Quand on parle d’un centre jeunesse comme Val-du-lac, on se rend bien compte qu’il s’agit du dernier filet social, l’endroit où l’on amène les enfants quand rien ne va plus ailleurs.

Mettre la lumière sur les enfants de la DPJ

Je me souviendrai toujours de cette conversation avec un jeune garçon, appelons-le Jonathan pour préserver son anonymat. Il avait alors huit ans, mais physiquement, il semblait bien plus jeune. Il était intrigué par ma visite dans son unité de réadaptation à Val-du-lac. Après un simple bonjour de ma part, il m’a lancé : « Moi j’ai besoin d’une famille. J’aimerais ça avoir une famille. Je m’ennuie. »

J’ai été sans mot. Les larmes aux yeux. Le cœur tordu. Et ma volonté de faire connaître ces enfants négligés, les plus vulnérables de l’Estrie, n’en a été que renforcée.

Quelques mois plus tôt, j’avais été invitée à assister à une fête de Noël avec des grands ados hébergés à Val-du-lac, le centre d’hébergement et de réadaptation en protection de la jeunesse du CIUSSS de l’Estrie-CHUS qui héberge jusqu’à 250 enfants différents chaque année. Des jeunes souvent en crise qui peuvent sembler froids, baveux, qui pourraient avoir l’air difficiles à aimer au premier abord, mais que j’ai aussitôt perçus comme des êtres fragiles, sensibles, sur la défensive, craintifs.

« Pourquoi vous venez nous voir? C’est quoi l’intérêt pour le journal? On est juste des jeunes en réadapt », m’a lancé l’un d’entre eux.

L’intérêt, c’était de sortir ces enfants de l’ombre. De les mettre en lumière, même. De montrer à la population qu’il y a des enfants en difficultés ici, chez nous, peut-être même dans notre quartier, sinon dans celui d’à côté, ici, là, à Sherbrooke, à Magog, à Coaticook, à East Angus, chez nous, ici en Estrie.

Depuis la création du CIUSSS de l’Estrie-CHUS le 1er avril 2015, les hôpitaux ont en effet fait la manchette de La Tribune à de multiples reprises. Les CHSLD aussi. Les salles d’urgence et les supercliniques ont fait couler beaucoup d’encre. La vaccination des enfants et les pics d’influenza aussi. Et que dire du temps d’attente pour voir un médecin spécialiste ou pour subir une chirurgie?

Mais a-t-on entendu parler des services sociaux consacrés aux jeunes en particulier? Non. Avant le drame qui a coûté la vie à une fillette de Granby connue de la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) au printemps 2019, les médias québécois s’intéressaient bien trop peu à la réalité qui entoure ces enfants négligés, ces enfances blessées, ces jeunes si vulnérables.

Un silence que j’ai décidé de briser dans les pages de La Tribune. J’ai décidé d’aller voir ces enfants ainsi que les familles et les travailleurs qui les entourent, de leur offrir une vitrine, de travailler, article par article, pour aider la population à jeter un regard nouveau et bienveillant sur la réalité de ces enfants qui ont trop peu, qui n’ont rien parfois. J’ai voulu lever le voile sur des réalités méconnues et briser des tabous, un par un.

Au centre jeunesse comme ailleurs dans le système de santé, les problèmes liés à la pénurie de personnel ont fait mal ces dernières années. Ajoutez à ça un climat difficile lié au travail avec des jeunes qui contrôlent mal leur agressivité, et vous avez à Val-du-lac un milieu fragile.

Et c’est ainsi qu’après plusieurs mois d’enquête, j’ai présenté à l’automne 2018 un dossier intitulé « Le Centre jeunesse en crise » où j’abordais les conséquences, multiples, des employés qui quittaient en grande quantité en congés maladie.

Nous avons également parlé souvent et longuement des listes d’attente record pour l’évaluation des demandes à la DPJ.

Il faut parler de ces réalités difficiles qui font la manchette. Mais il y a aussi un autre volet encore plus méconnu. En effet, quand on parle d’un centre jeunesse comme Val-du-lac, on se rend bien compte qu’il s’agit du dernier filet social, l’endroit où l’on amène les enfants quand rien ne va plus ailleurs. Ils sont 

Mais sinon, où envoie-t-on les enfants et les ados qui ne fonctionnent plus dans leurs familles ou qui ont carrément connu l’abandon parental?

Les autres sont hébergés dans des familles d’accueil. Environ 450 adolescents, garçons et filles, ont besoin d’une famille d’accueil annuellement sur le territoire du CIUSSS de l’Estrie-CHUS afin de les aider à cheminer. C’est un peu moins que les enfants de 0 à 12 ans qui sont environ 550 à passer du temps auprès d’une famille d’accueil chaque année.

Savez-vous qu’il existe aussi des résidences d’accueil pour les adultes qui souffrent de déficiences physiques ou intellectuelles ou encore du trouble du spectre de l’autisme, des personnes adultes, peut-être, mais aussi fortement vulnérables? Ces familles-là aussi je les ai visitées. J’ai raconté des histoires de cœur, de nuits blanches, d’amour, de courage. Des histoires de revers et de bémols également.

Savez-vous qu’il est possible d’adopter un enfant québécois par le biais de ce qui est appelé dans le jargon des services sociaux la « banque mixte »? En effet, une quarantaine d’enfants pourraient être adoptés chaque année en Estrie.

Un enfant, c’est l’histoire de toute une société. Chacun peut faire une différence tout de suite et maintenant. « Comme société, on peut collaborer de bien des façons pour avoir un impact positif sur un enfant et une famille. Parfois, il suffit d’un seul adulte qui se préoccupe assez d’un enfant pour faire toute la différence pour cet enfant. On a tous des enfants dans notre entourage. Est-ce qu’on ne pourrait pas s’arrêter, cinq minutes, pour lui demander comment ça va et leur offrir notre aide s’ils en ont besoin? Il y a des gestes très simples qu’on peut poser pour aider des enfants et leurs parents dans des périodes plus difficiles », avait suggéré l’ancien directeur de la protection de la jeunesse Alain Trudel en entrevue à La Tribune.