Serge Denis
La dynastie tranquille du Canadien a véritablement pris son envol en demi-finale contre les Maple Leafs, champions en titre depuis trois ans. À l’avant-plan à gauche, le vétéran Jean-Guy Talbot a montré la voie à la jeune défensive des siens.
La dynastie tranquille du Canadien a véritablement pris son envol en demi-finale contre les Maple Leafs, champions en titre depuis trois ans. À l’avant-plan à gauche, le vétéran Jean-Guy Talbot a montré la voie à la jeune défensive des siens.

Un nouveau visage en douze secondes

CHRONIQUE / Douze secondes. C’est tout le temps dont avait besoin John Ferguson pour changer le visage du Canadien à son arrivée avec l’équipe à l’automne 1963. Ce soir-là dans l’hostile amphithéâtre de Boston, il engage un combat contre Ted Green, un dur à cuire des Bruins. Il terminera son match avec un tour du chapeau à la Gordie Howe, comme on disait à l’époque (un but, une passe et une bagarre), et un deuxième but en prime!

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Le message était lancé à travers les cinq équipes rivales : le Canadien dispose maintenant dans son arsenal de la rapidité, de l’habileté… et de la robustesse! À peine deux semaines plus tard, ce même Ferguson quittait le banc des joueurs pour se porter à la défense d’un coéquipier en train de se fait tabasser par un adversaire malgré les recommandations de Bernard Geoffrion, qui a eu droit au regard de feu du nouveau matamore. Cette fois, le message s’adressait à ses coéquipiers : Ferguson n’attend la permission de personne pour intervenir. 

Le Canadien n’est plus le même à partir de ces événements, de l’aveu de Jean-Guy Talbot, un des rares joueurs qui ont participé aux cinq conquêtes des années cinquante et qui est toujours avec le club en 1963. « Avec Ferguson dans l’équipe, c’est comme si tous les joueurs avaient plus de courage sur la patinoire. Quand un adversaire nous brassait un peu trop, il savait qu’il allait en payer le prix », relate cette semaine en entrevue téléphonique l’ex-membre de la première équipe d’étoiles en 1962, aujourd’hui âgé de 88 ans. 

« Je me souviens quand il est arrivé au camp d’entrainement, je lui ai dit qu’on avait besoin de lui, reprend-il. Je l’ai prévenu que s’il pouvait donner son plein rendement et jouer son style robuste, il resterait avec l’équipe et il nous rendrait de bons services. » 

À l’évidence, le robuste ailier gauche a bien saisi le message. « C’était pas juste un fier à bras, il savait jouer au hockey », précise l’ex-défenseur reconnu pour sa rapidité. « Quand le match était fini, ajoute-t-il, c’était un vrai gentleman. Sur la glace, par contre, c’était un dur avec l’adversaire, mais aussi pour ses coéquipiers. Il n’acceptait pas les demi-mesures. »

Malgré une saison recrue de 18 buts et 27 passes et sa présence intimidante, ce qui lui vaudra la deuxième place au titre de recrue de l’année derrière le défenseur Jacques Laperrière, Ferguson et ses coéquipiers ne parviennent pas à ramener la Coupe Stanley à Montréal au printemps 1964. L’équipe complète son calendrier en tête du classement, mais s’incline en première ronde devant les Maple Leafs de Toronto, en route vers une troisième conquête de suite.

John Ferguson

Mais à l’automne 1964, une nouvelle garde vient de s’installer à la tête du Canadien. Le président, Hartland Molson, a cédé son poste à son cousin David Molson. Plus important encore est le départ de l’architecte de la dynastie des années 1955 à 1960, Frank Selke, poussé vers la sortie à la faveur du jeune Sam Pollock, que plusieurs équipes du circuit reluquaient. 

Celui-ci hérite d’une équipe parfaitement équilibrée, avec Talbot comme nouveau mentor à la ligne bleue, entouré des jeunes Jean-Claude Tremblay, Jacques Laperrière, Jim Roberts, Ted Harris et Terry Harper. À noter que quatre de ces six défenseurs participeront aux quatre conquêtes de la Coupe Stanley durant les années soixante. Seuls Talbot et Roberts quitteront l’équipe lors de l’expansion de 1967. 

Devant les buts, Charlie Hodge subira le même sort. Mais en attendant, il forme un solide duo de gardiens avec le vétéran Gump Worsley, acquis durant l’été 1963 dans le cadre d’une méga transaction avec les Rangers, en compagnie de Dave Balon, Léon Rochefort et Len Ronson, en retour de Jacques Plante, Don Marshall et Phil Goyette.

L’attaque ne compte que quatre vétérans des glorieuses années cinquante : Jean Béliveau, Henri Richard et Claude Provost, qui ont participé aux cinq conquêtes, de même que Ralph Backstrom, nommé recrue de l’année en 1959. Durant la première moitié des années soixante, la nouvelle garde s’installe. Robert Rousseau et Gilles Tremblay s’amènent en 1960, Dave Balon en 1963. Un nouveau contingent de recrues arrive à l’automne 1964, dont le robuste Claude Larose, le polyvalent Jim Roberts et l’ultra rapide Yvan Cournoyer. Du nombre, seuls Balon, Larose et Roberts seront sacrifiés à l’expansion de 1967.

Reconnu surtout pour ses aptitudes à contenir les attaques de l’adversaire, Claude Provost connait la meilleure saison de sa carrière en 1964-1965. Il brille particulièrement en séries contre les Maple Leafs, en marquant le but victorieux en supplémentaire, qui permettait au Canadien d’écarter les champions en titre et de passer en finale contre les Black Hawks.

Si l’arrivée de Sam Pollock n’a pas entrainé de chambardement dans l’alignement du Canadien, sauf en invitant un Bernard Geoffrion vieillissant à prendre sa retraite, il en est allé tout autrement dans l’organisation. C’est lui qui a ouvert la porte à deux éclopés, qui deviendront des piliers au cours des 15 années suivantes : le Sherbrookois Claude Ruel, qui a perdu l’usage d’un œil, et Scotty Bowman, blessé à la tête. Le premier est nommé directeur des dépisteurs pour l’est du Canada tandis que le second devient entraineur du Canadien junior. 

Derrière le banc, Pollock réitère sa confiance envers Toe Blake, qui a largement fait ses preuves, même s’il a de plus en plus de mal à composer avec la pression que lui inflige son insatiable appétit de victoires. Mais son autorité sur ses troupes, ses qualités d’entraineur et son engagement total pour les succès de l’équipe ne suscitent aucun doute. 

La saison qui s’amorce à l’automne 1964 ravivera d’ailleurs quelques brulements d’estomac. Des blessures à ses meneurs Jean Béliveau, Henri Richard et Gilles Tremblay plombent l’attaque, alors que le nouveau venu Yvan Cournoyer peine à s’imposer. Adopté d’emblée par le public, qui apprécie son enthousiasme, son coup de patin spectaculaire et ses habiletés exceptionnelles, le jeune homme originaire de Drummondville tarde à obtenir la confiance de Blake, qui limite ses présences à l’attaque à cinq en raison de ses lacunes défensives.

Si bien que Pollock doit procéder à son premier échange peu avant les Fêtes. Il envoie Bill Hicke aux Rangers en retour du rapide ailier gauche Dick Duff. Celui-ci est malheureux comme un bâton brisé à New York depuis que les Maple Leafs l’ont échangé après 10 ans de loyaux services. Hicke, de son côté ne remplira jamais les promesses placées en lui après avoir été présenté comme le successeur éventuel de Maurice Richard. 

Malgré les blessures, qui affectent également l’indomptable gardien Lorne Worsley, le Canadien conclut la saison 1964-1965 en deuxième place, à quatre points des Red Wings de Detroit, de retour au sommet grâce au brio de leur principale ligne à l’attaque, formée par Norm Ullman, Gordie Howe et Alex Delvecchio. Grâce aussi aux prouesses de leur jeune gardien Roger Crozier, sacré recrue de l’année. 

Ces circonstances donneront l’occasion de se distinguer à un héros jusque-là confiné à des missions défensives : Claude Provost. On le savait efficace pour contenir les élans de la vedette de l’heure dans la Ligue nationale, Bobby Hull, mais on sous-estimait encore ses aptitudes à l’attaque, malgré une production de 33 buts et 29 passes trois ans auparavant. En 1964-1965, ses 27 buts et 37 passes lui vaudront le premier rang de compteurs chez le Canadien et le sixième dans le circuit. 

« C’est un joueur qui prenait soin de son homme », image aujourd’hui Jean-Guy Talbot, qui l’a connu à Shawinigan avant de faire le saut avec lui chez le Canadien au lendemain des émeutes du Forum, en 1955. « On faisait des blagues, lui et moi, en disant que c’était nous qui faisions gagner l’équipe », s’amuse l’ex-défenseur, qui a amorcé sa carrière avec les cinq conquêtes historiques. 

Nommé au sein de la première équipe d’étoiles, un honneur qu’il partage avec son coéquipier Jacques Laperierre, Provost poursuit son excellent travail en séries. En demi-finale contre les Maple Leafs, champions en titre, il talonne Frank Mahovlich en le limitant à trois passes seulement en six matchs. Il obtient en plus deux buts et trois passes de son côté et s’offre même le filet gagnant en supplémentaire lors du sixième match, privant les Leafs de toute chance de remporter un quatrième titre consécutif.

En finale, Jos, comme on le surnommait depuis toujours, en rajoute contre son éternel souffre-douleur Bobby Hull, qui n’est plus l’ombre de lui-même. Et c’est justement Provost qui bloque la lumière! La Comète blonde ne peut faire mieux qu’une récolte de deux buts et deux passes en sept matchs. Pire encore, il sera blanchi au cours des trois dernières rencontres, dont la décisive remportée 4-0 par le Canadien à Chicago. 

Les performances de Provost ne suffiront pas à lui procurer le trophée Conn Smythe, attribué pour la première fois au printemps 1965 au joueur le plus utile en séries éliminatoires. Il ira plutôt au capitaine Jean Béliveau, enfin revenu en pleine possession de ses moyens. 

La Coupe Stanley est de retour à Montréal pour une treizième fois dans son histoire. La troupe de Toe Blake amorce ainsi une séquence de quatre conquêtes en cinq ans avec un effectif remarquablement stable. Il est étonnant de constater qu’aucun joueur du Canadien ne passera près de remporter le championnat des marqueurs durant cette période. Les principaux trophées individuels, à l’exception du Vézina remis aux meilleurs gardiens, iront le plus souvent aux autres équipes, tout comme les nominations dans les équipes d’étoiles.

En attendant l’éclosion d’Yvan Cournoyer et l’arrivée des super vedettes des années 1970, Toe Blake imprimera sa signature marquée par une attention constante à l’échec avant et au repli défensif, deux expressions qui ont pris tout leur sens au cours de cette dynastie, il faut bien le dire, bien tranquille.   

Samedi prochain : la saison 1965-1966