À moins de 20 mètres, en pleine clarté, et même après l’avoir vu de différents angles, je n’ai jamais pu déterminer si toutes les cornes d’un mâle avaient le minimum requis de 1 pouce. De face comme sur cette photo et avec un court temps de réaction, l’hésitation ne sera que plus grande.

Chasser le doute

CHRONIQUE / Un premier contingent de chasseurs vit depuis samedi dernier sur le terrain avec la restriction de la taille légale des bois (RTLB) pour le chevreuil, restrictions mises à l’essai pour cinq ans dans les zones 6 Nord et 6 Sud de l’Estrie. Je suis du nombre et donc à même d’en témoigner : préparez-vous à chasser le doute!

Le premier segment, celui de l’arc et de l’arbalète, demeure le plus permissif puisque la récolte de cerfs sans bois est encore autorisée pour tous. Ma chasse aurait d’ailleurs pu être expéditive puisque j’ai eu plusieurs femelles ou faons à portée de tir dans un champ de la zone agricole de la MRC de Coaticook, secteur où la densité dépasse largement la moyenne de 5 cerfs/km² ciblée dans le plan de gestion.
Ayant profité de l’effet de surprise de la première fin de semaine — au cours de laquelle même les chevreuils expérimentés sont peu méfiants —, je me suis également retrouvé en présence de quelques mâles à courte distance. C’est là qu’il faut lutter contre nos réflexes du passé puisque les jeunes mâles sont protégés peu importe l’arme utilisée.
Bon, le panache de celui-ci n’a que quatre pointes, il n’est pas légal, on oublie. Par contre, en voilà un autre qui s’amène et celui-là... une, deux, trois pointes du même côté, voilà peut-être un candidat pour l’assiette!
Deuxième étape de validation : une, deux pointes élancées et bien démarquées, mais c’est nettement moins évident pour la troisième : a-t-elle la longueur minimale de 2,5 cm (1 pouce) exigée par le RTLB?
J’ai eu ce mâle de face et de côté à moins de 20 verges durant un bon cinq minutes, peut-être davantage. Je l’ai vu dans un champ à pleine clarté et j'ai pu l’observer à l’œil comme avec des jumelles. Malgré cela, mon cerveau n’a jamais donné le feu vert à mon doigt pour appuyer sur la détente de l’arbalète. C’est le genre d’hésitation que vous êtes susceptible d’avoir à gérer, à 50, 100 ou 150 verges, avec une luminosité réduite au croissant ou au déclin du jour, avec des branches ou autres obstacles pour compliquer le portrait.
Les zones expérimentales seront l’exception, partout ailleurs en province les daguets (spikes) dont les cornes ont 7 cm et plus pourront encore être récoltés cet automne au Québec, pourvu que celles-ci ont au moins 7 cm (presque 3 pouces).
Dans ces cas, les chasseurs ont des repères. Sans qu’on puisse en faire une règle du pouce, dès que les cornes dépassent les oreilles du cerf, les probabilités qu’’il s’agisse d’un mâle illégal sont faibles. Sauf qu’au centimètre près et sans la moindre référence, c’est une autre paire de manches.
« Effectivement, les nouvelles règles posent un certain défi aux chasseurs, convient le biologiste Éric Jaccard, responsable de la grande faune en Estrie. Ça fait partie du projet! Dans les juridictions où la RTLB a été appliquée, les chasseurs ont pu s’adapter. La longueur de 1 pouce constitue une règle qui contribue à distinguer les « petites excroissances » que certains cerfs peuvent présenter au niveau du panache. Avec cette mesure minimale, la protection des jeunes mâles est donc optimisée, ce qui n’aurait pas été le cas si nous n’avions pas émis de longueur minimale. »
La longueur de 1 pouce est la norme standard utilisée pour définir une pointe sur un panache de cerf par tous les États et provinces en Amérique du Nord, précise-t-on également du côté de Québec.
Le désir de protéger les jeunes mâles ayant été réclamé par des chasseurs et ayant été promu avec insistance par leur association provinciale, on ne peut reprocher aux gestionnaires fauniques d’avoir cherché à compliquer les choses avec des règles pointilleuses.
Au lieu de maugréer d’avoir eu à gracier un jeune mâle, il faut s’en réjouir et lui donner rendez-vous dans un an.
Ça, ce sera l’autre adaptation. Même plus nombreux, les mâles matures ne seront pas moins vigilants. Celui qui broutait seul en retrait et que j’ai entrevu au loin, dimanche soir, en regagnant ma voiture, a déjà probablement reculé sa montre pour repousser ses heures de repas à découvert. Les coups de feu qu’il entendra au cours des prochaines semaines le dissuaderont encore plus de brouter à la clarté.
Pour tout dire, je crains de le revoir seulement l’an prochain!