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Antoni Daigle
Collaboration spéciale
Antoni Daigle

Une roche dans la botte, chronique de l’ordinaire*

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CHRONIQUE / Chaque printemps, c’est pareil. Votre voisin d’en face arrose son driveway pour faire fondre la neige restante. Le quartier s’anime. Les vélos paradent dans les rues. Les oiseaux commencent à gazouiller. À travers cette belle poésie printanière, une chose un peu désagréable refait surface. Je ne vous parle pas du caca de chien qui dégèle, mais des petites roches laissées en bordure de rue et sur votre terrain. Depuis quelques printemps, le sort de ces petites roches m’obsède. Préoccupation niaiseuse? Pourtant, les enjeux environnementaux qui en découlent sont peut-être plus importants que d’autres hautement plus médiatisés. 

Ces petites roches sont aussi appelées abrasif, pierre concassée ou AB-10 pour les intimes. Elles sont utilisées pour augmenter l’adhérence des véhicules à la route durant l’hiver. Leur utilisation par les municipalités et le MTQ est en augmentation pour limiter l’utilisation des sels de déglaçage plus négatifs pour l’environnement. Ces pierres sont extraites de carrières, ces grandes excavations à ciel ouvert présentes un peu partout au Québec, qui laissent souvent des cicatrices profondes sur les territoires avec plusieurs millions de tonnes extraites par année. Les granulats extraits ne sont pas des ressources renouvelables. Or, chaque année plusieurs milliers de tonnes de ces pierres sont envoyées à l’enfouissement plutôt que d’être réutilisées l’hiver suivant comme abrasif ou comme matériau granulaire dans la fabrication du béton, ou la réfection de nos routes et chemins. 

La Ville de Sherbrooke a acheté en 2019 à la carrière d’Acton Vale 17 000 tonnes de pierre (contre 11 000 tonnes en 2020) à un coût d’environ 20 $ la tonne. Un projet-pilote avec pour but de réutiliser près de 80 % des résidus récupérés lors des activités de balayage de rues avait été mis en place à Sherbrooke en 2008. Après trois ans, la Ville concluait que les coûts de traitement et de manipulation ainsi que la concentration de contaminants dans les matériaux étaient trop élevés pour permettre une réutilisation optimale des granulats récupérés. Depuis, Sherbrooke va en appel d’offres pour acheminer la partie réutilisable de son balayage de rue à des entreprises qui pourront la traiter et s’en servir dans des ouvrages de construction. Cette manière de faire ne permet pas à Sherbrooke d’économiser sur la quantité de pierre qu’elle utilise d’année en année, mais le gisement récupéré est tout de même en partie réutilisé par un tiers.  

La Ville de Victoriaville a fait un choix différent. Depuis plus 10 ans environ 60 à 70 % des granulats achetés sont réutilisés l’hiver suivant. Ainsi, pour une Ville de cette taille, l’achat de pierres n’est plus que de 5000 à 7000 tonnes par an. La réutilisation ne leur permet pas non plus de réel gain financier. Les sommes évitées pour l’enfouissement ou pour s’en départir vers un tiers sont remplacées par les coûts liés à la manipulation. Toutefois, la pratique n’est pas remise en cause. La manière de faire est bien intégrée au sein des équipes et les actions favorisant le recyclage en boucle fermée et la durée de vie du site d’enfouissement local sont priorisées. 

Il est vrai que la réutilisation de ces granulats revêt un caractère plutôt technique et que plusieurs étapes doivent être effectuées avant d’envisager une seconde vie : tamisage, lavage, caractérisations des possibles contaminants et finalement l’analyse de la granulométrie (la taille des pierres). Les défis liés à ces étapes ont poussé Sherbrooke à déléguer ce rôle à un tiers.  

Malgré tout, si l’on se base sur les pratiques à Victoriaville et à Sherbrooke, on peut conclure que le projet de réutilisation des abrasifs routiers est réalisable. À Victoriaville, les pierres récupérées servent l’hiver suivant et à Sherbrooke les pierres sont réutilisées comme matériaux granulaires chez un tiers. En 2014, des chercheurs de l’École de technologie supérieure ont fait connaître les résultats d’une étude portant sur le sujet. Les chercheurs concluaient que la récupération des abrasifs en vue de les valoriser était un projet réaliste et économiquement viable. 

Or, comment se fait-il que le MTQ et d’autres municipalités continuent de les enfouir? Les municipalités doivent essayer de prendre exemple sur les projets existants. Elles peuvent se rassembler ou mutualiser de l’équipement et des ressources afin de prendre le dessus sur les éléments techniques et les coûts. Il faut continuer d’encourager nos municipalités et le MTQ à interroger leurs pratiques et à réaliser des projets pilotes. D’ailleurs, une autre étude portant sur le traitement des balayures de rue sera publiée en juin par l’UQTR. Espérons qu’elle amène de l’eau au moulin et permette de faire un pas de plus vers une meilleure gestion des ressources. 


*Titre inspiré de la philosophie de Serge Bouchard qui adorait interroger les lieux communs et qui vouait une passion extraordinaire pour l’ordinaire.