Les parents du joueur des Cantonniers Jésus Piaget Ntakarutimana sont des survivants de la guerre civile qui a éclaté au Burundi en 1993 et qui a sévi jusqu’au milieu de la décennie 2000. Sur la photo, Jésus Piaget Ntakarutimana, Euphrem Ntakarutimana, le père, Rosine Uwamahoro, la mère, et le petit frère Pierry Ntakarutimana.

De la guerre civile au hockey

Le hockey tient une place importante dans la vie de Jésus Piaget Ntakarutimana des Cantonniers de Magog. L’adolescent de 16 ans est pleinement conscient de la chance qu’il a de grandir et de s’épanouir au Québec contrairement à ses parents, des survivants de la guerre civile qui a éclaté au Burundi en 1993 et qui a sévi jusqu’au milieu de la décennie 2000.

Rosine Uwamahoro et Euphrem Ntakarutimana ont vu le pire de l’humain, celui qui ne recule devant rien pour terroriser, massacrer, tuer. Avant d’immigrer au Canada à la toute fin du dernier millénaire, les parents de Piaget ont également passé de nombreuses années dans un camp de réfugiés en Tanzanie. Pas moins de six ans dans le cas de Rosine et un peu moins pour Euphrem qui étudiait à l’Université du Burundi lorsque ce conflit ethnique entre Hutus et Tutsis a ravagé leur pays natal et fait quelque 300 000 morts.

« Je suis évidemment au courant de l’histoire de mes parents. J’ai énormément de respect pour eux, de l’admiration même. Quand je réalise tout ce qu’ils ont dû faire pour demeurer en vie et sans jamais savoir de quoi sera constitué demain, je me dis que mes petits problèmes que je rencontre parfois avec les Cantonniers dans le feu de l’action sont plutôt insignifiants à comparer avec leur vécu. Ma mère n’a pas eu d’adolescence et mon père a frôlé la mort à quelques reprises. Ils sont restés debout à travers des conditions et des épreuves que j’ai peine à imaginer. Ils ont des valeurs que j’essaie d’inculquer à mon quotidien. Malgré tout ils apprécient la vie et c’est un beau message pour moi et mon jeune frère Pierry », fait valoir Piaget.

Réfugiés

Rosine Uwamahoro était adolescente à son arrivée au camp des réfugiés. Plus âgé, Euphrem Ntakarutimana fréquentait l’Université dans son pays.

« J’adorais les études, mais à un moment donné je n’ai pas eu le choix de cesser de fréquenter l’université, car c’était au risque et péril de notre vie. J’y suis retourné plusieurs mois plus tard, car on croyait que le conflit se réglerait. C’était une erreur. Il y a eu une tuerie sur le campus et j’ai des compagnons qui sont morts. À partir de là, tout ce qui comptait c’était de fuir dans des régions où on se sentait un peu en sécurité. Mais il ne fallait pas demeurer sur place longtemps. J’étais de plus en plus coincé et en janvier 1997 j’ai rejoint le camp des réfugiés en Tanzanie. On se cachait la nuit pour éviter les embuscades », évoque Euphrem qui avait eu la douleur auparavant de perdre sa mère, deux de ses frères et une de ses sœurs qui ont été assassinés.

« J’ai échappé à la mort parce que j’étais absent au moment où le massacre a eu lieu », mentionne celui qui est maintenant à l’emploi de la Commission scolaire de la région de Sherbrooke (CSRS) comme technicien en service de garde.

Attitude et altitude

Évidemment, le camp des réfugiés se voulait une situation temporaire qui comportait aussi son lot d’incertitudes « On vivait grâce à l’intervention de l’ONU, précise Rosine. L’inquiétude nous rongeait. Tous nos projets d’avenir, nos études demeuraient sur la glace. Tu touches le fond du baril, mais tu dois garder le moral. On le dit parfois à nos deux garçons que c’est leur attitude qui va déterminer leur altitude, celle qui va leur permettre de voler de leurs propres ailes. »
Pas besoin d’insister pour vous dire qu’Euphrem et Rosine sont heureux de voir leurs deux enfants grandir au Canada. « Nos rêves ont été brisés dans notre jeunesse. Pierry et Piaget peuvent se permettre de vivre d’espoir et en toute sécurité ici. Plus jeune, Piaget en avait que pour le hockey. Son frère cadet est moins porté vers le sport. Il nous demande constamment d’aller à la bibliothèque. », confie Rosine.

Le passionné et le professeur

Passant du continent africain où le soccer est roi et maître à l’Amérique, Rosalie Uwamahoro et Euphrem Ntakarutimana étaient loin de se douter qu’ils seraient séduits un jour par le hockey. Le responsable : leur fils Piaget, porte-couleurs des Cantonniers de Magog.

Rosalie se souvient trop bien comment ce virage vers le hockey s’est effectué. « On a bien vu que le hockey était important au Québec. On a commencé à s’intéresser au Canadien, et honnêtement, sans tout comprendre, on appréciait le spectacle. Mais c’est quand Piaget a eu quatre ans que le hockey a pris toute la place », confie-t-elle, sourire en coin.

Celui qui porte le dossard 23 chez les Cantonniers a débuté par des cours de patinage de vitesse. « Il s’est retrouvé là parce qu’on ne savait pas trop où cogner. Mais ce n’est pas ce qu’il voulait et il nous répétait qu’il voulait jouer au hockey. On a vu une annonce et on l’a inscrit au hockey. Il en voulait toujours plus et demandait constamment à aller jouer au hockey dehors. Il a joué au soccer et au hockey jusque vers l’âge de 11 ou 12 ans puis il a abandonné le soccer. C’est un vrai passionné. En grandissant il nous parlait des Cantonniers et qu’il jouerait un jour avec eux. Il a tenu parole ».

À ses heures, Jésus Piaget est aussi capable d’enseigner le hockey. « C’est Piaget qui nous a montré et expliqué les règles du hockey, ses subtilités. On a tout appris de notre fils. Il doit être un bon enseignant, car nous sommes devenus des vrais amateurs de hockey, autant que le soccer », de renchérir Rosine Uwamahoro.

Un choix logique

Pour le principal intéressé, se concentrer au hockey a toujours été le choix logique qui s’imposait à ses yeux. « Je me sens beaucoup plus dans mon élément avec des patins aux pieds. J’aime le soccer, mais je n’ai jamais senti la même adrénaline qui m’habite quand je joue au hockey. J’adore l’ambiance d’un vestiaire de hockey, les préparatifs, la partie, les entraînements. J’ai le hockey dans le sang, c’est évident », soutient Piaget.

Probablement que son amour du hockey fait en sorte que le produit des Marquis du Mont-Sainte-Anne est un joueur très apprécié de ses coéquipiers. Il en est presque gêné lorsqu’on lui rapporte ce fait. « Il me semble qu’on doit se présenter à l’aréna en étant de bonne humeur. C’est ce que j’applique. Je suis un gars enthousiaste et je n’aime pas non plus voir des coéquipiers malheureux. Je fais ma part sur ce plan et tant mieux si c’est apprécié. »

L’entraîneur Félix Potvin a reconnu les talents de rassembleur de son poulain. « Piaget est définitivement à l’aise dans un groupe. Le genre de gars que tout le monde aime. Son seul défaut, c’est qu’il est trop exigeant envers lui-même. Il faut parfois lui parler. Piaget nous rend de très bons services par sa fougue et tous les petits détails qu’il accomplit. »

« C’est vrai qu’il m’arrive de perdre mon sang-froid quand je ne suis pas content de mon jeu. Je ne veux pas nuire à l’équipe », mentionne celui dont le nom de famille est celui qui donne le plus de maux de tête aux annonceurs dans les amphithéâtres de la ligue.

« Il n’y a pas un endroit où mon nom est prononcé de la même façon. C’est juste drôle. On en rit parfois entre nous sur le banc. »

Méconnu il y a six mois, Jésus Piaget Ntakarutimana ne l’est plus. Rien à voir avec son nom. Il a laissé parler son talent, son dynamisme.