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D’autres actions violentes à prévoir aux États-Unis

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D’autres actions violentes à prévoir aux États-Unis

Jonathan Custeau
Jonathan Custeau
La Tribune
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L’insurrection au Capitole, à Washington mercredi, n’est que le début des actions illustrant une reconfiguration de la scène politique américaine, croit le professeur de l’Université de Sherbrooke David Morin, codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent. Il estime que de nouvelles actions violentes sont à prévoir aux États-Unis dans les prochains mois et même dans les prochaines années.

« Ce n’est pas un seul mouvement de contestation qui a envahi le Capitole mercredi. Les partisans de Donald Trump viennent de plusieurs mouvements d’extrême droite différents comme le Tea Party, le mouvement Alt-right, QAnon, les suprémacistes blancs, les mouvements antigouvernementaux et les milices armées paramilitaires. Tous ces groupes sont très différents, mais ils se sont réunis dans une action commune pour soutenir Trump », résume-t-il.

L’invasion du Capitole ne sera pas la dernière action de ces extrémistes de droite. « Il y aura des actes violents à répétition dans les prochains mois et les prochaines années. Il reste à savoir s’ils seront isolés ou organisés. Depuis les attentats commis par Anders Behring Breivik en Norvège, il y a une multiplication des événements d’extrême droite. Il faudra voir si Donald Trump disparaîtra après la passation du pouvoir ou s’il tentera d’être à la tête d’un mouvement de division. Il faudra que les renseignements américains et la police suivent les groupes extrémistes de près. Je ne suis pas certain que les groupes les plus susceptibles de commettre des attentats étaient à Washington mercredi. »

David Morin estime qu’il est clair qu’il y a une érosion des institutions démocratiques aux États-Unis. « Les complotistes et autres extrémistes sont passés du déni à la colère. Nous pourrions donc assister à d’autres événements du même genre dans les prochains mois. C’est souvent dans les phases de transition que les risques de violence politique sont les plus importants. »

Les motivations des casseurs sont tantôt religieuses, tantôt ethniques, mais ils cherchent tous en ce moment à contester les résultats des élections. Selon M. Morin, la plupart de ces groupes existaient avant la prise de pouvoir par le président républicain. Certains mouvements avaient même pris de l’ampleur sous la présidence de Barack Obama, l’élection d’un premier président afro-américain ayant certainement déplu à une tranche suprémaciste. « L’erreur à ne pas commettre, c’est de dire que Donald Trump est la cause des violences aux États-Unis. Il en est responsable, mais ce n’est qu’un symptôme d’une polarisation. Trump a galvanisé les mouvements extrémistes. Nous avons atteint un pic dans la ligne des événements, mais les racines sont beaucoup plus profondes que la présidence de Donald Trump. »

De toute évidence, les actions du 6 janvier étaient planifiées. « Nous n’avons pas assisté à un mouvement de foule. Ce n’était pas une manifestation qui a mal tourné. Ça m’étonne qu’il n’y ait pas eu plus de sécurité. Soit c’est une mauvaise analyse du risque, de l’incompétence, ou on a laissé aller les choses. L’un n’empêche pas l’autre. »

David Morin

La source de la plupart des attentats

Le multiculturalisme insécurise certainement une partie de la population blanche, mais la crise économique de 2008 a fait très mal aux Américains, précise David Morin. « Aujourd’hui, la plupart des attentats et des actes violents commis aux États-Unis sont commis par ces mouvements antigouvernementaux. Dans le contexte des élections, les groupes ont tenté de maintenir Trump au pouvoir dans les urnes, mais ça n’a pas fonctionné. Ils sont convaincus que leur élection a été volée et ils entrent dans un état de résistance permanent. C’est là-dessus que les politiciens comme Ted Cruz vont porter une lourde responsabilité. »

M. Cruz, un candidat aux primaires républicaines pour la présidentielle de 2016, est l’un des sénateurs ayant tenté d’empêcher la certification de l’élection de Joe Biden. Le sénateur du Missouri Josh Hawley a aussi essuyé de vives critiques, jeudi matin, alors que certains observateurs estiment qu’il a encouragé la violence. « Ces politiciens pourront garder les troupes calmes ou, avec leurs actions, encourager les actes violents qui précipiteraient la chute de Joe Biden. »

Des supporteurs de Donald Trump escalades un des murs du Capitole.

Moins de risques au Canada

Le Canada doit-il craindre des débordements semblables de son côté de la frontière?

« Nous avons assisté au renforcement des groupes extrémistes au Canada dans les dernières années, notamment sous l’influence des États-Unis. Des mouvements comme celui des Proud Boys ont maintenant des chapitres canadiens. Les actes violents se sont multipliés, qu’on pense à la mosquée de Québec ou aux attaques misogynes de Toronto. Si le Canada n’est pas à l’abri de telles actions, la société canadienne a une culture du consensus plutôt que de la division. Le Parti populaire du Canada n’est pas parvenu à faire des gains électoraux, par exemple. S’il y a des attaques contre la démocratie canadienne, nous avons tout de même des protections très solides. »

Les États-Unis ont perdu leur autorité morale

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Les États-Unis ont perdu leur autorité morale

Jonathan Custeau
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Difficile de prévoir les conséquences de l’invasion du Capitole, survenue mercredi, sur la politique américaine, selon la politologue Catherine Côté, mais de toute évidence, les agissements du président Donald Trump auront affaibli les États-Unis à l’échelle internationale.

Pour des puissances comme la Russie et la Chine, le déclin de la démocratie américaine est du « gâteau », selon Mme Côté. « Ils doivent rire de ce qui s’est passé mercredi. C’était un peu leur but : une puissance aussi grande avec un président comme celui-là. Quand la démocratie est contestée par le président lui-même, comme autorité morale, les États-Unis viennent de perdre beaucoup. Joe Biden devra rétablir les liens de confiance avec les anciens alliés et régulariser les relations avec les nouveaux " amis " qui n’en sont pas. »

Selon la politologue, ce sont les fondements de la démocratie et l’organisation du vivre ensemble qui sont atteintes. « Le mal est fait. Lorsque la confiance envers les institutions tombe, les insatisfaits ne risquent plus de changer d’idée. On aurait vu les images de mercredi dans un film et on aurait trouvé ça très mauvais. Si on revient aux pères de la constitution, ils avaient prévu tous les poids et les contrepoids... mais ils n’avaient pas prévu Donald Trump. Il aura réussi jusqu’à la fin à chambouler la vie politique normale. »

Catherine Côté rapporte qu’à répéter tout le temps le même discours, même s’il est faux, on finit par convaincre une tranche de la population. « Pour certains, pour une raison ou une autre, c’est le seul message qu’ils entendent. Ça fait qu’ils s’enferment dans un discours et ils finissent par y croire. Ici, ce discours a été porté par un chef d’État. »

Le défi sera grand, donc, pour le président élu Joe Biden, qui devra réaliser plusieurs réformes pour unifier un peuple profondément divisé. « Ce ne sera pas facile, même si on lui prête beaucoup de qualités. Il devra cohabiter avec des gens qui sont convaincus d’un mirage. J’espère qu’il n’aura pas cette impression de marcher sur des œufs trop longtemps. Il devra saisir le bon moment pour lancer des réformes, mais avec assez de doigté pour rallier une majorité. Même si c’est une minorité qui a envahi le Captiole, le pouvoir attribué à Trump reste grand. Même s’il ne sera plus au pouvoir, les gens continueront de le supporter et de souhaiter, peut-être, qu’il redevienne président. À l’extérieur de ses fonctions, il risque d’avoir encore assez de pouvoir pour mobiliser ces gens-là. S’il ne réussit pas à atteindre les masses, il se peut que d’autres le remplacent. »

À force de répéter les mêmes mensonges, Donald Trump a réussi à convaincre ses partisans de faussetés.

Présence de Kamala Harris

Catherine Côté croit que la vice-présidente Kamala Harris prendra une place importante, aussi, plus que celle qu’on accorde habituellement à la vice-présidence. « Normalement, c’est un poste assez effacé, mais on lui confiera probablement plusieurs réformes. Elle a une autorité naturelle. »

D’ici l’entrée en poste officielle de Joe Biden, il faudra surveiller les propos et les actions de Donald Trump. « Il y a cette hypothèse qu’il ne souhaitait pas tellement une insurrection, mais qu’il voulait tester son pouvoir une dernière fois. Si cette hypothèse est valable, on pourrait supposer que la transition se passera bien. L’insurrection n’était pas très organisée. On peut simplement se demander pourquoi il n’y avait pas plus de sécurité. Certainement que M. Trump continuera de mettre des bâtons dans les roues, parce que c’est dans sa personnalité, mais j’ose espérer que la transition se passera bien. »

Catherine Côté espère aussi que les récents événements permettront aux républicains de se redéfinir « de revenir à leur base et de devenir une vraie alternative valide et crédible plutôt que d’être à la remorque d’une personnalité ». 

Événéments du Capitole : La faute aux réseaux sociaux?

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Événéments du Capitole : La faute aux réseaux sociaux?

Jonathan Custeau
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La réglementation des réseaux sociaux, l’autorégulation des géants du web, mais aussi une meilleure éducation aux médias, à la politique et au débat pourraient en partie prévenir des événements comme l’invasion du Capitole survenue mercredi. Marie-Ève Carignan, professeure en communication à l’Université de Sherbrooke et directrice du Pôle Médias de la chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents convient qu’il est difficile d’agir sur tous les fronts à la fois.

Le New York Times rapportait mercredi que les extrémistes avaient utilisé les médias sociaux pour fomenter leur grabuge et pour échanger des informations sur les façons de contourner la surveillance policière. « Dans les réseaux sociaux, les mouvements extrémistes sont bannis des plateformes comme YouTube, Facebook et Twitter, mais ils se tournent vers des plateformes moins réglementées, souvent hébergées dans d’autres pays, comme la Russie, pour continuer à diffuser leur message et être moins surveillés », explique-t-elle.

La multiplication des actes violents pourrait être un élément déclencheur pour un encadrement international du web, en collaboration avec les géants. « Il faudrait que ce soit établi pour l’ensemble des plateformes. L’idée en bannissant certains mouvements, c’est d’éviter que d’autres gens embarquent. »

Mais l’encadrement du web n’est pas la seule solution, d’autant que la capacité des complotistes et extrémistes à se faire voir en ligne donne la fausse impression qu’ils sont nombreux. « Il ne faut pas tout mettre sur le dos des réseaux sociaux non plus. Il faudrait que les géants du web se responsabilisent, mais c’est difficile parce que les plateformes ont été conçues pour partager du contenu, pas pour filtrer les fausses nouvelles. Il faut donc aussi éduquer la population au débat, à la politique, il faut que ça s’inscrive dans un mouvement plus large. »

Si les casseurs du Capitole ont réussi à marquer l’imaginaire avec des images fortes, les drapeaux, le maquillage, les casquettes « Make America Great Again » et le costume de shaman, par exemple, la question se pose à savoir si les médias doivent diffuser ces images. « Il n’y a pas de réponse simple, nuance Marie-Ève Carignan. Les images sont frappantes et symboliques. Pour le questionnement social que ça provoque, il y a une pertinence à les montrer. Mais ce sont aussi des gens qui cherchent la gloire et ça peut en inciter d’autres à les imiter. Il est normal que les médias transmettent des images marquantes pour faire réfléchir. »

Mais les médias ont eux-mêmes été pris pour cible mercredi, des caméras étant cassées, des câbles d’alimentation étant transformés en nœud coulant et un graffiti « Murder the Media » étant peint sur une des portes du Capitole. 

Des membres de mouvements d’extrême droite se trouvaient parmi la foule lors d’un discours du président Donald Trump mercredi.

Inquiétudes

« C’est toujours inquiétant quand la haine se manifeste. Encore plus quand c’est envers les médias. Ça démontre une incompréhension du rôle des médias et des journalistes. Avec une étudiante, nous avons fait des entrevues avec des journalistes qui couvrent la pandémie et nous avons constaté qu’ils recevaient des commentaires du public qui démontrent qu’il ne comprend pas le travail des journalistes. C’était parmi les premières fois qu’on diffusait des conférences de presse au complet, par exemple, au début de la pandémie. Il y a une incompréhension que les journalistes répondent à une démarche rigoureuse et les gens ne savent pas à qui se fier parce qu’ils ne comprennent pas. Une démarche de vérification des faits, comme le font les Décrypteurs à Radio-Canada, ne convaincra par les récalcitrants, mais peut-être que ceux qui doutent y verront une utilité. »

À nouveau, Marie-Ève Carignan miserait sur l’éducation, à propos des médias, certes, mais aussi à une littératie numérique.

La professeure de l’Université de Sherbrooke rappelle néanmoins que même si les chercheurs accordent une importance relative aux sondages, ceux-ci démontrent que la confiance envers les journalistes au Canada est plus élevée que dans plusieurs autres pays du monde.

Marie-Ève Carignan