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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
La volonté de sauver le manière militaire de la rue Belvédère à Sherbrooke aurait dû se faire avant qu’il soit menacé d’être démoli.
La volonté de sauver le manière militaire de la rue Belvédère à Sherbrooke aurait dû se faire avant qu’il soit menacé d’être démoli.

Le patrimoine concerne tout le monde

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CHRONIQUE / Malheureusement, comme il arrive trop souvent, c’est lorsque les bâtiments deviennent difficiles à rénover qu’on essaie de les sauver.

Pourtant, quand on passe devant le manège militaire sur Belvédère, à Sherbrooke, l’immeuble est dans un tel état qu’on peut se demander s’il est abandonné. Un tel état n’apparait pas du jour au lendemain. Même si ça fait du bien de voir le conseil municipal être uni autour d’un sujet, je trouve un peu facile ce déchirement de chemise. La pression aurait dû être faite depuis longtemps.

À leur défense, et ça fait partie du problème, l’usure des jours passent inaperçue et c’est souvent rendu à un point de non-retour que la détérioration saute aux yeux. N’empêche, la détérioration sautait aux yeux depuis un moment. On n’est pas devant un enjeu qui est arrivé du jour au lendemain.

Bien sûr, les manèges militaires des rues Belvédère et William appartiennent aux Forces armées canadiennes. Comme la plupart des immeubles patrimoniaux, ils n’appartiennent pas à la Ville. J’en conviens aussi, les municipalités ont peu de moyens et peu de leviers pour protéger le patrimoine. Mais tout ça ne peut pas servir d’excuse pour se déresponsabiliser. 

Si on comptait que sur la bonne volonté des propriétaires, on aurait beaucoup moins d’immeubles patrimoniaux au Québec. Même le gouvernement lui-même a souvent besoin d’une pression. C’est souvent la mobilisation citoyenne et politique qui permet de sauver un bâtiment.

Patrimoine multiple

Mine de rien, ce n’est pas si facile déterminer ce qui relève du patrimoine ou non. 

Il y a le patrimoine architectural. Ces bâtiments historiques qui se démarquent par leur architecture, la qualité de leur construction et même les matériaux utilisés. Celui-là est plus facile à déterminer. 

Sauf que le patrimoine, c’est plus que ça. C’est aussi, surtout, l’attachement des gens. Il y a des lieux qui ont une grande valeur historique et qui se démarquent par leur architecture mais qui ne seront pas préservés parce que la population ne leur accorde aucun attachement.

Pour différentes raisons, ils ne sont pas entrés dans les mœurs ou dans le cœur de la population ou ont été oubliés par celle-ci. C’est le cas de plusieurs églises, entre autres, ou d’anciennes manufactures dont l’industrie a disparue. Il arrive que personne n’ait envie de se battre pour ces bâtiments. 

Ça passe aussi par une forme d’identité. C’est un peu le défaut des immeubles des dernières décennies, ils se ressemblent beaucoup. Il n’y a rien qui ressemble plus à un magasin d’une grande bannière qu’un autre magasin d’une grande bannière, peu importe la ville au Québec, voire en Amérique du Nord. On pourrait dire la même chose des rues de banlieues.

J’espère que Sherbrooke saura, par exemple, préserver ses balcons. Les balcons en bois qu’on retrouve sur plusieurs duplex, triplex ou multiplex dans le centre-ville sont propres à Sherbrooke. Ils ne sont pas comme ça à Québec, à Montréal, à Rimouski ou à New York. Une photo de la rue Alexandre ou du Conseil ne trompe pas, c’est à Sherbrooke. Ils sont aussi importants que la brique rouge des bâtiments. 

À l’inverse, il y a des immeubles qui ne se démarquent pas visuellement, mais qui ont une grande importance dans la vie des gens. C’est cet attachement qui sauve les bâtiments.

Ne pas abandonner

La meilleure façon de préserver le patrimoine est de le faire vivre, de le garder animé. L’idée d’un patrimoine sous une cloche de verre ne fonctionne pas. On ne peut pas forcer une protection, elle doit être soutenue par la communauté.

Il faut revoir les pactes fiscaux, obtenir un meilleur soutien des différents paliers de gouvernement pour entretenir le patrimoine, assouplir le processus administratif, offrir des outils aux municipalités pour identifier leur patrimoine et le protéger.

Tout ça est primordial, mais même avec les meilleurs leviers, si la population n’a pas de liens avec un bâtiment, il va sombrer. Peu importe les investissements. C’est pour ça que j’ai l’impression que le conseil municipal réagit tardivement pour les manèges militaires. 

Là ce sont les manèges militaires, mais on pourrait parler de la Prison Winter, de l’église Saint-Jean-Baptiste, de l’ancienne banque au coin de King et Wellington, du Granada, de toute la rue Wellington entre Frontenac et Aberdeen, même de l’église Plymouth-Trinity, de l’Hôtel de Ville de Lennoxville.

Je ne dis pas que tous ces lieux sont en danger en ce moment, mais il ne faut pas attendre qu’ils soient en danger pour les sauver, pour agir. Il faut les faire vivre, il faut les aimer, il faut les inclure dans la vie des Sherbrookois et des Sherbrookoises. 

Les Forces armées canadiennes ne sont pas toujours les plus transparentes et collaboratives. Ceci dit, la municipalité aurait pu, par différentes façons, mobiliser la population envers les manèges militaires, nourrir ce sentiment d’appartenance envers ce patrimoine.

Des études soulignent que financer l’entretien des bâtiments patrimoniaux, dans les centres-villes, rapporte plus, sur le temps, que l’arrivée de nouvelles taxes foncières d’un édifice neuf. Pas juste parce que les touristes préfèrent voir des bâtiments uniques qu’un immeuble en tôle qui ressemble à un autre immeuble en tôle, mais parce que ça crée un sentiment de fierté.

Cette fierté, elle redonne une énergie à une communauté, qui va faire vivre le quartier, qui va donner envie de s’investir dans sa collectivité et de réinvestir dans son commerce. Cette fierté va faire rayonner la ville. C’est stimulant pour le cœur, la tête et l’économie.

Ce que j’essaie d’expliquer, en fait, c’est que le patrimoine, ça ne se protège pas seulement en dénonçant une situation ou seulement avec des millions (même s’il en faut, inévitablement). Ça se protège avant tout en le célébrant et en ne l’abandonnant pas. Il faut l’aimer, de manière soutenue.

C’est comme un couple. Quand une des deux personnes veut se séparer, c’est habituellement trop tard pour « prouver » son amour. Il faut le faire continuellement, tous les jours.