Serge Denis
Ce qui a retenu l’attention de Ken Dryden lors de la saison 1972-73, c’est l’arrivée de Larry Robinson.  « Je ne me souviens pas du premier match de Lafleur, mais je me souviens de celui de Robinson, illustre-t-il. Bob Gainey, lui, a rejoint le Canadien la saison suivante.
Ce qui a retenu l’attention de Ken Dryden lors de la saison 1972-73, c’est l’arrivée de Larry Robinson.  « Je ne me souviens pas du premier match de Lafleur, mais je me souviens de celui de Robinson, illustre-t-il. Bob Gainey, lui, a rejoint le Canadien la saison suivante.

48 heures chrono : de l’ère Béliveau à l’ère Lafleur

CHRONIQUE / La dynastie tranquille du Canadien durant la seconde moitié des années 1960 a pris fin de manière abrupte avec son absence des séries au terme d’une saison 1969-1970 difficile. Plusieurs ont vu la conquête de la coupe en 1971 comme le dernier épisode de l’ère Béliveau. Appelons cela plutôt un soubresaut, puisque rien n’annonçait un printemps festif cette année-là, qui a plus l’allure d’un heureux accident de parcours. Un peu comme la coupe de 1973, en pleine domination des Bruins de Boston. Mais celle-là annonce les glorieuses années à venir. En fait, l’équipe est déjà engagée vers la prochaine dynastie, qui sera loin d’être tranquille. Appelons là la dynastie souveraine, puisque cette équipe régnera de façon absolue sur toutes les facettes du jeu de 1975-1976 à 1978-1979. Pour cette deuxième série de chroniques, nous avons apporté quelques changements à la formule initiale en s’appuyant principalement sur une biographie d’un des acteurs importants de l’époque. Tour à tour, nous parcourrons les quatre années à travers les propos recueillis dans les livres consacrés à Guy Lafleur, Larry Robinson, Ken Dryden et Serge Savard. Cette semaine, nous abordons cette période de transition, soit de 1969 à 1975, en compagnie de l’instructeur Scotty Bowman, qui a fait l’objet d’une biographie écrite par Ken Dryden, son homme de confiance devant le filet tout au long de la dynastie souveraine.Bonne lecture!

Une dynastie ne se construit pas en deux jours. C’est l’évidence! Mais il arrive que les évènements se bousculent et font en sorte que tout se met en place rapidement. C’est le cas des 9 et 10 juin 1971. Le tout commence par une mauvaise nouvelle, qui ne surprend personne cependant : le capitaine Jean Béliveau annonce sa retraite après 18 saisons avec le Canadien, couronnées par 10 coupes Stanley, un record qu’il partage alors avec son coéquipier Henri Richard. Le même jour, l’équipe confirme l’embauche de Scotty Bowman à titre d’entraîneur, en remplacement d’Al MacNeil, qui vient pourtant de conduire les siens à une 17e Coupe après avoir relevé Claude Ruel en décembre.

Dès le lendemain, 10 juin, le directeur général Sam Pollock fait de Guy Lafleur son tout premier choix au repêchage, au terme d’une longue réflexion qui le faisait hésiter entre l’ex-Rempart et le Drummondvillois Marcel Dionne. Malgré l’abondance de vedettes dans l’équipe, Lafleur sera la pierre angulaire de cette dynastie après trois saisons décevantes. En deuxième ronde du même repêchage, Pollock porte son choix sur un certain Larry Robinson, un défenseur costaud qui a grandi sur une ferme de l’est ontarien. Bowman, Lafleur et Robinson constitueront trois des principaux piliers du Canadien durant les 10 années qui suivront.

En prenant les rênes de l’équipe à l’automne 1971, Bowman ne pas part de zéro. De la dynastie tranquille, il ne reste plus qu’Henri Richard, Yvan Cournoyer, Jean-Claude Tremblay, Jacques Laperrière et Terry Harper, en plus des joueurs qui se sont joints sur le tard, tels que Rogatien Vachon, Serge Savard et Jacques Lemaire. Partis les Béliveau, Ferguson, Provost, Rousseau, Harris et Backstrom. Parmi les nouveaux venus, on retrouve Frank Mahovlich, acquis l’année précédente dans une rare mégatransaction de Pollock, son frère Pete, le défenseur déjà aguerri Guy Lapointe, le robuste Pierre Bouchard et le gardien Ken Dryden, qui vient de remporter le trophée Conn Smythe après avoir joué seulement six matchs en saison régulière.

Attendu comme le successeur de Jean Béliveau, Guy Lafleur donne ses premier coups de patin dans l’uniforme du Canadien l’automne 1971.

Et puis il y a Lafleur, qui donne ses premiers coups de patin en bleu-blanc-rouge. Mais la magie n’est pas au rendez-vous. « Octobre arriva, puis novembre, et Lafleur n’était pas Lafleur et les Canadiens n’étaient pas les champions en titre, observe Dryden. Lafleur faisait du bon travail, tentait de dire chacun — en essayant de penser ce qu’il disait. Il apprend. Soyez patients. » Malgré une production plus que respectable de 29 buts et 35 passes, le premier choix de Pollock ne recevra aucun vote pour le titre de recrue de l’année, qui reviendra à Dryden, devant la jeune sensation des Sabres de Buffalo Richard Martin, auteur de 44 buts à sa saison recrue.

Mais la transition est loin d’être terminée, constate Dryden. « Beaucoup de vétérans étaient malheureux cette année-là. Harper, Laperrière et Jean-Claude Tremblay étaient tous trois dans la trentaine – assez vieux pour se sentir quelque peu vieux et amochés, pour remarquer tout ce qui allait mal et pas ce qui allait bien. » Harper et Tremblay en seront à leur dernière saison à Montréal, tandis que les blessures pousseront lentement Laperrière vers une retraite acrimonieuse. Il sera suivi bientôt par le capitaine Henri Richard. Plus jeune et plus pressé, Rogatien Vachon demande à être échangé après avoir vu Dryden lui ravir son poste de gardien partant. Le 4 novembre, il ira rejoindre son ex-coéquipier Ralph Backstrom avec les Kings. 

Bowman lui-même ne semble pas très à l’aise à sa première saison à la barre, de l’aveu de son biographe. « Ce fut une année amère pour Scotty. Il ne semblait jamais à l’aise, jamais heureux. Peu importe les questions que les journalistes lui posaient, peu importe ce qu’il répondait, il semblait toujours sur la défensive. » Résultat : Le Canadien sera éliminé dès la première ronde par les Rangers de New York. 

Un avant-goût de la dynastie souveraine sera offert aux partisans du Canadien durant la saison 1972-1973. Non seulement l’équipe termine le calendrier avec une avance de 13 points sur les puissants Bruins, mais elle ramène la coupe Stanley au terme d’une finale endiablée contre les Blackhawks de Chicago. Yvan Cournoyer y joue le meilleur hockey de sa carrière avec 15 buts en 17 matchs, ce qui lui vaudra le trophée Conn Smythe. 

Mais ce qui a retenu l’attention de Ken Dryden cette saison-là est l’arrivée de Larry Robinson. « Je ne me souviens pas du premier match de Lafleur, mais je me souviens de celui de Robinson, illustre-t-il. C’était juste un objet d’enthousiasme à ajouter à tout le reste. Cette saison-là, Lapointe a émergé, Savard est revenu avec éclat et Robinson est apparu. Le Big Three. Mais pour eux et pour l’équipe, le meilleur était encore à venir. »

Larry Robinson
Bob Gainey

Le Canadien trébuche à nouveau en 1973-1974 avec le départ de Dryden, qui effectue un stage dans un cabinet d’avocats de Toronto à la suite d’une mésentente salariale avec Sam Pollock. Les jeunes Marc Tardif et Réjean Houle choisissent de rejoindre Jean-Claude Tremblay dans la jeune Association mondiale de hockey, où les salaires sont plus alléchants. Frank Mahovlich les suivra un an plus tard. Ajoutez à cela que Guy Lafleur est malheureux comme un homme trahi après avoir appris que les Nordiques étaient prêts à lui tendre un pont d’or vers Québec, où il reste très attaché depuis ses années de junior. 

Comme si cela ne suffisait pas, les Flyers de Philadelphie deviennent une puissance de la Ligue avec un style axé sur l’intimidation. Les Dave Schultz, Bob Kelly, Don Saleski et André Dupont font régner la terreur pendant que les Bob Clarke, Rick MacLeish, Bill Barber et Reggie Leach s’occupent de l’attaque. Bernard Parent s’assure de ne rien donner aux braves qui osent s’aventurer près de lui. Cette recette procurera deux coupes Stanley à l’équipage effrayant de Fred Shero. 

Pollock n’a d’autre choix que de s’ajuster à ces changements. Au repêchage de 1974, il choisit Doug Risebrough, Rick Chartraw et Mario Tremblay, trois gaillards capables de répliquer aux assauts hostiles. L’année précédente, il avait pris tout le monde par surprise en faisant de Bob Gainey son premier choix. Cet ailier gauche n’avait rien d’un grand marqueur ni d’un batailleur, mais sa vision du jeu et ses coups d’épaule lui ont valu de bonnes notes dans le carnet du directeur du recrutement Claude Ruel. Bref, le Canadien s’arme pour aller à la guerre. 

Deux bonnes nouvelles viendront annoncer des jours meilleurs au cours de la saison 1974-1975. La première est le retour de Dryden, qui a fini par s’entendre avec Pollock; la seconde est l’éclosion de Lafleur, qui a choisi de se défaire de son casque protecteur. Assigné à droite de Pete Mahovlich et de Steve Shutt, repêché deux ans plus tôt, Lafleur explose avec 53 buts et 66 passes. Le Canadien est de retour au sommet avec 113 points, à égalité avec les Flyers et les Sabres. Mais son parcours est freiné en demi-finale contre ces derniers, menés par la French Connection, composée de Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert. 

S’il faut en croire Dryden, la leçon a porté. « À compter du moment où nous avons perdu contre les Sabres en mai, se souvient-il, notre mission de gagner a commencé. »

DRYDEN, Ken, S<em>cotty, une vie de hockey d’exception, </em>Les Éditions de l’homme, 2019, 444 p.

Brillante astuce

 Scotty Bowman n’a jamais eu la cote auprès des amateurs de hockey québécois. Son regard hautain et son attitude cassante auprès des joueurs et des journalistes ne lui ont pas valu que des admirateurs, malgré ses succès. 

Même Ken Dryden a goûté aux propos tranchants de son instructeur. Mais il était mieux placé que quiconque pour présenter le parcours de ce fils d’immigrés écossais établis dans un quartier populaire de Verdun, conquis dès l’enfance par la passion du hockey. 

Certain qu’il ne parviendrait pas à convaincre Bowman de lui raconter sa vie tout bonnement, Dryden a dû y aller d’une brillante astuce afin d’ouvrir le dialogue : il lui a demandé d’imaginer des séries éliminatoires opposant les huit meilleurs clubs qu’il a vus à l’œuvre. 

Non seulement Bowman a joué le jeu, il a analysé des affrontements virtuels entre ces équipes, dont trois qu’il a lui-même dirigées ou gérées, soit les Canadiens de Montréal de 1976-1977, les Red Wings de Detroit de 2001-2002 et les Blackhawks de Chicago de 2014-2015. 

La formule est intéressante et Bowman y va de quelques révélations à propos de discussions d’initiés. Mais dans les chapitres qui concernent le Canadien, on y lit davantage d’observations de l’ex-gardien, qui ne manquent pas d’intérêt non plus, il faut bien le dire. 

Un mot sur la traduction, qui me semble un peu expéditive. Peut-être que l’auteur désirait offrir les versions française et anglaise simultanément? Le résultat en souffre. Il faudra sans doute refaire l’exercice, comme Dryden l’avait fait avec son classique The Game. 

La fièvre du hockey et des cartes des vedettes était forte dans les années 1970, tellement que même le fabricant de soupe Lipton proposait sa propre série aux amateurs.