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Vingt ans après l'an 2000: les aînés
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Vingt ans après l'an 2000: les aînés
Vingt ans après l’an 2000, La Tribune se penche chaque mois sur un enjeu de société qui a marqué le début du siècle afin de prendre la mesure du changement. Cette semaine, la première partie de notre dossier sur le pouvoir gris.
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Vieillissants, mais surtout pas dépendants

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Vieillissants, mais surtout pas dépendants

Jacynthe Nadeau
Jacynthe Nadeau
La Tribune
On leur a fait de gros yeux, au plus fort de la première vague de COVID, quand ils osaient s’aventurer à l’épicerie. On leur a fait miroiter des services qui leur permettraient de vieillir à la maison. On les néglige trop souvent dans les CHSLD où ils vont finir leurs jours. S’il est vrai qu’on juge une société à la manière dont elle traite ses aînés, est-il temps au Québec de prendre un virage?

Assurément, dit la professeure Marie Beaulieu, titulaire depuis 2010 de la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées, financée par le gouvernement du Québec, et codirectrice du Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) sur les communautés amies des aînés. Entre autres implications.

« J’ai commencé à m’intéresser au vieillissement au milieu des années 80, relate-t-elle. Avec l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé et la baisse de la fécondité, on savait qu’on allait vers là [comme société], même si on s’en est plus ou moins préoccupé jusqu’au début des années 2000. »

Titulaire de la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées, la professeure Marie Beaulieu s’intéresse au vieillissement depuis le milieu des années 80.

« Maintenant qu’il y a plus de 65 ans et plus que de moins de 15 ans, il y a une inversion du poids démographique, c’est vrai. Mais est-ce que c’est dramatique en soi? Je ne pense pas », met-elle en contexte.

Car le marché du travail s’est adapté à cette réalité avec des retraites plus tardives, tandis que ceux qui en sortent plus tôt ont généralement accès à un fonds de pension adéquat.

« Ceux pour qui c’est plus difficile, c’est ceux qui ont perdu leur emploi ou qui arrivent à la retraite avec de petits salaires ou pas beaucoup de fonds de pension. On peut avoir peur qu’ils soient un peu plus un poids économique, mais pour l’instant on n’a pas de représentation avec des modèles économiques qui sont si inquiétants que ça chez nous. »

Ce constat étant fait, Marie Beaulieu met en garde contre la tentation de faire des clivages entre les générations, d’oublier qu’il y a une petite minorité d’aînés à protéger alors que la très grande majorité d’entre eux ont encore beaucoup à apporter à la société.

« Oui il y a plus d’aînés, et oui peut-être qu’on parle plus des rapports entre les générations qu’avant, mais ce n’est pas toujours péjoratif, loin de là », tranche-t-elle.

« Beaucoup d’adultes qui travaillent, par exemple, se tournent vers leurs parents pour aller chercher les enfants à la garderie et s’ils ne les avaient pas, ils seraient mal pris. Cette contribution là des aînés existe. Et il y a des aînés qui sont encore des leaders. On a fait du chemin, mais on a toujours à travailler sur les rapprochements intergénérationnels. »

Car Marie Beaulieu est une partisane de cette approche. De ramener le dialogue entre les générations pour faire en sorte que chaque âge de la vie soit important, qu’on soit capables de se parler les uns les autres et d’avoir des projets communs.

« On est tous dans le même bateau et il faut penser aux conditions de vie de tout le monde, dit-elle. Il faut reconnaître que les gens n’ont pas les mêmes besoins et n’ont pas non plus les mêmes apports à la société. Mais toute génération est susceptible d’avoir ses apports. » 

Du bon et du pire

Au plus fort de la pandémie, durant la première vague, les 70 ans et plus en ont pris pour leur rhume, déplore-t-elle. On les a isolés pour les protéger, on leur a reproché d’être confinés à cause d’eux, on a minimisé l’importance de leurs décès en essayant de faire la démonstration qu’il s’agissait de décès « normaux » étant donné leur grand âge.

« C’est incroyable tout ce qu’on a pu dire sur les aînés et ce qui est étonnant, c’est qu’on ne se choque pas plus devant le nombre de décès [causés par la COVID]. »

La crise sanitaire a également accentué l’isolement des aînés et fait ressurgir des manifestations d’âgisme qu’on croyait en bonne voie d’être surmontées.

« Je trouve que les gens ont souvent manqué de générosité dans leur jugement. Quand on regarde une personne de 90 ans, il faut la remettre dans son parcours de vie. Pensons à des dames qui vivaient dans de grosses familles, qui partaient de chez elle pour se marier et qui remplissaient rapidement leur maison d’enfants. Et puis oups, les enfants sont partis, la maison s’est vidée, elles sont devenues veuves. Il y a des gens pour qui c’est la première fois de leur vie qu’ils vivaient seuls. Comment ça se fait qu’on n’a pas cette sensibilité-là d’essayer de comprendre ce que ça veut dire pour eux, qu’ils ont besoin de contacts humains et de ne pas juger, mais au contraire, de trouver la meilleure façon de garder un contact tout en ne les mettant pas en danger? »

Qu’on ne se méprenne pas, Marie Beaulieu a aussi vu du bon dans la pandémie et des initiatives dont elle espère qu’elles perdureront.

Elle nomme par exemple la remise en question des équipes volantes de soins dans les CHSLD ou toutes ces organisations qui ont procédé à des chaînes téléphoniques pour s’assurer du bien-être des plus vieux de leur réseau.

Et elle entrevoit la promesse d’une prise de conscience collective que si la situation des aînés dans les CHSLD reste préoccupante, tous les autres, même s’ils ont quitté le domicile traditionnel pour vivre dans des milieux collectifs, ne sont pas en perte d’autonomie pour autant et aspirent à être partie prenante des décisions qui les concernent.

« On était sur la bonne voie avant la pandémie alors on peut continuer. Il y a de l’espoir, croit Marie Beaulieu. Mais il faut continuer de passer le message qu’être aîné, ce n’est pas nécessairement être vulnérable, être dépendant et être à protéger tout le temps. Et c’est ce qui a peut-être été mal expliqué dans le fond. Un moment donné, on a juste vu l’immunosenescence, c’est-à-dire le fait qu’ils ont un système immunitaire moins fort, et on n’a plus vu tout le reste de ce qu’ils sont et qui va bien. »

Des stratégies pour rompre avec l’âgisme

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Des stratégies pour rompre avec l’âgisme

Jacynthe Nadeau
Jacynthe Nadeau
La Tribune
Il est temps de rompre avec l’âgisme qui freine la participation sociale des aînés et les empêche d’exercer leur pouvoir et de contribuer à la société.

Récipiendaire en 2019 d’une bourse du Fonds de recherche du Québec pour étudier cette problématique, la professeure chercheuse Mélanie Levasseur en appelle à un grand dialogue public pour y arriver, une sorte de Old Lives Matter pour combattre l’âgisme systémique.

« Un peu comme Bell pour la cause, qui a été présentée comme un pas vers l’acceptation de la santé mentale, ou le mouvement MeToo sur les enjeux du sexisme, on serait rendu à une campagne du genre pour parler d’âgisme », estime-t-elle.

Voilà une vingtaine d’années que la professeure Levasseur étudie la participation sociale des aînés. Et on ne parle pas seulement ici d’aller voter ou de s’engager dans des associations de défense. On parle d’interactions dans la communauté, à tous les niveaux, et même virtuellement.

« Avant le confinement, on parlait d’une restriction entre le quart et la moitié des aînés qui avaient soit une présence d’incapacité ou qui souhaitaient participer davantage, rapporte-t-elle. Quand on leur posait la question, ils étaient capables de nommer des barrières, soit personnelles, comme la santé, ou environnementales, comme le manque d’accessibilité ou le manque d’opportunités adaptées à leur condition. »

La professeure titulaire Mélanie Levasseur poursuit des recherches sur la participation sociale des aînés et l’âgisme.

Or cette participation sociale est nécessaire pour éviter un déconditionnement des aînés, pour qu’ils restent actifs et en santé, dit la professeure titulaire à l’École de réadaptation de l’Université de Sherbrooke et chercheuse au Centre de recherche sur le vieillissement (CRDV) du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, un des plus importants du genre au Canada.

Parmi les freins à la participation sociale des aînés, l’âgisme préoccupe particulièrement la professeure Levasseur. Surtout il se manifeste envers eux-mêmes et qu’ils se pensent trop vieux par exemple pour faire quelque chose.

Dans le plan d’action qu’elle est à mettre au point avec son équipe, Mélanie Levasseur cible deux grands axes, celui de démystifier les fausses croyances sur le vieillissement et celui d’apprendre à vivre ensemble avec toutes les générations, sur le modèle peut-être de ce qui se fait avec succès chez les associations interculturelles.

« On est une société qui est capable de se transformer et de s’adapter, dit Mélanie Levasseur. On l’a vu avec la pandémie, [...] on a été capable de passer au télétravail et de faire mieux pour l’environnement. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas être capable pour nos aînés. Mais pour y arriver, il ne faut pas voir les personnes âgées comme pas importantes en se disant qu’elles sont en fin de vie. Il faut les prioriser dans notre discours de société même si ça rentre en conflit avec d’autres priorités. Il y a moyen d’être créatifs et de trouver des solutions. »

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Centenaires et baby-boomers

On comptait 2835 centenaires au Québec au 1er juillet 2020 et 18 086 personnes âgées de 95 à 99 ans. Selon une projection de l’Institut de la statistique du Québec, les centenaires auront presque quadruplé en 2040 pour atteindre 10 581, tandis que les 95-99 ans n’auront pas tout à fait triplé à 52 254. 

Les baby-boomers (aujourd’hui âgés de 55 à 75 ans) représentent 26 % de la population québécoise, soit 2,230 sur 8,574 millions de personnes. En 2000, ils constituaient 32,4 % de la population et dans 20 ans, en 2040, ils ne seraient plus qu’environ 15 %.

En 2000, les 65 ans et plus représentaient 12,9 % de la population et les 20 ans et moins, 24,4 %. Vingt ans plus tard, les deux groupes approchent l’égalité à respectivement 19,7 % et 20,8 % de la population. Tandis qu’en 2040, l’ISQ projette que les aînés auront largement surpassé les plus jeunes à 26,3 % contre 19,6 %.

Pour la première fois en 2019, l’espérance de vie à la naissance chez les hommes a atteint le plateau des 80 ans. Selon les données de Statistique Canada publiées le mois dernier, leur espérance de vie au Québec est de 81,1 ans, alors que chez les femmes, elle s’élève à 84,2 ans.

Le dos large des baby-boomers

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Le dos large des baby-boomers

Alain Goupil
Alain Goupil
La Tribune
À en croire un certain discours, les baby-boomers l’ont eu « plus facile que d’autres ». Nés dans les années de croissance de l’après-guerre, ils ont ainsi pu profiter de la richesse et des avantages sociaux créés à cette époque… pour ne laisser que des miettes aux générations suivantes. Un instant! dit l’économiste Pierre Fortin. La réalité est beaucoup plus nuancée et mérite quelques précisions.

Q: Êtes-vous d’accord avec l’idée que les baby-boomers jouissent d’un niveau de vie plus élevé que les autres générations?

R: Ceux qui disent que les baby-boomers ont ramassé le pognon pendant toute leur vie active et qu’ils sont partis à la retraite les poches pleines doivent savoir qu’une telle affirmation est complètement ridicule. 

Il est vrai que les boomers nés entre 1945 et 1955 ont connu dix bonnes années de croissance lorsqu’ils sont arrivés sur le marché du travail, entre 1965 à 1975. Pendant cette période, l’économie était en forte progression et les salaires ont suivi. Et si, en plus, ils ont eu accès à un régime de retraite de leur employeur, ceux-là jouissent généralement d’un niveau de vie plus élevé que les autres.

Mais pour l’autre moitié des baby-boomers, celle qui est née entre 1955 et 1965, ça n’a pas été le pactole. Lorsqu’ils sont arrivés sur le marché du travail, l’économie a ralenti et les salaires ont cessé d’augmenter au même rythme que l’inflation. Dans leur cas, la vérité, c’est que leur pouvoir d’achat a diminué au fil des ans. Alors, avant de parler de gros revenus pour les baby-boomers, il faut savoir que c’est loin d’être le cas pour une grande partie d’entre eux.

Q: Une seule et même génération, mais des niveaux de vie variables?

R: Quand on regarde leur niveau de vie, on distingue trois groupes de baby-boomers.

Il y a les plus « riches »: ceux qui ont gagné plus de 85 000 $ par année pendant une bonne partie de leur vie active ont un régime de retraite, ont pu cotiser à un REÉR, un CÉLI, etc. Ce sont eux qu’on associe à l’image des baby-boomers, mais qui sont en réalité une minorité.

Il y a les « moins riches »: ceux qui ont gagné moins de 35 000 $ par année et qui n’ont pas de régime de retraite, ni de REÉR, ni de CÉLI. Ces gens-là, à la retraite, vont s’appuyer sur un support gouvernemental provenant de trois sources: la Prestation de vieillesse, le Supplément de revenu garanti et la Régie des rentes du Québec.

Finalement, entre les deux, il y a ce qu’on appelle « la classe moyenne »: ceux et celles qui ont gagné entre 35 000 $ et 85 000 $. Certains ont un régime de retraite, d’autres pas. Ils ont peu ou pas cotisé à leur REÉR ou à leur CÉLI. C’est parmi eux que se retrouve la majorité des baby-boomers.

Q: On dit des baby-boomers qu’ils ont été des agents de changements de la société?

R: C’est vrai, mais c’est en bonne partie grâce au fait que leurs parents ont exigé du gouvernement que leurs enfants puissent avoir accès à l’éducation. 

En 1960, seulement 4 % de la population du Québec avait un diplôme universitaire, alors qu’aujourd’hui, c’est 35 %. Pour en arriver là, il a fallu créer tout un réseau d’éducation, avec des cégeps un peu partout sur le territoire; même chose pour les campus de l’Université du Québec, qu’on retrouve à Montréal, Chicoutimi, Trois-Rivières, Rimouski, Rouyn et en Outaouais.

Cet accès à l’éducation a aussi eu des répercussions importantes dans le milieu des affaires. Le pourcentage d’entreprises appartenant à des francophones est passé de 40 % à presque 70 %.

Comme l’éducation est en soi un vecteur de changements, il était prévisible que les baby-boomers allaient être des agents de changements à plusieurs niveaux.

Q: Vous dites qu’au Québec, ces changements sociaux ne profitent pas seulement qu’aux baby-boomers, mais aussi aux générations subséquentes?

R: Absolument. Qu’on pense au réseau de garderies, aux congés parentaux, à l’équité salariale, à l’assurance-médicaments, etc. Ce sont toutes des mesures qui ont été mises en place par des baby-boomers et qui profitent aux générations actuelles.

Il faut aussi savoir que le Québec est, encore aujourd’hui, l’endroit en Amérique du Nord où l’écart de revenus entre les riches et les pauvres est le plus faible. Bien sûr, il y a encore du travail à faire pour réduire les inégalités, mais il faut reconnaître que les baby-boomers n’ont pas pensé qu’à eux-mêmes. Même les millénariaux profitent des programmes qu’ils ont mis en place.

NDLR: L’entretien a été condensé afin d’en faciliter la lecture.

*Pierre Fortin est professeur émérite en sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Détenteur d’un doctorat en économie de l’Université de Californie à Berkeley, il a publié une dizaine de livres et quelque 60 rapports et 110 articles dans des revues et ouvrages scientifiques au Canada et à l’étranger. Ses principaux domaines de recherche comprennent la croissance économique, les politiques monétaire et budgétaire, la politique sociale ainsi que l’économie du Canada et du Québec. Il tient une chronique dans le magazine L’actualité.

Rendre le pouvoir aux têtes grises

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Rendre le pouvoir aux têtes grises

Jacynthe Nadeau
Jacynthe Nadeau
La Tribune
« On s’excuse », clame une publicité du Réseau FADOQ qui tourne en boucle depuis quelques semaines pour souligner ses 50 ans d’activités.

« C’est de notre faute si vous avez plus d’argent dans vos poches. Si vous êtes mieux représentés devant nos gouvernements. Et si aujourd’hui on reconnaît votre droit à vivre dans la dignité. On est sincèrement désolés… Et on va continuer de l’être pour au moins les 50 prochaines années! »

Le ton fait sourire, mais il en dit long sur le pouvoir des baby-boomers grisonnants et sur leur façon de l’exercer.

« On n’est pas fringants des pétitions, on fait plutôt des représentations auprès du gouvernement, explique la directrice générale de la FADOQ-Estrie Martine Grégoire. C’est rare que vous allez nous voir sortir dans la rue et brandir des pancartes. La FADOQ n’a pas ce style, elle va plutôt parler aux ministres. On aime mieux parler directement à la bonne place. Et on est écoutés. »

Peut-être parce que ce réseau, qu’on appelait à une autre époque la Fédération de l’âge d’or du Québec et qui s’adresse aux 50 ans et plus, compte un demi-million de membres au Québec (37 200 en Estrie avec une moyenne d’âge de 68 ans), et que leur nombre était en hausse constante avant la COVID.

Les aînés prennent majoritairement leur carte de membre pour les activités et les rabais, concède Mme Grégoire, mais les mentalités commencent à changer. « Ils ne sont pas là pour militer d’abord, mais la FADOQ peut se servir de cette force de frappe pour conserver les acquis et améliorer leur qualité de vie. Et ils sont bien contents qu’on le fasse. »

« Moi, ce que je dis aux gens de 50 ans, c’est d’adhérer tout de suite pour nous donner encore plus de poids dans nos interventions, renchérit son président Paul Legault. Si on dit qu’à 50 ans c’est le temps de préparer sa retraite, alors ils devraient nous aider à protéger leur retraite qui s’en vient. »

Un chantier social pour aller plus loin

Car les batailles sont nombreuses, préoccupantes et longues à mener.

C’est l’appauvrissement de ceux qui n’ont que les régimes publics de retraite pour (sur) vivre. Ce sont les services et les soins à domicile insuffisants. Le soutien des proches aidants. La protection des régimes de retraite dans les cas de faillites d’entreprises. Entre autres.

Et certaines de ces luttes sont devenues plus criantes depuis la COVID.

À l’AQDR Sherbrooke, on s’inquiète en particulier de l’isolement et de la vulnérabilité des personnes âgées. Et on espère que la pandémie aura au moins servi à sonner l’alarme sur l’urgence de revoir toute notre vision du vieillissement au Québec, d’en faire un véritable chantier social.

« Ça fait des années que l’AQDR et les autres grandes associations pour aînés réclament des réflexions sur les services et les soins à domicile et sur l’hébergement, illustre la coordonnatrice de l’association en Estrie Isabelle Guérard. Il y a eu des avancées, mais on se retrouve 20 ans plus tard avec encore des enjeux. On annonce de l’argent par-ci par-là, mais c’est extrêmement politique. On a donné tant pour les aînés, tant pour les proches aidants, mais dans le concret, je ne suis pas certaine que ç’a apporté un soutien accru. »

« J’ai l’impression qu’on scinde tellement en petits dossiers que d’avoir cette vision plus globale se perd », déplore-t-elle.

Sa collègue et intervenante sociale Marie-Ève Fabi constate également que le fossé se creuse entre les générations. Vous êtes à la retraite, vous ne contribuez plus à la société, entend-on comme discours. Jusqu’à infantiliser les aînés en pensant les protéger.

« C’est souvent d’autres personnes qui vont être porteurs de leur voix, dit-elle. Ce serait intéressant d’entendre plus souvent les aînés eux-mêmes sur ce qu’ils veulent et sur ce dont ils ont besoin. Car il y a beaucoup de gens autonomes qui ont de bonnes idées; on en côtoie tous les jours. »

« Il faut penser que les aînés contribuent encore grandement à la société, renchérit Isabelle Guérard. La majorité des personnes bénévoles ont plus de 70 ans et le bénévolat qu’elles font est nécessaire. Si on prend juste l’exemple des popotes roulantes qui sont un service essentiel pour d’autres aînés qui ont plus de difficultés à se nourrir, ce sont des personnes de 70 ans et plus qui permettent ça. On a tellement sous-estimé l’apport économique des bénévoles et des proches aidants qu’on a tendance à décharger les services sur leurs épaules et à moins laisser la parole aux aînés sur la place publique. »

Ces constats faits, l’AQDR estime que toutes les générations devraient se sentir concernées par la discussion pour comprendre la réalité de l’autre et parce que les décisions vont toucher tout le monde au final.

« Mon souhait, conclut Isabelle Guérard, c’est que l’ensemble de la société, et particulièrement les personnes aînées, soit vraiment consultée et qu’elle prenne part aux décisions. Et qu’on dépolitise le débat. Il faut avoir une vision québécoise et voir quelle place on fait aux innovations et aux idées citoyennes pour rendre le pouvoir aux aînés. »

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En classe après l’université de la vie


Rattachée à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, l’Université du troisième âge compte 15 000 étudiants actifs dans ses 29 antennes déployées dans 11 régions du Québec.

C’est en fournissant des masques de procédure à ses étudiants que l’Université du troisième âge (UTA) a pu tenir une session d’automne malgré la COVID. Au grand soulagement de ses 15 000 étudiants actifs au Québec, dont 1000 à Sherbrooke, qui la fréquentent par besoin de se stimuler intellectuellement et de briser l’isolement.

Après une session d’hiver qui a pris fin abruptement le 23 mars dernier, quand la province a été mise sur pause, ces étudiants dont la moyenne d’âge tourne autour de 68 ans étaient de retour en classe à l’automne pour les quelques cours offerts en présentiel selon les règles sanitaires en vigueur.

« La gestionnaire vous dirait que ça n’a pas été rentable, mais il fallait regarder le côté humain et notre mission éducative, explique la directrice Monique Harvey. Il y a un besoin [pour nos activités] alors il faut entretenir ça, garder le contact avec nos étudiants et nos bénévoles, même dans ce contexte atypique. »

Faut-il rappeler que cette UTA, née à Sherbrooke en 1976, a été une pionnière en Amérique du Nord? Fondée trois ans après la toute première à Toulouse en France, elle compte désormais 29 antennes dans 11 régions du Québec et est toujours rattachée à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke.

« Cet automne, toute la politique américaine a été très populaire. Et il y a toujours la Chine qui intéresse beaucoup les étudiants. Dans le fond, ce sont les sujets d’actualité. Car même si les gens en entendent beaucoup parler dans les médias, ils ont besoin de mieux comprendre. Souvent ce n’est pas leur formation initiale, l’histoire, et rendus à la retraite, ils ont envie d’apprendre sur des sujets sur lesquels ils n’ont pas eu la chance d’apprendre pendant leur carrière ou leur vie active. »

La croissance des inscriptions est constante, même si elle est limitée par les salles de classe disponibles et par les quelque 600 bénévoles qui aident à organiser les activités.

En 2021, l’UTA s’attend néanmoins à attirer une autre clientèle qui aura démystifié les plateformes de vidéoconférences depuis la pandémie. « Ça va peut-être préparer le futur pour des personnes qui voudraient moins se déplacer en hiver, par exemple, mais continuer de participer à des activités éducatives », entrevoit Mme Harvey.

La programmation d’hiver de l’UTA doit sortir à la mi-décembre pour la région Sherbrooke/Estrie. Et la décision de tenir ou non les activités sera prise à la mi-janvier, au retour du congé des Fêtes. 

L’indignation patiente de Micheline Dumont

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L’indignation patiente de Micheline Dumont

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
Micheline Dumont a 85 ans. Sa petite-fille Camille, à qui elle racontait l’histoire du féminisme québécois en 2008, en a 27. La monumentale Histoire des femmes au Québec, écrite par le Collectif Clio dont elle faisait partie, demeure une référence incontournable après près de 40 ans. Bien d’autres combattantes auraient rendu les armes pour contempler le chemin parcouru après toutes ces années de travail. Pas elle.

« Il reste tant de choses à faire », constate l’ex-professeure de l’Université de Sherbrooke avec sa voix juvénile, où l’indignation toujours aussi vive ne cède jamais à l’impatience. Car si la féministe aguerrie a décidé il y a longtemps de travailler à réparer les injustices infligées à la moitié de la population, elle a aussi choisi le champ de bataille: celui des idées. Et les meilleures idées ne vieillissent jamais, elles ne font que mûrir!

« Je vois bien que le militantisme vit des années de grands bouleversements, constate Micheline Dumont. Il est porté par des groupes plus fragmentés qui revendiquent une plus grande inclusion pour les minorités sexuelles, les Amérindiennes, les femmes racisées, les victimes de violences, etc. Ce sont des luttes importantes, mais ç’a profondément transformé le mouvement depuis quelques années et ça prend beaucoup de place. On a importé cette forme de militantisme des États-Unis, où de jeunes féministes se montrent souvent extrêmement critiques envers les pionnières des années 1970. Je ne suis pas là. J’ai du mal à suivre, admet-elle. Dans mon esprit, même si nous ne sommes pas toutes pareilles, une cause commune continue de nous unir », insiste-t-elle en affirmant que jamais la jeune génération a pu se montrer condescendante envers son parcours militant.

« Nous partons de très loin »

Avec son recul d’historienne, la professeure à la retraite se réjouit que le féminisme ne soit plus perçu comme un combat contre les hommes, mais bien comme un mouvement humaniste destiné à tendre vers l’égalité des chances dans tous les domaines de la société. « Il n’y a pas si longtemps, bien des femmes n’osaient pas se dire féministes. Je crois que c’était pour ne pas déplaire à leur chum. Mais aujourd’hui, bien des hommes n’hésitent pas à s’afficher comme féministes », se réjouit-elle.

« Il faut savoir que nous partons de très loin, rappelle-t-elle. À mes débuts comme professeure à l’Université de Sherbrooke, en 1972, notre régime d’assurance prévoyait la moitié des indemnisations pour les femmes par rapport à nos collègues masculins. Plus récemment, il a fallu se battre pour faire valoir la valeur des métiers traditionnellement confiés aux femmes. Pour une agente de bureau, on demandait un DEC, une maîtrise de l’anglais et de nombreux logiciels, mais on offrait un salaire inférieur aux préposés à l’entretien des terrains et des bâtiments, sous prétexte qu’ils travaillaient dehors. C’était la logique du syndicat. On voyait la même chose dans les cuisines d’hôpitaux ou dans les centres de tri de Postes Canada, par exemple, où on distinguait les titres masculins et féminins alors qu’ils faisaient sensiblement la même chose. Il a fallu que les femmes se battent pour réparer ces injustices-là et elles doivent encore le faire à bien des endroits », illustre-t-elle toujours aussi indignée, mais jamais exaspérée.

Avancées nombreuses

Micheline Dumont le sait plus que quiconque: les avancées sont nombreuses à bien des égards, à commencer par les congés de maternité, le déploiement des services de garde et les mécanismes de conciliation travail-famille. « Il faut se souvenir que ce sont les femmes qui ont porté toutes ces revendications et qui ont forcé les gouvernements à améliorer les lois. À l’époque, les hommes n’étaient pas pressés de s’occuper de ces enjeux-là. Maintenant, c’est dans l’inconscient collectif qu’il faut agir. Il faut soulever chaque injustice et travailler ensemble pour la corriger », plaide-t-elle.

Ce féminisme large et décloisonné sera toujours celui de la professeure retraitée, même si sa situation pouvait l’amener à s’intéresser spécifiquement au sort des femmes âgées. Or son approche demeure universelle. Ses regrets face au temps qui avance inexorablement sont surtout personnels, particulièrement en temps de pandémie. « Je suis plus vieille et je m’en aperçois quand je prends mes marches. Je me fatigue plus vite, mon dos me fait souffrir parfois. Mais c’est l’isolement qui est plus difficile, surtout depuis le début du confinement, admet-elle sans se plaindre. Je ne peux plus voir mes amies, aller au cinéma ou à l’opéra. Notre club de lecture est passé en mode Zoom, c’est pas pareil. »

Après une douzaine de livres à son actif, sans compter les rééditions, Micheline Dumont a profité des derniers mois d’isolement avec son mari pour achever un autre ouvrage qu’elle compte soumettre sous peu à son éditeur. De quoi sera-t-il question? « Vous le saurez bientôt », se contente-t-elle de répondre avec un sourire espiègle. L’indignation patiente à son meilleur!