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Nathalie Plaat
Collaboration spéciale
Nathalie Plaat

Se muscler la honte

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La formule me vient d’un ami. Danseur et chorégraphe en danse contemporaine d’abord, il est devenu psy dans une deuxième carrière. La danse ayant déposé en lui de puissants sillons, il use, pour parler des mécanismes psychiques, de toute une série de métaphores musculaires, dont celle-ci, qui sous-entend qu’on pourrait développer, à force de l’exercer, une certaine tolérance à supporter des émotions qui, au départ, nous paraissent insoutenables.

La honte en tête de liste. Émotion honnie entre toutes, elle agit pourtant comme l’épicentre de bien de nos chorégraphies relationnelles, dans l’intime tout comme dans le social. 

Déjà simplement de l’écrire (et pour vous de le lire), il est possible que vous en ressentiez  les réminiscences («les frissons de la honte»). 

Tous, nous portons en nous-mêmes, des lieux cerclés de ce sentiment.

Pourquoi en parler alors ? Pourquoi ne pas la laisser là où elle nous invite tous : derrière les portes closes de nos silences, accolée à tous nos tabous, enfermée sous clé, au fond de nos inconscients personnels et collectifs? 

Parce qu’elle est partout. 

Émotion dominante dans une société qui carbure à l’image, qui érige en dogmes la performance en tout, même en morale, la honte (la crainte de la ressentir, surtout) nous semble parfois occuper tout l’espace.  Ainsi, ce qui fait tapage, c’est l’arsenal de défenses déployées pour éviter qu’ait lieu en nous «la catastrophe de la honte», selon la formule du psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron (La honte qui tue, la honte qui sauve, 2006, aux éditions Éres).

Parce que la honte fait mal, parce qu’elle est parmi les émotions les plus menaçantes pour l’équilibre psychique, on s’en défend. Parfois furieusement, en attaquant à notre tour, parfois massivement, en niant ce qui nous est reproché. Parfois sournoisement, en la faisant porter à ceux ou celles qui nous dévoilent.  

Oui. Nous dévoilent. 

Parce que contrairement à la culpabilité, qui se réfère à des actions commises, la honte réfère plutôt à l’être. On se sent coupable de ce qu’on a fait. On a honte de ce qu’on est. La différence est notable. 

En ce sens, les victimes d’agressions physiques et sexuelles choisissent magnifiquement leurs termes en réclamant «qu’elle change de camp, la honte». 

Parce que, par des gestes commis sur elles, elles ont reçu une honte «d’être» qui n’est pas la leur. 

Ayant subi les affres d’une intimidation systématique à l’école primaire, je me souviens bien d’avoir ressenti la honte, la honte d’être moi, seulement fille bolée à lunettes avec un nom de famille impossible dans une cour d’école des années 80. 

J’avais honte parce qu’on m’humiliait. 

La honte s’inflige ainsi, oui. 

Elle fait partie intégrante de ce que le sociologue Serge Paugam nomme la «disqualification sociale», lorsqu’il explique en quoi l’expérience d’assistance sociale mène à une stigmatisation et, ultimement, à une rupture du lien de l’individu à sa société.  À ce sujet, revoir le très beau film «I, Daniel Blake», de Ken Loach, qui nous démontre à quel point des humains décents peuvent être broyés par un système qui les humilie à répétition.  

Par ailleurs, la honte agit aussi comme un puissant outil de conformisme.  Pour l’éviter, on nie nos limites, en continuant de puiser au-delà de nos dernières réserves énergétiques pour livrer la marchandise, rester dans la course, et, surtout ne pas assumer d’être «ce parent-là», ou cet «employé-là», celui qui n’aime pas l’odeur des arénas à 5h du matin ou celui qui n’a pas envie de répondre à ses courriels en dehors des heures de bureau. 

Mais il y a la honte nécessaire aussi, cette honte qui, qu’on le veuille ou non, accompagne certains instants cruciaux du devenir humain. 

Je pense à la honte qui surgit quand, pour les toutes premières fois de notre vie, on nous dit «non». 

Elle s’accompagne de rage souvent. 

Et de «crises du bacon».

C’est une honte qui n’est pas infligée par l’humiliation. Simplement par la rencontre avec une limite. La limite du réel. Ou la limite de l’autre. C’est une honte qui réfère au fait de se découvrir «petit», «faible», alors qu’on se voyait «puissant» et «fort».  Elle offre toutefois un magnifique cadeau, en retour de son douloureux passage, sous la forme d’une immense révélation: l’Autre existe. 

À l’âge adulte, bien que nous ne fassions plus dans le bacon, il nous est souvent difficile de nous voir tels que nous sommes.  Combien de nos conflits intimes et sociaux s’enracinent dans notre incapacité à lâcher nos positions, à accepter de perdre certains privilèges, à nous voir moins reluisants que nous le croyions, moins vertueux que nous l’enseignions nous-mêmes? 

Cette honte-là est salutaire dans la mesure où elle appelle à une rencontre avec soi-même, en vérité, sans complaisance. Elle ouvre alors à un possible, celui de rencontrer l’altérité, de sortir de sa perspective égocentrée. 

Un examen de conscience débute bien souvent par un sentiment de honte. 

C’est peut-être de celle-ci dont mon ami parlait quand il me disait qu’il fallait apprendre à se «muscler la honte». 

Cette honte-là qui a beaucoup à voir avec l’ego. 

Avec notre capacité à tolérer de contempler autre chose que notre propre reflet parfait dans les eaux du lac. 

Ainsi, quand certains groupes minoritaires réclament que nous nous regardions autrement, évidemment, dans un premier temps, nous lâchons l’arsenal. 

Nous nous protégeons de la honte. Je l’ai fait. Je le fais possiblement encore trop. 

Nous le faisons tous.tes 

Or, si nous nous musclions la honte collectivement, cette honte-là, celle d’appartenir à une société qui a encore beaucoup trop d’humains dans son angle mort, une chose magnifique pourrait alors surgir : l’Autre, sa réalité, son histoire, sa blessure, son cri, sa demande, sa révolte. 

Ce ne serait ni un signe de faiblesse, ni une invitation à la soumission.  

Ce serait plutôt le début de l’apprentissage à l’altérité, qu’on nomme aussi parfois simplement «la maturité».