Les vieux journaux d’André

André Bernier : « Ce qui me rend le plus fier, c’est que dans toute l’histoire des périodiques généralistes et indépendants en Estrie, c’est [Visages] qui a duré le plus longtemps encore aujourd’hui.

Sherbrooke — André Bernier avait cinq ans quand la passion des journaux l’a foudroyé de manière permanente.


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« C’était chez ma grand-mère sur la route qui relie Sherbrooke à Lennoxville. Il fallait monter une bonne côte pour se rendre chez elle. Dans le grenier, j’ai trouvé des éditions de La Tribune de 1950. C’était avant ma naissance et ça m’avait fasciné de voir qu’on pouvait conserver des journaux comme ça. On était abonnés chez nous et je lisais surtout les comics, mais c’était nouveau pour moi cette idée qu’on puisse les garder pour se souvenir d’événements importants. »

Pour la petite histoire, la maison où l’éclair a frappé deviendra célèbre bien des années plus tard, puisqu’elle sera le théâtre d’une des tueries les plus retentissantes à survenir au Québec. Le 24 mars 1985, cinq membres des Hells Angels y étaient abattus par leurs confrères de Lennoxville. Leurs corps seront retrouvés deux mois plus tard dans le fleuve Saint-Laurent à l’intérieur de sacs de couchage lestés par des poids d’haltérophile. 

« Mes grands-parents n’avaient rien à voir avec les Hells Angels. Il y a eu d’autres propriétaires entre eux et les motards », tient à préciser le journaliste, devenu auteur, au cours d’un entretien d’une heure et demie accordé comme à un ami de longue date dans sa résidence du Vieux-Nord de Sherbrooke. Mais les combles du bâtiment, rasé le 30 juin dernier, avaient déjà allumé une flamme encore vive aujourd’hui. 

Alors que le fils de commerçant n’a que 11 ans, le quotidien La Presse lui consacre un reportage amusé puisqu’il édite, depuis quelques mois, un hebdomadaire intitulé Le Type. Ce journal, en format tabloïd et tiré à un seul exemplaire, était disponible en location à cinq sous pour la lecture! « Je l’offrais aux voisins, parents, amis. Des publicités étaient vendues aux marchands du secteur, précise-t-il. Quand le journaliste de La Presse est reparti, il a dit à mes parents, “faites-vous en pas, ça va lui passer”. »

Bien sûr, le journaliste avait tout faux. « Au début, le journal tenait en une seule page, puis je suis passé à deux, quatre, huit, puis douze. Ça a été publié durant cinq ans et demi. On parlait de tout : nouvelles générales, sport, bandes dessinées originales faites par moi et mes collaborateurs. Moi je suis le fils indigne qui n’a pas pris la relève. J’avais 10 ans et je tapais à la machine dans l’entrepôt de la Ferronnerie Bernier, qui appartenait à mon père, au lieu de travailler dans le magasin », s’amuse-t-il sans l’ombre d’un regret.


À 11 ans seulement, André Bernier a fait l’objet d’un reportage dans le quotidien La Presse, puisqu’il édite depuis quelques mois un hebdomadaire intitulé Le Type. Ce journal, en format tabloïd et tiré à un seul exemplaire, était disponible en location à cinq sous pour la lecture!

Sous les ordres de Pierre Foglia

À 14 ans, il est embauché dans un hebdo appelé Le Journal de Sherbrooke bien avant que Québecor tente de percer le marché sherbrookois sous le même nom. Il y travaillera sous les ordres d’un certain Pierre Foglia, qui comptait déjà quelques fidèles lecteurs. « J’ai pas mal fait le tour des hebdos à Sherbrooke. Le Journal de Sherbrooke était mon premier véritable emploi. Il était situé sur Wellington, tout près de Dufferin. Je tenais une chronique de sport. Ensuite, il y a eu L’Hebdo de Sherbrooke, où on m’a affublé du titre pompeux de directeur des pages sportives. J’avais aussi une chronique sur la musique et les jeunes qui s’appelait Dans le vent. »

« Moi ça m’impressionnait d’avoir Foglia comme patron, reprend-il. Puis il est passé à La Patrie, à Montréal et il m’a embauché comme correspondant sportif des Cantons-de-l’Est. C’était un des grands hebdos de Montréal à l’époque. Pour moi, c’était ma job à 17 ans pendant mes études. » 

À La Tribune

Peu de temps après, il entre à La Tribune, où il tient une page des jeunes tous les samedis. « Ensuite, ils m’ont pris aux sports. Il y a 50 ans, j’étais à Rivière-du-Loup pendant 10 jours pour couvrir les tout premiers Jeux du Québec de l’histoire. J’ai reçu 100 $ pour ce mandat. L’année suivante, Alain Guilbert m’a demandé de faire la deuxième édition à Chicoutimi. La troisième finale, c’était à Rouyn-Noranda. J’ai eu 100 $ encore. J’avais 20 ans et j’étais très content! C’était le fun! »

« La première année, j’écrivais mes textes et je les dictais par téléphone à Denis Messier ou à Pierre Turgeon, se souvient-il. Ils retapaient tout. À partir de la deuxième année, j’envoyais mes comptes-rendus à Jean-Paul Ricard par bélinographe, c’était un genre de rouleau dans lequel on insérait la feuille et qu’on branchait après le téléphone. Ça prenait autour de 15 minutes par feuillet. Je pouvais en avoir 10 à 12 chaque soir. C’était affreusement lent. Alors moi, au lieu d’aller veiller dans les discothèques, j’envoyais mes textes! »

André Bernier garde surtout de bons souvenirs de sa première expérience à l’intérieur d’un quotidien. « J’ai travaillé à La Tribune à l’époque de la rue Dufferin. Je vérifiais les pages avant l’impression. Pour ça, je devais les lire à l’envers à partir de la plaque typographique. J’ai fait ça de 1967 à 1976 et en 1980. À 22 ans, on m’a demandé de participer à la page éditoriale du journal. Mon billet s’appelait Point de vue. J’ai ensuite fait des analyses dans les pages du samedi. Je donnais mon opinion sur la Guerre du Viet Nam à partir de ma chambre chez mes parents. J’ai aussi tenu une chronique télé qui était publiée aux deux jours. J’écrivais mon papier et j’allais le porter en taxi, parce que je n’ai jamais eu de voiture. On était pas mal avant Internet! » ajoute-t-il.

Du Miroir à Visages

Tout au long de la conversation, à bâtons rompus entre deux nostalgiques du journal papier, mon vieil ami commente ses expériences de journaliste sans égard pour la chronologie et en évitant soigneusement de mentionner son âge. On discute du Journal de Sherbrooke, première et deuxième mouture, du Journal de Montréal, où il a travaillé de 1980 à 1997, en passant par l’éphémère Le Matin, puis à la radio montréalaise, Télé 7 et même du quotidien anglophone de Sherbrooke The Record, où il rédige une chronique en français intitulée The French Connection. J’en échappe sans doute. « J’étais au Journal de Sherbrooke [deuxième mouture] quand j’ai franchi 50 ans de métier en 2014. » Faites le calcul pour trouver l’âge. 

Mais le plus beau souvenir de sa carrière demeure son expérience d’éditeur. D’abord à l’hebdomadaire Le Miroir de l’Estrie, en 1992, et surtout au mensuel Visages, publié de 1996 à 2004. « Visages, c’est la réalisation dont je suis le plus fier. Ça a duré presque huit ans, soit 92 numéros. » En une, on voit défiler Clémence DesRochers, France Beaudoin, Éric Lapointe, Jocelyn Thibault, Garou, Jean-Luc Mongrain, Richard Séguin, Michel Côté et bien d’autres, tous des Estriens d’origine, d’adoption ou de passage. « J’étais allé faire une entrevue avec Jean Besré chez lui et il ne voulait plus que je parte, relate-t-il sur le ton de la confidence. Il me disait : “prends une autre bière”. C’est les derniers mots que je conserve de lui. » Peu de temps après, le comédien est mort dans un accident de voiture. 

« Ce qui me rend le plus fier, c’est que dans toute l’histoire des périodiques généralistes et indépendants en Estrie, c’est celui qui a duré le plus longtemps encore aujourd’hui. Moi je suis un journaliste avant tout. Mais dans une aventure comme celle-là, on met de l’argent sur la table. Tu peux tout perdre. Il fallait trouver des annonceurs pour acheter de la publicité. Au début, j’ai perdu 2500 $ par numéro. Ensuite, juste 1000 $. Au bout de quelques mois, on faisait nos frais, puis on récupérait 1000 $ à chaque édition. » Dans la dernière, il explique que le journal allait bien, mais que « j’avais le goût de prendre le temps de grimper des montagnes, d’aller plus souvent au cinéma, de recommencer à lire des grosses briques, de voyager comme avant, de consacrer plus de temps aux êtres chers », lit-il à voix haute en tenant le dernier Visages en page 3. « Il faut dire que, depuis un an et demi, je collaborais au Journal de Sherbrooke. Ça me faisait des semaines de huit jours. »

Archiviste

Diplômé en littérature, André Bernier a mené ses trois passions de front : journaliste, auteur et… archiviste. J’ai vu chez lui la plus impressionnante collection personnelle de journaux et de périodiques de ma vie. Des caisses de quotidiens, classés selon les années dans différentes pièces du sous-sol, et un mur complet de magazines de toutes sortes. Nommez-les, il les a. La Semaine, Croc, 7 Jours, L’actualité, Sélection du Reader’s Digest, Le Lundi, etc. 

Tout en haut de la bibliothèque d’une vingtaine de pieds de longueur et faite sur mesure, on retrouve la série complète des 30 premières années de TV Hebdo. « Ce numéro date de 1960, dit-il en me montrant Olivier Guimond sur la couverture. Et ça dure encore 60 ans plus tard. Pour moi, c’est l’histoire de la télé qui défile là-dedans. En 1966, c’est devenu en couleur en même temps que la télévision. » Le magazine lui a même consacré un reportage qui le désignait comme son « plus grand fan ». 

« Mes premiers journaux, je les ai achetés à la Pharmacie Mailhot, coin Belvédère et Galt, juste devant la ferronnerie de mon père. Par la suite, j’allais les chercher au Sherbrooke News, qui s’appelle maintenant la Tabagie Wellington. Tout ce que j’ai ici, je l’ai acheté, ajoute-t-il avec une pointe de fierté. Je n’ai reçu aucun don. » Bien au fait de mon affection pour le hockey, il étale devant moi des piles de Sport Illustré, Sport Image, Sport Revue, Sportmania et bien d’autres publications des années 1960 et 1970, dont certaines que je ne connaissais même pas!  

« J’avais toutes les éditions de La Tribune depuis les années 1960 et j’ai été obligé d’en mettre au recyclage. Je tenais les éphémérides au Journal de Sherbrooke et je m’en servais pour relater les moments importants. Mais quand j’ai cessé de faire ma chronique, ça prenait trop de place, alors j’ai jeté pas mal de journaux étant donné qu’ils sont tous disponibles à la BANQ [Bibliothèque et archives nationales du Québec]. Je n’ai gardé que les numéros qui relataient des événements exceptionnels, comme la tragédie du lac d’Argent, la mission Apollo 11, l’affaire Marion, Mai 68, la tuerie des Hells Angels, l’assassinat des Kennedy, la tragédie de l’École Polytechnique, celle de Lac-Mégantic… C’est véritablement la base de ma collection. Je m’efforce aussi de conserver le premier et le dernier de chaque publication. »

Il sort l’édition du Dimanche-Matin 14 novembre 1976, où on peut voir en une le dernier sondage avant l’élection du Parti québécois de René Lévesque. Le journal annonçait un gouvernement majoritaire libéral avec 50 pour cent des votes et seulement 28 pour cent pour le PQ. « Ça fait que les sondages, c’est pas d’hier qu’ils se trompent! » Puis il me tend un numéro spécial du dimanche de La Presse publié au lendemain de la découverte du corps du ministre Pierre Laporte, assassiné par le Front de libération du Québec, le samedi 17 octobre 1970. 

D’un étage à l’autre

Je serais encore dans son sous-sol à ouvrir des boîtes de journaux et à feuilleter des magazines au hasard s’il ne m’avait pas invité à monter à l’étage, où il avait déposé une pile de Perspectives, un supplément inséré dans l’édition de La Tribune du samedi de 1959 jusqu’au début des années 1980. Au-dessus du lot, le tout premier numéro, daté du 17 septembre 1959, avec Maurice Richard sur la couverture. Nouvel émoi. 

Puis il m’emmène dans les combles de sa maison, bientôt centenaire, pour me montrer sa collection de comics, tels que Batman, Superman, Mandrake, Tarzan, Lone Ranger, Zorro, Green Lantern et compagnie, qu’il garde précieusement. L’éternel gamin de cinq ans ne s’en cache pas, c’est sa pièce préférée. « Quand on a visité la maison la première fois, il y a 27 ans, j’ai dit “je la veux” à ma blonde dès le moment où on est montés ici. »

La visite s’achève dans une petite pièce un étage plus bas, où il ouvre une grande armoire vitrée en me prévenant qu’il montre rarement cette partie de sa collection. Bien rangé, on retrouve l’ensemble de ses contributions en tant que journaliste, y compris les éditions de son hebdo maison Le Type (toujours en location à 5 sous par lecture?), mais aussi ses deux pièces de théâtre écrites en 1977 et 1980, ses romans La Magie des danseuses, publié en 1992, et Satan sort au printemps, en 2019, le manuscrit de son nouveau roman, en attente d’un éditeur, tous les numéros du Miroir de l’Estrie et de Visages, évidemment, et plusieurs exemplaires de la revue trimestrielle Passages, dont il était l’éditeur à titre de président de l’Association des auteurs des Cantons- de-l’Est, qu’il a cofondée en 1977.

« À travers ça, j’ai fait de la radio à CKMF et à CJMF, j’ai été lecteur de nouvelles à Télé-7, coanimateur d’une émission pour les jeunes le dimanche midi à l’époque où il y avait plusieurs productions locales. Ça s’appelait Dimensions. On abordait toutes sortes de sujets pour les jeunes : la drogue, les étudiants, la politique... »

André Bernier a touché à tout, il semble. En fait non. Une autobiographie, peut-être?

Oups !

Contrairement à ce que j’avais indiqué samedi il y a deux semaines, Michel Lafleur n’est plus président de la Fédération des coopératives funéraires du Québec depuis 2019. 

Un mot aussi à propos de Line Bachand. Elle n’a jamais été membre des Fusiliers de Sherbrooke mais du 35e Régiment des Transmissions, contrairement à ce que j’écrivais le 19 juin. 

Enfin, le stage d’été de Laura Ruge comme analyste d’affaire junior était chez Bombardier et non chez BRP, malgré ce que j’avais rapporté erronément le 12 juin.

Serge Denis

Serge Denis, La Tribune

Journaliste à La Tribune de 1992 à 2023, Serge Denis s'est joint au pupitre où il a mené l'essentiel de sa carrière. Il a quitté à la suite de la suppression de l'édition papier du journal en décembre 2023.