Serge Denis
Guy Lafleur semble seul au monde chez le Canadien et dans l’ensemble de la Ligue nationale en 1977-1978. Avec 60 buts, il devance facilement l’unique autre marqueur de 50 buts et plus, la recrue Mike Bossy.
Guy Lafleur semble seul au monde chez le Canadien et dans l’ensemble de la Ligue nationale en 1977-1978. Avec 60 buts, il devance facilement l’unique autre marqueur de 50 buts et plus, la recrue Mike Bossy.

Lafleur « invente le jeu »

«Lorsqu’il apprend quelque chose de nouveau, un joueur pense à toutes les étapes de l’exécution, il doit diriger son corps pour qu’il lui obéisse. Avec de l’entrainement et d’innombrables heures de répétition, les mouvements sont mémorisés, s’accélèrent, deviennent plus sûrs, s’intègrent graduellement à la mémoire musculaire. Le grand joueur, ayant vu et fait plus de choses, grâce à sa plus grande expérience personnelle, a gravé dans ses muscles la mémoire de plus de notes, de plus de combinaisons et de mélodies, jouées d’une infinité de façons. Placé devant une situation connue, son corps répond. Face au plus grand défi d’une situation nouvelle, il trouve des réponses inédites qu’il ignorait être en lui. Il invente le jeu. »

Ken Dryden emprunte ici une expression italienne pour décrire à quel point Guy Lafleur est dans une classe à part, dans son célèbre livre Le Match. Il l’admet d’emblée : jamais il a été un proche de l’ailier droit tout au long des sept hivers passés ensemble avec le Canadien. En aucun moment il ne l’a reçu chez lui et une seule fois il lui a rendu visite. C’était lors d’une fête. Mais le génie de la grande vedette de la dynastie souveraine n’échappe pas au gardien, qui lui consacre douze pages pleines d’admiration, mais aussi d’interrogations sur cette place démesurée qu’occupe le hockey dans sa vie. Fin analyste, toujours en retrait des turbulences de l’équipe, Dryden a longuement observé son coéquipier, qui prenait plaisir à sauter sur la glace longtemps avant le reste de l’équipe afin de vivre seul sa passion dévorante. L’ex-gardien se laisse fasciner par la vedette de l’heure dans la LNH en le comparant aux plus grands du sport : Bobby Orr, Pelé, O.J. Simpson, Reggie Jackson, Julius Erving, etc. « Dans leurs moments d’inspiration, qui n’étaient pas si rares, leur esprit et leur corps créaient des jeux introuvables dans les manuels, inédits, toujours en évolution et que tous aspiraient à imiter », écrit-il.

Cela n’a jamais été aussi vrai qu’en 1977-1978, alors que Lafleur est au sommet de son art. Même si l’équipe compte presque 30 buts de moins que la saison précédente, le Démon blond semble seul au monde avec 60 buts. Il est l’auteur ou le complice de près du tiers de tous les buts du Canadien cette saison-là, marquée par une légère baisse de régime autant à l’attaque qu’en défensive, ce qui n’empêche pas l’équipe de finir en tête de part et d’autre. Cette performance lui vaudra un troisième trophée Art Ross pour son championnat des marqueurs, les trophées Hart (plus utile) et Lester B. Pearson (plus utile selon ses pairs). Ajoutons qu’il aurait aussi récolté le Maurice-Richard (plus de buts), s’il avait existé. En fait, seule la recrue Mike Bossy, avec 53, l’accompagnera dans le club des 50 buts durant cet hiver.

La recrue Pierre Mondou obtient rapidement la confiance de son instructeur Scotty Bowman, d’autant que l’indiscipliné Pierre Larouche refuse de se soumettre aux exigences de l’équipe.

Guy Lafleur est un des principaux artisans de la nouvelle marque de 28 matchs sans défaite, qui s’échelonne du 18 décembre 1977 au 23 février 1978. Durant cette séquence de 23 victoires et 5 nulles, Ken Dryden et son adjoint se livrent une solide bataille à savoir qui cédera le premier. Encore une fois, le grand gardien tient le fort beaucoup plus souvent qu’à son tour et c’est lui qui flanchera finalement contre les Rangers de New York. Larocque en souffrira, et pas toujours en silence, tout au long de la dynastie souveraine. Dans Le Match, Dryden révèle à quel point cette rivalité pouvait devenir cruelle parfois.

« Larocque et moi sommes en compétition de nouveau. Bien que nous ayons gagné nos trois dernières parties, […] un bon entrainement enthousiaste et dynamique lui vaudra probablement le match contre Detroit et il le sait. Alors il fut l’un des premiers sur la patinoire aujourd’hui et il sera l’un des derniers à la quitter. Je ne pouvais pas ne pas le voir. Je n’aime pas vraiment jouer contre les Wings, une équipe inepte et inintéressante, en particulier au Forum. Mais je ne veux pas ne pas jouer non plus. Je relève donc le défi, restant plus longtemps pour bloquer des lancers dont je préférerais me passer et que je n’ai sans doute pas besoin d’arrêter aujourd’hui. Je reste en poste juste assez longtemps pour qu’on ne puisse rien me reprocher au moment de prendre la décision. »

Les efforts de Larocque et l’indifférence apparente du titulaire n’y changeront rien : c’est Dryden qui affrontera les pauvres Red Wings. 

Le second violon verra tout de même son nom inscrit sur le trophée Georges-Vézina une deuxième fois au terme de la saison, sous celui de Dryden, évidemment! Il rééditera cet exploit deux fois, mais jamais à titre de partant, puisqu’il sera supplanté par Denis Herron après la retraite de son éternel rival, en 1979. Si bien qu’il demandera à être échangé afin de réaliser son rêve de devenir numéro un. Il sera exaucé en 1981 en passant aux Maple Leafs de Toronto, mais l’expérience tournera au cauchemar, puisqu’il n’obtiendra que 10 victoires en 50 présences la saison suivante. Sa carrière déclinera rapidement et il prendra sa retraite comme joueur en 1985, avant de devenir directeur général des Tigres de Victoriaville, puis vice-président de la LHJMQ. Il succombera à un cancer du cerveau à 40 ans seulement le 29 juillet 1992. 

Michel Larocque

Larocque n’est pas la seule victime du manque de confiance de Bowman. Après des années glorieuses aux côtés de son frère Frank, puis au centre du premier trio explosif, complété par Lafleur et Shutt, Pete Mahovlich semble avoir épuisé sa réserve d’indulgences. À 6 pieds 5 pouces, cet habile manieur de bâton s’est acquis une réputation tenace de mangeux de puck, malgré ses 82 passes en 1974-1975, un sommet toujours inégalé chez le Canadien. Mais c’est surtout son enthousiasme hors glace qui a fini par miner la patience de Sam Pollock le 29 novembre 1977. Il devient alors le troisième gagnant des deux coupes Stanley précédentes à quitter le club, après les départs de Jim Roberts vers St Louis au cours de l’été et de Murray Wilson en début de saison. 

« Plus qu’une ‘’super étoile’’, Mahovlich voulait être un personnage, raconte Dryden dans Le Match. J’ai joué avec lui pendant près de six ans et je l’ai vu marquer plusieurs buts mémorables, incluant un but en désavantage numérique après une montée spectaculaire contre les Soviétiques en 1972, que peu de ceux qui l’ont vu auront oublié. Mais si j’ai une image indélébile de Mahovlich, c’est celle à l’extérieur de la patinoire, […] un large sourire d’une oreille à l’autre et disant d’une voix trop forte en riant trop fort ‘’hey, qui a plus de plaisir que tout le monde? ’’ »

En retour de cet éternel adolescent, le Canadien en obtient un autre de neuf ans son cadet, Pierre Larouche, qui avait marqué 53 buts à sa deuxième saison avec les Penguins de Pittsburgh. Ce surdoué avait fracassé le record de points de Guy Lafleur avec les Éperviers de Sorel, dans la LHJMQ, mais traîne déjà une réputation de joyeux luron hors de la patinoire. Pire encore, il avait aussi eu maille à partir avec ses instructeurs à propos de ses responsabilités défensives. 

Pollock croyait sans doute que Bowman parviendrait à redresser le mauvais garçon. Or aucun instructeur du Canadien, ni d’aucune autre équipe d’ailleurs, ne trouvera le moyen de lui inculquer la discipline si chère au club. Larouche connaîtra une saison de 50 buts au centre de Lafleur et Shutt en 1979-1980, en partie sous le court règne de Bernard Geoffrion derrière le banc. Échangé aux Whalers de Hartford durant la saison 1981-1982, il passera près de marquer 50 buts avec une troisième équipe, les Rangers de New York, en 1983-1984. Mais chaque séjour sera marqué par des mésententes avec ses entraîneurs. 

« Larouche, un joueur de luxe dans le meilleur et le pire des sens du terme, se sert plus de sa tête que de son corps quand il joue au hockey, analyse Dryden. C’est un prodige capable de marquer des buts avec une facilité humiliante pour ses coéquipiers; sans la rondelle, il patrouille nonchalamment le centre de la patinoire, sans ardeur, comme un spectateur indifférent au match. Mais comme tous ses instructeurs ont dû finir par se le répéter, et plus d’une fois, marquer des buts est un don qui ne s’apprend pas. Le reste peut s’apprendre. » Bowman perdra vite patience avec son centre immature et ne l’utilisera que durant cinq parties en séries éliminatoires. La saison suivante, le calvaire sera plus douloureux encore puisqu’il sera limité à 9 buts en 36 matchs. 

Ralenti par des douleurs au dos, Yvan Cournoyer participe à sa dernière conquête de la coupe Stanley.

L’instructeur peut se permettre de laisser moisir son jeune rebelle avec l’arrivée d’un autre Pierre, Mondou celui-là, qui semble mieux accepter ses responsabilités défensives tout en montrant de belles habiletés à l’attaque. Ancien coéquipier de Larouche avec les Éperviers de Sorel, la recrue fait bonne impression en récoltant 19 buts et 30 passes. Sa carrière sera cependant de courte durée, puisqu’il devra quitter le jeu définitivement après une blessure à un œil infligée par le rude défenseur des Whalers Ulf Samuelsson le 9 mars 1985. 

Les 10 points de Mondou en séries au printemps 1978 donnent raison à Bowman. Mais encore une fois, les meilleurs demeurent les meilleurs tout au long du parcours éliminatoire, où le Canadien aligne une dixième victoire en séries finales, un exploit jamais réédité. Avec 21 points chacun, Lafleur et Robinson contribuent à écarter successivement les Red Wings, les Maple Leafs et les Bruins. Le trophée Conn Smythe est attribué à Robinson, qui l’aurait mérité aux yeux de plusieurs deux ans plus tôt. Il s’agit des dernières séries de la Coupe Stanley pour Yvan Cournoyer, toujours à son meilleur en pareilles circonstances. Il marque sept fois, dont deux buts gagnants, en plus d’amasser 4 passes en 15 matchs.

Le Match, Ken Dryden. ADA Éditions. Traduit de l’anglais par Patrice Nadeau. 2008, 393 pages.

Dryden au-dessus de la mêlée

Présenté à tort ou à raison comme « le meilleur livre jamais écrit sur le hockey », Le Match de Ken Dryden est une incursion au cœur du quotidien des joueurs. Les amateurs du genre apprécieront les pitreries de vestiaire de Guy Lapointe et de Steve Shutt ou les longues réflexions de l’auteur sur la violence, les salaires, les superstitions, la célébrité, les rivalités, etc. Mais pour retrouver les émotions qui ont marqué la dynastie souveraine, il faudra repasser. Comme si Dryden était toujours au-dessus de la mêlée et en marge des moments d’euphorie ou de grande déception. En revanche, il se surpasse dans les portraits justes de ses coéquipiers et de leur instructeur, qu’il dépeint en profondeur et sans chercher à les embellir. D’emblée, il admet que « Bowman n’est pas une personne facile à aimer ». On comprend vite cependant que les deux hommes n’ont aucun mal à s’entendre.