Me Jean-Pierre Ménard : « Une agression sexuelle entre les murs d’un CHSLD demeure un acte criminel. Les victimes sont de vraies victimes. L’établissement a l’obligation de sécurité envers l’ensemble de ses résidents et cela comprend l’intégrité physique. »

Une dénonciation qui mène au changement

Tout a commencé par un courriel anonyme. « Nous avons besoin de votre aide pour déclarer des incidents dans notre centre. Je suis employée au CSSS-IUGS pavillon Argyll de Sherbrooke. Nous avons deux hommes (des patients) qui agressent les dames de notre étage sans que nous puissions rien faire, car la gérance se fout la tête dans le sable et minimise cette situation. »

Le courriel est entré à 22 h 38 un jeudi. Il contenait quelques fautes de syntaxe. Mais le cri du cœur était franc. Le sentiment d’impuissance et d’injustice y était exprimé sans cachette.

Il était question de deux agresseurs présumés, des résidents, qui tripotaient les seins, les fesses ou le sexe de femmes vulnérables, des résidentes également. Les victimes comme les agresseurs présumés avaient des pertes cognitives allant de légères à sévères. Parfois ces mêmes résidents se masturbaient devant leurs victimes et un d’eux avait déjà été surpris alors qu’il incitait une d’entre elles, confuse, à le faire pour lui. 

Des femmes encore suffisamment lucides avaient tellement peur qu’elles n’osaient plus sortir de leur chambre. Certaines avaient fait mettre un gros « stop » rouge devant leur porte ou demandaient que leur demi-porte soit fermée. « Elles se mettent en contention elles-mêmes pour se protéger. Imaginez celles qui sont sans défense!!! »

Tout ça se déroulait sous les yeux d’employés. Des rapports d’incident étaient remplis par des membres du personnel sans que rien ne change. Et ce depuis des années. 

Le lendemain, je répondais à mon interlocutrice que je prenais son courriel très au sérieux et trouvais son geste très courageux. Je lui ai demandé comment je pouvais la contacter. Dès le deuxième courriel, elle me donnait son nom et son numéro de téléphone. L’histoire méritait d’être racontée, mais d’abord, je devais m’assurer que ma source était crédible. 

Pour donner du poids à son témoignage, je lui ai demandé de convaincre des collègues de se joindre à nous lors d’une rencontre dans un café en dehors des heures de pointe. La démarche a pris quelques semaines. Puis, trois employés ont pu être entendus.

Selon ces employés, la direction était au courant de la situation, à cause des rapports d’incident, notamment. Les témoins étaient aussi persuadés que les familles n’étaient pas toujours avisées lorsque des attouchements étaient commis sur leurs proches.  

« La seule règle qu’on a face à cela, c’est de les séparer quand on voit l’homme agresser une patiente et c’est tout. La gérance ne veut pas l’enfermer, car il crie tout le temps et c’est dérangeant pour les autres patients. LOL!!! On nous dit qu’il n’y a pas d’autre place pour lui. » 

« Je suis tannée de me mettre la tête dans le sable alors je vous déclare cette situation, aidez-nous svp en déclarant cette situation publiquement. On ne veut pas faire de plainte à la police parce qu’on a peur de perdre notre emploi. On n’a pas la solution, mais on souhaite que ça cesse. »

Après avoir recueilli le témoignage des trois employés, je suis allée en réactions auprès de Réjean Hébert, ancien ministre de la Santé et gériatre, et de Me Jean-Pierre Ménard, grand défenseur des usagers du système de santé au Québec.

Mélanie Noël remporte un prix Judith-Jasmin en 2015, le premier de l’histoire de La Tribune.

« Il n’y a pas de solution simple. On parle souvent de gens qui sont atteints d’Alzheimer ou qui ont des troubles cognitifs graves, donc ce sont des gens qui ne sont pas responsables de leurs gestes. Dans ce contexte, il s’agit davantage d’un problème de comportement. On ne peut pas non plus les attacher, les enfermer dans leur chambre ou leur administrer une lourde médication, ce qu’on appelle de la contention chimique », déclarait le premier.

« Une agression sexuelle entre les murs d’un CHSLD demeure un acte criminel. Les victimes sont de vraies victimes. L’établissement a l’obligation de sécurité envers l’ensemble de ses résidents et cela comprend l’intégrité physique. Si la direction est au courant et qu’elle ne fait rien, elle devient responsable des dommages subis par les victimes de tels comportements », soutenait le second.

Il s’est écoulé un mois et une semaine entre la réception du premier courriel et la date de publication du dossier. Mais avant de publier, je devais faire réagir la direction du CHSLD pour lui donner l’occasion de raconter sa version des faits. Ça a joué du coude un peu, on ne tenait pas à ce que cette histoire sorte au grand jour. 

La direction a finalement réagi : « Il n’existe pas de culture du silence. Les cas d’attouchements sont toujours pris en charge. »

Le dossier a pu être publié. Le 15 août 2015.

Le dossier a obtenu des échos à travers la province, jusqu’à l’Assemblée nationale. Plusieurs suivis ont été effectués. « La banalité du mal s’instaure quand on arrête de penser », a pensé l’avocat et éthicien, Pierre Deschamps, en lisant le dossier et les réactions de certains intervenants. 

Ce même dossier m’a permis, accessoirement, de remporter un premier prix Judith-Jasmin, le premier de l’histoire de La Tribune.

La porte-parole du jury, la journaliste Stéphanie Grammond, a souligné que le dossier soulevait d’importantes nouvelles questions entourant le traitement des aînés en CHSLD. « C’est un sujet percutant, traité avec délicatesse et nuance, un sujet de réflexion majeur dans une société où l’Alzheimer prend de plus en plus d’ampleur », a-t-elle mentionné.

Ma source anonyme avait choisi de m’écrire un peu par hasard. Elle avait lu un de mes textes. Ma photo lui inspirait confiance. C’est ce hasard qui a donné naissance à ce dossier qui a contribué à changer les choses. 

Ma source m’écrivait quelques mois plus tard : « Il y a des changements dernièrement. Quand on fait une plainte à notre chef de département, ça bouge en cibole. LOL! Et, c’est très bien ça! »