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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Chrystia Freeland est la première femme à signer un budget du gouvernement fédéral.
Chrystia Freeland est la première femme à signer un budget du gouvernement fédéral.

Un budget pour se rendre aux élections

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Même si elle est la première femme à présenter un budget fédéral, Chrystia Freeland a continué la tradition d’avoir de nouveaux souliers au dépôt d’un budget. Ce ne sont toutefois pas ses talons hauts qui ont retenu l’attention, mais son chandail, sur lequel il était écrit : «Je parle féministe». Ce n’est pas un gros statement pour une ministre du gouvernement Trudeau, mais on aimerait voir des actions un peu plus concrètes de ce féminisme dans les politiques.

La volonté de mettre en place un service pancanadien de garderies abordables au Canada est probablement la politique la plus féministe. C’est une bonne nouvelle. Peut-être que cette fois-ci sera la bonne.

Le gouvernement Martin s’était essayé en 2006, avant de perdre les élections face à Stephen Harper qui avait transformé ce programme en chèques aux familles. On voit aujourd’hui le legs que ces chèques ont permis : rien. 

On peut se réjouir que les montants pour y arriver semblent réalistes, avec un peu plus de 8 milliards $ par année, en plus de 30 G$ pour lancer le tout. Évidemment, le Québec, ayant déjà des CPE – qui sont d’ailleurs le modèle d’inspiration pour Ottawa – va recevoir un chèque pour compenser. Ce sera plus dur avec les autres provinces, puisque celles-ci doivent aussi contribuer pour arriver à proposer des garderies à 10$ par jour. La région de Toronto semble déjà célébrer le programme, mais ça s’annonce plus corsé avec le gouvernement Kenney en Alberta. Le programme sur l’assurance médicament est en bonne partie bloqué parce que des provinces ne veulent rien savoir.

Outre cette politique, la ministre des Finances a-t-elle parlé féministe avec son budget? Notons les logements sociaux qui gagnent 4500 nouvelles unités en 2021-2022 – ce qui est peu pour les besoins –, dont 25% pour des projets de logements pour les femmes. Ajoutons les 85 M$ sur cinq ans pour un programme de conseils juridiques pour les victimes d’agressions sexuelles ou de violence conjugale et 28 M$ pour la protection des femmes et des enfants pendant un processus de séparation.

Après? Comme le budget québécois, le budget fédéral investit principalement dans des secteurs économiques majoritairement masculins, comme les transports ou les technologies numériques. D’ailleurs, rien sur l’augmentation des transferts en santé, un milieu majoritairement féminin, et unanimement demandée par les provinces.

Étrange redistribution de la richesse

Deux nouvelles mesures du budget Freeland démontrent comment le gouvernement libéral en dit souvent plus qu’il en fait. Prenons par exemple l’augmentation de 10% des primes des pensions de vieillesse à partir de 2022. Cette mesure ne touche que les 75 ans et plus. Pourquoi? Même chose avec le chèque unique de 500$ qui sera donné en août 2021 aux 75 ans et plus. 

Pour une mesure que beaucoup jugent électoraliste, plusieurs personnes entre 65 et 75 ans ont exprimé leur mécontentement d’être mises de côté. Comme si les personnes entre 65 et 75 ans qui n’ont que les régimes publics n’étaient pas, aussi, en situation de pauvreté. Le président de la Fédération de l’âge d’or du Québec (FADOQ) de l’Estrie, Paul Legault, a raison de dire que « le gouvernement fédéral crée deux classes d’aînés. »

La politique concernant les biens de luxe est aussi étrange. Chrystia Freeland annonce la création d’une taxe pour les voitures, les aéronefs et les bateaux de luxe. Ça semble audacieux, mais en fait, ça n’a pas tant d’impacts sur les personnes fortunées et ça ne rapporte que 600 M$ en 5 ans. Le déficit prévu, cette année seulement, est de 154 milliards $, c’est une minime contribution des plus riches. Et je n’évoque même pas l’incongru calcul de la politique.

Enfin le gouvernement impose un salaire minimum à 15$ l’heure! Précisons, ça ne concerne que les entreprises à charte fédérale (comme l’aviation ou les radios). Sauf qu’il n’y a plus rien d’audacieux dans une telle politique en 2021. Ça aurait été audacieux en 2017. 

Les 18 milliards pour les communautés autochtones réussiront peut-être à rattraper d’énormes lacunes en infrastructures et les trop nombreuses années de sous-financement. Je le souhaite. Quelques dizaines de communautés autochtones n’ont toujours pas d’eau potable. Quand même un besoin de base comme l’eau fait défaut, on peut imaginer l’état du reste.

Le gouvernement Trudeau avait adopté le timide objectif de réduction des GES de 30% de Stephen Harper. Puis ce budget propose une nouvelle cible, 36%, avec 18 milliards $ d’investissements. Mais finalement, ça sera peut-être 40%, la cible, puisque le nouveau président américain, Joe Biden, met de la pression pour que les pays adoptent cette cible. Comme quoi c’était facile avoir l’air cool et écolo devant Trump.

Il y a la même tergiversation avec le GAFAM. D’un côté, Ottawa fait des menaces depuis des mois pour que les géants du web participent à l’effort fiscal, souhaite être précurseur avec une taxe de 3% pour cette industrie, mais attend 2022, le temps de voir ce que feront les autres. Même si ce débat a lieu depuis déjà des années.

L’aide nécessaire

J’ai beau trouver décevante cette tactique de se prétendre plus à gauche que ne le sont réellement les politiques libérales – juste assez pour choquer les conservateurs, juste assez pour nuire aux néodémocrates, mais pas assez pour changer profondément quelque chose – il faut reconnaitre que l’ensemble des mesures d’aide qui ont permis à plusieurs entreprises et citoyens et citoyennes de survivre à la COVID venait d’Ottawa. Environ 85% de l’aide est venue du fédéral.

Le budget Freeland continue cette aide, autant pour la population que les entreprises. C’est nécessaire. Il aurait été très difficile de justifier la fin de ces politiques, malgré les déficits. Mais je ne sais pas à quel point on doit féliciter ces décisions qui font pas mal l’unanimité. C’était incontournable. Même les économistes les plus à droite prônent ce genre de politiques, c’est la seule façon de soutenir et de relancer l’économie.

C’est simple, si les gens sont dans la rue, aucune relance économique n'est possible. Les filets sociaux sont essentiels. C’est ce qui permet au Canada et au Québec de mieux traverser les crises. Si seulement on pouvait s’en souvenir en dehors des crises.