Serge Denis
Yvan Cournoyer a obtenu son seul trophée individuel en carrière en 1973 en raflant le Conn Smythe.
Yvan Cournoyer a obtenu son seul trophée individuel en carrière en 1973 en raflant le Conn Smythe.

« On veut Cournoyer ! »

L’ex-entraîneur d’origine sherbrookoise Claude Ruel n’avait qu’un œil valide, mais rien ne lui échappait. Au printemps 1964, le jeune Yvan Cournoyer n’avait joué que cinq matchs avec le Canadien et avait laissé une bonne impression en obtenant quatre buts. Déjà, certains le voyaient comme le prochain Maurice Richard, un autre ailier droit qui lançait de la gauche. Ruel, qui l’avait dirigé avec le Canadien junior, voyait plutôt une future vedette en mesure d’imposer sa propre personnalité avec le grand club.

« C’était, sans le vanter, l’un des plus grands joueurs que j’aie eus sous mes ordres, confiait-il au journaliste de La Patrie Louis Chantigny en 1964. De la ligne rouge au filet, c’était sans contredit le plus dangereux compteur que j’aie jamais vu. Il a tout pour réussir dans la Ligue nationale : la vitesse, le maniement de bâton, le lancer, l’intelligence et, surtout, cet instinct de compter qui est un don, une chose qu’on a et qu’on n’apprend pas.

« L’un de ses grands atouts, c’est son lancer, poursuit Ruel intarissable, avant d’ajouter : Il fait aussi de magnifiques passes. Mais sa plus grande force, peut-être, c’est de pouvoir prendre la rondelle en pleine course et de filer droit vers le but. Si on le fait jouer avec le centre qu’il faut, Cournoyer ne peut pas manquer son coup avec les Canadiens. S’il joue avec Jean Béliveau et Gilles Tremblay, par exemple, il sera un grand, un très grand joueur. Prenez-en ma parole. »

À 77 ans, Cournoyer affirme aujourd’hui que Ruel, plus que quiconque, lui a ouvert les portes de son rêve. « C’est grâce à lui que j’ai joué dans la LNH. Avec le Canadien junior, il nous faisait travailler continuellement aux entraînements. Il fallait toujours donner tout ce qu’on avait. » Mais l’entraîneur Toe Blake et le directeur-gérant Sam Pollock demeuraient sceptiques, lui reprochant ses replis défaillants. Durant trois ans, le jeune prodige verra son temps de glace se limiter surtout aux avantages numériques. « Moi je devais faire ma place et Toe Blake me donnait une chance sur l’attaque à cinq. Il se disait que si on gagne le trophée Vézina, on va gagner la coupe », résume-t-il

Le temps donnera raison à Ruel, puisque Cournoyer trouvera finalement sa place au sein du premier trio en compagnie de… Béliveau et Tremblay. Le retraité, maintenant établi à Blainville, au nord de Montréal, affirme aujourd’hui qu’en aucun moment, il n’a songé à jouer ailleurs ou à remettre en question sa carrière avant d’obtenir la confiance de son instructeur. L’impatience venait davantage du public, qui a adopté spontanément ce beau Rudolph Valentino dès ses premiers coups de patin au Forum. Un soir d’avril 1967, les spectateurs ne manquent pas de faire savoir leur mécontentement auprès de Blake, qui continue d’utiliser leur favori avec parcimonie. « On veut Cournoyer! On veut Cournoyer! » scandait la foule, plongeant celui-ci dans l’embarras. « Moi, je devais rester concentré sur l’équipe », se défend l’ex-flamboyant patineur encore gêné.

Yvan Cournoyer

Même avec quelque 55 ans de recul, Cournoyer n’affiche pas la moindre amertume envers Toe Blake, qui ne lui a fait aucun cadeau au cours de ses quatre premières saisons. « Je suis un gars d’équipe, plaide-t-il. J’ai autant de plaisir à faire une passe qu’un but, si c’est pour aider l’équipe à gagner. » Cette époque des six clubs et des déplacements en train ne lui laisse aujourd’hui que de bons souvenirs, dont le plus précieux est la camaraderie qui s’installe dans un groupe soudé par un but commun. « Je pense à John Ferguson qui faisait bruler des allumettes entre nos orteils quand on s’endormait. C’était un grand farceur et un gentilhomme hors de la glace. Mais on était content qu’il soit de notre bord sur la patinoire! » Cournoyer a également de bons mots pour Jean Béliveau, Henri Richard, Claude Provost, Ralph Backstrom, qui l’ont accueilli, et Jacques Lemaire, qui s’est amené en 1967. « Un des joueurs les plus sous-estimés de l’équipe », glisse-t-il. 

Son heure viendra finalement au cours de la saison 1968-1969, durant le bref séjour derrière le banc de son mentor Claude Ruel. Cournoyer s’éclate alors avec 43 buts et 44 passes. « Quelqu’un m’a fait remarquer dernièrement que je n’ai jamais connu une seule saison déficitaire au chapitre des plus et des moins. Je suis très fier de ça, se réjouit-il. Et tout ce temps où j’ai été moins utilisé, on gagnait. On était une grosse famille. On avait du plaisir. Tout le monde participait aux succès. J’étais comblé. »

À compter de cette année-là, Yvan Cournoyer est une des vedettes de la LNH, même si le Canadien se retrouve en période de transition entre deux dynasties. Ses 47 buts et 36 passes en 73 matchs en 1971-1972 lui valent une place au sein de l’équipe canadienne lors de la célèbre Série du siècle, qui l’oppose à l’élite du hockey soviétique. Cette expérience figure parmi les plus beaux souvenirs de Cournoyer, qui n’avait pu participer aux Jeux olympiques d’hiver en 1964. « On ne les connaissait pas très bien à l’époque. Ç’a été toute une surprise qu’ils nous donnent autant de fil à retordre. » Le 28 août 1972, il est cependant le premier à sauter dans les bras de Paul Henderson quand celui-ci marque le but gagnant avec 34 secondes à jouer lors de l’ultime rencontre à Moscou. 

Ailier droit qui lance de la gauche, Yvan Cournoyer a été comparé au grand Maurice Richard à son arrivée avec le Canadien.

« Encore aujourd’hui, des gens me demandent quelle a été ma plus grande satisfaction entre les dix coupes Stanley et cette victoire de la Série du siècle, relate-t-il. Je réponds toujours que les deux, c’est pas pire. » 

Trois ans plus tard, Cournoyer remettait ça à l’occasion d’un des meilleurs affrontements jamais disputés au Forum. Lors de cet inoubliable 31 décembre 1975, il porte l’uniforme du Canadien et l’équipe adverse arbore l’écusson de l’Armée rouge. Mais le gardien Vladislav Tretiak est toujours là et alerte comme jamais. Il sera d’ailleurs désigné joueur du match en compagnie de Cournoyer, auteur du troisième but des siens dans ce verdict nul de 3-3. Même si cette partie ne comptait pas au classement, l’ex-ailier droit se souvient très bien de son importance auprès des entraîneurs et des joueurs. « On s’était préparés longtemps d’avance. On avait étudié leur style. On connaissait leur façon de jouer. On savait qu’ils aimaient contrôler la rondelle dans la ligne du centre. Je pense qu’on a joué un excellent match, se souvient-il. Bowman voulait toujours gagner et il cherchait continuellement des nouvelles manières pour y arriver. Des fois, c’est certain que ça pouvait heurter des joueurs. Mais quand on gagne, ça arrange pas mal de choses. Cette fois, on jouait juste pour la fierté. » De l’avis de plusieurs, cet orgueil retrouvé annonçait la dynastie souveraine, qui ne faisait que commencer. 

La victoire sera au rendez-vous durant le reste de la carrière de Cournoyer. Les statistiques de l’équipe sont renversantes à cet égard. Mais bien au-delà des exploits individuels, ce qui surprend, c’est cette volonté collective de gagner renouvelée tout au long de ces quatre années. « Nous, on voulait défiler sur la rue Sainte-Catherine et montrer la coupe Stanley à nos partisans. C’est ça qui nous faisait avancer. » En prime, les étés sont toujours plus joyeux lorsque la coupe est à Montréal, surtout quand plus la moitié de l’équipe vit au Québec.

Yvan Cournoyer a été le premier joueur à sauter dans les bras de Paul Henderson quand celui-ci a marqué le but gagnant de l’équipe canadienne contre l’URSS lors de la célèbre Série du siècle en 1972.

Pas une fois au cours de notre entretien Yvan Cournoyer ne s’attarde sur un de ses nombreux faits d’armes. Son trophée Conn Smythe en 1973? « On a gagné la Coupe. C’était formidable. » Ses cinq buts contre les Blackhawks le 15 février 1975? « Une belle victoire d’équipe. » Il ne se formalise pas plus de ne jamais avoir connu une saison de 50 buts. « Moi tant que je jouais au hockey et qu’on gagnait, j’étais content. Plus on gagnait, plus on avait envie de gagner », reprend-il. Et les blessures, qui l’ont privé de statistiques plus impressionnantes encore? « C’est certain que lorsqu’on patine plus vite, ça cogne plus fort quand tu te fais frapper », se contente-t-il de dire, sans l’ombre d’un regret. 

Toute sa carrière, Yvan Cournoyer restera le gamin de sept ans trop heureux de recevoir ses premiers patins de son parrain à Noël. Il les adopte sur-le-champ et se forge vite des cuisses de béton en déblayant la petite patinoire aménagée par son père, puis l’aréna de Drummondville, où « il faisait plus froid que dehors », raconte-t-il en riant. Mais ces besognes lui procurent une musculature exceptionnelle et des heures de glace en prime, dont il profite allègrement. « J’ai toujours joué avec des gars plus vieux et plus grands que moi. Ça m’a obligé à trouver toutes sortes de moyens pour éviter de me faire frapper. »

Après le déménagement de la famille à Lachine, sur l’île de Montréal, où son père possède un atelier d’usinage, l’adolescent lui demande une dizaine de rondelles d’acier qu’il lance des heures durant vers des cibles fixées sur un but. « C’était important à l’époque d’avoir un bon coup de patin, et ça l’est encore plus aujourd’hui avec la rapidité du jeu. Mais il fallait aussi que je travaille mes poignets pour avoir un bon lancer. » Perfectionniste, il ne cessera jamais de chercher la bonne formule afin d’améliorer ses performances, adoptant notamment une palette avec une courbure unique et des patins dotés de lames allongées. « Quand j’ai trouvé ce qui me convenait, je l’ai gardé. Comme un ouvrier qui met la main sur un marteau à son goût », illustre-t-il. 

Encore aujourd’hui, Yvan Cournoyer demeure en contact avec plusieurs anciens coéquipiers, comme ambassadeur du Canadien. « Je revois souvent Réjean Houle, Guy Lafleur, Mario Tremblay, entre autres, à différents événements. Même certains avec qui je n’ai pas joué, dont Vincent Damphousse », souligne-t-il. Toujours actif et libéré de ses blessures au dos qui ont écourté sa carrière, il se réjouit d’avoir pu reprendre le golf depuis quelques semaines. Le flambeau toujours bien haut, il trépigne à l’idée que le Canadien reprenne sous peu l’entraînement et aspire une fois de plus à la victoire. 

Jamais rassasié!