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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Les recueillements en mémoire des 215 corps d’enfants retrouvés dans un ancien pensionnat à Kamloops se sont multipliés au pays.
Les recueillements en mémoire des 215 corps d’enfants retrouvés dans un ancien pensionnat à Kamloops se sont multipliés au pays.

Ouvrir la porte

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CHRONIQUE / Au premier coup d’œil, ça ressemble à ces portails dans les films de science-fiction. Une porte en forme d’anneau, avec une sorte d’écran translucide qu’il suffit de traverser pour se retrouver sur une autre planète ou dans une autre dimension. On n’est pas encore rendu là, mais le projet Portal, en Lituanie, permet quand même de voyager, d’une certaine manière. Du moins, de se rapprocher.

L’énorme anneau est situé près d’une gare de Vilnius, capitale lituanienne. Au milieu, un écran (mais pas translucide) permet de voir, en direct, ce qui se passe sur une rue de Lublin, en Pologne, 600 kilomètres à l’ouest. En fait, l’anneau à Lublin permet aussi de voir ce qui se passe à Vilnius. 

C’est un peu comme un Zoom version de luxe, dans un espace public, en continu. Dit de même, ça semble plus banal que ça l’est, mais ça explique un peu le concept. 

Pourquoi une telle initiative? Ça donne quoi de voir les passants d’une rue d’un autre pays? Ça rapproche. L’initiateur de Portal, Benediktas Gylys, croit que le manque de liens entre les communautés est à l’origine de nombreux problèmes, comme l’absence d’empathie, la polarisation sociale, les changements climatiques ou les enjeux économiques.

Sur les images, on peut voir des gens interagir devant l’anneau, chacun dans leur coin de pays. Parfois les gens dansent, parfois ils se saluent, parfois ils ne font que se regarder, mais il y a une sorte de connexion, malgré tout. 

Ça peut sembler simpliste, mais on tolère davantage l’injustice ou la violence lorsqu’elles s’abattent sur des inconnu∙e∙s. 

Les réseaux sociaux sont un bon exemple. La plupart des gens qui lancent des insultes en ligne n’oseraient pas les dire en personne. Il est fréquent que des gens contactés par la police ou la justice pour des commentaires violents n’avaient pas conscience que leurs mots n’étaient pas dans le vide, que les personnes visées pouvaient les lire, être blessées, se sentir menacées. Même les personnes qui ne sont pas visées.

Même chose lorsqu’on parle de stratégie militaire. C’est facile de dire qu’il faut bombarder une zone à l’autre bout de la planète, je ne suis pas sûr que les décisions seraient les mêmes s’il fallait regarder dans les yeux les gens qui reçoivent ces raids.

Je me souviens du témoignage d’un père dont la fille a été agressée sexuellement. Avant, il ne portait pas attention aux remarques dénigrantes sur les femmes, à l’objectification du corps féminin. Maintenant, il les voit, les entend et les dénonce. Il donne des conférences pour dire aux hommes de ne pas attendre que ça arrive à une de leur proche, qu’il faut changer nos mœurs, nos valeurs et lutter contre la culture du viol.

Les Premières nations ont beaucoup trop de raisons de se méfier des autres. Devant une telle accumulation de souffrances, d’injustices et de violences, il peut être étonnant que la colère ne soit pas plus présente. Malgré tout, je me suis toujours senti bienvenu dans les communautés que j’ai visitées. 

Un histoire commune

J’ai rencontré des survivants des pensionnats, des enfants de parents qui sont passés par les pensionnats. Tout le monde dans toutes les communautés autochtones du Canada a des histoires sur les pensionnats. Pas celle d’un lointain demi-cousin jamais vu. La leur, celle de leur mère, de leur frère, de leur voisine. Tu arrêtes n’importe qui au hasard dans une rue de Nutashkuan ou de Kitigan Zibi, cette personne aura quelque chose à raconter. La jeune génération actuelle est probablement la première dont aucun parent n’est passé par les pensionnats.

Les 215 enfants retrouvés dans un ancien pensionnat de Kamloops en Colombie-Britannique ont choqué – avec raison –, mais ce pensionnat n’était pas une exception. Ce n’est pas la première fois qu’on découvre une telle horreur sur le terrain d’un ancien pensionnat. La Commission vérité et réconciliation estimait que plusieurs milliers d’enfants autochtones sont disparus ou sont décédés dans les pensionnats. Leur terme « génocide culturel » n’était pas écrit au hasard.

À l’époque, les pensionnats avaient comme mission de « tuer l’Indien dans l’enfant ». Autrement dit, que les enfants aient honte de leur identité, de leur culture, de leurs parents, d’eux-mêmes. Les derniers pensionnats ont fermé dans les années 1990, mais la Loi sur les Indiens existe encore. Le racisme est encore là. Le décès de Joyce Echaquan prend racine dans le même mépris. Les pensionnats ne sont qu’un aspect du racisme systémique envers les Premières nations du Québec et du Canada.

Plusieurs personnes n’ont jamais visité une communauté autochtone – autrement qu’en passant sur la 132 à Kahnawake ou le boulevard Bastien à Wendake. C’est peut-être naïf de ma part, mais je crois que s’il y avait plus de relations entre nos communautés, il y aurait moins de femmes autochtones disparues, moins de violence, moins de racisme. 

Idéalement, on n’aurait pas besoin de connaitre les gens pour réclamer la justice. Refuser de faire subir à une personne quelque chose qui nous blesserait me semble une valeur de base. Le cas des travailleurs agricoles étrangers qui endurent des logements insalubres est un bon exemple d’une réalité injustifiable. Personne ne voudrait leur place. À partir de là, ça ne devrait pas exister. Mais la nature humaine fait que la distance physique crée souvent une distance psychologique. Loin des yeux, loin du cœur. 

Il en est ainsi pour les gens, mais aussi pour les réalités qui sont loin de nous, voire complètement inconnues.

Pour moi, les enjeux autochtones ne sont pas théoriques. Ça concerne des gens que je connais et des lieux que j’aime. On crée des liens avec les lieux qu’on visite ou lorsqu’on connait une personne qui vient ou réside dans un autre pays. Je me sens interpellé par les enjeux parisiens parce que j’ai des ami∙e∙s là-bas. Je me sens connecté à Chicago ou Tours parce que je les ai visitées, contrairement à Dublin ou Miami. 

Il faut plus que ça pour mettre fin au racisme systémique et Portal ne règlera pas à lui seul les problèmes dans le monde, n’empêche, l’idée me plait. Éventuellement, la capitale lituanienne, d’une grosseur similaire à Québec, aura des anneaux branchés en direct avec Londres et Reykjavik. Un petit rapprochement à la fois. Ça ne change pas le monde, mais ça ouvre une porte. C’est souvent la première chose à faire pour aider les autres.