deuxième batterie de tests, conduits au moyen de bandelettes colorimétriques. En mars 2024, la deuxième ronde d’inspection confirme que les émanations sont élevées, sans cependant dépasser les normes maximales prescrites. Le dispositif de ventilation de la table est montré du doigt. Les tests sont toutefois ponctuels, souligne le syndicat, qui maintient qu’une investigation plus précise est nécessaire.

Des masques «en attendant»

Le rapport de mars 2024 recommande de rehausser «la capacité de captation» de la table et, dans l’intervalle, d’utiliser des équipements de protection individuels. Un masque à cartouche est préconisé.

Or, le port prolongé du masque va lui-même engendrer de nouveaux problèmes. Sa lourdeur induit des douleurs au cou, au point où des travailleurs vont même se retrouver sur la touche. Deux d’entre eux sont, ou auraient été, en arrêt de travail en lien avec l’équipement de protection.

Le syndicat soutient que les gestionnaires vont prendre l’initiative de recommander aux travailleurs de ne pas porter le masque quand les interventions se font sur de petits échantillons et que les émanations de formaldéhyde apparaissent moins importantes. De plus, on leur suggère de changer les cartouches «quand ça sent, ou quand tu as de la misère à respirer», déplore la présidente régionale de l’APTS, Claudia Roy, qui indique que le fabricant recommande pourtant son remplacement selon une grille précise et définie.

Pour pallier les problèmes liés aux masques à cartouche, des équipements de type cagoule sont envisagés, mais la mesure tarderait à se mettre en place et ne résout pas les enjeux de ventilation.

Des équipements de type «cagoule», moins lourds et plus ergonomiques, ont été envisagés, mais la mesure tarde à se mettre en place. Il demeure que si ce sont les masques qui ont d’abord préoccupé le syndicat, les derniers tests d’émanation viennent de donner à l’ensemble du dossier un caractère on ne peut plus dramatique et urgent.

De son côté, le médecin qui s’est confié à nous soutient que des travailleurs du laboratoire ont été victimes de saignements de nez et de maux de tête fréquents avant l’utilisation des masques. Les symptômes sont énumérés dans la fiche signalétique du formaldéhyde, pointe le professionnel. «Quand ils ont eu le rapport, ils ont fait ‘‘Ah! Ok!’'», relate-t-il.

De deux à trois fois la norme

En septembre 2024, le CIUSSS avise le syndicat que des travaux ont été faits sur la table de macroscopie, et que sa capacité de ventilation a notamment été rehaussée. Une nouvelle série de tests se fait toutefois attendre.

À la fin novembre, une firme entreprend une nouvelle ronde d’inspection et constate déjà, de manière informelle que «les émanations sont élevées», relate le syndicat. L’investigation sera cette fois plus approfondie et s’étalera sur des quarts de travail entiers.

À la mi-décembre, dans l’attente des nouveaux résultats de l’investigation, le syndicat aurait été avisé que l’appel d’offres pour une nouvelle table de macroscopie est suspendu, «dû aux restrictions budgétaires».

Mi-janvier, un rapport préliminaire du dernier rapport d’inspection constate que les émanations de formaldéhyde «sont au-delà des limites applicables et acceptables».

En début de semaine, le rapport final est transmis aux travailleurs. Ils apprennent alors que les émanations dépassent parfois de deux à trois fois les normes maximales prescrites sur certains postes de travail.

À défaut d’avoir recours à un dispositif de ventilation mieux adapté à la manipulation du formaldéhyde, le rapport recommande notamment le port d’équipement de protection pour tous les travailleurs du laboratoire, et non seulement pour ceux qui œuvrent à la table de macroscopie.

Aussi, étant donné qu’on ne connait pas la configuration du système de ventilation du vieil hôpital, le rapport recommande de «s’assurer que le système de captation local est conçu de telle sorte que l’air aspiré est rejeté à l’extérieur».

Dans l’inconnu, on préconise également un échantillonnage de l’air des locaux adjacents, «pour déterminer si le formaldéhyde y migre par le biais des grilles de transfert et ainsi vérifier le risque pour les occupants de ces locaux».

«Aller voir votre médecin»

«On n’aurait jamais dû utiliser cette table-là non certifiée», s’indigne aujourd’hui Véronique Neth, représentante nationale de l’APTS pour la Mauricie-et-le-Centre-du-Québec.

Pour ajouter à sa colère, des vérifications faites par le syndicat depuis la diffusion du dernier rapport donnent à constater que l’entretien du filtre de la table de macroscopie n’aurait pas été fait en 2020 ni 2022, soutient l’APTS.

Véronique Neth, représentante de l’APTS pour la Mauricie-Centre-du-Québec, soutient que la situation vécue à Drummondville est symptomatique d'une réorganisation des laboratoires qui prévaut dans le réseau de la santé depuis des années.

On ne saura peut-être jamais si les tests conduits depuis novembre reflètent des dépassements de normes qui s’étalent sur les dix dernières années. Mais les tests ponctuels conduits au fil du temps et l’apparente négligence quant à l’entretien de l’équipement n’ont rien de rassurant, s’inquiète le syndicat. Une investigation plus approfondie et la certification de la table de macroscopie ont trop longtemps été repoussées, déplore-t-il encore.

Aussi l’APTS a recommandé à ses membres de consulter leur médecin, ne serait-ce que pour laisser une trace, si des lésions professionnelles devaient se révéler dans les mois ou les années à venir.

Véronique Neth dit ne pas vouloir faire lever un vent de panique, mais soutient que «depuis des années, la réorganisation des laboratoires entraine une dégradation des équipements et des installations», qui compromet à son sens la sécurité du personnel et la qualité des soins, et ce, dans toutes les installations du réseau.

Selon nos informations, une demi-douzaine de travailleurs oeuvreraient directement à la table de macroscopie, en plus de ceux qui gravitent autour.

Le CIUSSS commente

Appelé à réagir à la situation, le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec nous a fait parvenir une réaction écrite en fin de soirée.

«Nous avons pris connaissance du récent rapport demandé à la firme GESFOR qui fait état de la qualité de l’air au laboratoire de pathologie de l’hôpital Sainte-Croix. Le CIUSSS MCQ a demandé ce rapport afin de s’assurer que les moyens de contrôle mis en place pour la qualité de l’air étaient adéquats», écrit la direction des communications de l’établissement, qui stipule que «la santé et la sécurité de nos employés sont une priorité».

On confirme par ailleurs que plusieurs analyses ont été conduites au fil des ans, en lien avec la qualité de l’air du laboratoire en pathologie.

Suivant les analyses, le CIUSSS soutient avoir raffiné ses processus «afin de s’assurer de la qualité de l’environnement de travail pour nos employés. De façon préventive, tous les employés ont été formés afin de porter adéquatement les équipements de protection individuels».

Il semblerait que des démarches ont été entreprises afin de moderniser l’équipement du laboratoire. On ne précise pas ce qu’il advient de l’appel d’offres pour une nouvelle table de macroscopie qui aurait été suspendu, selon le syndicat.

Sébastien Houle

Sébastien Houle, Le Nouvelliste

Sébastien Houle est devenu chroniqueur en 2026. Politique, enjeux sociaux, économie, environnement, ses champs d’intérêt sont multiples. On peut le lire dans Le Nouvelliste depuis 2019. En 2025, il recevait le Grand prix Judith-Jasmin, une des plus hautes distinctions en journalisme au Québec, pour sa série Une semaine à Clova.