De son propre aveu, Alex Beaulieu-Marchand n’a jamais mieux skié. Il a complété ses trois essais en finale, le deuxième étant le plus payant avec 92,40 points.

La descente d’une vie d’ABM

BOKWANG — En livrant la meilleure performance de sa carrière, dimanche au Parc à neige Phoenix, Alex Beaulieu-Marchand a mis les deux pieds dans l’histoire. Il s’agissait de la première fois qu’un skieur canadien grimpait sur le podium depuis que ce sport fait partie de la grande famille des Jeux olympiques.

Ennuyé par des blessures sérieuses ces dernières années, celui que l’on surnomme ABM a puisé au fond de lui-même pour grimper sur le podium de ce qui aura été la plus grande compétition de slopestyle de tous les temps. Cette affirmation ne venait pas des analystes, mais bien des trois médaillés ayant offert un spectacle haut en couleur.

«Je n’ai jamais skié mieux que ça de ma vie, c’était incroyable. J’ai atterri ma descente trois fois. Et que ce soit arrivé dans la compétition la plus intense et la plus "wow" que je n’ai jamais vu, j’en reviens juste pas», avouait-il.

Marchand a pris le temps de jaser avec les siens après avoir reçu sa précieuse médaille au Parc olympique, quelques heures après son exploit. Il a répondu à plusieurs messages de ses amis, aussi excités que lui.

«C’est drôle, mais l’un des chums m’a rappelé qu’à 12 ans, je n’étais pas le plus doué. Mais je m’amusais et j’étais créatif. C’est ce que j’ai fait en finale. Le niveau était tellement intense, je ne savais même pas si ma descente était à la hauteur. Je pense que mes grabs [saisies] m’ont distingué, que les juges y ont porté de l’attention. J’ai réussi mon breebie grab, qui est ma signature, et j’ai fait plus de triples [rotations] dans une journée que toute ma vie…», rappelait-il en conférence de presse après une nuit écourtée.

Le skieur de Saint-Augustin-de-Desmaures n’en avait pas essayé depuis 2016. Il a réussi à en compléter un à l’entraînement et il a décidé de les ajouter à sa descente. Il a complété ses trois essais en finale, la deuxième étant la plus payante avec 92,40 points. Il a été devancé par le Norvégien Oystein Braaten et l’Américain Nick Goepper, médaillé d’or à Sotchi.

Visage connu

En 2014, Beaulieu-Marchand n’avait que 19 ans. Il avait terminé 12e. À 23 ans et médaillé de bronze, il est maintenant l’un des visages connus de la discipline.

«Un an et demi avant les Jeux de Sotchi, l’équipe canadienne ne savait même pas que j’existais parce que j’avais fait ma 12e année [celle qui suit le secondaire aux États-Unis] dans une école [Windells Academy] en Oregon, où Mike Henley m’avait permis de faire des compétitions internationales. Je ne pense pas que la médaille fera de moi une vedette, mais elle pourrait m’ouvrir des portes pour faire ce que j’ai en tête. J’ai tourné des images, il y a un an, d’autres récemment, j’ai des projets. Ça va m’aider à poursuivre ma carrière», a noté celui qui veut participer aux X Games, au Dew Tour et aux Championnats du monde en 2019, mais pas nécessairement à toutes les Coupes du monde à l’horaire.

ABM a besoin de prendre soin de son corps. Il a gaspillé les saisons 2015 et 2016 en raison d’une dislocation de l’épaule et d’une blessure au genou qu’il traîne encore (œdème osseux). En décembre, il a subi une commotion cérébrale, et la semaine dernière, son dos a barré à PyeongChang.

«Avec tout ce m’est arrivé, je n’y croyais pas. On aurait dit que je ne pensais pas que c’était possible. Ça n’a pas été facile depuis quatre ans, mes "physios", mon entraîneur, mes parents, je pense à tous ces gens qui ont pris soin de moi. La vie m’a tapé dessus, mais ça m’a permis d’être à l’écoute de mon corps et de grandir comme athlète. Si j’ai une médaille, c’est en raison de ma force mentale.»

Alex Beaulieu-Marchand est à PyeongChang jusqu’à la fin des Jeux. «Je suis sur un nuage», a avoué celui qui n’en descendra pas jusqu’à son retour à Québec, le 26 février.

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L’AUTRE ALEX TOUCHÉ PAR LA MÉDAILLE D’ABM

Sur le bord de la clôture séparant l’aire d’arrivée de l’entourage des équipes, Alex Bellemare était sur le bout de ses pieds, téléphone intelligent à la main en train d’immortaliser le passage sur le podium de son ami.

«Écoute, c’est débile! ABM a eu mal toute la semaine, il n’avait pas trop d’attentes. Il a tellement bien skié, il a atterri ses trois descentes, et la deuxième était pratiquement parfaite. Ça l’a mis haut [au classement] assez longtemps, il est passé de deux à trois vers la fin, mais je pense qu’il ne va pas trop chialer. Tu ne dis pas non, même si c’est le bronze», confiait l’autre Alex de l’équipe canadienne de slopestyle.

Originaire de la Mauricie, il passe beaucoup de temps avec Beaulieu-Marchand à parcourir la «planète neige».

«Je le vois quasiment plus souvent que mon chien… Ça me touche beaucoup qu’il ait une médaille, même lui ne doit pas en revenir», ajoutait avec émotion celui qui a pris le 22e rang de la compétition.

Le médaillé de bronze avait aussi de bons mots pour Bellemare, qui a raté la finale. Leurs coéquipiers Teal Harle (5e) et Evan McEachran (6e) ont aussi bien fait dans cette journée folle.

«Je pense qu’Alex s’est fait un peu un peu voler, sinon, on aurait pu être quatre Canadiens en finale. Ç’a été une journée exceptionnelle pour le slopestyle canadien. En haut, j’ai dit à Teal Harle, «envoye mon homme, va me «bumper» … Il a répondu, je vais essayer. J’étais sûr que j’étais «out» lorsqu’il a atterri.»

Plus d'épreuves

À la table d’honneur, en conférence de presse, les trois médaillés partageaient le même sentiment : la compétition de dimanche fut la plus relevée de l’histoire du slopestyle. Plusieurs néophytes ont découvert les «graps», les 1280 doubles, etc., mais l’incompréhension des expressions n’enlevait rien à l’intérêt soulevé par leurs acrobaties aériennes et l’enjeu.

«Ç’a été une compétition incroyable, on a montré un beau spectacle au monde entier. Je suis d’abord un athlète, mais j’aurais pu regarder les gars toute la journée. Je vais m’en souvenir toute ma vie», a souligné le médaillé d’argent, l’Américain Nick Goepper, qui avait gagné l’or en 2014.

«Que nous ayons été en mesure de performer dans une telle compétition, c’est une preuve évidente de notre calibre à tous les trois», a noté le vainqueur, le Norvégien Oystein Braaten

À Sotchi, Beaulieu-Marchand était tout seul de son équipe. Il s’était lié d’amitié avec les bosseurs Kingsbury, Marquis et Gagnon, venus encore l’encourager en torse nu avec l’inscription ABM sur le corps.

«À Sotchi, je m’étais senti un peu seul, mais je m’étais tenu avec les gars des bosses. À la base, nous sommes des amis, et ça fait toute la différence de les avoir avec moi, on reste dans le même condo», disait-il à propos de ses potes du ski libre.

Les Jeux sont terminés pour ces skieurs téméraires. Ils rêvent du jour où ils auront plus d’une épreuve olympique à se taper. Contrairement au snowboard, le Big Air en ski est absent de PyeongChang.

«Ce serait incroyable de voir le Big Air, mais aussi une épreuve de rampes. Pourquoi pas! Il y en aura sûrement plus pour la prochaine génération.»