Jouhainna Lebel et Paul-André Brissette ont appris à apprivoiser le lien qui les unit.

Se découvrir un frère par hasard

« Es-tu certain que ça intéressera les gens? » a demandé Jouhainna Lebel avant d’accorder une entrevue. Née à Macao, adoptée par une famille québécoise, elle était remuée d’un reportage de l’émission Deuxième Chance diffusé en janvier 2017. À l’écran, le journaliste Pascal Robidas, dont le parcours est semblable au sien, retrouvait sa mère biologique à Macao.

La Sherbrookoise songeait depuis une quinzaine d’années à se lancer sur les traces de sa famille biologique. Après deux visionnements des retrouvailles heureuses, Jouhainna Lebel a senti l’appel de ses origines. Profitant de l’année du coq, symbole du renouveau dans le calendrier chinois, elle a amorcé des recherches pour retrouver sa mère.

Selon les renseignements dont elle disposait, Jouhainna avait probablement un frère et une sœur. Celle qui lui a donné la vie, elle, était vraisemblablement décédée.

Un peu fébrile, un brin pudique, la Sherbrookoise se racontait attablée dans un café, par un matin pluvieux. Ses confidences ouvriraient pourtant la porte sur un pan énorme de sa propre histoire. Cherchant sa famille à Macao, elle a plutôt trouvé son frère… à Sherbrooke.

Paul-André Brissette était un ami de son ex-conjoint. Elle l’avait aussi déjà croisé dans un cours à l’université, 17 ans plus tôt. Mais Paul-André et Jouhainna n’avaient jamais eu que des discussions polies. 

C’est à la lecture de l’article de La Tribune que Paul-André Brissette a repris contact. Adopté à Macao lui aussi, il se croyait fils unique. En textant naïvement la photo du passeport de son enfance à Jouhainna, il suggérait surtout de mener des recherches parallèles pour retrouver leur famille respective.

Surprise! Le nom de famille sur le passeport Paul-André, Monteiro, était aussi celui apparaissant sur les documents de Jouhainna. « À la blague, je lui ai tout de suite écrit qu’il était mon frère », dit la jeune femme. 

Sauf que les faits concordaient un peu trop pour que ce ne soit qu’une coïncidence. Les deux Sherbrookois ont risqué le test d’ADN. Le 29 mars 2017, les résultats arrivent. Les probabilités que Jouhainna et Paul-André soient frère et sœur sont de 99,9 %.

Les événements se sont enchaînés. Le Québec en entier a raconté l’histoire improbable de cette fratrie. Le duo a foulé le plateau de Tout le monde en parle et s’est même envolé pour la France pour l’émission Mille et une vies. 

« L’ampleur médiatique m’a surprise. De ma perception, je suis quelqu’un d’ordinaire. C’est une histoire inusitée, mais il y a plusieurs autres belles histoires. Dans mon imaginaire, la Chine, c’était à l’autre bout du monde. Je n’avais pas fait de recherches avant parce que je ne savais pas comment m’y pendre. Grâce à La Tribune, les choses se sont enchaînées. J’ai reçu des messages de gens nés au Brésil, au Vénézuéla, de gens qui commençaient des recherches. Je leur ai donné des pistes. Je suis contente que ça crée une chaîne d’entraide parce que je ne suis pas toute seule à avoir cette quête » commente aujourd’hui Jouhainna Lebel. 

« Si je n’avais pas raconté mon histoire, Paul-André ne m’aurait jamais montré son passeport. Je ne pense pas que je serais arrivée à le retrouver, parce que la Croix-Rouge m’avait confirmé le décès de ma mère biologique et qu’il n’y avait pas de traces que mon frère avait été adopté au Québec… Je ne vois pas comment j’aurais pu le retrouver. »

Paul-André et Jouhainna ont appris à apprivoiser le lien qui les unit. « Nous nous voyons plus fréquemment, comme une vraie famille. Il n’y a rien de négatif jusqu’à maintenant. Tout s’est fait naturellement. La chimie est bonne. Je suis chanceuse qu’on s’entende bien. C’est certain qu’on n’a pas grandi ensemble, mais ce qui a aidé, c’est que je le connaissais un peu avant et que nous avons été élevés avec la même culture. Je trouve qu’on a pas mal les mêmes traits de personnalité. Je me retrouve beaucoup dans son attitude. On partage la même perception des choses. »

Les recherches se sont poursuivies. Aujourd’hui, le contact est régulier avec trois cousines vivant à Macao. Elles ont répondu à plusieurs questions. Jouhainna et Paul-André savent qu’ils ont deux autres sœurs. Depuis plus de deux ans, ils songent à visiter le pays qui les a vus naître.

« Nous gardons un intérêt d’aller voir notre famille en vrai, mais l’urgence est peut-être moins présente maintenant que nous avons des réponses. J’aimerais que mes enfants viennent, mais peut-être pas au début. Je veux prendre le temps d’absorber ce qui se passera. Ce ne sera peut-être pas en 2020, mais j’aimerais que ce soit avant cinq ans. Ma vie a changé du point de vue de ma quête identitaire. J’ai comblé ce besoin de ce savoir à qui je ressemblais. Je suis reconnaissante que ma mère ait choisi l’adoption. Je suis heureuse. »