Martin Aubé, professeur au Cégep de Sherbrooke, et spécialiste de la pollution lumineuse.

La pollution lumineuse, du ciel étoilé aux risques de cancers

Il y a quinze ans, l’expression « pollution lumineuse » dessinait parfois des points d’interrogation sur le visage des gens. La problématique soulevait des préoccupations pour la survie du ciel étoilé et, du même coup, pour les activités de l’Observatoire du Mont-Mégantic (OMM). Aujourd’hui, le sujet est devenu une préoccupation de santé publique : on ne s’inquiète pas seulement de voir la Voie lactée, mais aussi des liens qu’il pourrait y avoir avec l’apparition de certains cancers. La Tribune s’intéresse au sujet depuis un peu plus de 15 ans. Elle en a discuté avec Martin Aubé, professeur au Cégep de Sherbrooke et astrophysicien.

Si la pollution lumineuse a d’abord fait du bruit pour la survie du ciel étoilé et les craintes des scientifiques, l’absence d’obscurité a rapidement été soulevée en raison des impacts sur les troubles du sommeil, de même que des conséquences sur la migration de certaines espèces d’oiseaux, et même sur certains insectes et papillons. L’OMM est non seulement vu comme un outil de développement économique, il est aussi le symbole et la fierté de toute une région, rappelle M. Aubé. Or, la problématique environnementale dépassait la question des activités scientifiques de l’OMM.

Les craintes se sont fait entendre dans l’espace public. 

« C’est une concordance aussi avec l’arrivée des LED (diode électroluminescente, souvent appelée DEL). Il y avait quelques études sur la santé, mais il n’y avait pas grand-chose qui existait; assez pour dire qu’il y a quelque chose qui se passe là, mais pas beaucoup plus que ça. Même si ce n’était pas mon domaine, j’avais vu quelques articles là-dessus. Quand j’ai vu arriver les LED, j’ai tout de suite vu qu’il y avait un problème (...) »

« Quand la problématique des LED a été identifiée, ç’a explosé carrément. C’est encore un domaine pas si connu en recherche, mais par rapport à 2002, ça n’a rien à voir. Il y a beaucoup plus de chercheurs, surtout du côté biologique. » 

Le problème avec ce type d’éclairage, c’est la lumière bleue que l’on retrouve dans le spectre lumineux. La lumière bleue est entre autres montrée du doigt parce qu’elle favoriserait la suppression de la mélatonine, l’hormone du sommeil.

« L’arrivée des LED menaçait le ciel étoilé. On sentait que c’était comme une marée qui s’en venait (...) En santé, on devait appliquer le principe de précaution, parce qu’on ne savait pas tout à l’époque. » 

L’astrophysicien de formation ne s’intéressait pas à la santé initialement. « C’est là que j’ai fait mon coming out », lance-t-il en souriant. 

De plus en plus d’inquiétudes

Une étude internationale à laquelle a participé Martin Aubé montre que l’exposition nocturne à la lumière bleue pourrait être associée à un risque accru de souffrir d’un cancer du sein ou de la prostate. Les résultats ont été dévoilés l’année dernière. Les participants de l’enquête des zones plus exposées à Madrid et Barcelone avaient 1,5 fois plus de risques de souffrir du cancer du sein, et deux fois plus de risques d’être atteints d’un cancer de la prostate, a montré l’étude.

« On a trouvé le même résultat pour le cancer colorectal (1,6 fois) », ajoute M. Aubé, en soulignant que ces résultats sont en cours d’évaluation.

La possibilité d’éviter l’apparition de cancers motive énormément le chercheur. Parfois, les scientifiques ont peur de s’avancer parce qu’ils n’ont pas toute la preuve devant eux. « Des fois, c’est vrai que l’on n’a pas la preuve totale. En science, on aime ça avoir la preuve. Je me disais qu’on irait avec le principe de précaution. De mon point de vue, ce n’est pas vrai que quand tu détiens un savoir, même s’il n’est pas complet, et que tu suspectes telle affaire, tu ne vas pas en parler. » « Là-dessus, La Tribune a eu une importance majeure », dit-il au sujet de la diffusion des résultats. 

La pollution lumineuse s’est aussi mise à prendre de plus en plus de place dans l’espace public avec la création de la toute première réserve de ciel étoilé du parc national du Mont-Mégantic. L’initiative a fait rayonner la région et son expertise un peu partout sur la planète. 

La pollution lumineuse est maintenant une préoccupation de société. « Je pense qu’ici c’est bien intégré, en particulier en Estrie, et au Québec en général. Ça donne lieu à des débats intéressants; il y a des pays où c’est moins fort. Mais je dirais que globalement, c’est pas mal présent. » 

C’est un peu par hasard si Martin Aubé a orienté ses recherches dans ce domaine; au départ, il s’intéressait principalement aux polluants atmosphériques. C’est entre les murs du Cégep de Sherbrooke que des étudiants se sont mis à creuser la question, au sein du Groupe de recherche et d’applications en physique au Cégep de Sherbrooke (GRAPHYCS).

« Au niveau pédagogique, c’est extraordinaire. C’était quelque chose de nouveau. En sciences en général, on a un volet théorique et des laboratoires. Habituellement, on va vérifier des choses que l’on connaît depuis des lunes, lance-t-il en citant l’exemple de la gravité. Les étudiants sont confrontés à des problèmes nouveaux, ils se sont rendu compte que je ne peux pas répondre à leurs questions. » 

GRAPHYCS n’existe plus à proprement parler, mais les étudiants de Martin Aubé travaillent directement sur le terrain sur des aspects très concrets de cette problématique. Ses étudiants sont tellement motivés qu’ils en oublient de prendre des pauses pendant leurs cours, raconte en riant M. Aubé. Ces étudiants ont d’ailleurs régulièrement fait les manchettes grâce à différents projets. Parmi eux, le lancement d’un ballon stratosphérique l’été dernier en Ontario et la participation à des conférences internationales.