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Nathalie Plaat
Collaboration spéciale
Nathalie Plaat

Être humain. e : « Les outils » et moi

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CHRONIQUE / Je vais vous le dire, parce que je pense qu’il est important d’établir dès le départ les bases de notre relation.  

Et parce que, maintenant plus que jamais, je n’ai plus envie de mâcher mes mots, de les retourner vers l’intérieur de moi, où ils iraient mourir tout près de mes cellules encore endolories par l’abattage médical qu’elles viennent de subir. 

Je vais vous le dire aussi parce que j’ai envie qu’on réhabilite, entre mon métier et vous, cher public, quelque chose qui se nomme de mille manières, mais que je désignerai ici comme étant une confiance mutuelle. 

Je m’explique…

Lorsqu’un psychologue prend parole dans l’espace public, il se trouve souvent d’office investi d’une confiance, qui relève du fait qu’il a passé pas mal d’années, il est vrai, à étudier les confins de la psyché humaine, qu’il a ingurgité du texte et du pathos en masse, en plus d’avoir tendu l’oreille à mille et une souffrances.  

Et j’en suis fort heureuse… 

Cependant, il me semble important de lancer cette première chronique avec un engagement à vous investir en retour de cette même confiance, comme une crédibilité offerte en mutualité. 

En d’autres mots, je vais m’adresser à vous comme si vous étiez vous aussi, des experts. 

Des experts de votre unique histoire, de cette petite et majestueuse intimité, de cet enchevêtrement non-reproductible et profondément subjectif qui constitue, au final, un terreau d’une fertilité malheureusement souvent balayée du revers de la main, quand il s’agit de généraliser.

Ce qui m’amène à vous dire ceci. 

Ne le prenez pas mal, mais « non, je ne vous en donnerai pas, des outils ». 

J’ai le regret de vous dire que je ne fais pas dans la mécanique, que je suis la plus nulle donneuse de trucs qui soit et que je n’ai pas trouvé encore la recette nous permettant d’échapper à nos souffrances existentielles, encore moins de celle qui donnerait des résultats rapides et qui nous hisserait, tous, vers un devenir heureux, jusqu’à la fin des temps. 

J’en fais une blague, avec laquelle je débute presque chacune de mes interventions, une boutade qui se veut chaleureuse, et non méprisante, mais qui vise quand même à vous renvoyer cette balle que vous tenez entre les mains. 

Cette balle avec plein de fils qui dépassent, cette boule indifférenciée, bordélique peut-être, pleine d’histoires qui font de la peine, de nœuds accumulés qui traînent depuis un moment déjà. 

Cette boule qui fait mal dans le ventre ou qui vous noue la gorge au matin avant d’aller travailler, qui vous coupe les jambes, qui vous cloue au lit, qui refuse d’obtempérer, qui vous épuise et que, souvent, vous détestez. 

Comme il serait bon de la jeter à la poubelle, qu’elle aille retrouver les masques bleus du jour! 

Et même si j’aimerais tant trouver la formule qui guérit tout, celle qui lave les soucis et qui ne laisse pas de trace au séchage, malheureusement, ce n’est pas mon métier. Enfin pas pour moi. 

Non. Je l’avoue, j’ai toujours eu cette tendance à adorer les effilochements. 

À voir dans chaque petit fil qui dépasse une invitation languissante, inconsciente peut-être, à être déballée, justement, doucement, avec du temps, des tonnes de patience et un entêtement à croire qu’il y a bel et bien un sens, bien personnel, derrière tous ses petits et gros nœuds.

J’entends, chuchotée sous chaque demande à « être outillé. e », plutôt une désespérance à être entendu. e, chacun. e, dans sa petite histoire personnelle, puis reconnu. e, comme faisant partie de cette grande race humaine.  

Tout le monde demande des outils. Tout le monde en vend. 

Mais est-ce vraiment ce que nos malaises psychologiques réclament de nous? 

Qu’on trouve la façon la plus rapide de les aplanir? Qu’on continue d’ériger en dogmes un idéal de performance du bonheur? Qu’on efface ce qui dépasse, pour embrasser des modes de vie qui, parfois, ne sont toute simplement pas vivables… pour nous. 

Peut-être… 

Je pose la question, et je laisse le silence faire son petit travail.

Cette manière de penser mon métier est une disposition qui ne m’est pas unique, qui réfère à des courants théoriques définis, qui implique le champ philosophique aussi, mais elle se fait plutôt discrète dans le discours public actuel sur la santé mentale. 

Alors si outils il y a, dans cette chronique, je préfère vous en avertir, ce sera des outils que vous avez déjà en quantité industrielle en chacun de vous.  

Des outils comme votre capacité à penser par vous-mêmes, à réfléchir sur votre vie, à vous poser des questions sur vos désirs, vos peurs, vos aspirations secrètes, vos cris silencieux déposés sur les oreillers de vos quotidiens.  

Il y sera question du courage, souvent, du grand courage d’être soi qui se cache derrière beaucoup de fils qui dépassent, de nœuds qui, pour peu qu’on y accorde le temps et la patience nécessaire, se défont pour mener à de grandes et majestueuses révolutions personnelles.    

Nous sommes doté.es, humains.es, d’une formidable machine à guérison psychique : le langage. Qu’il soit écrit, dansé, chanté, hurlé, chuchoté, dessiné, gravé, filmé ou doucement déposé dans votre journal intime. 

Alors, des outils? Non. Des invitations? Oui, à la tonne. 

Commençons par celles-ci. 

Tirez sur les fils qui dépassent. Osez vous demander ce qui ne va pas, et pourquoi, et depuis quand. Laissez-vous pleurer quand une œuvre d’art vous percute en plein plexus. Écrivez tout ce qui vous tiraille. Regardez vos petites boules dans le ventre. Et parlez d’elles. 

Je les entends d’ici. Des myriades de récits qui demandent à naître.