Serge Denis
Tout au long de sa carrière, Jacques Lemaire élevait son jeu en séries, marquant notamment plusieurs buts gagnants.
Tout au long de sa carrière, Jacques Lemaire élevait son jeu en séries, marquant notamment plusieurs buts gagnants.

Toute bonne chose…

Chronique / La dynastie souveraine des années 1970 porte une signature au-delà des Lafleur, Robinson, Savard, Lemaire, Lapointe, Shutt, Gainey, Bowman, etc. Il s’agit de Sam Pollock, qui a réuni tous ces futurs membres du Temple de la renommée au sein de la même équipe dans un contexte d’expansion. 

« Pendant des années, Sam avait tout simplement été le Grand Patron, révèle Larry Robinson dans sa biographie éponyme cosignée par Chrystian Goyens. Il veillait aux affaires de l’équipe de A à Z. Il s’occupait de l’organisation et de l’équipe, et nous savions que personne ne pouvait le faire mieux que lui. Cela nous avait été d’un grand réconfort et avait fait de nous les meilleurs sur la glace, parce que nous savions que nous avions la meilleure équipe de direction. Les ruses et l’expérience de Sam ajoutaient à la mystique de l’équipe; chaque transaction de repêchage qu’il réussissait à négocier valait son pesant d’or pour intimider les adversaires. Sam était toujours là dans les moments cruciaux. »

Mais durant l’été 1978, Pollock doit faire un choix : ou bien il rompt ses liens d’affaires avec la famille Bronfman, qui vient de vendre le Canadien à la Brasserie Molson; ou bien il quitte son poste de directeur-gérant, qu’il occupe depuis 1964. Sans le vouloir, celui qui sera admis sur-le-champ au Temple de la renommée du hockey comme bâtisseur provoque trois ruptures brutales dans l’organisation. La première est évidemment de la priver d’un des plus grands génies que le hockey ait produits. 

Les deux autres malaises profonds tiennent à la succession de Pollock. En désignant Irving Grundman comme directeur-gérant, la direction du Canadien choisit un administrateur beaucoup plus familier avec les enjeux financiers que les questions de hockey. Pire encore, elle sape les aspirations de l’entraîneur-chef, qui se voyait comme l’héritier naturel à ce poste. 

« Scotty Bowman, voyant sa chance se présenter, posa sa candidature au poste de directeur général, mais c’est Irving Grundman, un homme d’affaires qui s’était joint au Canadien en 1971 comme membre de l’équipe Bronfman, qui fut choisi, rappellent Robinson et Goyens. Grundman n’était pas un homme de hockey, mais il avait déjeuné avec Pollock presque tous les jours pendant sept ans et avait tout appris de son métier. Sam l’avait d’ailleurs recommandé pour le remplacer, ce qui avait beaucoup blessé Bowman. »

Le départ de Sam Pollock au cours de l’été 1978 a provoqué une crise interne pour sa succession.

Grundman n’est pas Pollock et il ne tardera pas à en faire la démonstration. Deux jours avant la mise au jeu initiale de la saison, il fait le pari de ne pas protéger le robuste défenseur Pierre Bouchard, croyant sans doute qu’aucune équipe n’oserait le choisir puisqu’il avait déjà fait part de son intention de ne pas s’éloigner de sa ferme de Verchères. Cela n’empêche pas les Capitals de miser 2500 $ afin de s’approprier ses services. Grundman tente de racheter son erreur en offrant un de ses jeunes espoirs pour rapatrier Bouchard, mais la Ligue s’interpose, prétextant qu’il doit être offert d’abord à toutes les autres équipes. 

Bouchard a toujours évolué à l’ombre du Big Three et n’a jamais apprécié d’être confiné au rôle de policier, mais il jouit d’une grande popularité auprès des amateurs, qui apprécient son engagement physique et son franc-parler. Il se rapportera finalement aux Capitals lors de leur dernier match de la saison et jouera encore deux ans dans la capitale étatsunienne avant de prendre sa retraite. Bowman, qui lui a toujours fait la vie dure, n’aura pas de mal à le remplacer, tout comme Bill Nyrop, qui vient d’annoncer sa retraite à 26 ans. Il dispose de forces fraîches pour prendre la relève à la ligne bleue avec Brian Engblom, Gilles Lupien et le futur gagnant du trophée James Norris Rod Langway.

Mais c’est derrière le banc que la brisure se fait le plus sentir, constate Larry Robinson dans sa biographie. « Nous avons pu nous en rendre compte au cours de la saison. Scotty avait perdu de son entrain et il semblait faire son travail sans enthousiasme. Mais nous continuions de gagner : notre fiche fut de 52-17-11, pour un total de 115 points, ce qui nous valut la deuxième place au classement général. Les Islanders avaient terminé la saison avec 116 points et si nous devions les affronter en finale, ils auraient eu l’avantage de la glace grâce à leur maigre point d’avance. »

Après Pollock, Nyrop et Bouchard, un quatrième départ survient alors qu’il n’y a que 15 matchs de jouées. Ralenti par des douleurs au dos depuis plusieurs saisons, le capitaine doit se résoudre à mettre un terme à sa saison. Son nom sera néanmoins inscrit une dixième fois sur la coupe Stanley au printemps. Il tentera un retour au jeu lors du camp d’entraînement suivant, mais les maux de dos réapparaîtront dès le premier match hors concours et il devra se rendre à la déchirante évidence que sa carrière est terminée.

Pierre Bouchard

Robinson le reconnaît dans sa biographie, « ce fut une année étrange. Nous avons continué à améliorer la composition de l’équipe, même si notre total de points a diminué. Trois « jeunes taureaux » de l’ancienne franchise de Birmingham de l’AMH – Rod Langway, Gaston Gingras [la saison suivante] et Mark Napier – se sont joints à l’équipe, tout comme un autre expatrié de l’AMH, Cam Connor. »

Si le Canadien concède un premier championnat de la saison régulière en quatre ans tandis que Guy Lafleur échappe le trophée Art Ross, qu’il détenait depuis 1976, le résultat sera le même : l’équipe défilera à nouveau sur la rue Sainte-Catherine le 23 mai 1979, deux jours après avoir remporté sa 22e coupe Stanley, sa première à domicile depuis 1968. Mais il aura eu besoin d’un peu de chance et d’un ralliement exceptionnel en demi-finale pour y parvenir. 

Profitant d’une passe gratuite en première ronde, le Canadien renverse les Maple Leafs de Toronto en quatre matchs en quart de finale. Les choses se corsent en demi-finale contre les Bruins de Boston, même si le début de série annonce un autre balayage. Mais les deux équipes remportent tour à tour leurs matchs à domicile, mettant la table à un des affrontements les plus mémorables de l’histoire du Forum.

Ce soir-là, le gardien des Bruins Gilles Gilbert, appelé en renfort à Gerry Cheevers après les deux premières défaites, affronte un bombardement de 52 tirs, mais en aucun moment le Canadien ne parvient à prendre les devants jusqu’en période supplémentaire. La situation semble même désespérée après le but de Rick Middleton, qui donnait une avance de 4-3 aux visiteurs avec tout juste quatre minutes à faire. Mais les fantômes du Forum veillent toujours. Quelques instants plus tard, la foule se met à hurler quand six joueurs en noir et jaune patinent allégrement durant plusieurs secondes, forçant le juge de ligne John D’Amico à leur décerner une « punition de banc ».

Alors que l’annonceur maison Claude Mouton se prépare à lancer son traditionnel appel de la « dernière minute de jeu », « Lafleur a sorti la rondelle de notre zone et a remarqué Lemaire à la ligne bleue […] relate Larry Robinson dans son autre biographie, intitulée Un grand à la ligne bleue. Coco a relancé la rondelle à Guy qui a frappé avec une force que je ne lui ai jamais vue, puissante comme un rayon laser. Gilles Gilbert est tombé à la renverse. » Yvon Lambert scellera l’issue du match à 9:33 en supplémentaire en faisant dévier une passe de Mario Tremblay du coin de la patinoire. 

Scotty Bowman n’était plus le même entraîneur en 1978-1979 après avoir été écarté du poste de directeur-gérant du Canadien.

La finale est moins spectaculaire contre les Rangers, qui viennent de surprendre leurs rivaux de New York en six matchs. Après une défaite en ouverture au Forum, le Canadien se ressaisit et remporte les quatre matchs suivants. Mais l’euphorie est de courte durée, malgré le souhait de Larry Robinson que tous soient de retour à l’automne. Tour à tour, Ken Dryden et Jacques Lemaire prennent tout le monde par surprise en annonçant leur retraite, Dryden pour retourner à la pratique du droit dans la région de Toronto, et Lemaire pour entamer une fructueuse carrière d’entraîneur. 

À 33 ans seulement, Lemaire est encore un pilier du Canadien. C’est d’ailleurs lui qui termine en tête des compteurs de l’équipe au terme des séries, avec 11 buts et 12 passes en 16 matchs. Efficace tant dans des missions offensives que défensives, il est éclipsé par les vedettes tout au long de sa carrière. Malgré ses performances, surtout en séries, jamais sa contribution ne sera soulignée par une nomination sur l’une des deux équipes d’étoiles ni pour un trophée. Ce printemps-là, il est coiffé dans la course au Conn Smythe par Bob Gainey, qui remporte également le Frank J. Selke une deuxième année consécutive. Serge Savard obtient pour sa part le Bill Masterton tandis que Dryden et Larocque raflent le Georges-Vézina. 

Si peu d’amateurs ont vu venir le départ de Dryden et Lemaire, personne ne s’attendait à ce que Scotty Bowman revienne diriger le Canadien. Le camouflet servi l’été précédent s’est fait sentir tout au long de l’hiver, affectant le rendement du club à tous les niveaux. Le 11 juin, trois semaines exactement après la conquête de la coupe Stanley, Bowman démissionne de son poste et accepte une offre des Sabres de Buffalo, où il obtiendra des succès mitigés. Mais il profitera des occasions qui suivront. Il sera remplacé chez le Canadien par Bernard Geoffrion, dont le vieux rêve tournera vite au cauchemar. 

Pollock, Nyrop, Cournoyer, Lemaire, Dryden et Bowman partis, le Canadien entre dans une nouvelle ère au moment où se pointe un ennemi à deux heures trente de route, avec l’arrivée des Nordiques de Québec, accompagnés de trois autres clubs de la défunte Association mondiale de hockey, dont les Oilers d’Edmonton et le jeune Wayne Gretzky. On en dit beaucoup de bien mais on se demande s’il saura tenir son bout dans la Ligue nationale... 

Toute bonne chose a une fin. C’est le cas de cette dynastie souveraine et de cette chronique... à moins d’une surprise dans le second cas!

Vite fait, bien fait?

Larry Robinson s’alignait encore avec le Canadien quand sa biographie éponyme a paru, en 1988, sous les signatures de Robinson lui-même et de Chrystian Goyens, un auteur aguerri, qui avait déjà raconté les exploits de Maurice Richard et Jean Béliveau, notamment. 

Certains amateurs apprécieront que les auteurs s’en tiennent uniquement aux années passées avec le Canadien, sans aborder sa jeunesse et sa vie privée. Le défenseur y va de ses souvenirs et s’attarde sur plusieurs événements qui ont pu échapper à bon nombre de partisans. 

Mais on n’y apprend pas de grandes révélations et l’ensemble souffre d’un exercice mené sans doute un peu trop rondement, dont la traduction. 

Keven Shea y a mis manifestement plus de temps et de recherches pour écrire Un grand à la ligne bleue en 2014. Mais les délais postaux et les fermetures de bibliothèques m’ont empêché de m’y référer dans le cadre de cette chronique. 

<em>Larry Robinson</em>. Larry Robinson et Chrystian Goyens. Traduit de l’anglais par Jean Prévost et Louise Chrétien. Les éditions de l’Homme, 1988, 288 pages.