Serge Denis
La Ligue nationale de hockey accueille six nouvelles équipes aux couleurs parfois étonnantes à l’automne 1967, doublant le nombre de clubs qui s’affrontent depuis 25 ans.
La Ligue nationale de hockey accueille six nouvelles équipes aux couleurs parfois étonnantes à l’automne 1967, doublant le nombre de clubs qui s’affrontent depuis 25 ans.

« Ça va éclater! Ça va éclater! »

BILLET / Automne 1967, la planète bouillonne. Montréal célèbre le succès de l’Exposition universelle, sans coupe Stanley à exhiber cependant, tandis que le pays tout entier se remet du tonitruant « Vive le Québec libre » lancé en juillet par le président français Charles de Gaulle sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal. La contestation s’intensifie aux États-Unis et ailleurs dans le monde contre la Guerre du Viêt Nam. Bientôt, le leader afro-américain Martin Luther King sera assassiné à Memphis, suivi par Robert Kennedy, grand favori à la convention démocrate en vue des présidentielles étatsuniennes. Entre les deux, le bouchon saute en France alors que les étudiants et les ouvriers se soulèvent lors du célèbre Mai 1968.

La Ligue nationale de hockey semble échapper à la fièvre inquiétante qui couve au début de la saison 1967-1968. C’est plutôt l’effervescence qui prévaut, alors qu’elle accueille six nouvelles équipes formées de joueurs non protégés des clubs établis depuis 25 ans ou plus. À Philadelphie, Pittsburgh, St Louis, Minneapolis, Oakland et Los Angeles, les clubs aux nouvelles couleurs parfois étonnantes se retrouvent avec des vétérans sur le déclin et des plus jeunes qui peinaient à se rendre indispensables. Les gardiens légendaires Terry Sawchuk et Glenn Hall passent respectivement aux Kings et aux Blues, tandis que les Bruins perdent les jeunes Bernard Parent et Doug Favell aux mains des Flyers et que les North Stars ravissent Cesare Maniago aux Rangers. Ceux-ci verront également les Penguins leur chiper Andy Bathgate.

Le directeur général du Canadien Sam Pollock joue bien ses cartes dans un contexte où chaque équipe établie ne peut protéger qu’un gardien et onze autres joueurs. Il perdra Charlie Hodge (Oakland), Jean-Guy Talbot (St Louis), Dave Balon (Minnesota), Jim Roberts (St Louis) et quelques joueurs trop à l’étroit à Montréal. Pollock est aux premières loges afin de sauver les meubles, puisqu’il agit comme consultant dans l’élaboration des règles du repêchage d’expansion auprès du président de la Ligue, Clarence Campbell, dont les bureaux sont à Montréal à cette époque. Ça ne peut pas nuire!

On l’a dit, Sam Pollock n’est pas l’architecte de la dynastie tranquille, même si celle-ci a commencé l’année de sa nomination comme directeur gérant. Le mérite revient à son prédécesseur Frank Selke, qui a composé le noyau de l’équipe et mis sur pied le réseau de filiales. Pollock doit cependant être reconnu pour son rôle prépondérant dans ces clubs-écoles, comme on les appelait. Mais en 1967, le fin renard révélera enfin son génie en mettant à l’abri du repêchage le cœur de sa formation et ses éléments les plus prometteurs, dont le défenseur Serge Savard et le centre Jacques Lemaire, qu’il suivait de près avec les Canadiens juniors de Montréal.

Si Savard a pu se faire remarquer l’année précédente en jouant deux matchs, personne n’a vu venir Jacques Lemaire, trop timide pour attirer la moindre attention des médias, dont il se méfie déjà! On raconte même qu’il a déjà fait demi-tour dans un corridor, trop impressionné d’avoir à croiser son idole Jean Béliveau! Mais une blessure à Henri Richard le propulse rapidement sous les feux de la rampe entre Dick Duff et Robert Rousseau. Il fait si bien que l’instructeur Toe Blake tarde à redonner au fier vétéran sa place sur le deuxième trio. Atteint dans son orgueil de Richard, le bouillant centre part se réfugier dans les Laurentides en février et demande à Pollock de l’échanger s’il ne peut plus donner sa pleine mesure avec le Canadien.

« J’étais en train de devenir fou, avait confié Richard à un journaliste de La Patrie. Je ne pouvais plus dormir, je ne pouvais plus manger. Je préférerais être un éboueur plutôt que de rester assis sur le banc. Je l’ai dit à Toe Blake et il l’a répété à Sam Pollock. Je suis incapable de réchauffer le banc. Si les circonstances ne permettent pas à Blake de me faire jouer, qu’on m’échange », s’était-il emporté dans ses propos repris par D’Arcy Jenish dans le livre Les Glorieux.

Pollock parvient à convaincre Richard de rejoindre ses coéquipiers, mais la polémique autour de son temps de glace ne s’essouffle pas, d’autant que Lemaire n’en finit plus d’impressionner, malgré le malaise que lui cause cette polémique. Rapide, créatif, habile manieur et doué d’un tir foudroyant, le jeune homme de LaSalle semble plus à l’aise sur la glace que n’importe où ailleurs. Il terminera la saison avec 22 buts et 20 passes, ce qui lui vaudra la huitième place des compteurs du Canadien à son année recrue.

Lemaire et Savard ne sont pas les seuls petits nouveaux à se joindre au Canadien à l’automne 1967. Au camp d’entrainement, Blake, d’un naturel mesuré dans ses propos, s’emballait ainsi devant un journaliste de La Patrie : « J’entame ma 36e année dans le hockey professionnel et je vous dirai sincèrement que je n’ai jamais vu autant de joueurs ayant une chance de gagner une place dans l’alignement. » En fait, l’équipe offrira un essai de dix matchs ou plus à six autres recrues au cours de la saison, incluant Rogatien Vachon, qui n’avait joué que 19 matchs l’année précédente. Les autres sont Danny Grant, Mickey Redmond, Garry Monahan, Carol Vadnais et Bryan Watson. Tous connaîtront une belle carrière, mais aucun à Montréal.

Claude Provost, récipiendaire du premier trophée Bill Masterton.

Toe Blake tarde cependant à trouver la formule gagnante avec ce mélange de jeunes et de vétérans. Tout semble vouloir tomber en place le 27 décembre contre les Maple Leafs, avec qui l’équipe a des comptes à régler depuis le printemps. Ce soir-là, Lemaire et Jean Béliveau sonnent la charge. En déficit de 2-0, la recrue et le capitaine procurent un match nul au Canadien, qui croupit alors au dernier rang de sa conférence, composée des six vieux clubs.

« Après deux victoires et un autre verdict nul, les protégés de Toe Blake signent 12 victoires d’affilée à compter du 6 janvier, battant au passage leur record de 11 gains consécutifs établi en 1926-1927 », relatent Léandre Normand et Pierre Bruneau dans La Glorieuse histoire des Canadiens. En un mois seulement, l’équipe passe du dernier au premier rang de la division Est et y restera jusqu’à la fin du calendrier.

La différence est venue essentiellement du resserrement en défensive, la marque de commerce du Canadien, qui n’a pas la force de frappe des Red Wings et surtout des Bruins, animés par Phil Esposito, récemment acquis des Black Hawks, et du jeune défenseur prodige Bobby Orr, qui se dirige, à sa deuxième saison seulement, vers le premier de huit trophées Norris consécutifs. Le jeune Rogatien Vachon semble enfin avoir retrouvé la forme de l’année précédente, tandis que le vieux routier Lorne Worsley connaît la meilleure saison de sa carrière, en accordant moins de deux buts par match en moyenne. Les deux se partagent le boulot à parts égales pour remporter le trophée Vézina, un deuxième pour Worsley. Claude Provost sera le seul autre joueur du Canadien récipiendaire d’un trophée individuel, en remportant le Bill Masterton, remis à la mémoire du joueur des North Stars mort le 15 janvier, deux jours après une chute sur la glace dans un match contre les Seals d’Oakland.

Les relations ne seront jamais faciles entre Worsley et ses patrons. À New York, on reprochait souvent les excès de poids et les humeurs vagabondes à l’indomptable gardien originaire de Pointe-Saint-Charles, à l’est de Montréal. Et quand un journaliste lui a demandé quel club lui donnait le plus de fil à retordre, il avait spontanément répondu : « les Rangers! » À son arrivée à Montréal, Worsley continue à n’en faire qu’à sa tête, en s’offrant parfois une cigarette et un café entre les périodes, au grand déplaisir de Toe Blake, on s’en doute. Ceci lui vaudra quelques séjours dans les mineures avant de devenir le portier de confiance.

Blake lui confiera le filet au début des séries et celui qu’on surnomme Gump depuis toujours ne le décevra pas. Malgré leur redoutable attaque, les jeunes Bruins ne font pas le poids en première ronde en s’inclinant en quatre matchs. Les Black Hawks feront tout juste un peu mieux en demi-finale en évitant le balayage au quatrième match. Il faut savoir que la formule des séries adoptée par la Ligue faisait en sorte que le défi principal du Canadien était de passer à travers la deuxième ronde, puisque la finale opposait la meilleure des six équipes dites originales à la meilleure de l’expansion.

On accordait peu de chances aux Blues de tenir tête aux Canadiens en finale, malgré la présence de nombreux joueurs issus de ses rangs, dont Red Berenson, Barclay Plager, Noël Picard, Jean-Guy Talbot, Jim Roberts, Doug Harvey et Dickie Moore, tout comme le jeune instructeur Scotty Bowman, appelé derrière le banc des Blues à partir du 17e match en saison régulière. La série se règlera effectivement en quatre matchs, mais chaque fois par la marge d’un seul but, dont deux en prolongation, grâce au jeu serré préconisé par Bowman, qui est allé à la bonne école!

Surnommé Gump depuis toujours, le gardien Lorne Worsley connaît la meilleure saison de sa carrière en 1967-1968, en maintenant une moyenne de moins de deux buts accordés par match. Il sera le gardien de confiance de Toe Blake durant les séries.

À ses premières séries éliminatoires, Jacques Lemaire jettera les bases de sa réputation de joueur des grandes occasions. « Il complète les séries avec une fiche de sept buts et six passes pour un total de 13 points en autant de parties, à un point du meneur Yvan Cournoyer, rappellent Léandre Normand et Pierre Bruneau dans le livre Les Canadiens et la Coupe Stanley. Son rôle a été déterminant du début à la fin avec deux parties de deux buts et la première étoile du match au moins une fois pour chacune des séries. »

Cette 15e Coupe Stanley sera la dernière de Toe Blake, qui annonce sa retraite pendant les célébrations dans le vestiaire. À la veille des séries, l’instructeur s’était livré à Jean Béliveau dans un rare accès de vulnérabilité rapporté dans la biographie consacrée à l’ex-capitaine Ma vie en en bleu-blanc-rouge. « Je ne sais pas ce que j’ai, Jean, mais on dirait que quelque chose va éclater là-dedans, disait l’instructeur en serrant sa tête à deux mains. Ça va éclater! Ça va éclater! Je le sens! » À 55 ans, Blake se retire avec neuf championnats de saison régulière et huit coupes Stanley comme instructeur, des statistiques qui ne seront sans doute jamais égalées, devaient se dire les journalistes. Pendant ce temps, dans le vestiaire des perdants, Scotty Bowman attendait son tour…

Toute bonne chose a une fin. La dynastie tranquille n’y échappe pas, tout comme notre série de chroniques sur cette séquence victorieuse trop souvent oubliée. Nous vous présenterons samedi prochain le parcours qui a mené à la quatrième et dernière conquête de la deuxième moitié des années 1960.