Le Canadien a dû jouer le jeu de la robustesse, avec entre autres Pierre Bouchard, afin de tenir tête aux méchants garnements des Flyers. 
Le Canadien a dû jouer le jeu de la robustesse, avec entre autres Pierre Bouchard, afin de tenir tête aux méchants garnements des Flyers. 

L'alignement parfait

Lafleur est enfin sorti de sa coquille. Dryden a retrouvé ses réflexes. Robinson s’impose comme un quart-arrière à la défense. On commence même à parler du Big Three, un nom que l’instructeur des Flyers Fred Shero a accolé aux défenseurs Robinson, Savard et Lapointe. L’attaque a dominé la ligue l’année précédente, une première depuis1963. En plus, l’équipe a cruellement appris à détester la défaite au printemps contre les Sabres. 

Au début de la saison 1975-1976, il ne reste plus que deux défis à relever pour espérer aller jusqu’au bout, comme on dit, après le départ définitif du capitaine Henri Richard, remplacé à ce titre par Yvan Cournoyer. D’abord il faudra retrouver l’ADN du Canadien en instaurant un « système » à la Toe Blake afin de réduire le nombre de buts alloués. Ensuite, l’équipe devra résoudre l’énigme des Flyers, qui continuent de terroriser la Ligue et dont plusieurs équipes commencent à s’inspirer dangereusement dans la planète hockey. 

Sans faire de bruit au camp d’entraînement, le jeune Doug Jarvis deviendra rapidement un élément-clé dans l’arsenal de Bowman pour tenir en échec les meilleurs trios adverses. Acquis contre un certain Greg Hubick le 26 juin des Maple Leafs, qui en avaient fait leur choix de deuxième tour, Jarvis avait été le coéquipier de Bob Gainey avec les Petes de Peterborough. Personne n’a vu en lui un éventuel centre pour Guy Lafleur et Steve Shutt, mais pour empêcher l’adversaire de marquer, il possédait quelques talents dignes de mention. D’abord, il remporte plus que sa part de mises au jeu, un atout considérable pour contrôler la rondelle. Et s’il ne l’a pas, il peut compter sur sa vitesse et son sens de l’anticipation pour en reprendre possession.

Même s’il ne sera jamais un des favoris de la foule, Doug Jarvis obtient rapidement la confiance de Bowman, qui l’associe à son ex-coéquipier Bob Gainey et au vieux routier Jim Roberts. Jarvis jouera les 80 matchs du Canadien cette saison-là et sera de l’alignement sans interruption durant sept ans avant d’être échangé aux Capitals. En fait, il détient toujours la marque de 964 matchs consécutifs sans être blessé. Cette séquence prendra fin quand l’instructeur des Whalers le rayera tout simplement de son alignement le 11 octobre 1987. Il ne jouera plus jamais dans la LNH par la suite. 

Mais en 1975-1976, Jarvis est le seul nouveau joueur à se tailler un poste régulier avec le Canadien, qui accordera 49 buts de moins que la saison précédente. Cette performance collective vaudra un deuxième trophée Vézina à Ken Dryden. Et le trio que Jarvis pivote devient vite un élément essentiel de la nouvelle identité de l’équipe, basée notamment sur une solide contribution de quatre lignes à l’attaque. 

L’affrontement Canadien-Flyers en finale de la Coupe Stanley devait donner le ton pour le reste de la décennie dans la LNH.

L’énigme des Flyers sera en partie résolue dès le camp d’entraînement. Lors du premier match d’une séquence aller-retour, le Canadien encaisse les assauts brutaux des Broad Street Bullies au Forum. Mais le lendemain, à Philadelphie, Bowman désigne ses joueurs les plus costauds que Georges-Hébert Germain appelle les « cannibales de la rue Sainte-Catherine » dans la biographie consacrée à Guy Lafleur, L’ombre et la lumière. Avec Rick Chartraw, Gilles Lupien, Glen Goldup et Sean Shanahan en renfort aux Pierre Bouchard, Doug Risebrough, Mario Tremblay, Yvon Lambert et compagnie, le match donne lieu à quelques foires d’empoigne dans le pur style de l’époque. Le Canadien a lancé le message clair aux Flyers qu’il ne se laisserait plus intimider. Les matchs contre eux ne seront plus jamais pareils, de l’aveu de Bowman. 

L’instructeur retiendra la leçon tout au long de la dynastie souveraine : il doit adapter un plan de match spécifique pour chaque adversaire et trouver les réponses à toutes les menaces. En série finale de la Coupe Stanley, il en fera une nouvelle démonstration en jouant dans la tête des Flyers. Oui, il y a eu la retentissante mise en échec de Larry Robinson à l’endroit du rude Gary Dornhoefer, qui a brisé une bande sous l’impact. Pas la baie vitrée, la bande! Mais Georges-Hébert Germain estime que la série s’est davantage jouée au troisième match à Philadelphie, après deux défaites des Flyers au Forum. 

« C’était une victoire personnelle de Bowman sur Shero, rappelle le journaliste, décédé en 2015. Il avait ordonné à ses hommes de ne pas se laisser impressionner par la macabre mise en scène de Shero et de commencer à patiner pendant que Kate Smith chantait son God Bless America. D’habitude, tous les joueurs écoutent les hymnes nationaux avec recueillement, leur bâton posé sur la glace, le casque à la main, tête baissée. Mais ce soir-là, les Canadiens remirent leur casque puis, se soustrayant à l’aveuglante lumière des spots, se mirent à patiner en rond dans la pénombre sous les formidables huées du Spectrum. Ce faisant, ils avaient pratiquement gagné, déjà. Shero et ses hommes étaient déstabilisés. Les joueurs de Bowman avaient repris l’initiative du jeu. »

La « cédule » de la LNH en 1975-1976 mettait en vedette les masques des gardiens les plus en vue et Ken Dryden en particulier.

Le 16 mai 1976, le Canadien remporte la Coupe Stanley en balayant les Flyers ahuris. Ceux-ci délaisseront par la suite le style Slap Shot, qui avait fait leur fortune. Même s’il domine les compteurs du Canadien avec sept buts et dix passes en 13 matchs en séries, Guy Lafleur ne semble pas dans son assiette, sans que personne ne comprenne pourquoi. Des commentateurs de Philadelphie ont même laissé entendre que la robustesse des Flyers avait eu raison de la vedette du Canadien. « En fait, ça n’avait strictement rien à voir, écrit Germain. Personne ne pouvait imaginer ce qui inquiétait Guy Lafleur. C’était un secret. Seuls quelques membres de l’organisation étaient au courant. Et la police, qui lui avait demandé la plus grande discrétion. »

La réalité était que Lafleur était suivi 24 heures par jour par des policiers et portait un émetteur radio après l’arrestation d’un jeune homme qui avait trempé dans un vol de 2,8 M$. Celui-ci avait révélé à la police que d’autres bandits projetaient d’enlever Lafleur et d’exiger des Canadiens une rançon d’un million $ pour sa libération. La police et l’équipe ont pris cette menace très au sérieux, tandis que la situation a d’abord amusé Lafleur. Les kidnappeurs « m’évaluent dix fois plus que ce que me donne les Canadiens », avait-il réagi devant les policiers, toujours amer de ne gagner que 100 000 $ par année alors que Marcel Dionne recevait trois fois plus à Los Angeles.

Le matin du 16 mai, la police informe Lafleur que trois hommes identifiés par le délateur ont été arrêtés à Ottawa et que toute cette histoire d’enlèvement est terminée. Lafleur marquera le but gagnant ce soir-là pour donner au Canadien la 19e Coupe Stanley de son histoire. Mais il n’a pas le cœur à la fête après le match. « Dans le vestiaire en liesse, où on s’arrosait copieusement de champagne, on remarqua soudain l’absence de Lafleur, héros du jour et de l’année, relate Georges-Hébert Germain. Pete Mahovich, Jim Roberts, le soigneur Eddie Palchak et quelques journalistes, dont Claude Larochelle du Soleil de Québec, partirent à sa recherche et finirent par le retrouver à l’autre bout du sinistre Spectrum, dans une sorte de réduit faiblement éclairé où il s’était enfermé. Il était assis sur un tabouret, un Coke à la main, tout seul, visiblement mécontent de les voir arriver. Surtout le trop exubérant Pete Mahovlich, qui le secouait comme un prunier pour qu’il exulte, alors qu’il n’avait qu’une envie : être seul, ne pas avoir à parler, ni même à écouter quoi que ce soit de qui que ce soit. Avoir la paix, la sainte paix, pour une fois. »

Lafleur venait pourtant de remporter le championnat des marqueurs, avec 56 buts et 69 passes en saison régulière, soit six points devant Bobby Clarke et 31 de plus que Dionne. Il devenait ainsi le premier joueur du Canadien à remporter le trophée Art Ross depuis Bernard Geoffrion en 1961. Tout au long de la dynastie souveraine, Lafleur sera le cœur de l’équipe, qui ne manque pourtant pas de vedettes. « Le hockey, c’est la chose la plus importante dans ma vie. Ça vient même avant ma famille, avant ma femme, avant mon fils », avait-il déclaré durant la saison dans un autre accès de franchise. Mais ce soir-là, pendant que les bouchons de champagne virevoltaient dans le vestiaire, toute la pression qu’il s’était infligée fuyait dans la douleur et l’obscurité. 

Malgré sa saison record, Lafleur a connu quelques passages à vide. Le 31 décembre 1975, notamment dans le cadre de la Super Série contre le club soviétique de l’Armée rouge, il n’était pas l’ombre de lui-même durant ce match nul de 3-3, que le journaliste Jacques Beauchamps a décrété comme étant le meilleur affrontement jamais disputé au Forum. Les joueurs du Canadien ont effectivement brillé en bombardant le gardien Vladislav Tretiak de 38 tirs contre 13 seulement. En fait, seuls Lafleur et Dryden ont mal paru malgré les semaines de préparation qu’avait consacrées Bowman pour cette rencontre. 

Lafleur « voulait tellement bien faire qu’il avait une peur bleue de mal agir, note Georges-Hébert Germain. Ses coéquipiers avaient vite compris et cessèrent de lui envoyer des passes. En troisième période, Bowman ne lui donna pratiquement pas de glace. »

Bowman avait cependant gagné son pari en convainquant ses joueurs qu’ils pouvaient tenir tête à n’importe quelle équipe sur la planète.

La série de cartes de hockey O-Pee-Chee n’a pas brillé par sa rigueur en 1975-1976. On y voit notamment la carte de Doug Risebrough avec la photo de Bob Gainey, celle de Mario Tremblay confondu avec Ric Natress, le vétéran Yvan Cournoyer est rebaptisé Yvon et Guy Lafleur est présenté comme un défenseur alors qu’il vient de marquer 53 buts!

Un portrait tout en nuances

Guy Lafleur : L’ombre et la lumière est le tout premier livre du prolifique journaliste touche-à-tout Georges-Hébert Germain. Celui-ci en écrira de nombreux autres par la suite, dont les biographies de Céline Dion, René Angélil et Robert Bourassa. 

Publiée en 1990, soit durant la dernière saison de Lafleur avec les Nordiques de Québec, cette biographie est assurément la plus achevée parmi plus d’une dizaine qui lui sont consacrées, devant Le Démond blond, paru 12 ans plus tôt sous la plume du journaliste du Soleil Claude Larochelle, que Germain cite abondamment en saluant son respect de l’athlète sans jamais tomber dans l’admiration béate. 

Cette même approche sert bien Germain, qui présente un homme complexe, timide, fier et d’une franchise parfois déconcertante, une qualité que partage la conjointe de Lafleur, Lise Barré, qui n’a eu de sentiments que pour l’homme et non le joueur de hockey, mais qui en acceptait les parts d’ombre. Son indéfectible complicité avec Lafleur est manifeste dans chaque page du livre de Germain.

Aucune autre biographie écrite par la suite n’atteindra la qualité du récit de Georges-Hébert Germain.

<em>Guy Lafleur : l’ombre et la lumière</em>, Georges-Hébert Germain, Montréal, Art global : Libre Expression, 1990, 407 p.