Serge Denis
Enfin libéré des exigences défensives de l’ex-entraîneur Toe Blake, Yvan Cournoyer peut enfin mettre à profit sa vitesse et son habileté pour connaître sa saison la plus productive en carrière au sein du premier trio du Canadien.
Enfin libéré des exigences défensives de l’ex-entraîneur Toe Blake, Yvan Cournoyer peut enfin mettre à profit sa vitesse et son habileté pour connaître sa saison la plus productive en carrière au sein du premier trio du Canadien.

Tout nouveau, tout beau

BILLET / Toe Blake parti, le Canadien n’a pas eu à chercher très loin pour lui trouver un successeur derrière le banc au cours de l’été 1968. Malgré ses 29 ans seulement, Claude Ruel s’est vite imposé comme le choix de Sam Pollock, qui le connaît depuis une quinzaine d’années déjà.

Le Sherbrookois devient le plus jeune entraîneur de la Ligue, mais il a fait ses classes. Défenseur prometteur avec les Canadiens de Hull-Ottawa, il a perdu l’œil gauche à la suite d’un coup de bâton au cours d’un match en novembre 1957. L’état-major du Canadien le dirige rapidement vers une carrière d’entraineur après avoir constaté les qualités de meneur de Ruel et son engagement pour l’équipe.

De 1961 à 1963, il avait tenu avec succès les rênes des Canadiens de Hull-Ottawa, avec entre autres Gilles et Jean-Claude Tremblay, Robert Rousseau, Yvan Cournoyer et Jacques Laperrière. Puis, il succédait à Scotty Bowman comme dépisteur en chef en 1964. Il est donc en pays de connaissance à son arrivée avec « le grand club ». « Pourquoi choisir Claude Ruel? avait demandé le chroniqueur de La Presse Marcel Desjardins. Parce qu’il est dédié au hockey et au Canadien, comme ses prédécesseurs, Toe Blake et Dick Irvin. »

« Je lui ai dit que tout ce dont nous avions besoin, c’était de bons entraînements et d’un peu d’encadrement. Nous savons pourquoi nous sommes là », a commenté de son côté l’ailier Dick Duff, repris par D’Arcy Jenish dans le livre Les Glorieux. Même si plusieurs d’entre eux sont plus âgés que leur nouvel entraîneur, la plupart se rallieront effectivement derrière Piton, comme on le surnomme déjà.

Le Canadien termine son calendrier régulier avec 46 victoires, soit quatre de plus que l’hiver précédent, 19 défaites et 11 parties nulles pour un total de 103 points, trois de plus que les Bruins de Boston, devenus une puissance de la Ligue. L’attaque semble prendre ses aises sous la gouverne de Ruel, moins strict que son prédécesseur, mais la défensive écope quelque peu.

À sa cinquième année, le favori de la foule Yvan Cournoyer connaît la meilleure saison de sa carrière avec 43 buts et 44 passes, ce qui le place au sixième rang au classement final des compteurs de la LNH. Utilisé sur le premier trio, à droite de Jean Béliveau et John Ferguson, le jeune homme originaire de Drummondville en met plein la vue aux partisans avec sa vitesse exceptionnelle, ses feintes spectaculaires et son lancer puissant. Les performances de Cournoyer lui vaudront une place dans la seconde équipe d’étoiles en compagnie d’un habitué à de tels honneurs, Jean Béliveau, et de Ted Harris, dont ce sera l’unique distinction en carrière.

Un an auparavant, Cournoyer s’était retrouvé bien malgré lui au cœur d’une controverse dont le Forum a le secret. Le soir du 2 avril 1967, la foule exaspérée de le voir cloué au banc scande son nom afin de convaincre l’entraîneur Toe Blake de le faire jouer davantage. « J’aurais voulu disparaître sous la glace », avait réagi l’ailier droit devant les journalistes après la rencontre, rapportent Léandre Normand et Pierre Bruneau dans La glorieuse histoire du Canadien.

« Toe Blake a eu raison de restreindre son utilisation à ses premières saisons, estime pour sa part Gilles Tremblay, cité par Guy Robillard dans Gilles Tremblay : 40 ans avec le Canadien. Dans certains matchs serrés, c’était un joueur à risque tellement il ne pensait qu’à l’attaque. […] Il faut dire que le Canadien était une des rares formations à pouvoir se payer le luxe de faire réchauffer le banc à des joueurs aussi talentueux afin de les dompter », poursuit l’ex-analyste à La Soirée du hockey.

La saison 1968-1969 sera d’ailleurs la dernière de Gilles Tremblay comme joueur. Blessé plus souvent qu’à son tour depuis le début de sa carrière, le rapide ailier gauche doit ranger ses patins en février à cause de sévères crises d’asthme, qu’il attribue au vaccin reçu un an plus tôt par les joueurs du Canadien afin de contrer la grippe de Hong Kong. En décembre 1967, il est admis à l’hôpital, où on lui diagnostique d’abord une bronchite, puis un virus respiratoire.

« Je n’ai jamais blâmé la direction ni les médecins de l’équipe à l’époque, mais je suis persuadé qu’aujourd’hui, on m’aurait mis au repos bien avant, probablement jusqu’à la fin de la saison, plutôt que de continuer à me faire jouer, s’était confié Tremblay à son biographe. J’entrais à l’hôpital, je sortais pour disputer un match, je retournais à l’hôpital, etc. Je me promenais de l’hôpital à la patinoire », poursuit-il.

« Je me rappelle que Bob Rousseau, un soir, a dit à Claude Ruel : ‘’Embarque-le pas, il est en train de mourir’’, relate-t-il plus loin. Mais je faisais partie du gros trio, on avait besoin de moi. » Le 11 février 1969, c’en était trop. À 30 ans seulement, Gilles Tremblay venait de disputer son tout dernier match avec le Canadien. L’année suivante, il entreprendra une carrière de 27 ans comme analyste de hockey, à la radio, puis à la télévision.

Gilles Tremblay

Ce changement de carrière précoce et les nombreuses blessures qui ont ponctué sa carrière ont sans doute privé Tremblay d’une meilleure reconnaissance comme joueur et de revenus considérables. Son premier patron, Frank Selke avait même affirmé qu’il n’échangerait jamais son ailier gauche contre Frank Mahovlich. « Je le [Tremblay] préfère parce qu’il est travaillant, combatif, résolu sept soirs par semaine. Plus loin, il ajoutait : Je le préfère parce qu’il n’a pas le tempérament imprévisible et néfaste de Mahovlich. » Ironie du sort, ce même Mahovlich contribuera à ramener la Coupe Stanley à Montréal en 1971 et 1973.

Gilles Tremblay ne sera pas le seul acteur de la dynastie tranquille à connaître des ennuis hors de la patinoire qui mineront leurs performances. Lui aussi ailier gauche, Dick Duff, peine à garder sa concentration, aux prises avec des ennuis financiers qui le pousseront à la faillite. Sa fiche de 19 buts et 21 passes témoigne qu’il n’a pas toute la tête au hockey. Après un sursaut en séries, où il confirme ses qualités de joueur des grandes occasions, il ratera même quelques entraînements la saison suivante et sera échangé aux Kings de Los Angeles. Il s’agira du premier échange de Sam Pollock impliquant un joueur régulier en cinq ans, soit depuis l’acquisition de ce même Duff.

Lorne Worsley en est un autre qui semble préparer involontairement sa sortie au cours de la saison 1968-1969. Dans son cas, il sera rattrapé par sa phobie de l’avion et son caractère rebelle. La hantise des déplacements par les airs n’a rien de nouveau pour le vieux gardien, mais elle prend de l’ampleur avec l’ajout de six équipes, qui multiplie les vols et met un terme aux voyages en train. Mais à la veille du match du 27 novembre 1968 à Los Angeles, l’avion qui transporte l’équipe traverse une zone de turbulence avant de se poser à Chicago, pour une escale. Dès qu’il a pu toucher la terre ferme, Worsley « annonce tout de go à son patron qu’il ne remontera pas dans cet engin, relatent Léandre Normand et Pierre Bruneau dans Les légendes des Canadiens. Il vient juste de téléphoner à sa femme pour lui dire que tout est fini et qu’il prend le train pour revenir à la maison à Belœil. »

Lui-même hanté par les voyages en avion, Sam Pollock parvient à convaincre le vétéran « Gump » de revenir sur sa décision et de consulter un psychiatre afin de surmonter sa phobie. Worsley accepte de prendre un mois de repos afin de soigner sa dépression et de reconsidérer son avenir avec l’équipe. Mais quelque chose s’est brisé avec Ruel, à son tour incapable d’imposer son autorité auprès de son gardien indiscipliné, surtout durant les entraînements. Le conflit dégénérera ouvertement dès le début de la saison suivante et Worsley sera cédé aux North Stars du Minnesota contre une somme d’argent.

On le voit, les distractions ne manquent pas au cours de cette première saison avec Claude Ruel à la barre. À toutes celles-ci s’ajoutent les travaux au Forum qui obligent le Canadien à disputer le premier mois de son calendrier sur des patinoires adverses. Mais le Canadien se tire bien d’affaire avec une fiche de six victoires, une seule défaite et une nulle le 2 novembre, soir de l’inauguration du nouveau Forum, qui compte maintenant 18 200 places. L’amphithéâtre est aussi débarrassé des poutres qui faisaient maugréer de nombreux spectateurs et est muni d’escaliers roulants bien visibles de l’extérieur, dont la silhouette évoque des bâtons de hockey qui se croisent.

Dès le début des éliminatoires, on constate que les fantômes n’ont pas abandonné les lieux au cours des rénovations. En fait, le Canadien ne perdra aucun match dans son domicile jusqu’à la conquête de la coupe Stanley. Il écarte d’abord les Rangers en quatre matchs, avant de se frotter aux Bruins, qui résistent jusqu’en deuxième période supplémentaire au sixième match.

Cette demi-finale révélera un nouveau héros qui en avait déjà étonné plusieurs à sa deuxième saison seulement. Le grand défenseur Serge Savard donne le ton dès le premier match avec trois passes et poursuit la série sur cette lancée pour en devenir le meilleur marqueur. Durant la deuxième partie, il marque ce qu’il qualifiera plus tard du « plus beau de [sa] carrière alors que les Bruins mènent 3-2 avec 1 minute 19 secondes à faire en troisième période. Mickey Redmond scellera l’issue du match en supplémentaire sur une passe de… Savard!

En finale contre les Blues de St Louis, il ajoute un but gagnant, mais se distingue surtout par ses aptitudes à repousser les attaques adverses dans une série axée sur le jeu défensif. Ces performances lui vaudront le premier trophée Conn Smythe jamais remis à un défenseur. « J’aurais voté pour [Jacques] Laperrière, avait humblement réagi Savard devant le journaliste Jean Aucoin, du Petit Journal, en apprenant sa nomination. Je crois que Laperrière a été le joueur le plus régulier des trois séries… On s’arrangeait ensemble. Quand je me portais à l’attaque, il me couvrait toujours bien. »

Décidément, l’Abitibi était à l’honneur durant cette quatrième conquête de la Coupe Stanley en cinq saisons, puisque le gardien Rogatien Vachon avait également été considéré pour le trophée Conn Smythe.

Voilà qui met un terme à notre série sur la dynastie tranquille du Canadien. À compter de samedi prochain, nous poursuivons cette chronique sur la séquence victorieuse du Canadien de 1976 à 1979. Au plaisir de vous y retrouver!

Reconnu d’abord pour sa robustesse, le défenseur Ted Harris obtient sa seule distinction durant son séjour de six saisons avec le Canadien en se taillant une place au sein de la seconde équipe d’étoiles.