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Télétravail: à temps plein ou en formule hybride?
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Télétravail: à temps plein ou en formule hybride?
Êtes-vous prêt à réintégrer votre lieu de travail? Si oui, dans quelles conditions? Êtes-vous prêt à y retourner physiquement? À temps plein ou en formule hybride : physiquement et virtuellement? Et les entreprises, elles? Seront-elles prêtes à réintégrer tous leurs employés? La Tribune a tenté d’obtenir des réponses. État des lieux.
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Un retour au travail à baliser

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Un retour au travail à baliser

Alain Goupil
Alain Goupil
La Tribune
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Sherbrooke — Théoriquement, à compter du 14 juin, le télétravail ne sera plus obligatoire dans les régions qui passeront en zone jaune. Mais dans les faits, il faudra des semaines, voire des mois, avant qu’une certaine normalité s’installe dans les milieux de travail.

Le plan de déconfinement dévoilé le 18 mai par le premier ministre François Legault permet en effet aux employés qui le souhaitent de continuer à travailler partiellement en télétravail, à raison de deux ou trois jours par semaine. Une approche qui semble faire consensus dans le monde du travail, que ce soit du côté du patronat ou des syndicats.

Mais encore faudra-t-il établir certaines balises. Quels seront les employés qui auront accès à leur lieu de travail? Devront-ils avoir reçu une ou deux doses de vaccin? Sinon, quelles mesures devront être mises en place pour assurer la santé et la sécurité des travailleurs?

Toutes ces questions interpellent au premier chef les employeurs, qui sont responsables de la santé et la sécurité de leurs employés, mais aussi les syndicats qui ont à faire respecter les droits des travailleurs.

Bref, après 15 mois de télétravail, comment renoue-t-on avec une certaine « normalité » lorsque les conditions qui ont mené au télétravail obligatoire n’existent plus… ou presque?

Ce que les sondages montrent clairement, c’est qu’une majorité de travailleurs québécois ne souhaitent pas réintégrer leur lieu de travail physiquement. Du moins pas à temps plein. 

De fait, s’il est un aspect positif que la pandémie a établi, c’est que le télétravail présente plus d’avantages que d’inconvénients pour les travailleurs.

Un récent sondage Léger révélait d’ailleurs que plus de la moitié des Canadiens se sentent anxieux à l’idée de reprendre la vie quotidienne telle qu’elle était avant la pandémie.

« Peut-être que c’est en partie lié au travail, peut-être que c’est en partie lié à : ‘‘Quand nous reviendrons vraiment à la normale, est-ce que ce sera sécuritaire? Est-ce que je vais être à l’aise en présence de quelqu’un qui ne porte plus de masque? ’’ » avançait comme explication le vice-président de Léger, Christian Bourque.

Bons et mauvais côtés

Un autre coup de sonde mené en novembre auprès de 10 000 membres du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) est lui aussi catégorique : 94 % des répondants ont dit vouloir continuer de faire du télétravail après la pandémie et ce, pendant au moins 60 % du temps.

Huit répondants sur dix (80 %) se disent en effet très ou plutôt satisfait au travail. Près du tiers se dit « plus motivé » en raison du télétravail et plus de la moitié estime que sa productivité a augmenté du fait de travailler de la maison.

Mais cet engouement pour le télétravail a aussi fait ressortir des situations préoccupantes. Parmi celles-ci, les coûts liés au fait de travailler de chez soi — qu’ils soient financiers ou physiques. 

Huit travailleurs sur dix (80 %) affirment avoir été obligés de dépenser en moyenne 480 $ pour faire du télétravail : 50 % disent avoir fait l’achat d’une chaise ergonomique, 54 % ont acheté du matériel de papeterie et 36 % disent s’être procuré divers périphériques tels que microphone ou casque d’écoute afin de pouvoir travailler à distance. Globalement, ces dépenses représentent 11 millions $ pour l’ensemble des membres du SPGQ.

Côté sécurité, un travailleur sur deux (50 %) juge que son espace de travail à domicile comporte des risques pour sa santé et sa sécurité.

Parmi ces risques se trouvent ceux liés à la santé mentale. Plusieurs études psychologiques ont démontré que le télétravail peut entraîner de l’épuisement professionnel, notamment dû au fait que l’horaire normal de travail tend à s’étirer ou à se fondre dans la vie personnelle. D’où l’importance de légiférer à l’égard de ce qu’il est convenu d’appeler « le droit à la déconnexion », prônent les psychologues et les syndicats.

Nouvelles conditions de travail

Si le télétravail doit désormais faire partie de la « nouvelle normalité », cela implique aussi que les conditions dans lesquelles il s’exerce doivent être balisées, y compris dans les conventions collectives, souligne Line Lamarre, présidente du SPGQ, qui représente quelque 29 000 employés de la fonction publique québécoise.

« Actuellement, l’employeur nous dit qu’il veut garder (les conditions entourant le télétravail) comme un droit de gestion absolu et décider qui, quand, quoi, comment, sans que les syndicats n’aient rien à dire. Or, vous pouvez être sûr qu’il va y avoir une énorme discussion avec l’employeur à ce sujet », prévient Line Lamarre, qui promet d’interpeller les élus de l’Assemblée nationale sur la question du télétravail.

« Il faudra que la Loi sur les normes du travail encadre les règles de télétravail, notamment pour encadrer le droit à la déconnexion et la manière dont l’employeur doit subvenir aux outils qu’il doit fournir aux employés. »

Là pour rester

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Là pour rester

Anthony Ouellet
Anthony Ouellet
La Tribune
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Sherbrooke — La fin du télétravail obligatoire qui approche sonnera-t-elle le retour au bureau pour tous? « Pas si vite », disent des employeurs estriens, alors que la possibilité de voir le travail à la maison perdurer bien au-delà de la crise de la COVID est bien réelle.

« Nous on va clairement offrir différentes options à nos employés, soit de revenir au bureau à temps plein, d’utiliser une formule hybride maison et bureau ou de continuer à être 100 pour cent en télétravail. On a sondé nos gens durant à différents moments de la pandémie et 90 pour cent d’entre eux voulaient maintenir au moins une portion de travail à la maison », explique la vice-présidente aux ressources humaines de Sherweb, Alexandra Lebel.

Cette formule hybride intéresse fortement les employeurs par les temps qui courent. Ils y voient la possibilité de concilier le meilleur des deux mondes. « C’est intéressant, car ça va permettre de voir des gens, de se faire du bien au moral, mais aussi de garder les avantages du télétravail, comme l’efficacité que nous permet ce format », note la chargée de projet chez Croquarium Nathalie Sundborg. Cette compagnie priorisera un mode travail sur quatre jours, deux aux locaux de Croquarium et deux à la maison.


« En utilisant notre formule moitié-moitié, nous allons prendre moins souvent notre voiture, ce qui réduira notre empreinte écologique. Ce ne peut être que positif. Nous allons aussi passer moins de temps à nous déplacer, donc du temps qu’on peut mettre ailleurs. »
Nathalie Sundborg, chargée de projet chez Croquarium
La vice-présidente aux ressources humaines de Sherweb, Alexandra Lebel, souligne que bien des employés de l’entreprise se sont dits favorables à garder une partie de télétravail dans leur vie professionnelle.

Si des entreprises choisissent de faire perdurer ce modèle, c’est qu’il aura fait ses preuves durant pendant la crise sanitaire. « Il y avait des défis au départ, quand il fallait brancher tout le monde à la maison, mais nous n’avons constaté aucune baisse de mobilisation chez nos employés, donc ça nous fait dire que nous avons réussi à être efficaces avec le télétravail », souligne Jean-Benoît Turcotti, porte-parole pour le Mouvement Desjardins. 

« On a des collègues qui, sans cette pandémie, n’auraient jamais pu essayer de travailler de leur maison. Pour eux, c’était un idéal. Aujourd’hui, c’est pratiquement devenu un acquis et les gens aiment ça », croit pour sa part Mme Lebel. 

Bien que, si la situation reste comme elle est, les lieux de travail pourront permettre à leurs salariés de revenir dans les locaux dès la mi-juin, Desjardins prévoit revenir au boulot en présence seulement au mois de septembre. « C’est un choix que nous avons fait. D’ailleurs, il reste encore à déterminer la forme que prendre ce retour au bureau, à savoir si ce sera à temps plein ou en formule mixte », affirme M. Turcotti. 

Différents casse-têtes

Pour bien intégrer le principe voulant que certaines personnes d’une même entreprise puissent travailler à la fois du bureau et de la maison, certains ajustements devront être faits. « On étudie, par exemple, la possibilité de tenir nos réunions en visioconférence si tous les gens qui y assistent ne sont pas en présentiel. D’autres questions comme celle-ci devront être adressées d’ici peu », fait valoir Alexandra Lebel. 

« Il sera possible de réaménager les espaces de travail, si, par exemple, certains employés décident de ne pas revenir au bureau. Il faudra aussi voir comment il pourrait être possible pour les collègues de se côtoyer, même s’ils ne sont pas physiquement ensemble », continue la gestionnaire.

Des avantages surprenants

Pour Croquarium, la pérennité du télétravail permettra un avantage majeur, soit la baisse des déplacements. « De notre côté, en utilisant notre formule moitié-moitié, nous allons prendre moins souvent notre voiture, ce qui réduira notre empreinte écologique. Ce ne peut être que positif », analyse Nathalie Sundborg. 

« Nous allons aussi passer moins de temps à nous déplacer, donc du temps qu’on peut mettre ailleurs », ajoute-t-elle. 

Rappelons que le télétravail obligatoire pourrait prendre fin dès le 14 juin dans les régions tombant en zone jaune, dont l’Estrie si les prédictions gouvernementales demeurent inchangées. 

Une occasion de changer les choses durablement

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Une occasion de changer les choses durablement

Alain Goupil
Alain Goupil
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Sherbrooke — S’il y a un consensus auquel la COVID-19 aura permis d’arriver, c’est que le monde du travail ne sera plus tout à fait comme avant. Et que le « grand déconfinement » qui s’amorce devrait servir à en redéfinir les contours… ne serait-ce que pour le mieux-être physique et psychologique de tous.

S’il est admis que les bouleversements des 14 derniers mois ont affecté tous les travailleurs, quels que soient leurs secteurs d’activité, certains d’entre eux s’en sont toutefois mieux tirés que d’autres. 

Pour plusieurs, le télétravail s’est avéré une véritable oasis de confort et de productivité à laquelle ils espèrent rester accrochés. Pour d’autres, au contraire, ce fut le fardeau appréhendé devant une perte de repères essentiels à un certain équilibre.

C’est ce qui fait dire à la professeure France St-Hilaire, de l’Université de Sherbrooke, spécialiste de la santé psychologique au travail, que le déconfinement qui s’amorce devrait être vue comme une occasion rêvée de « revoir comment on travaille ensemble ».

Comme tous les experts qui suivent de près les bouleversements causés par la pandémie, la professeure St-Hilaire dit craindre les effets psychologiques d’un retour au travail mal planifié. 

« Depuis 14 mois, on a dû faire face à des défis constants sans aucune période d’adaptation. Oui, certains se sont mieux adaptés que d’autres. Mais ce qu’on observe actuellement, c’est un niveau d’épuisement élevé. Et ce qu’on anticipe, c’est que le relâchement de l’été qui s’en vient va accélérer cet état. »

Une observation qui se confirme dans plusieurs catégories d’emplois, ajoute Line Lamarre, président du Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) qui représente 29 000 professionnels de la fonction publique, répartis dans toutes les régions de la province.

« Nos ressources sont fatiguées, elles ne sont pas loin de l’épuisement, constate Mme Lamarre. En essayant d’adapter leur prestation de travail en mode télétravail, on a amené des gens au bord de l’épuisement », ajoute-t-elle tout en soulignant le fait qu’aucune interruption de services n’a eu lieu auprès des citoyens en dépit de la situation.

Si le télétravail à temps plein a pu littéralement sauver certaines entreprises de la faillite, il serait mal venu, croit la professeure St-Hilaire, d’y bâtir son modèle d’affaires. 

« Ce que j’aurais le goût de dire aux employeurs, c’est que la capacité d’adaptation des travailleurs est réduite actuellement (…). Ce qui s’en vient à l’automne, ça ne sera pas véritablement un retour; ça va être un autre changement, comme si on revenait dans un nouvel emploi », précise la spécialiste des comportements organisationnels.

Pour ce faire, les employeurs devront mettre en place des mesures d’accompagnement qui favorisent cette nouvelle transition. « Et tout ça se prépare maintenant », dit-elle.

D’autant plus que les études sur le télétravail recommandent le maintien d’un certain nombre de jours en milieu de travail, notamment pour maintenir les interactions entre collègues, que l’on dit bénéfiques à la fois pour l’entreprise et les employés eux-mêmes.

« Ce que les études démontrent, c’est un à trois jours de télétravail par semaine. Au-delà de trois jours, on commence à avoir des effets délétères », tels que l’ennui, un manque d’interactions, une baisse de productivité et une absence de frontières entre la vie professionnelle et personnelle. 

« Et si on choisit d’instaurer un modèle hybride (télétravail-présentiel), il faut s’assurer de créer une dynamique d’équipe » afin de maintenir les côtés positifs du travail en présentiel.

Une opportunité à saisir

Selon elle, plusieurs gestionnaires sont encore réticents face au télétravail, soit parce qu’ils se sentent démunis face à cette situation ou tout simplement par manque de formation. 

« Une fois qu’on a brisé les tabous et qu’on a discuté ouvertement des avantages et des inconvénients, il y a moyen d’en arriver à une formule qui correspond aux besoins des deux parties. » 

Line Lamarre est du même avis. À ses yeux, les 14 derniers mois auront sonné le glas d’un certain modèle d’organisation du travail relevant davantage d’une certaine tradition que de l’innovation. La « normalité » telle qu’on la connaissait avant la pandémie est maintenant chose du passé, selon elle. 

« Je pense qu’on est rendu ailleurs dans la façon de travailler. Pour le mieux-être de tout monde, pour une meilleure conciliation travail-famille, une meilleure productivité. Je pense que les méthodes de travail ont changé avec la technologie qu’on vient d’assimiler. »

Pour sa part, France St-Hilaire souhaite que la crise que l’on vient de traverser serve à revoir l’organisation du travail tout en continuant de travailler ensemble. 

« Plutôt que de voir ce qui s’en vient de façon négative, il faut le voir comme une opportunité de changer des choses à un bon moment. De revoir comment on travaille ensemble de se préoccuper à la fois de la performance de l’entreprise mais aussi du bien-être des travailleurs. On a une opportunité comme on n’a jamais eu dans l’histoire. »