Serge Denis
Robert Rousseau est l’attaquant le plus régulier du Canadien au cours de la dynastie tranquille, mais il connaît sa meilleure saison en 1965-1966 avec une production de 30 buts et 48 passes, ce qui lui vaudra le troisième rang des compteurs de la Ligue.
Robert Rousseau est l’attaquant le plus régulier du Canadien au cours de la dynastie tranquille, mais il connaît sa meilleure saison en 1965-1966 avec une production de 30 buts et 48 passes, ce qui lui vaudra le troisième rang des compteurs de la Ligue.

« Gagner, gagner, gagner… »

CHRONIQUE / Question : qui a été le meilleur compteur du Canadien au cours de la dynastie tranquille de 1964-1965 à 1968-1969? Jean Béliveau? Henri Richard? Yvan Cournoyer? Vous n’y êtes pas. Il s’agit de Robert Rousseau, qui a inscrit 110 buts et 213 passes pour un total de 323 points durant ces cinq saisons, soit 15 de plus que le Gros Bill, deuxième à ce chapitre.

S’il a été l’attaquant le plus régulier de son équipe dans la seconde moitié des années 1960, Rousseau se surpasse en 1965-1966, avec 30 buts et 48 passes, ce qui lui vaut le troisième rang des compteurs de la Ligue, tout juste devant ce même Béliveau et d’autres vedettes de l’époque, dont Gordie Howe. Allez savoir pourquoi, le joueur issu d’une grande mais modeste famille de hockeyeurs à Montréal finira quand même dans la deuxième équipe d’étoiles cette année-là, derrière Howe. 

Rousseau était le premier surpris lorsque je lui ai fait part de ces statistiques lors d’un entretien tout en simplicité qu’il m’a accordé à son club de golf à Grand-Mère il y a quelques années. « Je n’aurais pas pensé », dit-il en haussant les épaules. L’homme qui aura 80 ans en juillet n’est pas du genre à bomber le torse sur sa carrière, pourtant remarquable.

Les amateurs de hockey retiendront surtout de lui sa soirée de cinq buts contre Roger Crozier le 1er février 1964 dans une victoire de 9-3 sur les Red Wings de Detroit. « J’ai failli marquer un sixième but, se rappelle-t-il plusieurs années plus tard à son intronisation au Panthéon des sports du Québec. En échappée avec Gilles Tremblay, celui-ci a vu une ouverture et a lancé au lieu de me passer la rondelle… et c’est ce qu’il fallait faire », ajoute-t-il toujours aussi humblement.

Depuis ce soir magique, seul Yvan Cournoyer a marqué cinq buts en un match dans l’uniforme du Canadien, en 1975. Avant eux, Maurice Richard avait réussi l’exploit deux fois en 1944, et Bernard Geoffrion l’avait imité en 1955. On peut dire que Rousseau est en bonne compagnie! 

Deux ans plus tôt, au terme de la saison 1961-1962, les 21 buts et 24 passes de Rousseau à sa première saison complète lui ont valu le trophée Calder, remis à la recrue de l’année. À l’affût d’un nouveau héros depuis la retraite de Maurice Richard, en 1960, de nombreux amateurs et commentateurs ont commencé à voir en lui son successeur.

« Maurice Richard, c’est Maurice Richard. Il y en a eu un, il n’y en aura jamais d’autres. Mais je suis heureux d’avoir un peu réussi avec le Canadien », avait répondu Robert Rousseau au journaliste Louis Chantigny, du magazine Maclean, en mai 1962. Au fil des saisons, l’agile patineur fera davantage sa marque avec sa régularité et son endurance, lui qui n’a manqué que six rencontres durant la dynastie tranquille, même s’il n’était pas parmi les plus costauds.  

Rousseau est aussi un des premiers joueurs du Canadien à adopter le bâton à lame recourbée, popularisé par Bobby Hull et Stan Mikita. On raconte que Claude Provost lui a emprunté son bâton à quelques reprises avant de se laisser tenter à son tour. Plus tard, comme son vieux complice Jean-Claude Tremblay, le numéro 15 innovera à nouveau en adoptant le casque protecteur, qui mettra une vingtaine d’années à se généraliser à travers la Ligue.

La série finale de la Coupe Stanley contre les Red Wings de Detroit est plus difficile que prévu en raison des performances du gardien Roger Crozier, qui remportera le trophée Conn Smythe. Sur cette photo, il y va d’une autre acrobatie devant l’attaquant du Canadien Dick Duff.

Au début de la saison 1965-1966, le Canadien est établi favori pour rééditer son exploit du printemps, d’autant que la formation est exactement la même qui avait soulevé la Coupe Stanley. « Je n’ai jamais vu une équipe qui voulait autant gagner que celle-là », laisse échapper Rousseau lors de notre rencontre à Grand-Mère, en regrettant aussitôt que ses propos puissent écorcher la mémoire d’Emile Francis, qui l’a dirigé durant les quatre dernières années de sa carrière avec les Rangers de New York.  

On l’a vu, l’instructeur Toe Blake n’est pas du genre à s’asseoir sur ses lauriers. Au contraire, il en veut toujours plus. Défensivement, sa brigade profite de son année supplémentaire d’expérience pour accorder 12 buts de moins que la saison précédente, ce qui vaudra au tandem formé par Lorne Worsley et Charlie Hodge un premier trophée Vézina en duo, Hodge l’ayant remporté seul deux ans auparavant.  

Mais c’est surtout à l’attaque que le système instauré par Blake fonctionne à plein régime, avec 239 buts, un seul de moins que la puissante machine offensive des Black Hawks. En plus des performances de Rousseau, Jean Béliveau poursuit sur son élan des séries, Henri Richard connaît la dernière production de plus de 60 points et Gilles Tremblay traverse une de ses rares saisons sans rater de match à cause des blessures. 

Si bien que, durant toute la dynastie tranquille, la saison 1965-1966 est probablement la plus… tranquille! Après un départ en force, le club ralentit quelque peu et se retrouve même en retard de trois points sur les Black Hawks à la mi-saison. En deuxième moitié, cependant, il accélère la cadence en ne subissant que deux défaites et trois matchs nuls en 15 matchs entre le 29 janvier et le 2 mars. Résultat : le Canadien termine le calendrier en première place au classement général, huit points devant les Black Hawks.

Cette saison sans histoires sera l’occasion pour autre joueur tout aussi effacé de tirer son épingle du jeu. Récipiendaire du trophée Calder en 1964, Jacques Laperrière a vite pris du galon dans la jeune défensive du Canadien. L’arrière de 25 ans est maintenant un des hommes de confiance de Toe Blake, ce qui lui vaudra le seul trophée Norris de sa carrière en vertu de ses performances défensives.

Robert Rousseau garde de Laperrière le souvenir d’un défenseur toujours fiable sur la glace et d’« un grand bouffon comique qui aimait avoir du plaisir », dans le vestiaire et durant les déplacements en train. 

Défenseur mobile avec des aptitudes offensives nettement au-dessus de la moyenne, Laperrière a dû contenir ses élans très tôt dans sa carrière, sur les conseils de son instructeur Blake, qui lui a demandé de concentrer son énergie à empêcher l’adversaire de marquer. « Je pense que c’était un conseil judicieux, dira-t-il plus tard, car cela a bien fonctionné. Nous avons gagné plusieurs coupes Stanley. »

Robuste à ses heures malgré son physique élancé, le défenseur de Rouyn partage avec son instructeur cet insatiable appétit de l’emporter. « La seule chose qu’on connaissait à Montréal, c’était la victoire. C’était notre leitmotiv, ajoutait-il. Gagner, gagner, gagner… On n’avait pas le choix. Derrière nous, il y avait un groupe de joueurs prêts à nous remplacer. »


Jacques Laperrière

C’est dans cet esprit que s’amorce la série demi-finale contre les Maple Leafs de Toronto, éternels rivaux du Canadien tout au long de la décennie jusqu’au printemps 1967. Le 7 avril 1966, Jean Béliveau brise l’égalité de 3-3 avec 2 minutes 12 secondes à faire en troisième période pour procurer aux siens une avance de 1-0 sans la série. Les Torontois ne s’en remettront jamais et s’inclineront successivement 2-0, 5-2 et 4-1.

Encore une fois, Robert Rousseau finit la série en tête des marqueurs de son équipe avec cinq points, à égalité avec Jean Béliveau et Jean-Claude Tremblay. Ce dernier fera encore mieux en finale contre les Red Wings de Detroit, avec six points, un de plus que Béliveau et Richard. 

Nombreux sont les partisans du Canadien qui ont crié à l’injustice quand la Ligue a désigné le gardien des Wings Roger Crozier comme récipiendaire du trophée Conn-Smythe, remis au joueur le plus utile en séries. « C’est surtout par son rôle de chef d’orchestre que Tremblay s’est signalé, amorçant de nombreuses attaques du club et en participant au pointage dans cinq des six parties en finale et trois des quatre en demi-finale », rappelle Léandre Normand dans son livre Les Canadiens et la Coupe Stanley, publié en 2016. 

Le Canadien avait pourtant joué avec le feu au début de cette finale chaudement disputée, en perdant les deux premiers matchs devant ses partisans médusés, surtout par les prouesses de Crozier. Les hommes de Toe Blake rendront la politesse aux Wings à l’Olympia, avant de remporter les deux matchs suivants et leur deuxième Coupe Stanley de suite. 

« C’est la fierté des joueurs et rien d’autre que la fierté qui nous a permis de revenir dans la série, analysait Blake dans le train qui ramenait l’équipe à Montréal après la conquête. Le Canadien forme une grande équipe de hockey. Nos joueurs sont fiers. La défaite n’est pas quelque chose qu’on accepte de bon cœur chez le Canadien. C’était perceptible durant le voyage en train jusqu’à Detroit. Personne ne plaisantait, personne ne riait dans le compartiment et pas davantage à l’hôtel où nous résidions à Detroit. Les joueurs avaient une expression grave, presque amère, de ceux qui savent qu’ils ont été humiliés par une équipe moins bonne qu’eux et qui sont déterminés à ce que la chose ne se reproduise pas. »

Robert Rousseau m’avait tenu des propos semblables avec plus de 50 ans de recul : « Durant toutes les années où j’ai joué pour le Canadien, le silence annonçait la victoire. Toe Blake n’avait pas besoin de nous motiver. On savait tous ce qu’on avait à faire. Et on le faisait! »

Il a tout de même fallu se rendre en supplémentaire lors du sixième match pour que la Coupe demeure à Montréal. Et c’est le valeureux Henri Richard qui a clôt le débat avec un des buts les plus inusités de sa carrière, son tout premier des séries cette année-là. 

Après un peu plus de deux minutes d’écoulées en prolongation, Richard tente de saisir une passe de Dave Balon dans l’enclave quand un défenseur adverse lui fait perdre l’équilibre. En pleine accélération, Richard tombe sur la glace et entraine avec lui la rondelle qui glisse dans le but. Le filet sera accordé malgré les vigoureuses protestations de Crozier et de ses coéquipiers. 

« Deux jours plus tard, un dimanche après-midi, le Canadien défila encore une fois dans les rues de Montréal devant plus d’un demi-million de partisans euphoriques, rappelle D’Arcy Jenish, dans son livre Les Glorieux. Le défilé mesurait 11 milles (18 km) et dura trois heures et demie. »

Tout fier, le maire de Montréal Jean Drapeau a donné rendez-vous à l’équipe pour l’année de l’Expo 67. Mais les choses ne seront pas aussi simples, on le verra samedi prochain.