« Sans La Tribune, qui va parler de nous ? »

Un journal. Qu’est-ce que c’est, au fond? Ce n’est ni du papier, ni une application numérique, ni un site où se côtoient les histoires du jour et les nouvelles de dernière heure. En fait, oui, un journal, c’est tout ça. Mais c’est beaucoup plus. Tellement plus. Un journal, c’est le point de rencontre d’une collectivité, de ses citoyens, de ses acteurs du milieu communautaire, étudiant, culturel, sportif, politique, institutionnel, entrepreneurial.

Le point de rencontre de leurs discussions, de leurs débats, de leurs réflexions, de leurs opinions, de leurs idées, de leurs projets, de leurs actions. Le point de rencontre d’une histoire qui s’écrit, d’une communauté qui se remet en question, qui se pense, qui se projette, qui s’unit, qui se bâtit. La Tribune est ce point de rencontre entre les Estriens, du Val vers le Haut, des Sources jusqu’au Granit, de la Coaticook au Memphrémagog, du Grand Sherbrooke au Sherbylove. Les Estriens écrivent leur histoire, dans nos pages. Nous écrivons ensemble notre histoire. Notre quotidien.

Si La Tribune n’y est plus, qui va parler du bon début de saison du Phœnix, du prochain concert de l’OSS, des campagnes de la Fondation du CHUS, des décisions, controversées ou non, du conseil municipal? 

Qui va faire connaître l’étoile montante en patinage de vitesse, les jeunes qui posent des gestes pour protéger la planète, l’organisme qui tient une soirée de financement vitale pour lui, le nouveau chanteur d’ici qu’on verra bientôt sur de grandes scènes?

« Si on n’a plus de journal local, qui va parler de nous autres, lance Jean Perrault. Si on n’a plus ça comme société sherbrookoise, on va mourir. »

Maire de Sherbrooke pendant 15 ans, l’homme estime pourtant s’être fait brasser « plus souvent qu’à son tour » par les journalistes, chroniqueurs et éditorialistes du quotidien de la rue Roy. Loin d’être revanchard, il s’est plutôt levé spontanément pour rallier une vingtaine de leaders du milieu prêts à soutenir la relance de La Tribune. Il a déposé un mémoire à la Commission parlementaire sur l’avenir des médias. Et depuis deux mois, il ne ménage aucun effort pour transformer ces appuis en aides concrètes.

« Je n’aurais jamais pensé dans ma vie professionnelle ou comme citoyen que le journal La Tribune serait en danger. Qu’un matin on n’aurait plus ce média régional. Un journal, plaide-t-il, c’est une écriture qui demeure. Notre histoire, on la trouve dans les pages du journal, dans tous les sujets qui y ont été écrits. »

Jean Perrault partage une longue histoire avec La Tribune. « Quand j’ai fini 6e au Championnat du monde de ski nautique en 1963, Denis Messier avait écrit un article grand comme ça », relate-t-il, en écartant deux doigts pour montrer la taille d’un entrefilet dans le journal. « J’étais tellement content de continuer à m’entraîner après ça! Quand je voyais ma photo sur le journal, j’étais fier, et ma mère aussi! »

Son nom est apparu dans une longue liste d’articles et d’entrefilets durant le demi-siècle qui a suivi, d’autant plus quand il a fait le saut à la mairie en 1994. Monsieur Sherbrooke, comme on aime le surnommer, pointe les murales de Murirs, le maintien de l’Hôtel-Dieu, la fusion municipale de 2002 et la Cité des rivières comme dossiers marquants.

Ce dernier projet a occupé deux campagnes électorales. Il fallait acheter des terrains et des immeubles autour du lac des Nations et sur les rives de la Magog, mais les contribuables argumentaient qu’il y avait des besoins plus pressants en ville. 

« On s’est fait brasser en tabarouette par le journal et par les citoyens, mais ce que j’ai compris à travers toute cette réflexion-là, c’est qu’on devait offrir l’accès au lac des Nations aux citoyens avant de l’offrir aux visiteurs. On n’avait jamais vu ça venir dans notre plan. À cause des échanges avec les médias, les consultations, les prises de position éditoriale, on est arrivé à un meilleur projet que les gens se sont approprié. (…) Aujourd’hui, les gens en sont fiers, ils vont prendre des marches, ils amènent des visiteurs, on a réussi avec l’aide de tout le monde », clame M. Perrault.

C’était le 27 juillet 2013, jour de messe commémorative pour les 47 victimes de la tragédie de Lac-Mégantic. La mairesse Colette Roy Laroche accueillait la première ministre du Québec Pauline Marois et le premier ministre du Canada Stephen Harper, non sans commencer à comprendre que sa Municipalité ne pourrait jamais faire face seule à l’ampleur des dégâts.

« Ne nous abandonnez pas », a lancé dans un cri du cœur Colette Roy Laroche, trois jours après qu’un train de pétrole eut décimé Lac-Mégantic le 6 juillet 2013.

« Les médias ont été présents la nuit de la tragédie et les semaines qui ont suivi. C’était un événement hors de l’ordinaire avec des images percutantes, ça faisait de bons reportages et leur présence était appréciée afin d’informer la population de ce qui se passait », explique la mairesse qui a pris une retraite bien méritée en 2015.

« Ma crainte, c’était qu’une fois l’urgence passée, alors qu’on tentait de reprendre une vie un peu normale, ils ne soient plus là. Parce que pendant que comme Municipalité il fallait à la fois gérer le quotidien et les besoins engendrés par les pertes de toutes sortes que nous avions subies, il devenait évident que nous étions incapables de faire face seuls à l’ampleur des dégâts. »

Or le besoin d’information était criant, pour les Méganticois d’abord, mais aussi pour les Estriens et pour le Québec tout entier, sur plusieurs fronts.

« Pour parler au reste de la région et du Québec, il fallait davantage que l’hebdomadaire et la radio locale. La Tribune est un quotidien, elle a été très présente lors des explosions et des incendies et elle a continué d’être présente lors de la réhabilitation. Elle a joué un rôle important dans tout ça. »

La mairesse, dont on a salué le leadership et l’aplomb dans cette crise, n’a d’ailleurs pas hésité à se servir des médias pour interpeller les gouvernements, pour porter plus haut la voix de sa communauté.

À coup de points de presse journaliers, puis hebdomadaires, pendant de longs mois, elle est allée au front. « Ce n’était pas seulement pour des bonnes nouvelles, parfois c’était pour dire aux gens que dans tel dossier, il y avait un blocage, ou que dans tel autre, ça n’avançait pas à la vitesse souhaitée. On sentait aussi le besoin de faire venir des intervenants des différents ministères et organismes pour donner l’information. Notre souci, c’était de donner l’heure juste, même si parfois ça pouvait nous apporter la déception ou les critiques de la population. Il fallait avoir le courage de vivre ça. On ne peut pas cacher à une population ce qui se passe parce que de toute façon, ça nous revient comme un boomerang. »

Six ans plus tard, le combat n’est pas terminé. La reconstruction reste un enjeu majeur. Tout comme la sécurité ferroviaire. Mais l’ex-mairesse estime que grâce au travail des médias régionaux, Lac-Mégantic est restée dans le cœur et dans l’esprit des Québécois. 

« Au plan politique, je pense qu’on sait tous que pour obtenir des fonds ou modifier des lois ou des règlements, la pression citoyenne fait en sorte d’accélérer les décisions. Ç’a été le cas ici, que l’on pense à la voie de contournement ou au déplacement de la gare de triage. On est encore là-dedans aujourd’hui, mais c’est grâce à la pression citoyenne, à la solidarité, aux marches qui se sont tenues à Lac-Mégantic et qui ont été médiatisées qu’on y arrive. Si cela n’avait pas été médiatisé, je suis loin d’être certaine que les gouvernements auraient accédé à ces demandes. »

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Préfet de la MRC des Sources et maire d’Asbestos, Hugues Grimard constate aussi que La Tribune est un outil qui lui permet de parler plus haut et plus fort. « Je pense que les politiciens et les fonctionnaires sont assez préoccupés de la visibilité médiatique que chacune des décisions peut avoir, alors c’est sûr qu’on joue sur ce tableau pour orienter et influencer les gouvernements pour qu’ils prennent les bonnes décisions pour nos territoires. »

Son cheval de bataille à lui, c’est la diversification économique d’une région qui a dû vivre la fin de l’exploitation du chrysotile sonnée par le gouvernement Marois en 2012. 

« Ici, dit-il, on a la chance d’avoir une radio locale et un hebdomadaire, mais pour parler à la région, ça passe par le journal régional. Avec tout ce qui se passait chez nous, plusieurs personnes pensaient qu’Asbestos serait morte, mais avec l’information qui a été transmise, on a renversé la vapeur. La Tribune a aidé à créer un sentiment de vitalité économique pas seulement dans la MRC, mais dans l’ensemble de la région. Présentement, je pense qu’on est reconnu comme un territoire dynamique. Si on avait essayé de faire ça seul, je pense qu’on n’y serait pas arrivé. »

Son homologue de la MRC de Memphrémagog et maire de Sainte-Catherine-de-Hatley Jacques Demers fait également valoir l’importance et la crédibilité des journalistes de la presse régionale. 

« Quand on se retrouve en audiences publiques aux États-Unis pour l’agrandissement du site d’enfouissement de Coventry et que le journaliste de La Tribune est dans la salle pour comprendre et rapporter ce qui se passe, ça fait la différence. »

Celui qui porte également le chapeau de président de la Fédération québécoise des municipalités est à même de témoigner que toutes les régions n’ont pas nécessairement la chance d’avoir un quotidien qui couvre leur territoire.

« On est chanceux d’avoir encore notre journal et notre télé, parce qu’aussitôt qu’on s’éloigne des plus grosses villes, souvent les journalistes se déplacent seulement pour les grosses histoires. La journée où les médias seront tous contrôlés par la capitale, nous perdrons un lien précieux avec nos populations. »