Pendant de longues secondes, Ester Ledecka a fixé le tableau d’affichage, croyant à une erreur.

Ester Ledecka, la championne qui s'ignorait

PYEONGCHANG — Surréalisme et hallucination aux Jeux de PyeongChang. La Tchèque Ester Ledecka, double championne du monde de surf des neiges, s’est emparée de l’or du super-G devant la fine fleur des championnes alpines, samedi, sur la piste de Jeongseon.

Reléguée dans l’ombre, la reine de la vitesse Lindsey Vonn! Pendant de longues secondes, les bras ballants, la Tchèque de 22 ans a fixé le tableau d’affichage, incrédule. Non, Ledecka (1:21,11) n’avait pas atterri à la réception du dernier saut dans un monde virtuel, mais bien un centième de seconde devant l’Autrichienne Anna Veith, que les concurrentes étaient déjà venues féliciter à tour de rôle.

L’impression surréaliste s’est poursuivie en conférence de presse, au moment de livrer son ressenti. «Est-ce une erreur? Ils vont changer le temps. Ça ne va pas tarder et ils vont ajouter des secondes. C’est la première chose qui m’a traversé l’esprit», a confié la gagnante... qui avait gardé ses lunettes de ski au nom de son commanditaire pour affronter les journalistes.

«Je ne les enlève pas, car c’est mon commanditaire», s’est-elle justifiée. Mais le règlement olympique est plutôt strict quant à la visibilité des commanditaires personnels... Relancée, Ledecka a alors tout de suite livré une autre version : «Ma victoire n’était pas prévue et je ne suis pas maquillée»...

Avec ou sans masque, pleins feux sur Ledecka, sortie d’une pochette surprise. Au temps de la Tchécoslovaquie, Olga Charvatova avait été médaillée de bronze de la descente aux Jeux de Sarajevo (1984). Plus récemment, Sarka Strachova a remporté le bronze du slalom à Vancouver (2010). Mais Ledecka devient ainsi la première Tchèque en or d’un hiver olympique en ski alpin.

Famille de sportifs

La généalogie de Ledecka n’est pas dénuée de gènes sportifs.

Sa mère Zuzana avait pratiqué le patinage artistique au niveau national et, surtout, son grand-père maternel, Jan Klapac, avait été un joueur de hockey professionnel célèbre, ailier droit de la grande équipe de Tchécoslovaquie, deux fois médaillé aux Jeux (bronze en 1964, argent en 1968), et surtout champion du monde en 1972 à Prague, quand l’équipe locale avait terrassé le grand frère soviétique, mettant fin au règne de l’URSS.

Initiée par Jan au hockey sur glace, l’autre grande passion tchèque avec le soccer, Ester s’est ensuite essayée à d’autres sports (volleyball de plage, planche à voile). Mais la République tchèque a aussi des montagnes et la neige a séduit l’adolescente, notamment le surf des neiges. Double championne du monde (slalom et géant parallèles) chez les juniors en 2013, elle confirmait plus tard chez les grandes avec l’or mondial en slalom parallèle (2015) et en géant parallèle (2017).

Vonn pas étonnée

Ce n’est qu’en 2015 que la Tchèque a débuté sur le circuit de Coupe du monde de l’alpin. Avec jusqu’alors une réussite mesurée : aucun podium. Tout le contraire de la superstar Vonn, qui cumule 81 succès en Coupe du monde. L’Américaine de 33 ans, qui a terminé seulement sixième (+0,38), n’a pas été étonnée par la performance de Ledecka. 

«Elle m’avait battue lors d’un entraînement à Lake Louise et là c’était une surprise. Je suis quand même scotchée. Il faut dire qu’aux Jeux olympiques, beaucoup de choses peuvent se passer. Les favorites ont une grosse pression», a ajouté la championne olympique de descente à Vancouver (2010).

«Aujourd’hui, j’avais la confiance de la snowboardeuse. Au départ, je me suis dit : “Tu es là, sans pression contrairement à tes adversaires. Fais toi plaisir”. Du ski alpin, j’ai emprunté la vitesse», a synthétisé la championne surprise.

Ledecka a réconcilié le ski alpin et le «ski fun», l’ancien et le nouveau monde. Pour le plus grand plaisir des présidents du CIO, Thomas Bach, et de la Fédération internationale de ski, Gianfranco Kasper, qui étaient en tribune principale.

Ledecka devra pour une fois choisir la suite de son programme aux Jeux, entre la descente de ski alpin mardi (21h, heure du Québec), mais précédée de trois jours d’entraînement, et le géant en surf des neige, dont les qualifications sont prévues mercredi.