Ancienne athlète olympique, Maryse Turcotte a terminé 4e en haltérophilie chez les 58 kg, lors des Jeux olympiques de l’an 2000, à Sydney. Elle est actuellement gérontopsychiatre, à Drummondville.
Ancienne athlète olympique, Maryse Turcotte a terminé 4e en haltérophilie chez les 58 kg, lors des Jeux olympiques de l’an 2000, à Sydney. Elle est actuellement gérontopsychiatre, à Drummondville.

CHSLD : détourner le regard, volontairement

Sébastien Lajoie
Sébastien Lajoie
La Tribune
La pandémie de la COVID-19 a exposé la vulnérabilité, et la vétusté du réseau des CHSLD au Québec, croit Maryse Turcotte. Et un virage à 180 degrés dans l’approche des soins et de l’hébergement de cette clientèle bien précise, de même que des investissements massifs dans ses infrastructures vieillissantes et périmées, sont la clé afin de réformer cette branche du système de santé dont on détourne trop facilement les yeux.

Chaque jour, l’ancienne Olympienne en haltérophilie avait plaisir à visiter sa clientèle, que ce soit à l’Hôpital Sainte-Croix de Drummondville, ou encore dans les milieux hospitaliers de Trois-Rivières et de Victoriaville.

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Spécialisée en gérontopsychiatrie, Maryse Turcotte a dû fortement adapter sa pratique, au cours des dernières semaines, afin de poursuivre le suivi avec sa clientèle.

Les personnes âgées, surtout celles en CHSLD, ont été stigmatisées dernièrement. Clientèle vulnérable, à risque, la COVID-19 y a fait des ravages et soulevé des situations déplorables, comme ce fut le cas pour la résidence Herron, à Dorval.

Maryse Turcotte a pris la communication de La Tribune tout juste avant un appel à un patient. Car en temps de pandémie, elle est contrainte de rencontrer ses patients virtuellement, par visioconférences, ou par téléphone.

« J’ai une clientèle multiple, des aînés autonomes, qui sont en résidence pour personnes âgées ou à la maison, et une clientèle importante en CHSLD. Normalement, je vais en CHSLD toutes les semaines, mais là, je fais surtout de la consultation téléphonique, pour les médecins de famille qui sont en CHSLD. C’est pour éviter que je quitte l’hôpital », a-t-elle indiqué.

« Pour certains cas, je dois absolument me déplacer. Justement, cet après-midi j’ai une problématique complexe avec dame qui est connue pour des problèmes psychiatriques, bipolaires et elle a une démence surajoutée, en plus de la médication qu’elle doit prendre, je dois donc aller la voir. Sinon, je fonctionne plutôt par téléphone. Pour mes patients qui sont toujours chez eux, ou en résidences, je les appelle directement. C’est très variable. »

Maryse Turcotte lors des jeux olympiques de 2004

Chaque jour, de la conférence de presse du trio formé du premier ministre du Québec, de la ministre de la Santé et du responsable national de la santé publique, émergent les données quotidiennes reliées à la COVID. Le nombre de morts. Les hospitalisations. Les nouveaux cas.

« Il y a des personnes âgées qui sont habituées à un rythme de vie et pour elles, le confinement ne change pas tant de choses que ça. Ça amène quand même des angoisses. Les patients se demandent s’ils vont attraper le virus. Mais pour d’autres, l’isolement est très très difficile. Certains patients en résidences sont confinés à leurs chambres, ils n’ont plus le droit de la quitter depuis des semaines. On dépose leur plateau de repas à la porte, leur médication aussi. Ce qui leur reste, c’est regarder la télévision, et aux nouvelles, c’est pas toujours joyeux. C’est l’enfer. »

« J’en ai quelques-uns pour qui c’est plus difficile. Le sommeil est agité à cause des ajustements à la médication. Il y a des attaques de paniques qui s’ajoutent. »

Le réseau des CHSLD expose ses principales faiblesses en ces temps de crise. Par-dessus tout, le manque de personnel.

« Notre équipe de santé mentale, le personnel, dont les cliniques sont arrêtées, les cliniques de jour, tout est arrêté. On a récupéré ce personnel pour donner un coup de pouce afin de faire le suivi téléphonique auprès des patients. On les appelle une ou deux fois par semaine. C’est plate, vraiment », déplore-t-elle, au bout du fil.

« Si on me disait que c’est ça ma job pour la vie, je me questionnerais sur mon choix de carrière. J’ai choisi la psychiatrie, car on a des contacts avec les gens. C’est notre examen mental. Ce n’est pas comme en médecine familiale, avec le stéthoscope. J’ai besoin de voir mon patient, sa présentation, son discours, c’est ça mon outil de travail. Évaluer un patient qui est à risque suicidaire par téléphone, un patient qui a une schizophrénie par téléphone, il faut les voir! Tout ce qu’on fait, c’est de gérer du risque. »

Garder le fort, et le reconstruire

Cette clientèle, Maryse Turcotte l’apprécie depuis longtemps. Depuis toujours, en fait. Voilà pourquoi son regard sur le vieillissement est probablement différent.

« Mon père est décédé quand j’étais jeune, et j’ai été élevée par ma mère, surtout. J’ai passé beaucoup de temps avec mes grands-parents, tant du côté de ma mère que du côté de mon père. Ils me traînaient un peu partout. On allait dans les résidences visiter leurs amis, au CHSLD voir leurs oncles et tantes. J’ai toujours côtoyé les personnes âgées et ça a toujours été très positif. J’aimais jouer aux cartes, entendre leurs histoires, écouter les vieilles chansons. Sur le plan humain, c’est une clientèle intéressante, qui a du vécu. Je les aime, mes personnes âgées! J’essaie d’en pendre soin comme s’il s’agissait de ma propre mère », a précisé celle qui a terminé quatrième en haltérophilie, aux Jeux olympiques de Sydney, en 2000.


« Le seul cours que j’ai coulé, au secondaire, c’est éducation choix de carrière! »
Maryse Turcotte

Mais avant de rêver à l’or olympique, Maryse Turcotte se voyait devenir gestionnaire d’un service alimentaire desservant un CHSLD.

« Le seul cours que j’ai coulé, au secondaire, c’est éducation choix de carrière! Je ne savais pas ce que je voulais faire dans la vie. Un cours en nutrition de l’athlète, au Cégep de Sherbrooke, m’a mené à Montréal, où j’ai complété un DEC en diététique. Comme emploi étudiant, j’ai travaillé en CHSLD, dans les cuisines des cafétérias. J’ai travaillé dans des hôpitaux, en cuisine », s’est-elle souvenue.

Après un Bacc en administration, et une maîtrise en administration de la santé, c’est par défi personnel qu’elle a attaqué la médecine, alors qu’elle avait atteint la trentaine.

Ensuite suivirent la psychiatrie et la spécialisation en gérontopsychiatrie. Elle travaille à l’Hôpital Sainte-Croix de Drummondville depuis presque six ans et rattaché au CHSLD Georges-Frédéric-Hériot de Drummondville.

Membre du Panthéon des sports de Sherbrooke, Maryse Turcotte a toujours fait preuve de ténacité, dans son parcours sportif.

Issue du Club d’haltérophilie de l’école secondaire Le Ber de Sherbrooke, elle a représenté le Canada à tous les Championnats du monde, de 1995 à 2008, récoltant au passage trois médailles. Elle a ajouté l’or, à deux reprises aux Jeux du Commonwealth, en 2002 et 2006.

Des exploits de géante pour cette femme qui ne mesure que 1 m 53.

Revoir les CHSLD

Maryse Turcotte porte un regard lucide, non seulement sur le réseau des CHSLD, mais aussi sur la vieillesse.

« On va tous vieillir, on va tous présenter des problématiques de santé, de pertes physiques. Le corps humain vieillit.

Mais on ne veut pas le voir, comme individu, comme société. La vieillesse, c’est mal vu », a-t-elle lancé, un peu par dépit.

« Ainsi, les CHSLD, ça fait un peu notre affaire. On sait que ce n’est pas très bien, que ce n’est pas parfait, mais on ne s’en occupe pas tant que ça. Qui a le goût un samedi après-midi, d’aller voir des gens au CHSLD? Ce que je trouve plate, c’est qu’on voit des drames émerger, actuellement, à gauche et à droite, et que soudainement, tout le monde s’intéresse aux conditions dans les CHSLD. Mais en réalité, ce n’est pas vrai. On ne veut pas les voir, on ne veut pas le savoir. Cette réalité, c’est caché. On fait semblant que ça n’existe pas trop. On nie aussi le fait qu’on va vieillir un jour et se rendre là. On détourne le regard. »

« Pourtant, c’est tellement valorisant de visiter ces établissements. En temps normal, j’y vais avec mes trois enfants, le soir ou la fin de semaine, pour faire des consultations, ou une tournée de patients. Et je ne suis pas la seule à faire ça, dans le personnel. Mes enfants sont populaires! Ils attirent l’attention, et suscitent les sourires! »

« Mais le degré d’implication est limité. Personne ne veut s’impliquer parce que peut-être, on se voit là un jour et ça, c’est très difficile à accepter. Je constate, aux nouvelles, la grande mobilisation pour donner un peu d’air et de soutien aux CHSLD, ces temps-ci. C’est bien que tout le monde se mobilise, et tout ça, mais il y a quelque chose qui devrait rester, après la crise, pour que les gens restent impliqués. Cette attention-là, je la trouve bien, mais je trouverais ça dommage qu’elle ne soit qu’épisodique. »

La crise actuelle pourrait facilement servir de levier afin de réformer le réseau, croit fermement Maryse Turcotte.

Maryse Turcotte

D’importants efforts, mais, surtout, d’importants investissements devront être faits afin de changer la donne.

« On n’y échappe pas, ce réseau est essentiel. Ça prend un endroit pour ces gens-là. On ne peut pas les garder chez nous. J’ai déjà fait ma propre réflexion à savoir si je garderais ma mère à la maison, si elle devait un jour avoir de grandes pertes cognitives et d’autonomie. Elle-même ne veut pas m’imposer ça. Ce sont des milieux de vie. On essaie de travailler avec le personnel et les ressources qu’on a. »

« Oui, j’espère qu’il va rester quelque chose après. Les CHSLD sont très vieux. Ils ne sont pas conçus ou adaptés pour bien prendre en charge les personnes âgées. On parle de chambre à deux, encore. Le projet du gouvernement de migrer vers un projet de maisons des aînés, qui seraient des installations modernes, mieux conçues, au goût du jour, mieux adaptées, pour remplacer nos vieilles bâtisses dont les pierres tombent, serait intéressant. »

La CAQ a annoncé un projet de transformation majeur des milieux d’hébergement pour les aînés, en novembre dernier.

La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, a présenté son plan visant la transformation de plus de 2500 places de centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) pour adapter davantage certains milieux de vie aux besoins des aînés. 

De nombreux CHSLD existants feront l’objet de rénovation, alors que d’autres seront reconstruits en cohérence avec la nouvelle approche en matière de services d’hébergement.

Au total, ce projet de transformation des services d’hébergement pour aînés va nécessiter un investissement de plus de 2,6 milliards de dollars par le gouvernement.

« Ces endroits-là, on en a besoin. Ces gens qui ont plusieurs problématiques médicales, qui ont une importante médication, qui ont des déficits comportementaux, cognitifs, on ne peut pas les prendre en charge autrement qu’avec le CHSLD. Il nous en faut. Il faut s’y impliquer. On ne peut pas juste dumper les gens là », martèle Maryse Turcotte.