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Dans l’ombre de Sherbrooke

Comme la toponymie, plusieurs personnes ont l’impression que les fusions municipales ont mis leur identité entre parenthèses.

CHRONIQUE / Pendant que le gouvernement parlait d’économies administratives et de gestion efficace, la population, elle, parlait beaucoup plus d’identité. Le débat sur les fusions municipales se faisait sur deux axes qui ne se croisaient pas toujours. Vingt ans plus tard, Sherbrooke a-t-elle effacé les anciennes villes ?


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Si les enjeux identitaires ont eu lieu dans toutes les villes fusionnées du Québec, Sherbrooke n’a pas été le théâtre le plus virulent. C’était plus explosif à Gatineau ou Saguenay, disons. Néanmoins, les craintes étaient bien là, autant à Lennoxville qu’à Bromptonville.

Il y a vingt ans, le projet des fusions a soulevé une nouvelle question pour bien des gens, selon Mario Bédard, professeur au Département de géographie à l’UQAM. Si Fleurimont et Rock Forest deviennent Sherbrooke, est-ce que ça signifie qu’être Fleurimontoise, Forestoise et Sherbrookoise est du pareil au même ?

Les différences ne sont peut-être pas majeures, certaines personnes diraient même superficielles, mais la question n’est pas banale pour autant. « Lorsqu’on rencontre quelqu’un, l’une des premières questions qu’on pose est souvent “d’où viens-tu”. Parce qu’un lieu représente un milieu de vie, un mode de vie, un profil sociodémographique », explique le professeur.

Si je dis Westmount et Hochelaga, ce sont deux images complètement différentes qui nous viennent en tête. J’ai une amie qui, lorsqu’elle dit venir de Sillery, prend toujours le soin d’ajouter qu’elle vient d’une partie pauvre de Sillery, pour préciser qu’elle ne colle pas à l’image bourgeoise associée à son coin d’origine.

Il existait, et il existe toujours, certaines distinctions entre les anciennes villes formant maintenant Sherbrooke. Ascot, par exemple, a une image plus négative que Saint-Élie. On l’associe à un secteur dangereux. À l’inverse, Saint-Élie est vu comme un endroit idéal pour élever des enfants. Comme par hasard – pas vraiment en fait –, Saint-Élie était l’ancienne ville avec le plus haut salaire moyen et Ascot, le plus faible.

La conseillère du district d’Ascot, Geneviève La Roche, conteste cette image associée à son coin. « C’est vrai qu’il y a eu des enjeux importants. Ascot est encore un quartier à plus faible revenu et lorsqu’il y a de la pauvreté, il y a des enjeux sociaux. Mais pendant mon porte-à-porte lors de la campagne électorale, personne ne m’a jamais parlé de problème de sécurité. »

Le regard extérieur est souvent le plus confrontant, parfois chargé de préjugés. Michael Jacques, historien et entrepreneur qui se considère davantage Bromptonvillois que Sherbrookois, déplore que malgré les fusions, plusieurs personnes de Sherbrooke connaissent encore mal son village. « La fusion n’a pas aidé à désenclaver Brompton. Plusieurs Sherbrookois trouvent encore qu’on est éloigné, qu’on ne fait pas partie de Sherbrooke, alors qu’on est à dix minutes du centre-ville. »

Je soupçonne ici l’effet de la coupure urbaine. Le segment boisé et agricole peut créer une impression d’éloignement, alors que l’urbanisation constante crée un effet de continuité. Selon Google Map, c’est plus long aller au centre-ville si on part de la rue Marini dans Rock Forest que de la rue Saint-Jean-Baptiste dans Bromptonville.

Étalement urbain

Michael Jacques déplore que les anciennes administrations aient permis les nouveaux développements dans le secteur sans tenir compte du patrimoine et de l’esprit bromptonvillois. « Les anciens maires n’ont jamais voulu adopter une politique de préservation du patrimoine de Brompton. » L’historien espère que la nouvelle mairesse, Évelyne Beaudin, sera plus ouverte à cette idée qui permettrait, selon lui, de préserver l’identité de son faubourg. 

Un danger de ces développements, c’est qu’ils se fassent sans personnalité, sans couleur locale. Le professeur Mario Bédard donne en exemple les récentes banlieues qui se ressemblent toutes, parce qu’on reproduit un « idéal de vie qui tient plus à un plan marketing » qu’à une identité régionale. 

L’urbanisation et le développement immobilier menacent peut-être plus l’identité des anciennes villes que la fusion administrative. Le secteur Rock Forest, par exemple, pousse de plus en plus vers Saint-Élie et Deauville. Le récent boulevard René-Lévesque en est un bon exemple. De l’autre côté de la rivière Saint-François, Fleurimont et l’Est sont devenus synonymes, alors qu’avant Fleurimont et Sherbrooke Est étaient deux identités distinctes.

Dans Ascot, les nouveaux développements peuvent détonner, exigeant des revenus beaucoup plus élevés que la moyenne du quartier. Le dossier de l’épicerie représente bien le dilemme entre le « vieux » Ascot et les récents développements.

Geneviève La Roche convient que ça peut diluer l’esprit communautaire, mais ça peut aussi être une opportunité de redonner un élan au quartier. « Les gens qui vivent dans Ascot depuis longtemps ont une relation très forte à leur nature. La volonté de protéger le boisé Ascot-Lennox est un bon exemple. Mais ce projet rejoint aussi les nouvelles personnes, parce qu’elles ont choisi Ascot pour ça aussi. » Ce projet permet donc de créer une rencontre.

Il faudra plus tôt que tard prioriser le dynamisme des quartiers et ralentir l’étalement urbain.

C’est souvent par la rencontre qu’on crée le sentiment d’appartenance à une communauté, à un milieu de vie. « Un quartier doit être habité et animé pour pouvoir s’y identifier, dire que c’est chez nous », souligne Mario Bédard. Si, chaque fois qu’une personne veut aller au restaurant, à l’épicerie, faire du sport, se divertir, prendre un café doit sortir de son quartier, il ne faut pas s’attendre à ce que cette personne s’attache à son quartier.

Le mouvement de renaissance de quartiers populaires, comme Villeray ou Verdun à Montréal ou Limoilou ou Saint-Roch à Québec sont de bons exemples d’une réappropriation locale stimulée par leurs lieux de rencontres. Plus il y a des quartiers forts et animés, plus une ville devient attractive et dynamique. 

La réappropriation qu’espèrent Geneviève La Roche et Michael Jacques pour Ascot et Bromptonville ne se limitent pas qu’aux anciennes villes. 

Avec les fusions, on a beaucoup opposé la ville centre de Sherbrooke aux banlieues. Centre vs périphéries. Du coup, certains quartiers du Sherbrooke préfusion se sont aussi perdus dans les arrondissements, prenant des airs de blocs monolithiques. 

Étonnement, la crise climatique pourrait être une occasion pour d’anciennes villes, mais aussi des quartiers comme Marie-Reine ou Alexandre à se revaloriser. Il faudra plus tôt que tard prioriser le dynamisme des quartiers et ralentir l’étalement urbain. Ça fait une maudite belle excuse pour se réapproprier son patelin. 

Mickaël Bergeron

Mickaël Bergeron, La Tribune

Mickaël Bergeron chronique sur la politique, la société et sur tout ce qui nous lie comme communauté. Journaliste depuis 2002, il a aussi publié des essais sur la grossophobie, les médias et la masculinité.