Paul Lajoie a commencé à faire de la course à pied alors qu’il était âgé dans la quarantaine. Il n’a jamais arrêté. Il s’est alors joint à des clubs de Québec avec lesquels il s’est entraîné une ou deux fois par semaine.

Paul Lajoie court toujours

L’Isle-aux-Coudres — Vous connaissez Paul Lajoie, le marathonien de L’Isle-aux-Coudres? Cet ancien matelot qui aimait un peu trop la bouteille a été sauvé par la course. Il a franchi la ligne d’arrivée de 42 marathons, a fait Boston en 2h55 à l’âge de 50 ans. Maintenant qu’il est rendu à 78 ans, les marathons sont derrière lui. Mais Paul court toujours. Son rêve?

Réussir une autre fois à faire le tour de L’Isle-aux-Coudres.

Sur L’Isle-aux-Coudres, le fleuve est le principal personnage, comme aimait le dire le documentariste Pierre Perrault. Puis en hiver, il y a la neige et le vent. C’est un paysage à couper le souffle. Mais c’est un endroit rude et froid quand la brise se lève.

Paul Lajoie en sait quelque chose. Il connaît chaque recoin de cette île sur laquelle il est né et autour de laquelle il a couru des dizaines de fois. Faire le tour de l’île, c’est 23 km et des poussières.

«Je suis rentré chez nous le nez gelé pas mal de fois. Quand t’arrives dans le détour au bout de l’île et que tu te prends le vent d’ouest, c’est l’enfe», raconte Lajoie, qui respire la forme à 78 ans. «J’ai mangé des claques là!»

Dans sa petite maison de L’Isle-aux-Coudres, Lajoie semble content de raconter son histoire. Il n’a jamais été un coureur d’élite. Il n’a jamais été un «gros nom». Les journalistes ne se sont jamais bousculés à sa porte.

Mais sur L’Isle-aux-Coudres, parmi les 1300 habitants, Lajoie est une sorte de personnage. Il a été le premier «vrai marathonien» de l’île, le premier à courir été comme hiver. «Je me suis fait traiter de fou pas rien qu’une fois.»

Fils d’agriculteur, né dans une famille de 14 enfants, Lajoie est un pur produit de l’île. Adulte, il est devenu matelot et a fait carrière comme employé du traversier qui relie l’île à Charlevoix. Il s’est marié et a eu une fille.

Avec les années, Paul Lajoie s’est mis à «prendre une bière de trop». Il allait danser. Parfois il l’échappait.

Puis dans la quarantaine, un beau jour qu’il regardait la télé avec sa femme, il est tombé à Radio-Canada sur la diffusion du marathon de Montréal. C’était le début des années 80. Il a été renversé de voir ces athlètes courir 42,2 km. Quelle idée saugrenue!

«Je prenais une bière. Je rajeunissais pas. Je me suis dit : “Quessé tu fais là!” Faque j’ai commencé à courir.»

Au début, il revenait complètement déshydraté. «Je me prenais une petite bière.» Il a vite constaté que son amour déraisonnable pour Molson et Labatt entrait en conflit avec sa passion naissante pour la course.

«À un moment donné, je suis arrivé et j’ai dit à ma femme : “Soit je continue de prendre un coup et j’arrête de courir, soit j’arrête de prendre un coup et je continue de courir.” J’ai pris la bonne décision. Depuis 1985, je n’ai pas bu aucune boisson. Ça ne me dit plus rien.»

«Ça en prend des fous»

C’est dans la quarantaine qu’il a commencé la course. Il n’a plus jamais arrêté. Il s’est joint à des clubs de Québec. Une ou deux fois par semaine, il allait s’entraîner dans la capitale. Il devait prendre le traversier puis conduire trois heures aller-retour, juste pour faire ses intervalles sous la supervision des entraîneurs.

C’est à cette époque, alors qu’il courait 150 km par semaine, qu’il a commencé à faire le tour de l’île. C’était une manière de s’entraîner. Les Coudriers se sont habitués à apercevoir le bonhomme, été comme hiver, sur les chemins venteux de l’île.

«Se faire traiter de fou, c’est pas grave, relativise l’homme. Ça en prend des fous pour remplir les bâtisses!»

À son premier marathon, à Montréal, il fait 3h26. Puis à 49 ans, en 1990, il réalise son meilleur temps : 2h53, toujours à Montréal. L’année suivante, il court Boston en 2h55.

Durant toutes ces années, Lajoie n’a arrêté de courir que deux fois. «Dans ma cinquantaine, dans mes années de grosse course, je me suis mis à avoir une paralysie faciale comme Jean Chrétien et mon médecin m’a dit : “Toi, t’arrêtes de courir.”»

«Es-tu fou, toi!», lui a répondu Lajoie. Il a recommencé trois mois plus tard. La paralysie est toujours là.

Puis il s’est mis à faire de l’arythmie cardiaque dans les dernières années. Il a dû arrêter de courir pendant sept mois. Il a repris la course en janvier 2018.

À 78 ans, il sort environ cinq fois par semaine. Mais l’hiver, il ne part plus courir n’importe quand.

«Maintenant, des fois à - 20, ça me tente moins d’aller souffrir comme j’ai déjà souffert. J’ai tellement souffert dans les gros froids, dans les tempêtes de neige. L’hiver ici avec le vent, des fois tu fais un pas en avant et t’en fais un de reculons, c’est pas mêlant.»

Les marathons sont chose du passé pour lui. Il a fait son dernier il y a 10 ans. Il a parcouru les 23 km du tour de L’Isle-aux-Coudres pour la dernière fois il y a deux ans. Et le refaire est son souhait le plus cher.

«Cet été, je veux le faire. Je vais probablement marcher des bouts parce qu’il y a de la côte. Mais je veux le faire.»

Paul Lajoie a du temps pour s’entraîner. Sa femme est morte il y a six ans. L’oiseau qu’elle lui a laissé, un inséparable, est mort l’an passé.

Alors Paul court. C’est une grande partie de sa vie. Parfois, à l’époque de ses marathons, les jeunes qu’il dépassait n’en revenaient pas de voir un cinquantenaire les laisser dans la poussière.

«Ils me demandaient : “Quessé que vous faites pour être en forme de même!” Ben je m’entraîne, c’est pas sorcier.»

S’entraîner, se geler le nez de temps en temps, ne pas écouter ceux qui vous traitent de fou... C’est la recette du succès de Paul Lajoie, le marathonien de L’Isle-aux-Coudres.