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Réjean Hébert
Collaboration spéciale
Réjean Hébert

Hécatombe de la pandémie en CHSLD : qui est responsable? 

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CHRONIQUE / La pandémie de COVID-19 a touché particulièrement les personnes âgées au Québec. En fait, le Québec s’est tristement démarqué par des taux de mortalité largement supérieurs à ceux du reste du Canada. En appliquant le taux de mortalité du reste du Canada, on aurait dû avoir 3000 décès au Québec lors des deux premières vagues de la pandémie. Or, on en a eu plus de 10 000. Le Québec a donc présenté 7000 décès en excès par rapport à ce qui s’est produit ailleurs au Canada. Cinq mille décès en trop sont survenus en CHSLD, surtout lors de la première vague, alors que 2000 décès ont touché des personnes en résidence pour aînés (RPA) dans les deux vagues.

Pourquoi cette hécatombe dans les CHSLD et les RPA? Bien sûr, on peut blâmer la détérioration progressive des soins dans ces établissements qui ont particulièrement souffert des réformes de 2003 et 2015. Les fusions de ces établissements avec les centres hospitaliers ont marginalisé les CHSLD et entraîné un drainage des ressources humaines vers l’hôpital. On peut invoquer les pénuries de personnel résultant de la négligence des gouvernements successifs, mais on ne peut passer sous silence la gestion catastrophique des premières semaines de pandémie. Les CHSLD et RPA ont été dans l’angle mort de la stratégie ministérielle et les résidents en ont malheureusement payé le prix par leur vie.

En prévision du débordement des hôpitaux, on a déplacé plus de 1000 personnes vers les CHSLD déjà surchargés pour libérer des lits dans les hôpitaux. En début de pandémie, on a continué à permettre la mobilité du personnel et l’utilisation d’agences de placement. Les CHSLD n’ont pas été prioritaires pour l’accès aux masques et au matériel de protection. Les équipes de prévention et contrôle des infections ont été assignées aux hôpitaux sans accorder aux CHSLD l’attention nécessaire. Les tests de dépistage n’ont pas non plus été appliqués au personnel des CHSLD afin de détecter les cas asymptomatiques.

Et il est arrivé ce qui devait arriver : des éclosions sont survenues et le virus s’est propagé comme une traînée de poudre dans ces établissements remplis de personnes très âgées et très malades. Des mesures de confinement des cas ont tardé à se mettre en place. Le personnel a déserté les établissements suite à une contamination par le virus ou par peur de l’attraper. Les équipes ont rapidement été débordées, ce qui a amplifié la propagation du virus et entraîné l’épuisement et l’abandon du personnel. Des renforts ont été appelés, mais sans test de détection préalable, certains ont introduit le virus et déclenché des éclosions. Enfin, les proches aidants ont été interdits de visite sans qu’on considère que ces personnes prodiguent aussi des soins essentiels à leurs proches.

On connaît la suite : des personnes laissées sans soin, même les plus élémentaires comme manger, s’hydrater ou être changé. Des résidents sont morts seuls et sans attention dans leurs souillures. Triste fin inacceptable dans une société civilisée.

Même cascade en RPA; des entreprises privées cette fois. Même inaction des propriétaires qui ont appelé en dépannage le réseau public déjà dépassé par la situation. Même résultat : plusieurs éclosions, des résidents privés des soins requis et des morts qui auraient pu être évitées.

Qui est imputable de tout cela? Qui est responsable des gestes posés ou de l’inaction en début de pandémie?

Diriger une entreprise, un établissement, un ministère ou un gouvernement, c’est en assumer la responsabilité. On ne peut se réfugier derrière ses employés ou collaborateurs. Le dirigeant est imputable des actions ou de l’inaction de son organisation. On a en mémoire des exemples patents : Rita Dionne-Marsolais qui a dû démissionner de son poste de ministre du Revenu lorsqu’un fonctionnaire a transmis des renseignements personnels à une firme de sondage. La ministre n’y était pour rien et n’en était même pas informée. La responsabilité ministérielle la rendait imputable de gestes répréhensifs commis par ses fonctionnaires. Le décès tragique d’une fillette à Granby a entraîné la mise sous tutelle de la DPJ de l’Estrie et la démission de son directeur, en plus de déclencher plusieurs enquêtes et la Commission Laurent. Plus près de nous, l’affaire Joyce Echaquan a coûté son poste à la ministre des Affaires autochtones Sylvie D’Amours et au PDG du CISSS de Lanaudière Daniel Castonguay. 

Mais alors pourquoi des PDG d’établissement et des ministres n’ont-ils pas été sanctionnés pour l’hécatombe dans les CHSLD? La ministre Danielle McCann a été mutée, mais on a épargné la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants qui a aussi la responsabilité des CHSLD. Elle n’a pas réagi rapidement pour assurer la sécurité des CHSLD, elle n’a pas sonné l’alarme, elle n’est pas intervenue pour faire cesser la mobilité du personnel, elle a cautionné le retrait des proches aidants des établissements. Elle a même eu l’audace d’avouer à l’émission Enquête ne pas être responsable, car les décisions, dit-elle, sont prises par le premier ministre. 

Le PDG d’un CISSS a candidement avoué ne pas être au courant des rapports accablants de négligence dans une ressource intermédiaire pour aînés; il aura fallu le travail d’enquête de journalistes pour mettre fin à cette maltraitance. Le PDG s’en sort en toute impunité et on lui confie même des responsabilités nationales. 

Comment expliquer que la cote de satisfaction du gouvernement Legault soit aussi élevée en dépit de la piètre performance du Québec dans sa gestion de la pandémie en CHSLD et en RPA?

N’y aurait-il pas deux poids deux mesures en matière d’impunité? Le drame de milliers d’aînés vulnérables échappe-t-il à l’imputabilité des dirigeants? Faudra-t-il attendre les rapports des différentes enquêtes en cours (Coroner, Commissaire à la santé et au bien-être, Protecteur du citoyen)? Il ne faut pas chercher des coupables, il faut sanctionner les responsables. C’est ça l’imputabilité qui vient avec les fonctions de dirigeants.