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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
À l’image de plusieurs ministères, le Chemin des Cantons traverse autant l’Estrie que la Montérégie.
À l’image de plusieurs ministères, le Chemin des Cantons traverse autant l’Estrie que la Montérégie.

Estrie que c’est mêlant!

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CHRONIQUE /  Un peu comme le chat de Schrödinger, les villes de Granby, Shefford, Lac-Brome ou Cowansville sont à la fois en Montérégie et dans les Cantons-de-l’Est. Ça dépend simplement de comment on en parle.

Cette réalité multiple peut inspirer de bonnes questions piège dans un quiz, mais pour les gestionnaires, il n’y a aucun fun. Tantôt en Estrie quand on parle de santé, de justice, de transport ou de tourisme, tantôt en Montérégie si on parle d’éducation, d’agriculture, d’habitation, de foresterie ou comme région administrative.

C’est un beau casse-tête pour les maires et mairesses et les gestionnaires d’organismes. Selon le maire de Granby, Pascal Bonin, même les courtiers immobiliers ne savent pas où mettre Granby dans leurs annonces. Plus sérieusement, il admet que la population peut ne pas voir les défis reliés à ces chevauchements, parce que ça peut passer inaperçu, mais si ça complique la vie des conseils municipaux, ça peut avoir des répercussions sur les services aux citoyens.

La pandémie a été un bon exemple de complexités. Une éclosion dans une école sera gérée par la santé avec les réseaux locaux de services (RLS) de l’Estrie, mais le centre de services scolaires, lui, relève pourtant de la Montérégie. Déjà que les ministères ne collaborent pas toujours avec fluidité entre eux, si en plus ils ne relèvent pas de la même région, ça ne doit pas aider. 

« Ce sont des décisions politiques pour lesquelles nous ne sommes pas consultés », explique le préfet de la MRC de la Haute-Yamaska, Paul Sarrazin. Il donne justement en exemple la création du CIUSSS-CHUS de l’Estrie, auquel sa région a été greffée pour des raisons administratives. « Il y a une tendance, selon les ministères, à être transféré ou écartelé d’une région à l’autre. » 

Les deux MRC ne sont pas les seules à avoir un pied dans une région administrative et un pied dans une région touristique. C’est le cas de Matane, entre autres, dans le Bas-Saint-Laurent, mais dans la région touristique de la Gaspésie. « Quelques MRC le vivent pour un ministère, mais nous, c’est unique, c’est moitié-moitié », insiste Paul Sarrazin.

Ces divisions un peu aléatoires le forcent à parfois siéger sur les mauvaises tables ou empêchent des villes de participer à la vision d’ensemble d’un enjeu. Par exemple, la DPJ doit jongler avec les services sociaux en Estrie et l’Éducation en Montérégie. Le tourisme d’un bord, le développement économique de l’autre. « Les équipes sont mêlées, ça devient confondant. On est dans quelle région? Passons complètement en Estrie ou en Montérégie, quelque part, il faudrait trancher », ajoute-t-il. 

Plus Cantons que Montérégiennes

Pourquoi plus l’Estrie que la Montérégie, alors? Des raisons historiques et identitaires, surtout. Autant le préfet de la Haute-Yamaska que le maire de Granby assurent que la population s’identifie plus estrienne que montérégienne. 

Déjà, les médias qui parlent d’eux sont de l’Estrie, pas à Longueuil ou Sorel. La Voix de l’Est, le nom du quotidien basé à Granby, ne laisse d’ailleurs pas de doutes sur l’ancrage régional. Dans l’imaginaire populaire au Québec, Bromont, Shefford et Sutton sont en Estrie. Ça ne sort pas de nulle part, historiquement, ces communautés font partie des Cantons-de-l’Est. 

Le directeur général du Musée d’histoire de Sherbrooke, David Lacoste, rappelle qu’à leur création en 1791, les Cantons de l’Est s’étendaient justement de la MRC de Brome-Missisquoi jusqu’à la Beauce et Drummundville. Au gré des changements politiques, mais aussi commerciaux et des transports, les liens entre les Cantons et certaines municipalités ont diminué, comme Victoriaville, mais l’esprit des Cantons a perduré avec Granby ou Shefford. Le tourisme, entre autres, n’a jamais abandonné ce lien historique et identitaire. 

« Si les deux MRC reviennent en Estrie, on retrouverait en partie le territoire traditionnel des Cantons de l’Est », ajoute M. Lacoste.

Dans tout ce débat, il a été évoqué que le ministre de l’Estrie, François Bonnardel songerait également à changer le nom de la région de l’Estrie pour redevenir les Cantons-de-l’Est. 

Selon David Lacoste, les deux noms sont légitimes. Certaines personnes préfèrent Estrie, parce que c’est un mot d’origine québécoise, créé en 1946 par Maurice O’Bready, alors secrétaire général de la Société historique des Cantons de l’Est. Pour plusieurs, le nom Cantons-de-l’Est est une traduction trop littéraire de l’anglais, Eastern Townships. À l’inverse, plusieurs considèrent que les Cantons soulignent l’histoire du Québec.

« Dès 1948, il y avait des débats sur l’utilisation d’Estrie ou de Cantons-de-l’Est », ajoute M. Lacoste. Finalement, en 1981, Estrie est devenue le nom officiel de la région administrative, mais le tourisme a gardé Cantons-de-l’Est. Le débat n’a jamais cessé.

David Lacoste ne veut pas prendre position dans cette bagarre, mais il croit que les deux peuvent coexister. « Estrie est un beau nom et ceci n’efface pas l’histoire des Cantons de l’Est. » L’un n’empêche pas l’autre.

Surtout, la confusion entre la Montérégie et l’Estrie, ou les Cantons-de-l’Est, ne vient pas du nom, mais de l’écartèlement politique. Il faudrait régler ce dossier avant de poursuivre ce débat sans fin sur la toponymie régionale.

Le préfet de la Haute-Yamaska et le maire de Granby espèrent que ce dossier sera réglé d’ici la prochaine campagne électorale municipale, à l’automne. C’est un dossier complexe, ça demande beaucoup de réorganisation dans les ministères, mais les deux politiciens sont sûrs qu’il ne reste que quelques ficelles à nouer pour que le transfert se fasse. Et que tout devienne limpide.