Agressions : « Personne n’est à l’abri de ça »

Une véritable bombe a explosé dans la Ligue de hockey Midget AAA du Québec le 7 décembre dernier lorsque Gabriel Paquin, qui était l’un des entraîneurs de l’Intrépide de Gatineau, a été accusé de crimes sexuels. La journée précédente, on apprenait que l’entraîneur de gymnastique Michel Arsenault était visé par des allégations d’agressions sexuelles. Sans oublier la sordide histoire de l’ex-entraîneur de ski Bertrand Charest qui a été condamné à 12 ans de prison pour des crimes à caractère sexuel. Dans ce contexte, La Tribune a contacté plusieurs associations sportives de l’Estrie pour voir les mesures qui sont mises en place pour éviter que des jeunes soient agressés sexuellement dans le cadre de la pratique de leur sport.

La première ligne de défense des associations sportives est la vérification des antécédents judiciaires des employés et des bénévoles. Presque toutes les organisations les exigent et ces vérifications doivent être mises à jour tous les deux ou trois ans.

Le Service de police de la ville de Sherbrooke (SPS) fait plus de 7000 de ces vérifications d’antécédents par année.

« On a des personnes qui font cela presque à temps plein, confirme Martin Carrier, relationniste du SPS. On vérifie bien évidemment le dossier criminel, on regarde les causes pendantes en cour. On regarde aussi si la personne a des comportements à risque comme des troubles de santé mentale ou des tentatives de suicide. On peut même aller jusqu’à la prise d’empreintes pour confirmer l’identité. On gratte large. »

« Mais on ne peut pas dire aux organismes de ne pas prendre quelqu’un, admet-il. On n’a pas le droit de diffuser les dossiers criminels des gens. On produit donc un document qui dit si oui ou non la personne a un empêchement. Les organismes peuvent bien évidemment vérifier et poser des questions. Elles n’ont aucune obligation de prendre qui que ce soit. »

Renaud Légaré, le président des Cantonniers de Magog, confirme ne jamais avoir dû refuser une demande depuis 2006 en raison des antécédents judiciaires.

Du côté d’Hockey Sherbrooke, on confirme que l’organisation a refusé moins de cinq personnes depuis 2004.

« Souvent, on va rappeler quelqu’un qui a un empêchement sur son document et cette personne va nous dire qu’elle n’est plus intéressée à faire du bénévolat », souligne Martin Carrier.

Ce n’est pas tous les antécédents qui ont la même valeur, selon Stéphane Dion, directeur général d’Hockey Sherbrooke.

« Si quelqu’un a eu une ivresse au volant il y a 15 ans sans aucune récidive, ce n’est pas nécessairement un problème pour nous, indique M. Dion. Par contre, quelqu’un qui aurait quatre ou cinq ivresses au volant dans les trois dernières années, là ce n’est pas pareil. Il y a un plus gros risque si les jeunes sont en contact avec cette personne-là. »

« C’est certain qu’on regarde les accusations ayant un lien avec les enfants, mais Magog est une petite ville, note M. Légaré. Habituellement, je sais déjà quel genre de personnes sont celles que j’engage. Ceux qu’on connaît le moins bien, ce sont les familles de pension. Dans leur cas, on regarde attentivement le rapport d’antécédents. »

Plusieurs limites

La vérification d’antécédents n’est toutefois pas une solution miracle.

« Si on vérifie et la personne n’a rien de criminel dans son dossier, je ne le saurai pas, assure Renaud Légaré. Mais ça ne veut pas dire qu’il est correct. On peut s’informer dans l’entourage de ces gens, mais c’est tout ce qu’on peut faire. Je ne peux pas être un devin. Personne n’est à l’abri de ça. »

« Les policiers ne regardent pas les habitudes sur internet par exemple dans les vérifications, explique Frédéric Tremblay, entraîneur adjoint avec le Club de natation de Sherbrooke. J’ai l’impression que c’est une demande pour que les organismes puissent se protéger eux-mêmes si jamais ça sort dans les médias. Chaque fois que ça arrive, c’est toujours quelqu’un qui n’avait pas d’antécédents. Je me demande si ça sert vraiment à ce que ça devrait servir. »

« On ne peut pas juste se fier aux antécédents judiciaires, il faut faire plus que ça, souligne pour sa part Marie-Andrée Lemay, présidente de SherGym. Les parents peuvent avoir accès quand ils veulent à l’entraînement. Nos salles de bain et les casiers sont dans une aire ouverte, tous les mouvements d’entrée ou de sortie sont donc visibles par tout le monde. Il n’y a pas de corridors. Il y a toujours au moins cinq entraîneurs présents en tout temps. Je pense qu’on a une vision à 360 degrés pour éviter que des choses malheureuses se produisent. »

« Même si on a les meilleures intentions du monde, il va toujours demeurer un risque, déplore Stéphane Dion. On demande toujours aux intervenants d’être deux en même temps dans le vestiaire, autant pour protéger les jeunes que nos bénévoles. On a un système pour porter plainte de façon anonyme via notre site internet. On sait bien qu’une victime d’agression ne viendra pas cogner aux bureaux de Hockey Sherbrooke le lendemain. Il faut mettre en place un système de dénonciation. »

M. Dion confirme que Hockey Sherbrooke a déjà reçu une plainte reliée à une agression sexuelle au début des années 2000.

« Elle avait été gérée rapidement. L’entraîneur avait dû démissionner. À l’époque, nous n’avions pas pu aller plus loin parce que la victime avait refusé de porter plainte. »  - Simon Roberge

Rémy Fontaine

« Quand ça survient, c’est inquiétant »

Le directeur de l’école secondaire du Triolet, Rémy Fontaine, a vécu de près une situation qui implique les abus sexuels, mais en tant que père d’un jeune hockeyeur : au début de la saison, un membre du personnel entraîneur du club de hockey l’Intrépide de Gatineau midget AAA, Gabriel Paquin, a été accusé de crimes de nature sexuelle perpétrés envers des athlètes d’âge mineur. Un événement qui a été géré de la meilleure façon selon lui par l’organisation pour laquelle évolue son fils.

« Quand ça survient, c’est inquiétant pour tout le monde! » admet le père de Mirco Fontaine.

Les faits reprochés seraient survenus entre le 28 mai 2015 et le 15 octobre 2017. Paquin supervisait le travail des gardiens pour l’Intrépide tout en étant impliqué au sein de la structure intégrée et quelques associations de hockey en Outaouais.
« Les parents ont été rencontrés rapidement, assure M. Fontaine. Heureusement, Mirco n’a jamais été concerné par cet événement. Il est arrivé tard chez l’Intrépide après avoir tenté sa chance avec les Cantonniers de Magog et il a peut-être croisé l’entraîneur seulement deux fois puisqu’il n’est pas gardien. On ne s’attend jamais à ce genre de choses. Il faut avoir les yeux ouverts et miser sur la prévention. L’Intrépide a rapidement mis cette histoire de côté et c’est chose du passé pour nous. L’ambiance est maintenant excellente. »

Pas à l’abri

En tant que directeur d’une école à vocation sport-études, Rémy Fontaine connaît bien le protocole et les éléments mis en place afin d’éviter les tristes événements du genre.

« On fait beaucoup de prévention auprès des jeunes. On surveille aussi les antécédents judiciaires des bénévoles ou des employés, comme ceux des entraîneurs. Il y a des conditions à respecter et un protocole à suivre en ce qui concerne la violence verbale, physique et sexuelle. On offre aussi des ateliers. Entre autres sur les réseaux sociaux, car ils sont souvent impliqués dans ces cas-là », note Rémy Fontaine. - Jérôme Gaudreau

La prévention est de mise dans la LHJMQ

Même si plusieurs actions ont été posées dans la LHJMQ, aucune équipe n’est à l’abri des abus sexuels. La preuve? Les Tigres de Victoriaville ont vu l’un de leurs bénévoles être accusé d’avoir échangé des faveurs sexuelles contre des pièces d’équipement. D’ailleurs, les dirigeants du circuit continueront de bonifier leur démarche de prévention, la clef pour éviter ces tristes événements.

« La personne qui a été accusée était un bénévole chez nous depuis trois semaines. On fait toujours nos recherches. On vérifie les casiers judiciaires. On demande des références. Dans ce cas, le jeune n’avait pas d’antécédents. On ne s’attend jamais à ça! » confie le président des Tigres, Charles Pellerin.

Ce dernier assure que ses joueurs sont conscientisés.

« Un bon travail est fait par notre organisation et la ligue. On tente de les prévenir et je crois que c’est le meilleur moyen d’éviter ce genre de situations », poursuit M. Pellerin.

Présente au forum sur les agressions sexuelles et le harcèlement lorsque contactée par La Tribune, la directrice des services aux joueurs de la LHJMQ estime que bien des actions ont été posées et d’autres sont à venir afin de sensibiliser les jeunes.

« On doit tout de même en faire encore davantage pour éviter des histoires comme celle des Tigres ou même celle des Olympiques de Gatineau, lorsque des joueurs avaient été soupçonnés d’agression sexuelle au restaurant Boston Pizza, explique Natacha Llorens. Le hockey compte d’ailleurs sur plusieurs bons ambassadeurs en la matière, comme Sheldon Kennedy et Theoren Fleury, qui livrent un combat contre les abus. »

Cette dernière informe qu’un comité consultatif a été mis en place et regroupe un policier, un psychologue, un sexologue, un agent de joueurs, un parent, un avocat, etc.

« On offre des formations, mais on a un code d’éthique à retravailler. On en offre même aux adultes afin qu’ils évitent d’être accusés à tort. Par exemple, on recommande qu’un physiothérapeute n’offre pas de traitements à un joueur dans une chambre d’hôtel avec la porte fermée ou seul avec le jeune. On rappelle aussi aux jeunes qu’ils ne doivent pas avoir peur de dénoncer ou peur de voir leur carrière être brisée. On leur parle d’échange de photos, de réseaux sociaux, de sextos. Beaucoup a été fait, mais il reste encore beaucoup de choses à faire », explique Mme Llorens.  - Jérôme Gaudreau

Charles Pellerin

Manque de sensibilisation envers les jeunes

Si les associations sportives de l’Estrie multiplient les efforts pour empêcher les agressions sexuelles, très peu font de la sensibilisation directement aux jeunes. C’est toutefois l’approche proposée par le Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) pour tenter de limiter le problème.

« Tout le monde doit être sensibilisé à la problématique des agressions sexuelles, indique Maggie Fredette, coordonnatrice intervention au CALACS Estrie. S’il n’y en a pas de fait envers les jeunes, ça serait une bonne idée de mettre des mesures en place. »

« Dans les médias, on parle souvent de viols, mais de notre côté on aborde tous les types d’agression, que ce soit le voyeurisme, l’exhibitionnisme, les appels obscènes, la pornographie juvénile ou les attouchements sexuels, poursuit-elle. Souvent lorsqu’il n’y a pas d’agression sexuelle complète, on va minimiser les gestes. Les jeunes sont souvent surpris d’apprendre ce qu’est vraiment une agression sexuelle. »

Le CALACS a fait de la sensibilisation auprès de plus de 4000 jeunes en Estrie l’an dernier et prévoit augmenter ce nombre cette année.

« Si on veut que ce fléau cesse, ou au moins diminue, il faut que les gens soient au courant de ce qu’est une agression sexuelle, explique Mme Fredette. Tout passe par la prévention. Il faut arrêter de penser qu’il faut agir après coup. Notre rôle est de dire aux jeunes que ces gestes sont aussi graves qu’une agression sexuelle complète parce que les conséquences pour les victimes sont les mêmes. »

L’affaire de tous

Stéphane Dion de Hockey Sherbrooke admet qu’il n’y a pas de programme de sensibilisation offert directement aux jeunes.

« C’est quelque chose qu’on a à discuter avec tout ce qui s’est passé dans les derniers mois », note-t-il toutefois.

« Certaines choses sont expliquées aux jeunes, mais quand ils arrivent avec nous ils ont 15-16 ans, avoue Renaud Légaré, président des Cantonniers de Magog. Ce ne sont plus des enfants. »

« C’est une bonne idée, mais je ne crois pas que c’est à nous à faire l’éducation sexuelle ou à l’alcool des jeunes, mentionne Frédéric Tremblay du Club de natation de Sherbrooke. Je ne sais pas c’est à qui de le faire et peut-être que nous avons un rôle à jouer, mais le rôle premier du Club de natation de Sherbrooke est de faire de la natation de compétition. C’est un sujet vraiment sensible. »

Maggie Fredette estime toutefois que l’éducation des jeunes est l’affaire de tous.

« Il y a nécessairement des adultes en situation d’autorité envers les jeunes dans les associations sportives, explique-t-elle. Et des cas d’agression sexuelle où une personne était en situation d’autorité, il y en a plusieurs. Je suis d’accord que ce n’est pas nécessairement à eux de faire l’éducation sexuelle des jeunes, mais ce sont à eux d’être mobilisés dans des cas où ça pourrait arriver. En même temps, les parents ne sont pas nécessairement les premières personnes avec qui les jeunes ont envie de parler de sexualité. Personne ne doit se déresponsabiliser par rapport à ça. »

« Mais on dirait que personne, que ce soit les parents ou l’école, n’a de temps pour ça. Il faut le trouver », résume-t-elle en saluant l’annonce du gouvernement rendant obligatoire l’éducation sexuelle dans les écoles à partir de septembre.  - Simon Roberge