Le trio formé de Guy Lafleur, Jacques Lemaire et Steve Shutt marquera 150 des 387 buts marqués par le Canadien au cours de la saison 1976-1977.
Le trio formé de Guy Lafleur, Jacques Lemaire et Steve Shutt marquera 150 des 387 buts marqués par le Canadien au cours de la saison 1976-1977.

Une saison presque parfaite

La scène se passe dans l’autobus qui transporte le Canadien au printemps 1977. Le journaliste de La Presse Réjean Tremblay observe Scotty Bowman qui consulte, songeur, les résultats des matchs de basketball dans le journal. « Ils ont encore gagné », laisse échapper l’instructeur. Surpris par cet intérêt soudain pour la NBA, celui qui est aujourd’hui chroniqueur au Journal de Montréal lui demande ce qui l’ennuie ainsi. C’est que l’équipe de basketball se rapprochait ainsi la sienne dans le classement des meilleurs clubs professionnels du continent. 

Voilà où en était le Canadien durant cette saison presque parfaite de 1976-1977. Déjà détachée du peloton aux Fêtes, l’équipe connaît une deuxième moitié de saison encore plus faste avec 27 gains, une seule défaite et six matchs nuls. Si bien que Bowman devait trouver des rivaux dans d’autres disciplines afin de maintenir cet appétit de victoires. Sa troupe la savourera à 60 reprises en 80 matchs, en ne subissant que 8 défaites, dont une seule au Forum. Les plus proches aspirants, les Flyers, termineront le calendrier 20 points derrière, suivis par les Bruins et les Islanders, à 26 points. 

« On était une équipe extraordinaire avec des crises régulières », commente le défenseur Serge Savard dans sa biographie Canadien jusqu’au bout, signée par le journaliste Philippe Cantin et publiée l’automne dernier. Généralement irréprochable, Savard fera lui-même les frais d’une des toutes premières controverses de la saison. Le 15 novembre 1976, ce fédéraliste convaincu, malgré de solides convictions nationalistes, encaisse mal la victoire du Parti québécois. 

Ce soir-là, le match contre les Blues de St Louis prend d’ailleurs une tournure surréaliste. La foule du Forum s’emballe par moments sans que l’action sur la glace le justifie. C’est que les spectateurs ont les yeux rivés sur l’écran central, qui annonce la progression du parti souverainiste à mesure que le match avance. Savard n’y va pas par quatre chemins 44 ans plus tard. « Ce résultat était un peu catastrophique pour ceux qui croyaient au Canada. » Plus loin il ajoute : « L’ampleur de la victoire du Parti québécois nous a néanmoins surpris. » 

La défaite est amère pour celui qu’on appelle déjà « le Sénateur ». Il l’encaisse le coup avec des amis aussi déçus que lui et le chagrin sera consommé dans l’alcool jusqu’à tard dans la nuit. « Le lendemain, Serge se sent mal, raconte Cantin. Il a la tête qui tourne. Et pour la première et la dernière fois de sa carrière, il rate l’entraînement du Canadien sans prévenir la direction de son absence. Il rejoint ses coéquipiers en soirée pour le départ vers Toronto, où l’équipe affrontera les Maple Leafs le lendemain. »

Mais pour Bowman, pas question d’accorder un passe-droit, même à un vétéran. Il appelle une réunion d’équipe dès l’arrivée de l’équipe à Toronto et passe un savon à Savard, « lui reprochant sa conduite inadmissible », selon les mots de Philippe Cantin. Celui qui deviendra bientôt capitaine de l’équipe, et beaucoup plus tard son directeur général, digère encore mal aujourd’hui cette humiliation. « J’ai fait une erreur et je n’ai pas d’excuse », cite Cantin avant d’ajouter que « son entraîneur avait manqué de compréhension et de respect envers lui en le traitant si durement, d’autant qu’il lui a dit la vérité sur les raisons de son absence dès son arrivée à l’aéroport. »

Mais Bowman avait besoin d’exemples pour solidifier son autorité et le tour de Savard était venu. 

Le guide des médias du Canadien montre Guy Lafleur, Yvan Cournoyer et Ken Dryden posant fièrement autour de la coupe Stanley remportée au printemps 1976.

À peine une semaine plus tard, une nouvelle polémique éclate et prend vite des allures d’affrontement entre francophones et anglophones. Cette fois, Mario Tremblay et Pete Mahovlich en viennent aux coups dans leur chambre d’hôtel à Cleveland. Laissé de côté contre les pauvres Barons, Tremblay est réconforté par ses coéquipiers Michel Larocque, Yvon Lambert et Yvan Cournoyer quand Mahovlich se pointe avec son tact habituel, que l’alcool n’arrange en rien. Il est accueilli par une bouteille en plein front, qui nécessitera 9 points de suture et la bataille dégénère de plus belle, ce qui lui vaudra 27 autres points de suture à la cuisse à la suite d’une chute sur une table vitrée. 

On le sait, Mahovlich n’est plus le centre numéro un de l’équipe. Depuis le début de la saison, Bowman l’a remplacé par Jacques Lemaire, au grand plaisir de Guy Lafleur et Steve Shutt, qui trouvent le grand fanfaron un peu trop égoïste sur la patinoire. Il sera d’ailleurs échangé aux Penguins de Pittsburgh au début de la saison suivante dans le cadre d’un rare mouvement de personnel de Sam Pollock. Celui-ci recevra notamment en retour le jeune Pierre Larouche, un autre incorrigible fêtard.

Mais les tensions sont encore loin de se calmer à l’automne 1976. Une véritable mutinerie s’élève dans les jours suivant la bataille Tremblay-Mahovlich. On raconte que plusieurs joueurs en ont assez des méthodes de Bowman, accusé de les soulever les uns contre les autres, et demandent son départ, rien de moins! Du nombre, on retrouve Guy Lafleur, Guy Lapointe, Jacques Lemaire, Yvan Cournoyer, Serge Savard, Pete Mahovlich, Mario Tremblay, Murray Wilson et Pierre Bouchard. Mais Savard, pourtant l’un des signataires présumés de cette pétition, sera l’un des premiers à apaiser les tensions. « Les chicanes de ménage ne conduisent pas nécessairement au divorce », dit-il à Bertrand Raymond, alors au Journal de Montréal.

La loyauté du grand défenseur est récompensée quelques mois plus tard quand le capitaine Yvan Cournoyer sera contraint de tirer un trait sur sa saison en raison de maux de dos persistants. Bowman se tournera donc vers Savard pour porter le prestigieux « C » sur son chandail avec un mandat très clair : « Je veux te voir sur la glace avec la coupe Stanley », lui aurait-il dit, selon les propos rapportés par son biographe. On le sait, le Canadien lui livrera la précieuse coupe en remportant 12 de ses 14 matchs en séries, dont les quatre en finale contre les Bruins de Boston. Habituellement mesuré dans ses propos, Savard dira aux journalistes après la victoire finale : « Je pense avoir connu la meilleure saison de ma carrière. »

Il n’est pas le seul. En fait, jamais une équipe n’atteindra une telle perfection depuis. Qu’on en juge par les performances individuelles. Quatre des six places dans la première équipe d’étoiles seront décernées à des joueurs du Canadien. Champion compteur pour une deuxième année de suite avec 56 buts et 80 passes, Guy Lafleur est évidemment du nombre. En plus du trophée Art Ross, il reviendra du gala annuel de la LNH avec les trophées Hart (plus utile), Conn Smythe (plus utile en séries) et Lester B.-Pearson, qui deviendra le Ted Lindsay en 2010 (plus utile, selon les joueurs). On y retrouve également Steve Shutt, auteur d’une saison record de 60 buts et 45 passes, Larry Robinson, récipiendaire du James Norris (meilleur défenseur), et Ken Dryden, à nouveau gagnant du Georges-Vézina (meilleur gardien), qu’il partage cette fois avec Michel Larocque. Guy Lapointe se taillera une place au sein de la seconde équipe d’étoiles. Enfin, malgré les turbulences de l’hiver, Bowman sera sacré meilleur entraîneur de la Ligue avec le trophée Jack Adams, décerné pour la première fois.

En 1976, les Canadiens ont rapatrié Réjean Houle qui venait de connaître une saison de 51 buts avec les Nordiques de Québec dans l'AMH.

Mais ce tableau d’honneur ne dit pas à quel point cette équipe regorgeait de ressources et pouvait s’adapter à toutes les situations. L’été précédent, voyant que ses ailiers droits Yvan Cournoyer et Jim Roberts commençaient à souffrir de ces longues années de service, Pollock est allé chercher Réjean Houle chez les Nordiques, qui venaient de lui offrir une baisse de salaire après une saison de 51 buts. Grâce à son dynamisme et son engagement aux succès de l’équipe, Houle devient vite un acteur de soutien d’importance dans l’arsenal de Bowman. Il donnera six autres saisons complètes au Canadien avant de prendre sa retraite en 1982.

Cette année consacrera également Bob Gainey comme le meilleur attaquant défensif de la Ligue, aux côtés de Doug Jarvis et Jim Roberts. À un point tel que la LNH instaurera le trophée Frank J. Selke un an plus tard afin de souligner la contribution de ces joueurs opposés constamment aux meilleurs éléments adverses. Il le remportera au cours des quatre saisons suivantes. Sa participation en septembre 1976 avec l’équipe canadienne au fabuleux tournoi de la Coupe Canada, où le Canadien était bien représenté on s’en doute, avait fait écarquiller bien des yeux auprès des équipes internationales. L’austère entraîneur russe Viktor Tikhonov dira même de lui qu’il est le joueur le plus complet au monde. 

Cette saison marque enfin l’éclosion d’un défenseur effacé mais fiable en Bill Nyrop. Cet arrière au caractère strictement défensif est le premier d’une lignée que le Canadien ira puiser dans les collèges américains. Il sera suivi l’année suivante de Brian Engblom et Rod Langway. Son séjour sera cependant de courte durée à Montréal, puisqu’il prendra une pause de deux ans en 1978 avant de se joindre aux North Stars du Minnesota. Il mourra en 1995 du cancer du côlon.

Ken Dryden sera une des pièces maîtresses de la dynastie souveraine du Canadien durant la seconde moitié des années 1970.

Savard fait amende honorable

Le parcours des jeunes joueurs de hockey a bien changé depuis les années 1960. Il fallait une détermination à toute épreuve doublée souvent de beaucoup de chance pour se faire remarquer par les dépisteurs de la LNH et, éventuellement, se tailler une place. Serge Savard a eu besoin des deux. Le journaliste Philippe Cantin décrit bien ce parcours difficile où celui qui deviendra un défenseur étoile, puis directeur général du Canadien, aurait bien pu trébucher, entre son départ du village de Landrienne, en Abitibi, jusqu’à son premier essai sérieux avec l’équipe en 1967, puis ses deux blessures qui auraient pu mettre fin à sa carrière. Savard préface lui-même cette biographie réalisée au terme d’un an d’entrevues. Il se livre avec franchise au journaliste, qui a mené une bonne partie de sa carrière à La Presse après quelques années au Soleil. L’ex-défenseur fait amende honorable en exprimant des regrets en revenant sur certains gestes, dont son altercation avec Henri Richard et sa gestion de la fin de carrière de Guy Lafleur, alors qu’il était directeur général. En revanche, il évite d’éclabousser son patron Ronald Corey, qui lui a montré la porte en octobre 1995, après qu’il ait ramené la Coupe en 1986 et 1993. Le Canadien ne sera plus jamais un aspirant sérieux aux grands honneurs depuis. 

<em>Serge Savard : Canadien jusqu’au bout</em>. Philippe Cantin, KO Éditions, 2019. 488 p.
En 1976, le fabricant de cartes de hockey O-Pee-Chee a renoué avec la tradition de produire des inserts (jamais traduit), qui font généralement la joie des collectionneurs. Mais la qualité des photos souvent douteuse et le manque d’originalité de cette série de 22 cartes des vedettes de la LNH en ont laissé plusieurs sur leur appétit. Vivement la concurrence!

Correction

Bien pris qui croyait prendre! En relevant des erreurs chez les joueurs du Canadien dans la série de cartes O-Pee-Chee de 1975-1976 la semaine dernière, j’ai moi-même erré en mentionnant que la photo de Ric Nattress apparaissait sur la carte recrue de Mario Tremblay, alors qu’il s’agissait de Gord McTavish. Merci Benoit!